CHAPITRE XXXVIII
oaïai. — wiàBvuà. — histoirb vaturbllb, oouv.brvbiibvt, iiblioiqv.
La géographie de la Chine est un travail si vague au milieu de données centradictoh*es, si gigantesque par ses proportions, que des volumes ne sufGraient pas à rétablir. Conmient se reconnaître au milieu des 1,572 villes, des 2,796 temples, des 3,158 ponts, des 10,809 édifices, ou encore parmi les 765 lacs et les lii.,605 montagnes nommés par les airtem^ chinois? Sun histoire naturelle, précisée dans quelques faits, n'est pas moins douteuse dans d'autres, et au total fort incomplète.
Dans une étendue qui se prolongé entre le 6^"" et le IM"* de longitude E. et le iSf" et le 51*" de latitude N., au milieu de tous les accidents de terrain imaginables, avec des contrées montueuses et des. vallées inondées, des steppes et des marécages, des plaines fécondes et des coteaux productifs, regorgeant de bras, sillonnée de canaux, la Chine doit produire tout ce qu'elle a la volonté de produire, et peu de variétés d'arbre^ et de plantes doivent échapper à sa vaste nomenclature.
L'agriculture est honorée en Chine de temps immémorial, et, à une certaine époque de Tannée, se célèbre une fête dans laquelle T empereur pousse une charrue et trace lui-môme un sillon. Des témoins oculaires nous ont laissé une poétique description de cette solennité. Le quinzième jour de la première hme, Tempereur se transporte avec le^ princes de sa famille «t les principaux dignitaires de l'État au champ désigné pour la cérémonie. Autour du champ sont groupés les laboureurs tle la province, accouruâ pour la fête. Quand l'empereur est entré dans le champ, il se prosteriie et appuie neuf fois la tCte contre terre pour adorer le Tien, le Dieu du ciel ; il prononce à haute voit unie prière, puis inunole un bœuf qu'il offre au maître dé tous les biens. Alor^ la chatruë est amenée avec un magnifique attelage de bOBUfs. Le souverain en saisK Te manche, pique les bœufs et ouvre son sillon ; les princes continuent^ puis font place aux mandarins, qui laissent aux laboureurs le soin de terminer la besogne. Au môme jour, dans tout l'empire, les vice-rois exécutent la môme cérémonie, au nom de l'empereur. Les semailles se célèbrent avec la môme pompe. Il faut ajouter pour-
tant qae d'autres voyageurs ont vu les choses sous un aspect moins riant. Suivant eux, l'agriculture chinoise est beaucoup plus arriérée qu'on ne se le figure en Europe. De là sans doute ces famines qui, de temps à autre , déciment la popalation de l'empire. Dans un pays qui repousse le secours des greniers étrangers, on conçoit quels affreux malheurs résultent d'un mécompte dans les récoltes.
Tous les animaux domestiques de l'Europe se retrouvent en Chine ; il y a de plus le chameau, qui est petit et dégénéré. On rencontre dans ses forêts l'éléphant» le rhinocéros unicome, le lion sans crinière, le tigre, les singes, le gibbon aux longs bras, le magot à la face hideuse, et le pithèque, qui imite les gestes et jusqu'au rire de l'homme, le cerf, le sanglier, le renard, et une foule d'autres ani maux. Les volailles abondent, surtout les canards. Parmi les oiseaux on distingue le faisan doré et argenté, la sarcelle et l'oiseau pécheur. La dorade chinoise, ornement des bassins du pays, a été transportée en Europe, où elle sert au même usage.
La Chine a des mines d'argent qui sont peu exploitées. L'or s'extrait des sables que roulent quelques rivières. Le toutenague est un métal qui n'appartient qu'à la Chine. Les naturels font des vases et des chandeliers avec cette substance blanchâtre. Le cuivre jaune sert à fabriquer la petite monnaie qui a cours dans l'empire. Le mercure, l'arsenic sulfuré, se trouvent en abondance. Parmi les pierres précieuses, on distingue le lapis lazuli, le jaspe, le cristal de roche, l'aimant, le granit, le porphyre, différents marbres, au nombre desquels est un marbre noir fort sonore auquel les voyageurs ont donné le nom de pierre musi'cale. Les trois substances qui entrent dans la composition de la porcelaine de Chine sont lepé-tun-tséj un feldspath laminaire blanchâtre ; le kao4in^ un feldspath argiliforme, et le che-kao^ ou la baryte sulfatée.
Le gouvernement chinois est une espèce d'absolutisme tempéré par le droit de représentation donné à certaines classes de magistrats. Le pouvoir suprême est exclusivement exercé par l'empereur, qui prend le titre de Fils du Ciel. La couronne est héréditaire, et la succession fixée depuis longtemps dans la ligne masculine ; mais l'ordre de priroogéniture n'y est pas toujours suivi. On ne connaît pas en Chine d'aristocratie, si l'on entend par ce mot une noblesse continuée par voie d'hérédité, perpétuant les places et les honneurs dans un nombre limité de familles patriciennes. Toutefois il y existe une aristocratie flottante, composée non pas, comme on l'a cru jusqu'ici, au gré du caprice impérial, mais d'après des règles fixes et une hiérarchie respectée. C'est l'aristocratie des mandarins lettrés qui se recrute par les examens et par les concours. Les jeunes gens de toutes les conditions sont admis indistinctement à se présenter pour le troisième grade littéraire. Ceux qui l'ont obtenu débattent entre eux le deuxième grade, qui donne entrée aux fonctions publiques. Du deuxième grade, on peut, avec une intelligence supérieure, s'élever au premier, et de là aux charges les plus hautes. Cette institution des lettrés remonte au vir siècle ; elle s'est perpétuée depuis lors, malgré l'invasion et la conquête. En neutralisant l'esprit guerrier, il est possible
qu'elle ait ouvert la Chine aux Tartares nomades ; mais on lui doit aussi d*ayoir civilisé les vainqueurs et de les avoir assouplis à l'esprit local au lieu de subir le leur ; on lui doit cette lon^^e succession de siècles tranquilles, cet ordre intérieur, ce respect des masses pour les choses établies, cette obéissance entière aux lois anciennes. Le privilège affecté à Tintelligence et non à la naissance, voilà la base du gouvernement chinois. Il n*y a dans ce pays de titre héréditaire que pour les princes de la famille impériale et pour les descendants de Con-fu-Tzée, de Mencius et de Lao-Kium.
La hiérarchie militaire, qui produit les mandarins de guerre, est aussi le résultat d'un concours. Seidement, au lieu de faire preuve d*une capacité intellectuelle, il faut justifier de l'aptitude guerrière, de la force et de l'adresse dans les exercices du corps. Les grades militaires sont du reste très-inférieurs aux grades lettrés. Les mandarins lettrés sont au nombre de quatorze mille dans tout l'empire, depuis le premier jusqu'au huitième ordre, tous caractérisés par le bouton de l'habit : les respects du peuple, les faveurs du souverain sont pour eux. Les mandarins de guerre, dont on compte vingt mille, sont des dignitaires subalternes, obéis de leiffs soldats, mais avec moins d'influence directe sur les autres habitants.
L'administration des provinces chinoises est partagée entre plusieurs officiers qui n'ont, pas de contrôle les uns^ sur les autres, et qui doivent porter devant la cour les^ affaires pendantes entre eux. Le gouverneur général, que les Européens nomment vice-roi, a presque toujours deux provinces sous sa dépendance. Il y a en outre un intendant de province, un surintendant des lettres, un directeur des finances, un juge criminel, et deux intendants, l'un pour les salines, l'autre pour les greniers publics. Le département, l'arrondissement, le district, ont encore chacun des magistrats particuliers qui cumulent des fonctions administratives et judiciaires. L'empereur nomme à tous ces emplois, sur une liste de candidats en nombre triple de celui des vacances. Les rapports, les décrets officiels du souverain sont imprimés dans la Gazette de Péking^ et répétés ensuite par les gazettes provinciales. Quand ces décrets doivent froisser quelques intérêts ou soulever quelques oppositions, l'empereur entre dans une polémique officielle sur les motifs qui ont déterminé la résolution. La chose va môme si loin, que dans un temps de fléau, comme famine, épidémie, tremblement de terre, le chef de l'État s'en fait responsable devant ses sujets ; il s'accuse d'avoir irrité le ciel en négligeant ses devoirs ; fl annonce qu'il va le conjurer par des jeûnes, des retraites et des prières extraordinaires.
L'empereur est le chef suprême de l'administration et de l'armée. Les forces militaires dont il peut disposer ont été l'objet d'estimations diverses. Barrow parle de 2 millions de soldats ; les missionnaires, de i ,1^00,000 ; Halte-Brun, de 500,000 ; mais le phis vraisemblable de tous ces chiffres parait être celui du voyageur russe limkowski, qui divise les troupes réglées en quatre corps : le premier, fort de 07.000 hommes, et composé de Mantchous, élite de l'armée, jouissant de privi-
léges énormes; le second, composé de 15,000 Mongols; le troisième, de 27,000 Chinois; enfin le quatrième et le plus nombreux, de 500,000 hommes, Chinon également. Les bataillons d'élite sont groupés d'habitude dans la capitale oo aux environs ; les autres se disséminent au sein des deux mille places fortifiées de l'empire. Avec les milices mobQes, dont le nombre s'élève à 125,000 hommes, la force totale de l'armée est de 7U),000 soldats, dont 175,000 cavaliers. Il existe en outre, et comme auxiliaires indépendants, une cavalerie mongole, qui, pour Forganisation rappelle celle des Cosaques du Don et de l'Oural , et dont on porte le chiffre à 600,000 hommes.
Presque tous les soldats chinois sont mariés, et leurs enfants, qui sont inscrits dès le jour de leur naissance dans les cadres des corps, servent ensuite à les recruter. Outre ses armes, un cheval, une maison, et une certaine portion de riz, chaque soldat des trois premiers corps touche une solde mensuelle de 3 ou i^ lanes {2k à 32 fr.). Avec cet argent, il faut qu'il s'habille, et, comme il le fait à sa guise et à ses frais, il en résulte que les corps n'offrent point d'uniformité dans le costume. Les uns ont des vestes bleues bordées de rouge, ou brunes bordées de jaune ; les autres, de grands pantalons, ou bien des culottes avec des bottes pardessus : ici se voient des archers avec leurs longues robes de coton garnies de petits glands et nouées dans le milieu avec une ceinture ; là des fusiliers avec leur casque en carton ou en cuir, dont les cAtes se rabattent sur les joues et tombent sur les épaules. Le quatrième corps, celui de 500,000 hommes, reçoit des portions de terrain qu'il cultive. Comme il offre une ressource contre la faim, son recrutement se fait de la manière la plus facile , et les malheureux briguent en foule la faveur d'être inscrits sur ses cadres. De tous les bataillons chinois , il n'y a guère que la cavalerie qui ait de la force et de la tenue. Les fantassins, armés de mauvais fusils à mèche , sont sans énergie et sans discipline ; l'artillerie encore dans Tenfance a presque peur de ses propres canons. L'entretien total de l'armée s'élève, d'après Timkowski, à 87,<i.00,000 lanes (699,300,000 fr.).
On a beaucoup parlé des lois chinoises et de leur stabilité. Quelle que soit l'opinion qu'on puisse en avoir sous le point de vue philosophique, on ne peut nier qu'elles ne soient merveilleusement appropriées à la politique du pays et au tempérament indigène. Ce sont de bons règlements de police, dit Malte-Brun, accompagnés de bons règlements de morale. L'empereur respecte ces lois, parce qu'elles sont un excellent instrument de despotisme direct ou indirect. Les mandarins non plus n'ont point d'intérêt à les changer ; car c'est par elles qu'ils exploitent l'obéissance populaire, sauf à compter avec l'empereur. Il existe pourtant des tribunaux où, pour la forme, on peut porter plainte contre un supérieur; mais on a aussi la certitude qu'une peine punira cette hardiesse. Point de désunion parmi les gouvernants, car le fouet impérial est là qui nivelle les prétentions et comprime les rancunes ; point de résistance chez le peuple, car il est rusé autant que lâche, et avec la ruse il domine presque ses maîtres. On le vole, mais on lui permet de voler, et il le fait de toutes les façons. On rend mal la justice , m«s seulement
envers ceux qui sont assez ridicules pour ne pas la payer. Ainsi le riche est content, le pauvre est contenu. Les malheureux, à la veille de mourir de faim, se font bandits ou pirates. On les pend s'ils ne sont pas les plus forts et s'ils se laissent prendre ; s'ils résistent, s'ils tiennent tète à l'empereur, on traite avec eux, on les gagne à la cause de l'ordre avec des places de mandarins.
L'éducation, les usages, le cérémonial de la vie ordinaire, façonnent d'ailleurs de bonne heure le Chinois à l'obéissance. Il ne fait pas un pas sans qu'une révérence, un compliment, une servitude quelconque, y soient attachés. L'orgueil Datif se trouve de la sorte annulé par le frottement social. Mais un autre secret de la politique chinoise, une des causes les plus influentes de son immuabilité, c'est, le croirait-on, son système pasigraphique, qui interdit à la langue écrite de reproduire par des groupes alphabétiques les consonnances de la langue parlée, a Rangez les idées fondamentales, ou généralement nécessaires, dit Malte-Brun, dans un ordre quelconque ; classez sous ces idées-mères toutes les autres idées que vous fournira la langue vulgaire, ou qui se présentent à votre jugement; donnez à chaque idée-mère un seul signe représentatif, mais que ce signe soit arbitraire ou informe ; que ces signes, conmie autant de véritables clefs de votre langue, soient la base constante des signes également abstraits et arbitraires qui dénoteront les idées subordonnées : voilà la langue savante de la Chine toute formée. Ses clefs au nombre de 214, et ses autres signes dérivés, au nombre de plus de 80,000, n'expriment pas des mots, mais des idées ; ils ne s'adressent qu'à la vue et à la mémoire : l'imagination n'est point réveillée par ces signes arbitraires, et la voix n'en saurait exprimer la centième partie. La beauté d'un poëme chinois consiste à ne pouvoir être rendu par la déclamation ; et les grands savants du pays discutent entre eux en traçant en Tair, avec leurs éventails, des caractères qui ne répondent à aucun mot de la langue parlée. »
Quant à la langue chinoise parlée, elle se compose de monosyllabes, et à peine y a-t-il 350 mots différents pour une oreille européenne; mais, à l'aide de quelques inflexions de voix, les Chinois en distinguent un nombre infiniment plus grand. Ainsi, selon les intonations, le mot tchoun peut signifier maître, cochon, cuisine, colonne, vieille femme, esclave, prisonnier. D'autres fois môme, le son étant semblable, plusieurs idées se trouvent attachées à un mot\pe bref, par exemple,veut dire nord, blanc, cyprès, cent, et une foule d'autres choses. La syntaxe est en outre d'une indigence vraiment barbare : comme elle n'a ni déclinaisons, ni conjugaisons, elle remplace les unes et les autres par des circonlocutions puériles. La langue savante, de son cAté, rejetant ces secours, accumule les mots, en sousentendant leurs rapports. Pour exprimer que la mer n'a point de bornes, elle écrit : mer aucune borne. Sèche, obscure, arriérée, cette langue a un caractère évident d'antiquité ; elle parait être la souche du thibétain et de l'annamitique. L'influence de cette pasigraphie sur la politique de la contrée est plus grande qu'on ne pourrait le croire. Elle perpétue l'enfance des peuples, et tient les idées d'un ordre élevé au-dessus de leur examen. La langue parlée, placée de la sorte
dans un état d'infériorité, ne participe point des progrès qui se font dans une autre sphère ; et la langue écrite, bornée dans ses signes conventionnels, ne trouve que difScilement des formules pour des idées et des impressions nouvelles.
Aussi a-t-on toujours exagéré la somme des connaissances littéraires et scientifiques des Chinois. Avant que les Européens missent le pied sur leur territoire, ils ignoraient complètement les sciences mathématiques et les arts qui en dépendent. Leurs observations astronomiques étaient sans exactitude et sans précision, et ce fut à l'aide de procédés plus sûrs, et à la suite d'expériences vérifiées, que nos missionnaires parvinrent à se fonder dans le pays une importance comme astronomes et physiciens. Depuis lors, chargés de tous les travaux en ce genre, ils mirent la science chinoise à peu près au niveau de celle de TEurope.Et ce progrès fut tellement le résultat d'une importation étrangère, que le bannissement des religieux amena une décadence complète dans les notions acquises. Quand l'ambassade anglaise passa à Péking, la chose en était venue au point que le Chinois, président du tribunal des mathématiques, vint supplier Barrow et le docteur Dwinddie de Taider dans les calculs astronomiques de l'almanach national. Jusqu'alors il s'était servi de la Connaissance des temps ^ qu'on lui envoyait de Paris; mais la révolution française ayant suspendu toute conununication, il avait fallu y suppléer avec les simples formules locales, qui livraient les résultats aux chances du hasard. Ce fut donc avec un vif plaisir que le président accepta un recueil d'almanachs nautiques appartenant au docteur Dwinddie, et calculés pour le méridien de Greenwich jusqu'à l'année 1800.
Les autres sciences ne sont pas plus avancées en Chine. Quant aux arts, on peut juger même en Europe de ce qu'ils sont dans cet empire : le bizarre, c'est le beau; architecture, peinture, sculpture, tout est fantasque, monstrueux. Deux découvertes seules semblent leur appartenir, quoique imparfaites: celle de l'impression sur planches gravées, mais non pas mobiles, et celle de la boussole. La polarité de l'aimant était en effet connue des Chinois du temps de Marco-Polo ,- ce voyageur Tauraitril révélée à quelque compatriote, et l'inventeur européen ne seraitril qu'un plagiaire?
Quant à la navigation, elle est évidemment misérable et arriérée. Les vaisseaux sont des machines énormes dont quelques-uns portent jusqu'à 1000 tonneaux. Les deux gaillards, fort élevés, servent à en retarder la marche : incapables de s'élever d'une cdte où le vent les affale, leurs jonques font fréquemment naufrage. Cinquante bâtiments sur cent périssent dans les traversées. Les ancres sont en bois. Ne connaissant pas nos instruments de précision, les pilotes se dirigent par les relèvements de terres, et par la position des astres quand la côte est hors de vue. De toutes leurs embarcations, les champans sont les plus gracieuses, les plus propres. On les peint avec un beau vernis jaune, et les voiles sont fabriquées avec des nattes fort jolies. Les cordes de halage sont en écorce de bambou. Les arts mécaniques ont seuls atteint dans l'empire une importance et une perfection rela-
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tives. Les manufactures d'étoffes, de porcelaine, de laque, et les autres industries sédentaires, prouvent chez eux la plus ingénieuse patience.
Nous avons vu ce qu'étaient les monuments des Chinois. Quant à leur littérature, elle est fort peu appréciable, môme aujourd'hui que des traductions d'ouvrages chinois circulent en Europe. Ils ont des livres imprimés, à Péking surtout, où les bibliothèques impériales en fourmillent, et dans les provinces, soit au sein des établissements publics, soit chez les lettrés. La poésie est le grand délassement des lettrés, et de grands empereurs eux-mêmes ont fait leurs preuves en ce genre. Kian-Loung a été classé au nombre des premiers versificateurs de son empire. Son morceau le plus populaire est une ode sur le thé qui a été peinte sur toutes les théières du royaume. Voici conmient débute cette mélopée chinoise : « Sur un feu lent, placez un vase avec un trépied; remplissez-le d'eau de neige bien claire ; faites-la bouillir aussi longtemps qu'il le faudrait pour rendre le poisson blanc et les écrevisses rouges, n
Les ouvrages de philosophie sont pourtant plus estimés que les élucubrations poétiques. Les préceptes de Con-fu-Tzée, philosophie des Chinois, sont formulés en sentences brèves, impératives, obscures dans le dogme, mais claires dans là partie morale et ne laissant point de doute sur la nature des devoirs civils ou religieux; par exemple celle-ci : « Il y a trois vertus.radicales : la prudence pour discerner, la bienveillance universelle pour être utile , le courage ppur^soutejiir.^ p
Ces codes de Con-fu-Tzée paraissent être la religion des classes éclairées de la Chine. Avant ce philosophe, le culte iiidigène était une espèce de panthéisme philosopliique. On croit que, dans une haute antiquité, l'existence d'un Dieu rémunérateur n'en était pas exclue, et dfvers passages de Coji-fu-Tzée donnent lieu de penser que ce sage admettait également ce dogme . Mais le sens vague et obscur de ses définitions, ses principes de morale naturelle et d4iarmonie générale, en ont fait depuis un véritable spinosisme, mêlé de matérialisme et d'athéisme. Le culte purement civil, rendu au ciel, aux génies dé là terre, des astres, des montagnes et des fleuves, ainsi qu'aux âmes des parents, est à leurs yeux une institution sociale sans conséquence. Ce culte ne connaît point d'images et n'a point de prêtres ; chaque magistrat le pratique dans la sphère dq ses fonctions, et l'empereur lui-même en est le patriarche. Con-fu-Tzée est figuré dans ces temples par une simple tablette, devant laquelle on brûle des parfums, de l'encens, des flambeaux de bois de sandal et du papier doré. La secte des Tao-Tzée admet des idées et des pratiques qui se rapprochent de l'^icuréisme. Les fondatem's de ce parti aiment la vie contemplative ; mais ils admettent l'astrologie et la magie.
On compte en Chine 1,500 temples consacrés à Con-fu-Tzée, et l'on calcule que, pendant les sacrifices qu'on y fait au printemps et vers l'automne, on y immole 27,000 cochons, 2,800 moutons, 2,800 daims et 27,000 lapins. Quant aux présents, ils consistent en 27,000 pièces de soie.
Le culte de Con-fu-Tzée et celui des Tao-Tzée , trop abstraits pour le peuple , ne pénétrèrent jamais jusque dans ses rangs. En revanche, dès que le bouddhisme I. 49
indien parut en Chine, la multitude Tadopta sous le nom de culte de FA. On a vu en quoi consiste cette religion, aujourd'hui répandue dans toute la contrée.
Ce qui reste à dire sur les indigènes du vaste empire chinois se bornera à quelques traits oubliés, et à quelques détails de mœurs domestiques. La vie retirée des fenunes ne s'étend pas aux villageoises, qui souvent poussent la charrue et se livrent aux plus rudes travaux ; mais elle est de toute rigueur dans les classes élevées, où régnent l'étiquette cérémonieuse et une espèce de hiérarchie de famille. La seule vertu qui ait de tout temps servi de thème aux admirateurs exagérés de la civilisation chinoise, c'est un respect filial qui va jusqu'à Tabsurde. En Chine, comme autrefois à Rome, un père peut vendre son fils comme esclave, et soit par caprice, soit par pauvreté, il use assez fréquemment de ce droit. Les filles surtout sont presque toujours l'objet d'un marché entre les parents et le futur. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce dernier achète sans voir. Il n'est libre de résilier l'affan^ qu'au moment décisif : quand la voiture qui conduit la fiancée chez son époux arrive devant le logis de ce dernier, on lui donne la clef de la portière, et si après avoir regardé sa femme il n'en veut pas, on la ramène chez ses parents. Seulement, dans ce cas, les cadeaux et le prix du marché ne lui sont pas restitués.
La polygamie est autorisée en Chine comme dans tous les pays où l'on traite les femmes conune une marchandise ; mais pour la plupart des natifs, qui ont à peine de quoi nourrir une seule femme et les enfants issus d'elle, cette tolérance ne dégénère jamais en abus. Les grands ofBciers de l'État ont seuls des harems peuplés de six, huit ou dix femmes chacun, suivant leurs goûts et leurs moyens. Quant au sérail de l'empereur, il est magnifiquement pourvu : tous les trois ans, le gracieux souverain passe une revue de toutes les filles des officiers tartares et des personnes de distinction qui ont atteint l'âge de douze ans ; puis, parmi ces familles dont il est réputé le père commun, il choisit ses femmes et ses concubines. Celles qui ne sont pas désignées à la troisième revue sont exemptes dès lors de cette humiliante corvée. Les femmes de service du palais, qui sont au nombre de 5,000 environ, sont prises parmi les troisièmes tribus. Quand elles donnent naissance à un fils, elles ont le droit d'entrer au palais et prennent rang parmi les épouses.
Les Chinois n'ont qu'un goût bien vif, celui du jeu. Il est rare qu'ils sortent de chez eux sans avoir dans la poche un jeu de dés ou de cartes ; à défaut, ils se servent de leurs doigts seuls et jouent au tsoi moi, espèce de mourre connue en France et pour laquelle les Napolitains sont passionnés. Ils connaissent aussi les échecs, les combats de coqs, de cailles, de sauterelles et de grillons.
La législation despotique qui régit la Chine n'eût pas sans doute survécu à une civilisation matérielle assez avancée, si le caractère indigène ne se fût pas prêté à tous les abus de pouvoir. C'est à cette tendance qu'il faut attribuer le fréquent usage du bambou, qui sert à la police de tout le royaume. La moindre faute, le moindre délit, encourent une dose plus ou moins forte de cette peine, laissé^presque toujours à la discrétion du mandarin. Le bambou et la misère, tels sont les deux éléments de dégradation du caractère chinois. L'humanité, l'amour paternel.
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DÉPART DE CANTON. — F0RM08E, — LI0UTCHE0U. 387
la charité, sont des vertus ignorées chez eux. Qu'un homme tombe dans la me subitement frappé, on le laisse mourir sans secours. Un ouvrier verrait expirer à ses cAtés un camarade par maladie ou par accident, qu'il ne songerait pas même à lui demander ce qu'il a. Qu'une jonque sombre dans la rivière, et les habitant? accourus songeront plutôt au sauvetage de la barque qu'au salut de l'équipage.
C'est sans doute à cet égolsme abrutissant qu'il faut attribuer l'énorme quantité d'infanticides dont ce pays est témoin chaque année. Loin de sévir contre ce crime, le gouvernement le tolère et l'autorise presque. L'une des occupations de la police de Péking , est de ramasser chaque matin les enfants qu'on a jetés pendant la nuit. On entasse les victimes dans des chan*ettes, et on les porte pèlemêle, vivants ou morts, dans une voirie située hors de la ville. Quelques auteurs ont porté à 30,000 le nombre des infanticides commis dans une année ; d'autres l'ont réduit à 10,000. Ceiix qui logent sur les fleuves abandonnent la victime au courant , après lui avoir attaché au cbu une calebasse qui lui tient la tête hors de l'eau. Il n'est pas rare de voir flc^ter ainsi des cadavres d'tnfants, et les bateaux qui passent n'y accordent pas plus d'attention qu'ils ne feraient pour un chien mort.
A c6té de cette cruauté calculée, le Chinois aides qualités qui le rendent propre à la vie sociale, la politesse, les raœui'S tranquilles, l'amour du travail. La civilité, soit entre égaux, soit d'inférieur à supérieur, est non«^seulemehl iinè habitude, mais encore une loi politique. Les rixes sont .très-rares, même parmi les hommes de classe inférieure. Fiers et Jtàs,- vains mais lâches, les- Chinois ont cette audace qui grandit toujours devant leâ concessions et -qui s'arrête et s'humilie devant la résistance et la menacé. Quandon les traite avec douceur, ils insultent ; qiiand on • se redresse, ils ploient; Les rapides succès et tés grands résultats de la campagne' de 18<^i l'ont, du reste, démontré de la manière la plus frappante, et cette expérience ne sera pas perdue pour l'avenir. '