‹ Voyage autour du mondeChapitre 68 sur 98 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

dAp ART DB OAMTOll. — FOlillOSB. — LIOVTQHBOII.

Rien ne me retenait plus en Chine. J'avais vu de Canton tout ce qu'il était possible d'en voir; j'avais recueilli sur les provinces intérieures les notions les plus récentes et les plus exactes. Quelque désir que j'eusse d'y prolonger mon séjour entre Norberg et Morton, il fallait partir ; car d'autres terres m'appelaient ; Liou- Tcheou et le Japon, complément de mon itinéraire asiatique ; puis l'Océanie, cet Immense archipel que rêvait depuis si longtemps mon imagination aventureuse, ce pays de races neuves et sauvages, ce théâtre de découvertes, ce tombeau des deux grands navigateurs du siècle passé, Cook et La Pérouse.

Les jom'*\ s'écoulaient, et tout entier à son amitié nouvelle, Norberg ne disait

rien encore de notre départ. La ChinOy d'ailleurs, lui plaisait : cet engouement, dont j'avais essuyé le premier feu sur la plage de Macao, était devenu plus intense à Canton ; s'il n'admirait pas tout, au moins s'amusait-il de beaucoup de choses : les plus petits détails l'intéressaient, le tenaient captivé. Lui, si pessimiste jusque-là, si ennuyé de son rôle de voyageur, si insoucieux des choses extérieures, avait pris goût à la Chine. Était-ce une réaction physique ou un simple incident d'organisation, une guérison ou une boutade? C'est ce que je n'ai pas su; car nous nous quittâmes, comme on va le voir.

C'était le sixième jour depuis notre arrivée à Canton. Le soir, j'entrai dans la chambre de Norberg. «Eh bien, lui dis-je, étes-vous toujours décidé à visiter Liou-Tcheou? — Sans doute, mon ami, mais les occasions sont rares. — J'en sais pourtant une pour après-demain : une jonque appareille pour Yedo ; elle relâchera aux fies que nous voulons visiter. Il ne s'agit plus que de parler au capitaine. — Mon Dieu l comme vous êtes pressé ! Ne trouvez-vous pas que la vie est douce ici, et qu'un mandarin à boutons de grenat est un personnage bien heureux? — Sans doute, mais nous ne sommes pas mandarins; et, quant à moi, le rôle de voyageur est celui que je préfère à tout. Écoutez, Norberg, suivons chacun notre goût et ne nous gênons pas l'un l'autre. Vous m'avez accueilli a Sincapour avec une bonté, une grâce, dont je garderai toute ma vie le souvenir. Notre tournée dans les mers de Chine m'a mieux appris encore à vous aimer et à vous connaître ; mais je ne veux pas abuser de votre complaisance : laissez^noi partir seul; je vous mènerais trop loin. Tôt ou tard, vous n'auriez pas d'assez bonnes jambes pour me suivre ; vous ne savez pas à quel infatigable voyageur vous avez affaire. Quittons-nous, je vous le répète. Vous vous plaisez encore à Canton ; moi je n'y séjourne qu'avec impatience ; j'ai à explorer mieux. L'Asie, voyez-vous, c'est un théâtre banal pour les coureurs de découvertes ; je l'ai vbitée, parce qu'elle se trouvait sur ma route ; je m'y suis arrêté comme le pèlerin de la Mecque s'arrête à Antioche, à Alep, à Damas ; mais mon but était plus loin. Les impressions personnelles sont dominées ici par une lecture antérieure ; dans les pays, au contraire, sur lesquels on a peu écrit, l'opinion de l'individu a le champ libre ; elle plane sur tout. La mission est plus belle alors ; elle élève, elle agrandit les idées. La moindre halte sur ce continent me semble un vol que je fais aux terres qui m'attendent ; Liou-Tcheou, le Japon aux portes de la Chine, mais bien plus curieux, bien moins battus qu'elle ; et plus loin l'Océanie, que je veux relever tle par tle, cap par cap, l'Océanie que je veux interroger en géographe, en naturaliste, en historien. — Vous vous donnez là une grande tâche. — Que voulez-vous? cette pensée m'exalte, et je sens en moi assez d'énergie pour la réaliser. Personne n'aura vu l'Océanie aussi complètement que je la verrai. Là je séjournerai, s'il le faut, et longtemps : je me ferai sauvage au besoin, pour bien connaître mes sauvages ; j'irai en pirogue , je boirai le kava; je trouverai moyen de devenir tapou. Telle est mon idée dominante : je ne quitterai l'Océanie qu'après en avoir recueilli toute la substance. — Eh bien ! puisque cela est ainsi, partez, car vous

ayez raison de voas défier de mon courage. Vous nourrissez encore en vous la plus belle des illusions : celle d*ôtre utile aux hommes ; moi je Fai perdue. Les honunes ne valent pas qu'on s*expose, qu'on se tourmente pour eux. Partez, mon ami, mes vœux vous suivront. »

Notre entretien finit là, et je sortis pour faire mes préparatifs de départ. Cette épreuve me donna la mesure du caractère de Norberg ; elle diminua mon regret. Le lendemain pourtant, quand il fallut se séparer, il était ému; il m'embrassa à diverses reprises et presque les larmes aux yeux. Quant à Morton, il fut d'une bonté admirable, pourvoyant aux moindres besoins de ma traversée, me comblant de cadeaux de toute espèce, en objets chinois, en denrées, en provisions.

Le 22 septembre 1830, je m'embarquai dans le bateau de passage qui devait me transporter à Lintin où une jonque m'attendait en destinjgition de Liou-Tcheou et de Yedo. Je connaissais les environs de Canton, l'aspect du fleuve et de la campagne. Aussi fis-je peu d'attention à tout cela dans les premières heures de cette navigation rapide. Mais bientôt, les impressions de la scène d'adieux s'étant calmées, une foule de choses neuves vinrent frapper mon regard. Ici glissaient sur le Tigre ces bateaux à canards, flanqués de cages immenses, du bord desquelles s'abat un double pont quand on accoste la terre. Se suivant à la file sur ces planches , la volatile gagne les prairies dans le jour, et rentre le soir dans sa prison flottante, sous la conduite de vieux canards qui tiennent la tête de la bande. À chaque minute , nous voyions défiler devant nous quelqu'une de ces barques que trahissaient les cris de leurs cargaisons. Cette multitude de*canards, dont la consommation est si grande en Chine, provient d'une couvaison artificielle opérée dans des fours.

A mesure que nous approchions de la mer, le fleuve s'animait davantage. Aux petits bateaux de Canton succédaient peu à peu les fortes embarcations de transport, à une seule voie, mais d'une contenance prodigieuse, grâce à un grand magasin ponté sur le dôme duquel se tiennent les marins. Quand j'arrivai à Lintin le 25 septembre, la jonque sur laquelle je devais m'embarquer avait levé l'ancre depuis une heure : ppur la rejoindre il fallut avoir recours à la plus fine péniche qu'on pût trouver sur cette rade. A force de signaux , nous fîmes comprendre à la jonque de mettre en panne, et bientôt nous l'accostâmes. J'avais pour le capitaine Tchaou-Tsing des lettres du haniste de la compagnie anglaise, et leur contenu, autant au moins que l'argent de mon passage, me valut de sa part le plus gracieux accueil. Il articula quelques mots d'anglais, et je fus sûr d'être compris quand j'aurais besoin de quelque chose.

La jonque que commandait mon patron chinois était moins massive que celle de Tsin-Fong. Destinée à la navigation des mère du Nord, elle avait des formes dégagées quoique solides, et paraissait plus propre à résister au mauvais temps qu'aucune de celles que j'avais examinées. Tchaou-Tsing lui-môme avait l'allure plus hardie, plus intelligente, que notre ancien capitaine. Dès ses premières manœuvres, je devinai qu'il y avait plus de fond à faire sur lui. Grave mais bien-

veillant, il semblait faire exception aux autres marins par des habitudes demiindigènes, demi-européennes. J'eus bientôt le mot de cette énigme. Tchaou-Tsing avait pendant vingt ans suivi le commerce du Bengale ; U avait conduit sa jonque jusqu*à l'ile de France, et s*était ainsi peu à peu dépouillé de son écorce native. Ce n'était plus un Chinois exclusif et ignorant. Je devais sans doute à ma bonne étoile de trouver un pareil honmie sur mon chemin. Il fut excellent pour moi depuis le premier jour jusqu'au dernier.

La câte de la province de Canton venait de fuir, et nous relevions celle de Fo-Kien, quand une ligne de montagnes qui se découpaient sur Vavant de la jonque nous révéla Formose. Formose, dont le nom chinois est Taî-Oouan (baie des hautes cimes), ne fut bien connue des Chinois qu'en ikSO : en 1621, les Japonais s'en emparèrent et la laissèrent plus tard aux Hollandais qui, dès 1634, y avaient construit le fort Zelandia. L'occupation batave dura jusqu'en 1661, on le pirate chinois Tching-tching-Koung resta maître de llle ; et à son tour le pirate se retira, en 1683, devant les forces chinoises qui se présentèrent pour la conquérir. Le gouvernement chinois de Formose ne comprend encore, à Fheure actuelle, que les plaines situées sur la côte 0. de File ; à l'E., une chaîne de montagnes sert de barrière entre les parties soumises et la région habitée par les sauvages ou par les anciens naturels.

Les plaines sont petites, mais fécondes et arrosées ; Fair y est sain, le sol abondant en riz et en sucre. Formose envoie à la Chine des fleurs de jasmin sauvage, le san-you-hova, qui sert à donner au thé une odeur suave. Le tabac, le poivre, le gingembre, Taloès, le camphre, font encore partie des exportations de Formose. Le sel et le soufre y abondent. La partie orientale est peu connue. On sait seulement que For et Fargent y abondent, et que les insulaires de Liou-Tcheou viennent y échanger ces deux métaux contre les produits de leur sol. La côte occidentale, soumise aux Chinois, compte plusieurs ports : celui de la capitale Thayouan-Fou est le plus sûr et le plus vaste ; mais son entrée, profonde de dix pieds seulement, exclut les grands navires. Malgré cette difficulté, plus de cent jonques chinoises viennent y mouiller chaque mois. La portion de Formose soumise à la Chine est contenue par une armée de 16,000 hommes. La capitale est Thay-ouan- Fou, bâtie près de Femplacement de Fancien fort hollandais.

Bien servi par la mousson, le capitaine de la jonque ne voulut pas mouiller à Formose ; il cingla droit sur Liou-Tcheou, et, après quelques jours de navigation favorable, nous aperçûmes dans le N. E. les montagnes de cette tle. Aux approches de la terre, une foule de barques de pécheurs vinrent au-devant de nous, et quelques-unes même, s* amarrant le long du bord, échangèrent du poisson frais contre du tabac et d'autres denrées de Chine. Puis, familiarisés peu à peu avec Féquipage de la jonque, ces insulaires montèrent sur le pont et nous saluèrent à la façon des Japonais, en s'inclinant jusqu'à terre et en croisant les bras sur la poitrine. Plusieurs de ces pécheurs étaient à demi nus, les autres portaient des robes de coton grossier avec de larges manches. Ce qui me frappa le plus au

premier coup d'œil, ce fut leur petite taille. Les moins disgraciés sous ce rapport n'avaient guère plus de cinq pieds.

Accompagnés de ces visiteurs, nous gouvernâmes pour gagner Napa-Kiang, capitale de Liou-Tcheou, et, dans la soirée du 2 octobre, nous jetâmes Tancre à portée de pistolet d'une grande chaussée qui s'avance dans le port. Vue de cet ancrage, File étalait ses beautés calmes et vigoureuses. Partout se révélait une culture soignée et intelligente ; des maisons suspendues à mi-côte, des champs alternés, des usines en mouvement, signalaient un pays civilisé et populeux. Çà et là, coupant la monotonie de la campagne, paraissait dans les anfractuosités du mont un de ces sépulcres liourtcheouans, qui consistent en un double mur de maçonnerie, servant à murer la grotte souterraine et ne laissant qu'une étroite fenêtre dans le centre. Sur tout ce paysage plane le mont Samar, le pic le plus élevé de TUe, et d*où le regard embrasse sa circonférence. Presque au sommet de ce mont est une ville nommée Schoui ou Schoudi, qui semble avoir autant d*importance au moins que Napa-Kiang. Autant qu*il était possible de le distinguer de loin, cette cité intérieure me parut entourée d*un mur, et je crus même apercevoir des pavillons nombreux qui flottaient au haut de mâts le long de ses remparts. Quoique les habitations fussent cachées en partie par de vastes massifs d'arbres, il était facile de deviner qu'elles s'y groupaient en grand nombre. La plus élevée d'entre elles, la plus vaste, la plus majestueuse, servait sans doute de résidence au roi de Liou-Tcheou. Un magnifique tapis de verdure séparait la silencieuse Schoui qui semblait dormir à l'ombre de sa haute colline, de la bruyante Napa- Riang que nous avions alors sous les yeux. Cette dernière, plus près de moi, était aussi plus distincte. Je pouvais relever ses toits aux bords recourbés comme ceux des logements chinois , sa vaste enceinte de hautes fortifications ; sa chaussée avancée à l'abri de laquelle stationnaient six jonques de guerre. Attroupés sur le parapet du rempart, se montraient des hommes et des femmes, et quand le bruit de notre arrivée se fut répandu dans la ville, leur nombre se grossit au point que toute l'enceinte avait une bordure de têtes humaines. Cette alHuence de monde sur le rivage, le mouvement des bateaux qui se croisaient dans le port, les chants doux et lents des marins, le jeu de toutes les banderoles qui flottaient sur les jonques ou dans la ville, tout récréait l'oeil et occupait l'imagination.

J'étais accoudé sur l'arrière du bâtiment, dans une pose méditative, quand Tchaou-Tsing me frappa sur Tépaule pour me proposer d'aller à terre. On juge avec quel empressement j'acceptai. Visiter ces bons habitants de Liou-Tcheou, ce peuple hospitalier que je connaissais par le joU roman du capitaine Bazil Hall et le récit authentique du capitaine Beechey ; retrouver sur cette rive des personnages avec lesquels tout Européen peut être familiarisé déjà; vivre fêté, défrayé , sur ce dernier refuge de la vie patriarcale : c'était trop de plaisir pour que je ne prisse pas mon élan vers la barque qui devait nous conduire. Emportés par nos rameurs, nous eûmes bientôt atteint l'embouchure de la rivière qui traverse la ville, rivière large et profonde où les plus gros vaisseaux pourraient

entrer. Sur le môle étaient une foule immense et quelques chefs accoams pour me recevoir; car déjà les pêcheurs avaient appris à Napa-Kiang qu^on blanc d'Occident, qu'un Européen était à bord de la jonque. Quand je mis pied à terre, ce fut à qui me toucherait la main, à qui m'emmènerait dans sa maison et devien* drait mon hôte. EnGn Tun d'eux, plus pressant encore que les autres, pamt leur imposer avec quelques paroles prononcées d'autorité, et se tournant ensuite vers moi : a Venez, d me dit-il en écorchant l'anglais de telle façon que j*eus tontes les peines du monde à le comprendre. L'excellent homme m'entraînait vers son logis avec une si visible anxiété causée par la crainte de me perdre, que j'étais touché jusqu'aux larmes. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à son logement, où sa femme l'attendait sur la porte, heureuse, comme lui, de me voir et de m'accueillir.

Komi, c'était son nom, un des chefs de Napa-Kiang, pouvait avoir quarante ans, et sa femme vingt. La figure de Komi avait une expression de finesse bienveillante. Sa fenune était jolie ; elle Teût été même en nos pays ; des yeux charmants ressortaient sous l'arc des cils , et son teint brun avait la couleur vigoureuse de nos beautés méridionales. Ses mains étaient légèrement tatouées, et ce tatouage me parut plutôt une distinction nobiliaire qu'un ornement. Quoique jaloux do me posséder, Komi voulut sur-le-champ se montrer bon prince vis-à-vis de ses camarades les autres chefs de Liou-Tcheou. A peine avais-je eu le temps d'avaler un verre de chazzi^ espèce de liqueur fermentée assez semblable au camchou des Chinois , qu'il m'offrit d'aller rendre visite aux autorités du pays. Nous partîmes.

Entourés d'une foule de curieux , nous arrivâmes devant le jardin dun chef nommé Oukoma, l'une des autorités les plus respectées de toute l'tle. Ce vénérable vieillard, assis dans son jardin, avait à ses côtés deux jeunes enfants, et derrière lui un domestique qui tenait un large parasol ouvert au-dessus de sa tête. Je ne me souviens pas d'avoir vu dans ma vie un groupe plus intéressant et plus naïf. Le vieillard avait une barbe longue, soyeuse et blanche, qui tombait sur sa poitrine. Coiffé d'une barrette qui formait comme un bandeau sur son front, il portait une ample robe de soie unie à peine retenue par une ceinture. Sa figure exprimait la bienveillance et la sérénité ; celles de ses deux jolis enfants, l'étoiH nement mêlé d'une intelligente espièglerie.

Je venais à peine de m'asseoir auprès d'Oukoma, quand on annonça un bodeze ou prêtre de Liou-Tcheou, et un autre chef de la ville, l'un et l'autre jaloux de me voir. Nous nous levâmes et marchâmes à leur rencontre. Oukoma accueillit amicalement les visiteurs, et les conduisit à l'ombre d'un beau massif d'aii)res: dès ce moment, l'assemblée fut complète, et l'on nous servit le thé, avec des espèces de gâteaux de sucre saupoudrés de farine de riz. Après le thé, chacun prit une pipe, et la conversation commença dans un langage auquel il est impossible de donner un nom : c'était de l'anglais, du chinois, du japonais, mêlés au dialecte de Liou-Tcheou. « De quel pays êtes-vous ? — De France. — France, France, non

pas Engtêelès? — Non sans doute, mais Français... x> Et comme fls ne comprenaient pas, j'ajoutai aussi clairement que possible : a La France et TAngleterre sont, comme la Chine et le Japon, deux pays voisins, mais différents. y> Ils parurent saisir ma pensée. « Non Engueles, répétaient-ils, Francès^ Francès. Et que^ vouloir le Francès à Liou-Tcheou? — Je vous l'ai dit : visiter Vile, conune Font fait avant moi les capitaines Maxwell et Hall et le capitaine Beechey. » Ces noms, quand je les eus articulés, produisirent sur Tassistance un effet magique. Mes bons insulaires se mirent à sauter de joie sur leurs sièges ; ils vinrent vers moi et me touchèrent de nouveau la main : Chourassa^ chourassa^ criaient-ils (bien 1 bien ! je suppose). On eût dit que je venais de réveiller des souvenirs tout-puissants sur eux : Hall et Beechey faisaient autorité à Liou-Tcheon, et le passage des Anglais était une date dans l'histoire de File.

Après deux heures de conversation, le prêtre se leva et me fit engager par Komi, mon protecteur et mon hôte, à venir visiter son habitation et son temple. Sur mon consentement, tout le monde quitta la place, et Oukoma lui-même demanda à nous suivre. La maison tout entière du chef s*agita pour marcher à ses côtés. Les deux premiers serviteurs, l'un armé du parasol , Tautre de Téventail ; celui-ci vêtu d'une robe zébrée, celui-là d'une robe unie ; le petit enfant chargé de la bourse ; le vieillard domestique invalide, et jusqu'à la femme du jardinier, tout se mit en mouvement et se dirigea vers le logement des prêtres. C'était une vaste enceinte plantée çà et là de quelques arbres qui avaient le port de nos peupliers, et parsemée de petits pavillons où chaque desservant faisait ménage à part. A l'époque où VAlceste mouilla dans la rade de Napa-Kiang, ces mêmes bodezes avaient cédé leurs logements aux Anglais, et cette enceinte était une ambulance. Des cordiers, des forgerons , s'établirent dans le jai*din pour y travailler aux objets nécessaires pour réparer le navire ; et loin de se formaliser de tout cela, les bons habitants et les dignes prêtres venaient aider les étrangers dans leur besogne. Ils apportaient des provisions et de l'eau douce aux malades, du bois coupé dans la montagne aux charpentiers.

Plus loin, une tombe me rappela un trait plus touchant encore. On y lisait en anglais sur une pierre : Ci-git William Harris^ marin à bord de VAlceste^ mort le 15 octobre 1816, âgé de vingt et un ans. Ce monument lui fut érigé par le roi et par les habitants de cette île hospitalière, Harris, attaqué depuis longtemps d'une incurable maladie, était mort dans l'île. Le lendemain de son décès, quand l'équipage anglais se présenta pour l'enterrer, il fut surpris de trouver près du lit du défunt les chefs et les notables de Napa-Kiang, avec des robes blanches et des ceintures noires, signes du deuil chez eux. Cette troupe d'insulaires escorta le convoi et rendit an corps les honneurs funèbres à la manière du pays.

Plus je voyais ce bon peuple de Liou-Tcheou, plus je m'y attachais. Plein d'une douceur et d'une obligeance naturelles, on ne voyait pas percer en lui la moindre intention intéressée : il servait pour servir, donnait pour donner, sans arrièrepensée, sans espoir de retour. Les Anglais qui tour à tour avaient relâché dans I. 50

le port , s'étaient vu traiter par eux comme des frères ; les provisions de t4Mile sorte, envoyées par le roi ou par les chefs, abondaient chaque jour le long du bord, et c'est à peine si en échange de ces denrées on était parvenu à leur faire accepter cpielques draps, ou d*autres objets d*Europe.

J'étais un hôte moins coûteux pour mes ]K>ns habitants de Liou-Tdieou, que des équipages entiers. Aussi ne pouvant, à mon propos, faire la preuve entière de leur générosité, ils se disputaient à qui m'aurait. Il eût fallu avoir cent estomacs pour y sufDre. Après la collation d'Oukoma, je fus contramt d'accepter un goûter dans la demeure des prêtres, et tout le luxe de la gastronomie locale en confitures et pâtisseries fut épuisé pour cette occasion. A Tissue de ce régal, les prêtres voulurent me donner le spectacle de leur temple, et m'admettre à la faveur plus grande encore de contempler leur divinité. Nous nous rendîmes dans une excavation natureOe, et là se révéla à nous une image grossièrement taillée. C'était Kouan-Yong, la déesse du pardon, la patronne de Napa-Kiang. Devant la déesse étaient plusieurs bassins en pierre, les uns carrés, les autres en forme de parallélogrammes, avec de petits bâtons placés en travers. Les bassins se trouvaient là pour recevoir les offrandes ; quant aux bâtons, fls me parurent servir, comme ceux des bonzes, à tirer des sorts ; on les jetait en l'air, et un numéro marqué sur l'un des côtés fournissait un chiffre qui trouvait ensuite un sens dans le livre du prêtre. Autant que je pus le voir, le sacerdoce me parut jouir à Liou- Tcheou d'une considération aussi restreinte qu'en Chine , quoiqu'on le consulte sur des choses de magie et de divination. Aussi cette classe ne se montre-t-elle ni intolérante ni vaniteuse. Je ne saurais dire de combien d'égards je fus l'objet durant ma courte station dans le jardin des prêtres.

Quand je me retirai avec mon hôte, il était presque nuit, et déjà le plus grand silence régnait dans Napa-Kiang. La femme de Komi, inquiète de ne pas nous voir arriver, venait d'envoyer un de ses serviteurs à notre recherche. Enfin nous arrivâmes, et le souper fut servi sur une table fort proprement dressée : quelques tabourets de bambou nous servaient de sièges. Avec quelle anxiété ma bonne hôtesse suivait mes mouvements pendant le repas ! Au moindre geste de satisfaction, je voyais son visage s'épanouir, elle battait des mains, puis courait bien vite pour rapporter un autre plat. Komi n'était pas moins enchanté de m'avoir à ses côtés ; il m'accablait de questions sur la France, sur les mœurs de ses habitants, questions discrètes et naïves, faites avec une politesse si exquise et pourtant si naturelle, qu'on aurait cru avoir affaire à l'Européen le plus civilisé. Je répondis à Komi, et je l'interrogeai à mon tour. Les deux points que je tenais le plus à éclaircir, c'étaient les deux assertions du capitaine Hall qui tendaient à donner le plus aux indigènes de Liou-Tcheou un caractère et des mœurs dignes du fabuleux âge d'or. L'une était la non-existence d'armes offensives, l'autre celle du numéraire. Bans le point de vue romanesque où s'était placé le marin anglais, on conçoit en effet combien ces deux conditions de vie primitive et patriarcale devaient amener d'effets poétiques et touchants.

Tout cela n*était qu*im rêve, et Komi, d'accord en cela avec Beechey, renversa un roman échafaudé de si loin : les insulaires avaient des armes, ils avaient de la monnaie courante. Les armes, ils les cachaient dans des forteresses, où les canons môme ne paraissaient pas aux embrasures ; car, dans leurs habitudes pacifiques, ils ne comprenaient pas qu'on fit de Vétat de guerre une démonstration et une menace constantes ; mais enfin ils avaient des fusils et des pièces d'artillerie pour se défendre au besoin. Quant à Tusage de la monnaie, il était fréquent parmi le peuple, qui porte ordinairement, dans une petite bourse suspendue au côté, de petites pièces chinoises nommées cashes. L'or et l'argent ne sont point frappés en pièces, mais on les échange en lingots.

Quand nous eûmes devisé ainsi, tout en fumant de longues pipes et en avalant force tasses de thé, il fallut songer à nous séparer pour aller prendre quelque repos. Un lit presque européen m'avait été dressé dans un pavillon du jardin. Fatigué de mes petites excursions, je m'endormis d'un profond sommeil. Quand je me réveillai, Komi et sa femme étaient debout devant la porte de mon pavillon ; ils m'attendaient avec un verre de chazzi, liqueur à laquelle ils attribuent des cpiaUtés apéritives. Après un légar repas, je déclarai à mon hôte que, pour ce jour-là, je voulais faire trêve aux visites de cérémonie, et que j'aimais mieux dler courir la campagne. A cette demande évidemment inattendue, le front de mon hôte se rembrunit ; il essaya de balbutier quelques mots ; puis confus il s'échappa soudain et s'élança hors du logis. Je restai une demi-heure à chercher la cause de ce brusque départ. Enfin je le vis revenir, sautant, riant : « Nous voir la campagne ; Oukoma permettre, le roi permettre aussi. » Je compris alors que l'on m'accordait une grande faveur, et que je la devais à l'influence ou aux importunités de Komi. Bientôt toute la maison fut en mouvement, serviteurs avec des parasols, jeunes enfants portant des boites pleines de provisions.

Notre route nous mena d'abord vers les tombeaux qu'on apercevait de la rade, et que j'ai dRjà décrits. La curiosité m'ayant poussé dans l'intérieur d'un de ces hypogées, j'y découvris un corps humain à demi rongé, et couvert d'une mauvaise natte. Devant le cadavre gisaient quelques coupes et une grande jarre de thé, afin que l'esprit pût boire tout à son aise. Du reste point de vivres ; car les esprits, selon les Liou-Tcheouans, boivent et ne mangent pas. Cette manière de laisser putréfier les restes des morts provient de l'habitude où sont les indigènes de ne recueillir que leurs os dans les cimetières. On les dépose donc provisoirement dans ces cryptes, jusqu'à ce que, dépouillé de ses chairs, le squelette puisse être recueilli et porté au lieu de son inhumation définitive. La montagne que nous gravissions alors était toute jonchée de monuments funéraires. Je cherchai à pénétrer dans quelqu'un d'entre eux; tous étaient murés à l'exception d'un seul. Sa porte consistait en un gâchis de briques rouges, percé de petites ouvertures qui avaient à peine un pouce de diamètre. Au delà de cette entrée gisaient une vingtaine de jarres de poterie rouge. Comme je voulais découvrir quelquesunes de ces jarres, afin de voir ce qu'elles contenaient, Komi m'arrêta avec un

geste d'effroi. C'étaiept les os de leurs pères ; violer leur dernier aale eût été un sacrilège : je m'arrêtai.

Cette course nous avait conduits peu à peu sur le sommet d'une colline, d'où se découvrait une grande partie du bassin de Napa-Kiang. Sur notre chemin, j'avais remarqué plusieurs espèces de cultures, le froment, le blé d'Inde, les patates, Forge, la canne à sucre, l'arbuste à thé, le riz, le tabac, les concombres, les cocos, les grenades et les oranges. A cété des terrains fécondés par ces riches plantations, se dressaient çà et là de petites éminences qui portaient à leurs chnes un bouquet de pins sauvages. Ces sommets rocailleux étaient, comme la base de File, composés d'un calcaire spongieux, qui cédait facilement sous le ciseau.

Le bassin de Napa-Kiang, mêlé ainsi de beautés naturelles et de créations humaines, aVait un aspect grave et harmonieux. D'un côté, des lies qui s'échelonnaient sur une vaste nappe d*eau, si transparente, si limpide, que de la colline même Fœil plongeait dans la mer et y suivait le gisement des récifs ; au midi, la ville de Na-Fou; plus bas, dans le port, les bâtiments à l'ancre, les jonques avec leurs banderoles, les champans japonais ; puis, dans le terrain qui va mourant du coteau à la ville , des hameaux à demi cachés sous des arbres verts, montrant çà et là quelques blanches habitations, baignées au pied par de petites rivières. La végétation la plus riche règne dans tout ce bassin ; elle y embrasse les maisons, serpente autour des murs, s'enroule en arabesques, pousse parfois ses empiétements jusqu'au bord de la mer, et se suspend au-dessus d'elle pour s'y mirer.

Quand de Napa-Kiang on va vers Schoui, la ville intérieure, cet aspect du pays devient plus ravissant encore et plus varié. Les maisons de Schoui, plus élégantes, plus vastes que celles de la cité littorale, semblent comme autant d'assises de la base au sommet de la .'colline. Des bouquets d'arbres servent de transition d'une assise à l'autre. La plaine elle-même semble former une vaste bourgade, tant les habitations y sont rapprochées et nombreuses. Au nord, de vastes et primitives forêts encaissent cette partie de Fîle et Fabritcnt contre les vents froids qui soufflent de cette direction.

Je me trouvais alors arrivé dans une partie de Ftle où nul Européen n'avait encore mis le pied. Les premières cases des faubourgs de Schoui étaient devant nous ; j'apercevais une végétation si belle et si serrée, que je me croyais au centre d'un petit bois. Bientôt même, je me trouvai dans un labyrinthe de sentiers ombragés, au milieu desquels je n'entrevoyais aucune issue. De temps à autre paraissaient seulement quelques portes d'osier. Komi, riant de mon embarras, se décida à en ouvrir une. C'était un logement de cultivateur, avec une basse-cour pleine d'animaux domestiques. Le bois fourmillait de métairies pareilles : silencieuses, elles reposaient sous son ombre. Quelques-uns des naturels vinrent à nous : étonnés de me voir avec deux de leurs compatriotes, ils ne tarirent pas en questions sur mon compte, se firent expliquer, autant que possible, qui j'étais, d'où je venais, où j'allais, ce qui m'amenait à Liou-Tcheou. En même temps, ils me regardaient de la tête aux pieds avec une curiosité bienveillante, admiraient

toutes les parties de mon costume, en s*écriant : Chourassaf (beau! bon ! ) Dans chacune de ces fermes , on nous offrit des œufs , du laitage , de la viande , du chazzi, du thé, et quand je ne faisais pas au moins la démonstration d'accepter, les insulaires se fâchaient. Une fois, j*eus la pensée de leur offrir, en retour de leurs denrées, quelques menues pièces de monnaie chinoise ; mais, prévenant mon intention, Komi me retint et me força à remettre ma bourse dans ma poche. Les mœurs de ce peuple lui font voir une insulte dans Foffre d*un salaire.

Comme je me trouvais alors au pied de Schoui, je voulus continuer ma course à travers la ville, et je témoignai même à mes guides le désir d'aller visiter le roi dans son palais. A ce mot, une terreur que je ne saurais rendre passa dans tout les traits de Komi. II se précipita au-devant de moi , et se coucha par terre en travers du chemin pour témoigner qu*il faudrait lui passer sur le corps avant de réaliser cette tentative audacieuse. «Roi Liou-Tcheou voir personne, criait-il avec un accent de désespoir indicible ; le roi couper la tête à nous, si vous marcher pins loin. ^ Eh bienl retournons à Napa-Kiang, » dis-je. A cette parole, Komi bondit de joie. Se relevant, il vint me baiser les mains, les genoux, les pans de mon habit ; il me prodiguait tous les noms d*amitié que lui fournissait son jargon demi-anglais, demi liou-tcheouan. Nous regagnâmes ainsi la ville littorale, en prenant d'antres sentiers que ceux que nous avions parcourus, tra\ei*sant de longues et étroites rues toutes feuillées, semées de maisons que Ton ne pouvait voir et impénétrables au soleil.

Quand nous fûmes arrivés sm* la petite éminence qui domine Napa-Kiang, Komi vint à moi, et me frappant légèrement sur le coude : « Regarder, regarder, dit-il. 9 II me montrait le port. Je tournai les yeux de ce côté, et je vis en effet que, depuis notre arrivée, une immense jonque était venue mouiller au milieu du havre, et qu'autour d'elle, accourues de toutes les directions, circulaient plusieurs centaines de barques qui toutes paraissaient lourdement chargées. c< Eh bien, lui dis-je, qu'est-ce que signifie cette jonque, ce mouvement, cette foule? » H eut de la peine à me répondre ; car c*était là évidemment une circonstance que n'avait pas prévue son vocabulaire anglais, recueilli avec tant de peine. Enfin , à grand renfort de gestes et de mots, il me fit comprendre que la jonque mouillée au milieu du port devait recueillir dans la journée le montant du tribut que Napa- Kiang payait chaque année à l'empereur de la Chine, et que le lendemain elle mettait à la voile pour Péking.

Le jour suivant, dès la pointe du jour, Napa-Kiang tout en fête célébrait le départ de la jonque officielle. Une sorte de mandarin venu de Schoui devait préaider à la cérémonie. Komi me prévint que c'était un grand personnage; plus grand qu' aucun de ceux qui habitaient ce port de mer, et que probablement il demanderait à me voir. En effet, j'étais à peine debout, que je reçus un billet élégamment écrit en caractères chinois et portant ce qui suit : « Oung-Chou, mandarin de Schoui, se prosterne jusqu'à terre devant l'étranger et demande à le voir. © Sur mon consentement, un domestique partit pour aller prévenir le grand

seigneur liou-tcheouan, et, peu de minutes après, il entra dans la maison de Komi avec une suite de vingt hommes. Plus grand que les autres insulaires, Oung-Choa avait aussi les traits plus européens. Il portait une robe de soie violette , et son bonnet , d*une nuance un peu moins foncée , était parsemé de fleurs jaunes. Sa figure, son maintien, exprimaient une noble simplicité; rien de fier, rien de hautain en lui : s'il se distinguait de ses subalternes , c'était [dutôt par des matnières douces et engageantes. Quand il passa au milieu de la foule rassemblée devant la maison, tout le monde le salua en s'agenouillant les mains croisées sur la poitrine.

Cette visite finissait à peine, que les cris de la foule nous appelèrent au dehors. La jonque du gouvernement appareillait: l'ancre était déjà levée; les banderoles flottaient à chaque met, le pont était couvert de têtes, et autour du gros navire, des barques chargées de naturels se croisaient par centaines, allant de Tavant à l'arrière, saluant le lourd transport d*acclamations joyeuses et de roulements de gongs. Non, jamais arche de la création, jamais carène d'Argonaute, n'eut des formes plus massives et plus inélégantes que la grande jonque de Liou-Tdieou. Et pourtant elle avait son type et son originalité, cette barque, avec ses bossdrs qui voulaient figurer deux yeux de poisson, ses mâts pliants comme des roseaux, ses voiles d'écorce de cocotier soutenues de distance en distance par des bambous transversaux. Puis ces trois étendards flottants : au grand mât , celui de liou- Tcheou, pavillon triangulaire rouge et jaune, avec un boulet blanc dans le milieu, comme signe de vasselage ; au mât de misaine, l'étendard de l'empereur de la Chine ; sans compter une foule de banderoles alignées sur l'arrière et attestant chacune la présence d'un mandarin. Quand le signal du départ eut été donné par les gongs, les voiles se hissèrent en criant, et bientôt remorquée au delà du banc de récifs qui forme la ceinture du port, la jonque prit la direction vers le N. O. pour aller accomplir sa mission fiscale.

A peine étais-je rentré chez Komi, qu'une solennelle invitation à diner m'arriva de la part du grand mandarin de Schoui. Le repas était de rigueur chaque année lors du départ de la jonque ; les chefs de Napa-Kiang devaient tous en être, et l'occasion de relever cette solennité par la présence d'un Européen était trop belle pour que le mandarin ne la saisit pas. Pour nous rendre chez lui, U fallut traverser des rues tellement encombrées de curieux , que nous avions quelque peine à nous frayer un passage. Hais l'empressement de ce peuple n'avait rien que de bienveillant. Comme le soleil était assez fort dans les endroits où je passais, tous les parasols s'ouvraient à l'envi et l'on se disputait à qui me donnerait de l'ombre. J'arrivai de la sorte au palais du mandarin, qui m'attendait dans la salle à manger. La table, venue du Japon et magnifiquement laquée, portait à ses coins et autour de ses pieds des caractères dorés : ils indiquaient le lieu où ce meuble avait été fait, la date de sa fabrication et le nom de l'ouvrier. Cette table était couverte de plats de viandes ou de douceurs, et de deux espèces de spiritueux, le chazzi et le mouroufacou, Tun et l'autre formant une boisson aigre-douce à laquelle

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