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LIOU-TCHEOU.— HISTOIRE, GEOGRAPHIE ET MŒURS

méditait. Cette noble conduite attira sur Liou-Tcheou le plus terrible orage. L'empereur du Japon résolut de soumettre ces îles, et la mort étant venue le surprendre au milieu de ses projets, il en légua la réalisation à son successeur. En effet, quelque temps après, une flotte équipée à Satzuma opéra une descente à Lipu-Tcheou : les insulaires furent anéantis ou vaincus : le père du roi fut tué, et Chang-Ning, enunené prisonnier et retenu pendant deux ans, ne désarma ses geôliers que par son inébranlable constance, et sa magnanime fidélité à tenir ses premiers serments. On réIargit,on le renvoya dans ses États, et son premier acte d'autorité, quand il eut remis le pied sur son territoire, fut d*envoyer une ambassade à Fempereur de Chine.

La conquête mantchoue ne changea que peu de choses aux rapports qui existaient entre Liou-Tcheou et la métropole. II fut décidé seulement que Tarchipel n'enverrait de députés à Péking que toutes les deux années. Le célèbre empereur Kang-Hi, prince éclairé et juste, fit plus d'attention à Liou-Tcheou que n'avait fait aucun de ses prédécesseurs. Il ne négligea rien pour sa prospérité, et répandit de tels bienfaits sur elle que la tradition locale en a perpétué le souvenir de famille en famille. Il fit bâtir à Schoui un palais en Thonneur de Con-fu-Tzée, et créa une hiérarchie de lettrés analogue à celle qui régissait la Chine. La nature du tribut fut mieux appropriée aux ressources de la contrée : et dans des années où des incendies et des ouragans ruinaient ces malheureuses populations , l'empereur, au lieu d'épuiser le pays par des exigences de tribut, le secourut par des approvisionnements qui atténuèrent ces désastres. Depuis ce prince, Liou-Tcheou n'a pas éprouvé un seul incident dans sa vie paisible et heureuse. Un docteur chinois, Supao-Koang, judicieux observateur qui la visita en 1719, nous la peint endormie et florissante dans une période de paix , et depuis lors , sur les récits des Européens qui ont abordé à Napa-Kiang , l'on peut et l'on doit croire que cette ère de calme et de simplicité n'a été traversée par aucune tempête politique.

Le premier en date de ces visiteurs modernes est l'aventurier Beniowski, dont on doit citer la version sans la garantir. Beniowski débarqua dans une fie de l'archipel de Liou-Tcheou, nommée Usmay-Ligon, dont les naturels, convertis par un missionnaire, professaient presque tous le christianisme. S'il faut l'en croire, il fut reçu sur cette terre avec une hospitalité sans réserve. Différant en cela de tous les peuples de l'Asie orientale, les insulaires offrirent même au comte et à ses compagnons leurs filles et leurs femmes, afin de les fixer chez eux par des alliances. Enchantée d'une telle réception , une partie de l'équipage de Beniowski se fixa sur l'tle , et le reste , avant de partir, promit formellement aux naturels de venir plus tard fonder un établissement sur ce territoire. Beniowski assure que les armes à feu étaient alors en usage parmi eux, et que, pour augmenter leurs moyens de défense, il leur laissa quelques mousquets, des piques, des épées, de la poudre et des balles.

Après Beniowski , le capitaine anglais Broughton en 1796 , et le navire de Calcutta le Frédéric^ parurent tour à tour à Napa-Kiang avec Tintention de nouer

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des relations commerciales entre Tlnde et Liou-Tcheou. Les deux tentatÎTes échouèrent ; Thospitalité la plus franche fut accordée aux équipages, mais on s*opposa à rentrée des marchandises. Conduits par une tout autre pensée, les ca|Htaines Maxwell et Hall en 1817, le capitaine Beechey en 1827, n'eurent qu^à se louer des indigènes. Le capitaine Maxwell obtint d'eux la permission de débarquer une partie de son équipage que minait la maladie, et reçut gratuitement les vivres frais nécessaires à sa consommation journalière. Des fêtes cordiales et brillantes avaient marqué le temps de sa relâche ; quand il s'éloigna, toute la population, agglomérée sur le môle, suivit de Fœil les canots qui emportaient ses nouveaux amis, salua le navire de la voix et du geste, avec des éventails et d^ parasob ouverts, au bruit des gongs, au milieu des banderoles agitées, sans quitter la place, tant qu'il lui fut possible de distinguer le groupe d'ofTiciers qui, du tillac de rAlceste, répondaient à cette effusion touchante et affectueuse. S*il ne rencontra pas un accueil aussi romanesque, le capitaine Beechey fut à même de confirmer, du moins sous plusieurs rapports, les récits antérieurs. La bonté naïve des habitants, leurs façons hospitalières , leur obligeance empressée sans devenir jamais fatigante, leur générosité désintéressée, leur loyauté parfaite, tout cela aujourd'hui est passé à l'état de faits incontestables. Plusieurs baleiniers en détresse, qui depuis ont relâché à Napa-Kiang, n'ont eu également qu'à se louer des insulaires.

A quoi l'archipel fortuné de Liou-Tcheou est-il redevable de cette candeur primitive ? Lorsque les lies et les continents voisins ne reproduisent en aucune façon ni ce type ni ces mœurs , quand la Chine est un pays de vol organisé , quand le Japon est une terre de civiKsation orgueilleuse, quand Formose et les IMiilippines ont des peuplades sauvages à côté de leurs maîtres conquérants, d'où vient que, perdues dans la haute mer, ces Iles sont habitées par un peuple naïf, original, aussi éloigné de la civilisation que de la barbarie, accessible seulement aux impressions douces, incapable de haïr, toujours prêt à obliger? D'où viennent ces hommes ? Qui les a jetés là , eux tellement distincts de ce qui les entoure ? A ces questions on peut répondre que descendants des Japonais, dont ils se rapprochent par les traits physiques, et qu'isolés de toute terre, les Liou-Tcheouans ont gardé des mœurs aujourd'hui modifiées dans l'empire. Par là s'expliqueraient à la fois et les analogies et les dissemblances. Il est à supposer aussi que depuis le jour où les empereurs chinois ont fait reconnaître leur patronage à cet archipel, l'influence de la métropole, les rapports avec la terre-ferme, la double fusion qui résultait de l'envoi de jeunes Liou-Tcheouans à Nanking, et de Chinois à Liou- Tcheou, y ont fait prévaloir, parmi les mœurs et les coutumes traditionnelles, quelques-unes des coutumes Civiles et religieuses de l'Empire Céleste. Ce qui en est résulté, c'est que ces insulaires forment une race de beaucoup préférable à celles dont on peut supposer qu'ils dérivent. A la politesse , à l'affabilité cérémonieuse des Chinois, mais avec plus d'honnêteté et de franchise, ils joignent la gravité japonaise, dépouillée de sa cruauté et de sa défiance. Leur caractère est

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doux, mais efTéminé; sociable, mais craintif; l'équipage d'un vaisseau de guerre européen suffirait à soumettre Ttle entière ; peut-être môme qu'au lieu de recevoir les envahisseurs à coups de canon et à coups de fusil, les indigènes iraient au-devant d'eux les mains désarmées et remplies de présents, afin de conjurer la guerre.

On ne saurait trop louer ce caractère hospitalier, trop s'étendre sur les détails qui le prouvent. Les enfants, les hommes de la dernière classe, respectent rétranger débarqué sur leur plage ; ils rivalisent avec les chefs et les mandarins. Quand la consigne ordonne la résistance à une volonté, à un désir curieux de la part du nouveau venu, ils procèdent avec tant de ménagements, avec une douceur si ingénieuse, avec une persistance si adroite, qu'on leur cède avant qu'ils soient contraints de recourir à des formes plus impératives. Leur répugnance à recevoir un salaire en retour d'un service rendu et môme de fournitures faites, est poussée jusqu'à une incroyable susceptibilité, et là-dessus les capitaines Broughton et Hall n'ont fait que rendre hommage à la vérité. En 1826, un baleinier en relâche à Napa-Kiang s'y ravitailla, et en échange de deux douzaines de bœufs et d'autres provisions, il put à peine faire accepter aux insulaires une grande mappemonde.

Le dialecte de Liou-Tcheou, primitivement japonais, s'est peu à peu mélangé de termes chinois. Même dans la bouche du bas peuple, il est doux, sonore et riche ; la prononciation en est des plus faciles. Les mandarins se servent entre eux de la langue chinoise. Quant aux caractères écrits, les naturels n'en ont point qui leur appartiennent en propre : ceux dont ils font usage sont chinois, et plusieurs livres écrits dans cette langue paraissent destinés à l'instruction élémentaire. Les ordres et les statuts du gouvernement sont tantôt dans la langue du pays, tantôt dans celle du Japon.

Bu reste, la loi semble avoh* peu à sévir; le Code pénal est sans doute à peu près le même qu'en Chine, mais le I)on naturel des peuples de ces lies fortunées en rend l'application fort limitée et fort rare. Ajoutons en passant que le gouvernement de Liou-Tcheou est une monarchie héréditaire dont les pouvoirs ne sont guère limités que par la suprématie lointaine de l'empereur de la Chine. Audessous du roi sont les grands officiers ou mandarins, dont on compte neuf classes aistinguées par leurs bonnets. La coiffure des membres de la famille royale est de couleur violette, ornée de fleurs jaunes ; puis vient la couleur pourpre, puis encore après la couleur rouge.

Quoique la polygamie soit permise à Liou-Tcheou, elle y est rarement pratiquée, et le roi lui-même n'en abuse pas : il choisit une épouse dans les trois grandes familles de l'État. Les revenus du prince pix)viennent d'impôts sur le sel, le soufre, le cuivre, l'étain, etc.; moyennant quoi il lui faut subvenir aux dépenses de l'État et aux salaires des grands ofBciers. La mesure commune de ces salaires est le sac de riz, dont la valeur se convertit en d*autres articles, comme étoffes de soie et denrées alimentaires.

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Le commerce de Liou-Tcheou se porte sm* trois points, la Chine, le Japon, Formose. Dans le premier de ces trois pays, ses jonques vont dans la provîDce de Fo-Kien et quelquefois jusque Péking; avec le Japon, c'est au moyen de nombreux navires sortis des ports de l'empire, lesquels apportent du chanvre, du fer. du cuivre, des objets laqués, et au retour sont chargés de sel, de grains, de tabac, produits que les indigènes échangent également en Chine contre diflërentes espèces de porcelaines, des verres, des médicaments, de Vargent, du fer, des soies, des clous, et du thé de qualité supérieure. Formose n'exporte guère sur Liou-Tcheou que des écailles de tortue et de la nacre de perle. Ce peuple d'ailleurs parait fort peu jaloux de donner à son commerce plus d'extension, plus d'activité : la seule résistance que les Anglais aient rencontrée chez lui 9*est manifestée à propos d'ouvertures commerciales.

Placées sous le ST"" de lat. N. et le l^S^" de long. E., les trente-dx Iles de Liou-Tcheou jouissent de la plus douce et de la plus égale température. Tout réussit sur leur terroir, et ces richesses locales suffisent à un peuple simple, sobre, content de ce qu'il possède. Il est peu de cultures qui ne puissent s'y naturaliser : on y trouve les arbres fruitiers des tropiques, le bananier, le figuier, Foranger, à cMé de tous les végétaux d'Europe. Quant aux animaux, des bœufs et des buffles courent par troupes dans les campagnes ; les chevaux, les ânes, les porcs, les chèvres et les chats ne diffèrent pas de ceux du continent asiatique : seulement ils paraissent d une taille plus petite que partout ailleurs : les chevaux , par exemple, sont d'une si petite encolure, qu'un Européen enfourché sur leur dos touche de ses pieds la terre. Comme l'intérieur en est peu connu, on ne sait quelles espèces d'arbres peuplent les vastes forêts qu'on aperçoit de la côte. Tout ce qu'on peut assurer, c'est que Tatao et Kikai, situées dans le N. E., produisent une espèce de cèdre appelé kien-niou par les Chinois, etjseki par les habitants. Le bois en est incorruptible, ajoute-t-on, et, taillé en colonnes, il fait l'ornement des palais des grands.

Les jonques des Liou-Tcheouans sont de la même coupe que celles des Chinois; matériaux de construction, agrès, voiles, tout est semblable aussi. Les insulaires ont en outre des pirogues faites d'un tronc d'arbre creusé, et capables de contenir six , huit et même dix personnes. Les transports plus considérables s'opèrent au moyen de bateaux plats solidement établis. De toute cette côte, le havre et les abords de Napa-Kiang sont la partie la mieux explorée par le capitaine Beechey ^. quoique ouvert aux vents du nord, il est abrité du côté de l'ouest et du sud-ouest par un banc de corail.

Les relèvements les plus détaillés de cet archipel appartiennent à l'expédition du capitaine Maxwell, et surtout au petit voyage que fit autour des côtes le capitaine Bazil Hall, commandant de la Lyre. Cette tournée de sept jours servit à constater une foule de gisements géographiques. La première terre que découvrit le navigateur est une petite île fort bien cultivée qu'il nomma le Pain de sucre. Une ville de fort belle apparence se déployait sur le rivage et se perdait à la cime

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du mont dans un amphithéâtre de verdure. A dix milles à T'est de Uou-Tcheou parut une autre île qu'il nomma Tlle d'Herbert. On arma les chaloupes pour la mieux reconnaître, et l'on pénétra dans un chenal étroit, mais profond, qui aboutissait à un port admirable doiit l'analogue n'existe qu'à Mahon. Ce port est formé par un bras de mer que protègent des rochers escarpés, couverts de plantes et de fleurs sauvages ; de plus, il a une double communication avec la mer. L'ancrage, la station , le fond de sable , tout sé.mbje se réunir pour le recommander aux navigateurs. Bazil Hall le baptisa du nom de Melville.

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