CHAPITRE XLI
'«AFOH.- — 'HAUOABAKI.
J'aurais voulu, tant je me plaisais dans la maison de mon hôte, qu'un accident imprévu vint retarder. mon départ. Toiitce qu'on peut imaginer de bons procédés, d'ingénieux égards, d'attentions délicates, me. fut pi\)digué par Komi et par sa femme. J'étais l'enfant de la maison, et mi^ux encore:, c?ff dans ce pays l'étranger a le pas sur la famille. Malheureusement la jonque allait partir. Tchaou-Tsing voulait appareiller le jour même. Quand un matelot chinois yjnt me réclamer, quand il eut notifié à mes nouveaux amis que j'allais leur échapper dans quelques heures, une telle douleur se peignit sur leurs vîsages^que je me sentis moi-même profondément ému. « Vous revenir ! vous revenir 1 » me ' disait Komi avec un accent qui allait au cœur; et sa femme mé suivait'de Tceil, inquiète, prête à pleurer. Aujourd'hui plus calme, je suis à me demander comment un si court séjour avait pu engendrer de pareils regrets ; mais au moment où cette scène eut lieu, je ne cherchais pas à analyser de pareilles impression, car ell^s me dominaient aussi. J'étais sous l'empire de cette affectueuse bonté qui m'avait accueilli sur le mâle de Napa-Kiang, et qiii, depuis, né m!avait pas;manqué ime ^eule minute.
Voilà quelles poétiques plaintes je lisais dans les regards.de mon hôte et de sa compagne. Du meilleur de leur âme, ils eussent voulu me retenir. Moi, de mon côté, je cherchais à leur répondre par l'expression de mes regrets et de ma reconnaissance. Mais des soins, dés désirs impérieux m'appelaient ailleurs.. Bientôt la nouvelle de mon départ ayant circulé dans la ville, je vis arriver chez Komi toutes mes connaissances de Napa-Kiang, Oukoma, Madera, An-Nyah, et jusqu'au mandarin Oung-Chou. Il fallut s'attabler avec eux avant de descendre vers le port, et avaler force verres de chazzî, à l'intention de mon voyage. L'heure approchait cependant, et Tchaou-Tsing lui-même, le patron de la jonque, vint m'en faire souvenir. Quand il eut paru, Komi s'empressa de lui offrir à boire. Mais le thé, les pipes, ne purent rien sur le vieux marin. Il fut inflexible et donna le signal du départ. Alors conunença la scène d'adieux. Mon hôtesse s'approcha de moi toute
en pleunt, et me présentant un eamesachi d'or, raiguiUe qu'elle portait d^habitade dans ses cheveux, elle me pria de le garder en souvenir de Liou-Tcheou. Je Facceptai, mais j'exigeai qu'elle reçût en échange une petite montre avec sa chaîne. Quand je lui passai ce cadeau autour du cou, je crus qu'elle deviendrait folle de joie. Komi ne voulut rien ; le pauvre homme ne savait que sangloter.
Lorsque nous sortîmes de chez lui, une foule immense était rassemblée sur le môle, pour voir passer un Européen dont le séjour avait fait quelque bruit. Les spectateurs se groupaient sur notre route avec un tel ordre qu'on aurait cru assister à une revue. Le plus profond silence régnait dans cette foule ; quand je passai, tout le monde me disait adieu, et me prodiguait les gestes les plus affectueux. Je connaissais assez Napa-Kiang pour ne pas m'é tonner de ce spectacle. Je répondis aux saints par des saluts, aux adieux par des adieux. Enfin, nous touchâmes à l'embarcadère ; et, après les plus tendres effusions, je descendis dans une pirogue pour gagner la jonque déjà à la voile. Quand nous prîmes le large, la foule, massée sur les points d'où l'on pouvait découvrir la rade, nous salua de la main et de l'éventail, tandis qu'immobiles au bord du quai, Komi et les autres chefs ne détachaient pas l'œil du navire qui nous emportait. Au delà des bancs de corail qui entourent le havre, nous prîmes la bordée de l'O., et bientôt un cap élevé masqua à nos yeux Napa-Kiang. <c Adieu, m'écriai-je, terre de simplicité primitive ; adieu Komi, adieu tous mes amis de Liou-Tcheoul » Dès ce moment, je me trouvai de nouveau réduit à la compagnie de mon capitaine Tchaou-Tsing; et le digne homme redoubla pour moi d'égards et d'attentions.
Depuis trois jours, toute côte était loin, et, d'après mon estimation, nous pouvions nous trouver à peu près à distance égale de Liou-Tcheou et du Japon, c'est-à-dire par le 29'' de latitude N. C'était, la date est restée bien précise dans ma tête, le 9 octobre 1830. Le matin, le soleil sembla sortir d'un linceul de pourpre. La brise était encore au S. G., mais molle, incertaine, ne soufflant que par risées. Le ciel était bleu et serein de ce côté. A l'E., au contraire, des masses grises, noires, argentées, perlées, se festonnaient peu à peu sur l'azur mat du ciel. Ces paquets de nuages opaques arrivaient contre le vent, plus puissants que lui, destinés à le vaincre. Des lueurs bizarres et soudaines traversaient ces corps flottants; on les voyait presque à lœil nu, combinant leurs éléments divers, agglomérant toute leur force, allant chercher çà et là dans cette atmosphère tous les atomes sulfureux et électriques qui devaient éclater en tonnerre, toutes les vapeurs qui devaient se condenser en pluie. Des pressentiments physiques ne manquaient pas non plus à la catastrophe inmiinente. Les pilotes pratiques de ces parages, les marins chez qui l'aspect du ciel et des eaux éveille tant de révélations ; les passagers eux-mêmes, à qui les impressions de l'ouragan sont presque toujours familières, trouvaient sans doute dans leurs souvenirs l'analogue de ces symptômes météoriques.
Tchaou-Tsing ne s'y trompa point; il comprit qu'il s'agissait de notre vie à tous, le vieux pilote ! a Taï-foung ! » crta-t-il d'une voit que je ne lui connaissais
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pas. Le mot était si étrangement accentué, que pas un matelot de Ih jonque ne s'y trompa. Le pont fut couyert en cinq minutes, a Tal-foung ! » répéta le capitaine, et toutes ces têtes tournées du côté de l'ouragan s* agitèrent par un assentiment machinal, et toutes ces lèvres pâles d*éffroi s'ouvrirent pour munnurer : Taî-foung I Taï-foung, ou typhon en terme plus français, c'est-à-dire tempôte, ouragan (desdeui mots chinois taî grand, etfoung vent). Ce taî-foung accourait sur nous, il accourait précédé d'un frémissement vague et inquiet, d'un bruit sourd qui ne résultait ni du vent ni de la houle ; il caressait déjà ces voiles qu'il voulait ensuite dévorer lambeau par lambeau ; il soulevait ces longues nattes de nos marins chinois, qui, tout à l'heure, allaient cingler leurs visages ; il arrivait portant dans ses ailes puissantes un avenir inconnu , la perte en pleine mer , le bris sur la côte, ou bien seulement une voie d'eau et quelques avaries dans la mAture.
Dans de pareils dangers, on voit ce que c'est qu'un chef de navire, un capitaine, ce maître après Dieu. A lui permis, quand il a des goûts indolents et voluptueux, de se laisser bercer dans un hamac, pendant les heures favorables, pourvu que le vaisseau glisse sur une mer clémente , avec ses voiles bien orientées et sa route faite. Oui, il peut alors quitter la dunette, s*en remettre à ses lieutenants, ouvrir la route à de jeunes apprentissages ; mais, au moment où il s'agit de livrer la grande bataille aux éléments, il faut qu'il soit là, le général d'armée, qu'il prévienne Tennemi, qu'il le combatte, qu'il le vainque. C'est une tâche bien belle et bien noble, croyez-moi 1 Debout sur l'arrière, le front nu, le porte-voix à la main, illuminé d'éclairs, ruisselant de l'eau du ciel et de Teau de la mer ; amarré près du gouvernail quand le flot surplombe le navire ; se relevant, quand la lame a passé, pour commander une manœuvre, responsable de la vie de tous ces hommes, de l'avenir des familles qui les attendent, un capitaine de navire doit se grandir alors de toute la majesté de son rôle ; il faut qu'il y ait de l'héroïque en lui, ne fût-ce que pendant l'orage ; il faut qu'il soit le plus brave, au milieu d'une foule de braves. S'il mollit, tout est perdu. Le courage, comme la peur, a son magnétisme. Qui oserait trembler quand un capitaine porte sa tôtc haute ? Qui ne se rassurerait quand le capitaine a confiance? Qui pourrait désespérer quand le capitaine espère encore ? Tchaou-Tsing, je l'ai dit, était un bon marin ; l'ouragan me révéla quelque chose de mieux en lui : une âme d'acier, d'une trempe héroïque. Le premier mouvement de son équipage fut l'effroi ; quelques-uns de ses matelots se jetèrent à plat ventre sur le pont. Alors il courut vers eux le fouet à la main, et désignant le haut des mâts aux plus timides, il les força d'y monter pour serrer les voiles. Ses ordres brefs, précis, furent bientôt exécutés dans le plus profond silence. Les vergues furent recalées; quelques basses voiles restèrent seules.
Le taî-foung éclata bientôt avec une violence effroyable. Ce -rideau de nuées, d'abord ligne menaçante à l'horizon, s'était peu à peu arrondi en dôme, et le vent, fixé au S. E., sifflait dans les vergues et dans les cordages. 11 est rqj^ que les dangers qu'on a personnellemenf courus ne paraissent pas d'une nature plus
décisive et plus violente qu*aucun de ceux dont le récit senl nous parvient. Sans rien exagérer, je crois pouvoir dire néanmoins que jamais tempête pareille ne secoua ces parages, les plas orageux parages du globe. Quand je vivrais cent ans, le souvenir m*en resterait aussi net, aussi présent qu*au jour où la chose arriva. Le ciel devint noir comme du charbon, si noir que je m'étonnais d*en voir tomber des gouttes limpides : des nuages passaient si bas, qu^ils couvraient de brume le haut de la mâture ; ils tourbillonnaient avec tant de rapidité, formaient au-dessus de nous une mer suspendue, si bruissante, si confuse, si agitée, que ma tète se perdait, et qu*étourdi, hors de moi, je ne savais plus me rendre compte ni du lien où je me trouvais, ni des choses qui m'entouraient. La pensée, d*ailleurs, n*avait guère de ressort et de jeu, quand toute la force physique se portait nécessairement vers les soins du corps ; quand il fallait , à chaque vague bondissante, se coucher à plat ventre, se cramponner à un anneau de fer, à une corde, à une membrure du bâtiment. Une heure après les premières rafales, la jonque offrait un spectacle de deuil et de désolation immense. Les deux mâts avaient craqué sous l'effort du vent ; le seul qui restait, un petit mât de pavillon, perché sur Tarrière, venait d'être coupé par les ordres du capitaine. A chaque minute, sur ce pont rasé, la mer venait s'essayer comme un bélier contre un rempart, avec la volonté d'enfoncer ces planches et de couler ce navire. Un pâté de cabines, juchées sur l'arrière, ne résista pas longtemps ; à un moment donné, la mer tomba d'aplomb sur ce petit appendice, l'ébranla fortement, l'arracha comme avec des tenailles, et le rejeta, déchiré à demi, au milieu du tourbillon. Deux mousses et cinq passagers se trouvaient enfermés là dedans; je m'y appuyais, quand il céda et disparut. Une corde seule me sauva.
Quelle situation I par lapins affreuse tempête, n'avoir sous ses pieds que le plancher d'une jonque, bâtiment frêle et informe, à demi vaincu et prêt à s'ouvrir I périr ignoré, sur un transport chinois, dont personne ne s'inquiétera plus; laisser une famille en Europe, entre l'angoisse d'une mort et Tespoir d'un retour, oh I c'était pour moi une horrible perspective I A ce moment solennel j'eus peur. Je m'adossai à la lisse et regardai autour de moi ; rien n'était changé : toujours la même mer, blanche à la crête, haute, longue, impitoyable ; tordant le pauvre navire, jouant avec lui comme le foii; qui rit de l'agonie du faible ; toujours les mêmes nuées sombres ; toujours le même vent tumultueux , forcené ; toujours la même pluie battante, les mêmes éclairs flamboyants, le même cliquetis de foudre. Couché sur le pont, je voyais une mort inévitable, écrite dans cet aspect inflexible du ciel et de l'eau. Le hasard fit qu'au milieu de ces visions accablantes, je portai mon regard sur l'arrière où se tenait le capitaine Tchaou-Tsing. Sa vue me remit, tout atterré que j'étais. Je trouvai sa figure si calme, que je me pris à avoir pitié de mes faiblesses. Sa vie n'étaitrelle pas de l'enjeu comme la mienne? Cet homme avait aussi une famille qui l'attendait au port ; des parents, des amis, qui comptaient les jours de son absence. Sitôt que de tels rapprochements purent trouver accès dans ma tête, mes terreurs furent vaincues : je ne fus pas plus ras-
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snré, mais plus résigné. C'était le ciel qui me secoprait ; car nous n'étions pas au bout de nos douleurs.
Depuis neuf heures Fouragan durait, toujours plus furieux et plus intense. Du S. £. le vent avait passé peu à peu au S., en poussant devant lui un Océan éperdu. On eût dit que ses eaux voulaient se promener dans l'air, tant l'équilibre était détruit. Dans cette perpétuelle succession de montagnes et de vallées, tantôt la jonque semblait dormir comme l'alcyon au sommet de la vague ; tantôt, précipitée dans l'espace creusé entre deux lames, on eût dit qu'elle allait s'abimer et se perdre. Cependant rien n'empirait, et c'était beaucoup. Sans mAts, et par conséquent sans voiles, nous fuyions devant ce désordre des éléments, et qui sait, à force de nous pousser si vite, peut-être allaient-ils nous mettre hors de leur portée ; peut-être dans une, deux, trois heures, allions-nous trouver des cieux plus sereins et des eaux moins furieuses.
Mes rêves en étaient là quand un cri de détresse partit du fond du navire : je ne compris pas la valeur exacte de l'exclamation, mais j'en devinai le sens; on ne m'eût pas abusé; cela voulait dire : « Nous sommes perdus I » Bientôt en effet cinq ou six matelots, se hissant à travers une étroite ouverture, s'élancèrent vers le gaillard d'arrière, et parlèrent vivement à Tchaou-Tsing. Cette fois une sorte de frayeur traversa son impassible visage ; mais ce fut Taffaire d'une seconde. Ensuite il devint plus calme que jamais. Passant à mes côtés : a Monsieur, me ditil en assez bon anglais, si vous voulez travailler maintenant, en voici l'occasion. Il n'y a pas de bras inutiles à bord quand il s'agit de faire jouer les pompes. )» Ce mot me fit voir à nu toute l'horreur de notre position. Une longue chaîne de marins s'établit sur le pont, et soit à l'aide de mauvaises pompes, soit avec de larges seaux , on chercha à vider Teau qui se précipitait dans la cale par les bordages ouverts. Comme les autres, j'étais à l'ouvrage, faisant une incroyable besogne, cherchant à m'absorber en elle , à fatiguer mon corps pour arrêter le travail de ma tête. J'avais une force, une vigueur! On ne sait vraiment ce que peuvent les muscles d'un homme dans de pareilles occasions !
Toute la nuit, nous pompâmes ainsi, mais au jour nos bras faiblirent. Huit heures de travail incessant, huit heures sans sommeil, c'était plus qu'il n'en fallait pour notre petit équipage. Loin que nous gagnassions sur la voie d'eaii, c'était elle qui gagnait sur nous , peu de chose sans doute , mais assez pour que nous pussions calculer qu'à une heure déterminée le navire s'abîmerait , et nous avec lui. Par un tel vent et par une telle mer, il ne fallait pas songer à nos canots, ils auraient été submergés tout aussitôt. Les matelots sentirent que leur heure dernière était arrivée. Le capitaine criait de tenir les pompes en jeu, ils ne l'écoutèrent plus ; Tchaou-Tsing se courrouça, se précipita sur l'avant avec une longue bannière; mais au lieu d'obéir, ils murmurèrent et prirent un air si menaçant, qu'il n'osa persister. Le capitaine retourna vers l'arrière, morne, silencieux, moins navré du sort qui l'attendait que de cette désobéissance inaccoutumée ; ses hommes, livrés A leurs seules et dernières inspirations, se groupèrent autour d'une petite idole
placée vers la proue de la jonque, une sorte d'Amphitrite chinoise, patronne des marins. Quand tous se furent agenouillés, un d'entre eux commença une espèce d'antienne que les autres entrecoupaient de quelques répons ; puis, ayant bnUé sous le nez de la déesse deux ou trois paquets de papiers dorés, ils tuèrent une volaille en son honneur, et en jetèrent dans Feau les entrailles, la tête et les pattes.
Pendant que ce sacrifice s'accomplissait sur le gaillard d'ayant, je remarquais que peu à peu la ligne d'eau de la jonque s'abaissait. Plus chargée, elle filait mmns yite ; quand elle s'abattait sur le flanc, la masse d'eau déplacée pesait sur un seul côté, et nous avions évidemment de la peine à nous remettre d'aplomb. Pleins de vie, nous voyions se déclarer un à un tous les symptômes d'une fin prochaine; nous suivions les lents progrès de notre propre agonie. Tout à coup , vers midi ( c'était le 10 octobre), la brume épaisse qui nous enveloppait se dissipa, vaincue par l'action du soleil; une radieuse lueur, partie du sein d'une nue d'argent, éclaira l'horizon, et l'efTet fut aussi magique que si l'on avait tiré un rideau devant nous. Une terre était là, à quelques lieues, et nous ne l'avions pas vue, une terre assez basse, habitée sans doute, car on apercevait quelques traces de culture. 0 Providence ! que tes ressources sont grandes ! Que tu gardes au malheureux de consolations inespérées I Cinq heures encore, et de nous tous pas un ne restait vivant, et de cette jonque bruyante et peuplée aucun souvenir, aucune trace ne restaient : elle eût agrandi son sillon dans l'Océan, jusqu'au moment où l'Océan se serait replié sur elle. Engloutie, disparue, tout finissait; pas d'épitaphe sur l'abime, rien qui indique l'endroit où le navire submergé laisse ses membres disjoints.
Mais voir la terre, ce n'était pas tout. A demi coulés, sans voiles, sans mâts, sans gouvernail, comment accoster le rivage, comment chercher un havre abrité? Ces pensées m'ayant saisi coup sur coup, je me retournai vers mon intrépide capitaine. Tchaou-Tsing avait tout vu, tout pesé comme moi, la terre, la chance d'y arriver sain et sauf. Il agissait déjà. Aux premières lueurs d'espoir, l'équipage était retourné aux pompes ; il les agitait avec une frénétique vigueur. La mer, le vent, s'étant calmés, nous nous maintenions avec quatre pieds de bordage hors de Teau. Poussés directement vers la côte, nous distinguions ses bouquets de bois encore feuilles, ses maisons éparses, ses criques peuplées de bateaux pécheurs. Grûce à quelques madriers liés ensemble, Tchaou-Tsing avait pu organiser un gouvernail volant qu'un mât faisait pivoter sur l'arrière. Une anse s'ofTrait alors à une demi-lieue de nous, silencieuse et recueillie, défendue contre la houle par un long promontoire ; nous allions y toucher, embrasser la terre que nous croyions perdue poui* nous, prosterner nos fronts sur le sable du rivage. Cruelle ironie du destin ! un déchirement horrible retentit ; craquement sourd et prolongé ; nouveau glas de mort quand nous renaissions à la vie ! La jonque venait de se perdre sur un banc de corail , à un mille du rivage. Par la mer qui déferlait avec fureur, ce morceau de bois déjà fatigué allait être mis en pièces. Il fallait hâter le san-
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vetage. De toutes les chaloupes, une seule restait, les autres avaient été enlevées par la tempête. On chercha à la dégager, pour la mettre à flot; mais à peine s'ébranlait-elle , que le bâtiment se coucha sur le côté, et entraîna tout, hommes et embarcation. Alors chacun dut songer à son salut personnel. Parmi les matelots, il y en eut qui se mirent à cheval sur les débris du navire, faisant des signes de détresse aux bateaux pécheurs ; d'autres qui se risquèrent à parcourir à la nage la distance qui nous séparait de terre. Assez bon nageur, je pris ce dernier parti. ^ Sur cet écueil battu par les vagues, ce ne fut pas chose facile que de se dégager des aspérités du roc, tantôt recouvert, tantôt laissé à sec. Au moment où je croyais pouvoir me soutenir sur l'eau, la mer me délaissait et je retombais sur des pointes de corail qui me déchiraient la poitrine. Enfin, moitié nageant, moitié marchant, je parvins à gagner les accores du récif, et je pris ma direction vers le rivage. Malheureusement j*avais déjà usé mes forces dans cette première lutte; mes bras, mes pieds, mon corps, étaient en sang, et Teau salée rendait ces blessures plus cuisantes encore. J'avançais pourtant ; je gagnais du terrain ; encore cinquante toises, et je touchais la grève. Ce long drame se serait dénoué d'une façon trop simple ; mon étoile voulut qu'au moment d'aborder, un de nos marins nageant à mes côtés, et ne se sentant plus de forces pour se soutenir, me prit par une jambe et m'entratndt au fond de l'eau. Ce fut un instant affreux. J'avais encore assez de sang-froid pour comprendre le danger, mais pas assez de vigueur pour le combattre. Saisi tout à coup d'une résignation passive, je me laissai couler avec ropiniâtre Chinois, sans éprouver la volonté de me défendre. Ce qui se passa depuis cet indicible instant jusqu^à Theure où je revins à moi sur la plage, haletant, sauvé de l'asphyxie ; cette angoisse, ce sifflement dans les oreilles, ce néant qui commence quand les artères battent encore ; ce long sommeil sans rêve ; tout cela forme une suite ^^pressions que la parole humaine ne saurait exprimer. Je fus, je crois, aussi près que possible de la mort. Quand je retrouvai mes sens, plusieurs matelots étaient à mes côtos sur la grève : Tchaou-Tsing, sauvé et debout, semblait avoir repris son conunandement. Les soins qu'on me donnait provenaient évidenunent de son intervention bienveillante. On m'avait mis à nu, et l'on me massait tous les membres pour rappeler quelque chaleur à la peau. A mesure que la vie affluait de nouveau en moi, je sentais courir dansâmes veines un chatouillement, un bien-être inexprimable. Des sensations physiques, confuses d'abord, puis plus distinctes ; des idées vagues et ensuite mieux arrêtées ; une progression graduelle et ineffable vers la perception et vers la pensée : voilà ce que j'éprouvai dans ce double passage de la vie à la mort et de la mort à la vie« Cependant, à la vue de notre sinistre, des pêcheurs, des cultivateurs des environs étaient accourus. Nous ne savions guère en quel endroit nous nous trouvions : Tchaou-Tsing seul se croyait positivement sur l'Ile de Kiousou. Il ne s'était pas trompé. Les naturels nous apprirent que nous étions à six lieues à peine de Nangasaki : ainsi la tempête soufflant du sud , nous avait poussés en route dbecte. Si la brume dissipée tout à fait nous avait laissé voir les hautes
montagnes qui dominent le comptoir boUandais, nous aurions pu diriger mieux la jonque et aller l'échouer dans sa rade. Le ciel Tavait voulu autrement.
Pendant le temps que j'étais resté évanoui, un autre incident avait eu lieu sur le banc de rocbes, tombeau de notre pauvre navire. Les pécheurs, pilotes familiers de ces parages, avaient pu accoster Vécueil par un endroit défendu contre la houle, et, à Taide d'un va-et-vienty une espèce de sauvetage de marchandises avait été conomencé. Le premier bateau chargé rapporta une grande portion des bagages laissés dans la chambre, et quelle fut ma joie quand je reconnus deux malles d'effets m'appartenant et surtout une cassette à mon chiffre contenant mes papiers, mes lettres et une foule d'objets précieux ! Non-seulement tous mes souvenirs de France étaient là, mais là encore se trouvaient les moyens de continuer mon pèlerinage. C'était du bonheur dans le malheur. Le capitaine ayant reconnu mes effets ordonna qu'ils me fussent remis, et mon premier mouvement fut de tirer de la cassette quelques pièces d'or que les patrons de la barque japonaise acceptèrent avec force saints. Je terminai mes largesses par les matelots qui m'avaient soigné. Couvert d'habits secs, remis de la secousse du naufrage, je me sentis encore assez de cœur et de jambes pour me rendre à Nangasaki le jour même. Tchaou-Tsing , occupé à recueillir les débris du navire naufragé, ne put me suivre. Il m'embrassa, et me donna l'adresse d'un négociant chinois, son consignataire, qu'il voulait prévenir de notre catastrophe. Je partis vers les deux heures, côtoyant le rivage, escorté de quatre hommes qui me servaient de guides.
Ce qui me frappa d'abord, ce fut l'aspect de désolation que présentait la campagne. Le taî-foung de la veille, quoique amorti vers cette latitude, avait déraciné les arbres voisins de la grève et enlevé la toiture des habitations. A mesure que j'approchais de la ville, les traces de ce désastre s'effaçaient, et alors tous les caractères nouveaux de la contrée japonaise se révélaient à moi. A la tète du cap qui forme l'un des côtés de la baie de Nangasaki, je vis un fort pavoisé ce jour-là pour saluer la sortie d'une frégate hollandaise, et au détour de ce foi*t, dont la mer baignait le pied, je rencontrai pour la première fois des personnages de distinction.
Jusque-là quelques pécheurs, quelques laboureurs, trouvés çà et là sur ma route, ne m'avaient pas donné une merveilleuse idée de la beauté du sang et du costume indigène : la rencontre n'y changea presque rien. C'étaient deux groupes de Japonais qui, fixés sans doute dans une habitation des environs, se croisaient sur la route et se saluaient avec leur tête à demi rasée, leur petite queue en trompette, leur front incliné, leurs bras pendants jusqu'au sol, et leur sabre qui se redressait en arrière. Us formaient le plus curieux tableau qu'on puisse imaginer. Le type de ces hommes me parut avoir une analogie marquée avec celui des Chinois. C'étaient évidemment des êtres venus de la même souche, modifiés seulement par la différence des climats et des habitudes : les yeux bridés, enfoncés, clignotants, avec une prunelle noire et le sourcil très-haut ; la tête grosse et emmanchée sur un cou très-court; les cheveux noirs, le teint brun, la