JAPON. — NANGASAKI
taille robuste, mais peu élégante. La yue d'un étranger sur cette route parut étonner la noble compagnie japonaise ; mais quand elle me vit continuer paisiblement mon chemin vers Nangasaki, elle me salua sans dire mot.
Nul autre incident n*eut lieu jusqu'à Feutrée des faubourgs, où je trouvai deux vedettes avancées, fantassin et cavalier. Le cavaliei* portait le chapeau conique à panache, la longue pique à la main droite, les deux sabres au côté gauche, Tare et le carquois derrière l'épaule. Sa robe, flottante dans le haut, retombait sur un large pantalon. Le cheval qu'il montait me parut de belle race. Le fantassin avait aussi une robe double en toile de coton, Tune plus courte que l'autre ; son chapeau, en cuir verni, s'arrondissait en dôme, avec quelques cannelures qui lui donnaient de la grâce. Pour armes, il avait les deux sabres et un fusil à mèche. Aussitôt qu'elles m'eurent aperçu, les sentinelles firent un geste de menace, et semblèrent m'inviter à avancer à l'ordre. L'un de mes guides se détadia, et raconta à l'officier qui survint la catastrophe dont j'avais failli être victime. A ce récit l'attitude et les dispositions changèrent. On s'approcha de moi, on me regarda avec intérêt, on m'invita poliment à me rendre au corps de garde le plus voisin, où devait se terminer mon interrogatoire.
Ce corps de garde se trouvait à la porte même de Nangasaki : il se composait d'un hangar carré, à toiture rapide, ornée de boules à son extrémité, flanqué d'un côté d'un grand fanal pour la nuit, et de l'autre du drapeau impérial. Devant une espèce de péristyle ouvert se tenaient deux factionnaires, reconnaissables au costume nonuné kamisimo^ et aux deux sabres que les militaires ont seuls le droit de porter; armés en outre, l'un de la lance, l'autre du fusil à mèche. Sous le péristyle même, était un râtelier garni de fusils, et deux soldats oisifs, assis par terre, tenaient devant eux un damier. Au delà d'une espèce d'arceau était la pièce intérieure où logeait l'officier ou banjo. On m'y retint prisonnier jusqu'à ce qu'un interprète de la factorerie hollandaise fût venu établir quelques points de rapprochement entre moi et l'autorité militaire. Cet interprète arriva enfin; pauvre Japonais, sachant à peine quelques phrases de mauvais batave, ne me comprenant pas plus que je ne le comprenais , si parfait truchement que nous fumes obligés de nous créer un langage par gestes, à la façon des sourds-muets. Je devinai qu'on demandait deux choses de moi : l'une de laisser visiter mes malles, pour qu'on s'assurât qu'elles ne contenaient rien de prohibé ni de sujet au tarif; la seconde , de désigner un négociant de la factorerie qui se fit ma caution pendant que j'y séjournerais. Au premier point je satisfis en donnant les clefs de mes cofires et en les ouvrant moi-même; au second je répondis par le nom de H. Nidbolt, que la prévoyance de Wibnot m'avait fait inscrire sur mes tablettes.
Ce nom produisit un grand eflet : M. Nidbolt était alors un des négociants les plus riches du comptoir hollandais de Nangasaki. On referma les malles, en gardant toutefois deux Bibles qui se trouvaient dans l'une d'elles, puis on me donna quatre soldats, comme une escorte d'honneur, pour me conduire chez M. Nidboit. Il logeait dans la petite lie de Désima que les empereurs du Japon ont entière-
menl abandonnée à rétablissement européen. Une chalwpe noos y conduisit. Son habitation était sur le rivage, et Iiû-ménse, quand nous débarquâmes, se trouvait devant sa porte. Résolu d*aborder franchement Fentretien, je ne voulus pas me servir du hollandais dont je savais à peine quelques mots, et je préludai par quelques phrases d'anglais. Ce fut une grande joie pour moi de voir que cette langue lui était familière ; ainsi la curiosité des interprètes était déroutée, et je me trouvai libre de tout dire, même devant ces témoins. Je lui racontai donc et mon naufrage et la façon miraculeuse dont il s^était terminé. Puis j'ajoutai que H. Wibnot de Calcutta m'avait remis une liste de noms pour toutes les Échelles asiatiques, et qu'à côté du comptoir de Nangasaki il avait écrit lui-même le nom de Nidbolt. 11 n*en fallut pas davantage, a Le vieux Wilmot a été mon compagnon de voyage, dit-il en me tendant la main, mon inséparable à Ratavia, à Malacca, à Madras, dans tous les lieux où je promenais ma jeunesse comme marin et comme subrécargue. Vous êtes le camarade de son fils ; cela suffit, Monsieur. Regardez-vous comme des nôtres. J'ai un fils aussi qui sera ici votre guide et votre pilote. Entrons. » Après ces paroles cordiales, il congédia l'interprète et les banjos qui m'avaient accompagné ; puis nous gravîmes l'escalier qui conduisait dans la maison. a Paul, dit-il à un beau jeune homme blond, voici un étranger recommandé par Wilmot. C'est notre hôte, ayez soin de lui. » Le jeune homme n'avait pas besoin de l'injonction paternelle; un Européen, un naufragé, c'est un trésor quand on a vingt-deux ans et qu'on vit enfoui dans une petite Ile japonaise ! Paul me tendit la main d'une façon qui valait mieux que vingt phrases polies.
Il était tard ; nous soupâmes, réservant pour le lendemain nos courses et nos observations. En eR*et, le jour pointait à peine que j'étais debout, décidé à aller frapper à la porte de mon jeune ami. Il m'avait prévenu, et m'attendait dans la salle commune avec un verre de sakki^ liqueur extraite du riz fermenté, et qui change de nom suivant les pays, cam-chou ou sy-ching en Chine, chazzi à Liou- Tcheou, sakki au Japon, a Eh bien, lui dis-je, qu'allons-nous faire? Allons-nous d'abord courir la ville ou battre les environs? — Un peu de calme, me dit-il, un peu de calme. Vous êtes trop vif pour ce pays. Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un empereur du Japon et ce que sont ses agents subalternes? Ici la ville appartient aux tomosamas (maires) et aux ottoncu ( conunissaires de police). Rien ne s'y fait que par leur bon plaisir. Quand vous vous permettez de lever la main d'une manière que la loi impériale n'a pas prévue, les autorités détachent à vos trousses une nuée de banjos (officiers militaires) qui vous remettent en mémoire les conditions de votre séjour. L'ile de Désima est notre prison ici : nous la tenons à bail des autorités locales, qui y font bàUr des logements, et en exigent ensuite le loyer. Voilà tout le terrain qu'il nous est permis de fouler, deux cents pas de long sur cent de lai*ge. Grâce à une enceinte en bois, la vue de la mer nous est même interdite : un enclos en planches ceint toute l'ile. Aux deux portes qui lui servent d'ouverture, l'une sur la grève, l'autre du côté de la ville, veillent jour et nuit des factionnaires japonais qui empêchent d'un côté la contrebande
JAPON. — NANGASAKL 415
de8 hommes, de l'autre la contrebande des marchandises. C'est une vie horrible que nous menons ici; si nous n*ayions pas l'espoir d'aller au bout de peu d'années rejoindre nos familles à Batavia, le poste ne serait pas tenable un seul jour. — Et pourquoi toutes ces rigueurs, toutes ces entraves? — C'est la conséquence d'un système politique et commercial. Depuis l'horrible persécution qui eut lieu en ces lies contre les néophytes chrétiens, l'empereur spirituel du Japon, le Dairi, a donné, dans tout le territoire soumis à son pouvoir, les ordres les plus sévères contre l'introduction des étrangers. Deux nations seules ont échappé à cet interdit général, les Hollandais et les Chinois. Encore, voyez -vous qu'on a fait les choses de telle sorte qu'ils ne peuvent guère abuser de la tolérance impériale : cent pas carrés de terre japonaise , avec la surveillance journalière des banjos. »
Je n'osais pas croire à ce que j'entendais; je ne comprenais pas comment un peuple avait pu se résigner à des clauses pareilles, comment des hommes pou* valent subir cette vie cloîtrée, cette attitude éternellement soupçonneuse de la part des naturels. C'est que j'ignorais quelles patientes ressources donne la soif du gain, quelle force d'inertie elle prête à ceux qui en sont tourmentés. D'ailleurs les Hollandais fixés à Nangasaki surprenaient peu à peu, marchandaient, arrachaient aux autorités locales la position que la loi leur refusait. Actifs, rusés, persévérants ils savaient insister avec tant d'à-propos qu'on était presque toujours obligé de leur céder. Ainsi, ils avaient peu à peu obtenu de franchir les limites de nie pour aller visiter Nangasaki, et, grâce à leurs opiniâtres empiétements, cette tolérance était devenue presque un droit. Paul me mit dans la confidence de ces petits manèges, a Rassurez-vous, ajouta-t-il; nous tâcherons de ne pas vous laisser périr d'ennui ici : il ne faut pas que la terre du Japon vous soit plus funeste encore que la mer. r> Ces mots dits, nous sortîmes, et nous commençâmes notre revue des localités.
Mon premier coup d'oeil fut pour cette petite tle de Désima qui n'est, à tout prendre, qu'une rue de Nangasaki. Quand la marée est basse, Désima n'est séparée de la terre ferme que par un seul fossé. Les magasins de la Compagnie, son hôpital, les maisons des facteurs à deux étages, avec l'entrepôt au rez-de-chaussée et les logements au premier ; voilà en quoi consiste l'établissement. Toutes ces constructions sont en bois et en terre glaise : leur toit est couvert en tuiles ; les fenêtres ont des châssis de papier, et le sol est jonché de nattes. Ce n'est que depuis peu qu'on a fait venir de Batavia quelques petits compartiments à carreaux de vitres pour garnir les croisées. A l'extrémité de ces constructions, parait un jardin de plaisance, avec un belvéder à deux étages. Plus loin se trouve le collège des interprètes, vaste maison qui sert à loger les Japonais investis de ces fonctions. Quand les vaisseaux de la Compagnie sont en rade, ils y habitent en assez grand nombre ; mais lorsque l'escadre marchande a mis à la voile, un ou deux truchements restent seuls dans ce poste. Désima contient encore une maison pour les ottonas, sorte de commissaires de police chargés de surveiller ce qui se
passe dans Ttle et d'en instruire le gouverneur. Ces ottonas commandent la garde et les postes, et donnent la consigne aux sentinelles.
Paul me conduisit au logement des ottonas, avec la pensée d'obtenir d'eux la permission d'aller à Nangasaki. Nous trouvâmes ces ofiiciers fumant et buvant du thé. Quand le jeune Hollandais entra, ils se levèrent pour le saluer amicalement; après quoi ils nous offrirent une pipe, une tasse de thé et le sakki. Je vis d*un coup d'oeil que ces gens-là n'avaient rien à refuser au fils de M. Nidbolt, et que nous obtiendrions d*eux tout ce qu'il demanderait. L'entretien s'engagea sans que je pusse y mêler un mot : puis quelques minutes après, sur un signal donné, entrèrent des banjos, chefs du coi*ps de garde voisin, qui eurent l'ordre de nous y escorter. Le poste nous salua en passant, et nous nous trouvâmes au milieu des rues de Nangasaki. C'était l'heure des affaires matinales, heure où les quartiei^ voisins de Désima regorgeaient de monde. Au loin les temples se découpaient sur la hauteur, tandis que de courtes rues se croisaient dans tous les sens, chacune avec une porte à ses deux extrémités, de manière à former un quartier distinct. La nuit ces portes se ferment ; le jour chaque quartier ainsi divisé est surveillé par un ofBcier qui y demeure.
A la descente du premier pont qui conduit à Nangasaki, nous pûmes déjà i*emarquer la diversité de costumes, de physionomies, de types et d'allures, qui caractérise cette population. Toute cette foule cheminait affairée, se croisant dans diverses directions, bruyante sans désordre. Au milieu de ces toits ornés, de ces maisons peintes , de ces places jonchées d'arbres , ce mouvement de peuple était curieux à suivre : a Sortons de ces quartiers tumultueux, dit mon conducteur, je veux vous faire voir l'Elysée de Nangasaki. » Et m*entraînant à travers des rues tranquilles , il me fit aboutir à un vaste jardin , admirablement planté , encore vert dans cette arrière-saison, coupé d*eau, de clairières, de bois et de pelouses, a Voici, ajouta-t-il, le rendez-vous des dames japonaises. Promenonsnous un instant, vous ne tarderez pas à en voir quelques-unes. »
Il avait raison , car bientôt se révéla à nous une gracieuse démarche de femme. Cette Japonaise était vêtue d'une robe de soie à dessins, qui tombait jusqu'à terre et traînait en queue derrière elle. Sa main, fort jolie et délicate, tenait une fleur. Pour le moment, c'est tout ce qu'il nous fut possible de voir, car afin de ne pas exposer au soleil la fraîcheur de son teint, elle s'était fait accompagner par un domestique qui tenait, suspendu à l'extrémité d'un bambou flexible, non pas une ombrelle, mais un large voile en forme d'éteignoir. Ce voile, d'une étoffe très-fine, avait deux larges trous carrés, garnis d'une gaze très-claire, à l'endroit qui correspondait aux yeux. Ma curiosité était excitée au plus haut point par ce demi- mystère, quand une autre Japonaise se présenta tête nue, opposant seulement aux rayons du soleil un écran de laque dorée. Celle-là me parut jolie, d'une expression de visage régulière et douce, les yeux petits et légèrement bridés. Ses cheveux, relevés des deux côtés de la tête et fii'ottés d'une substance onctueuse, se partageaient en chignons à peu près égaux, tandis qu'une mèche