JAPON. — NANGASAKI
fort longae venait se boncler dans le milieu et sortir d'un peigne d'écaillé. Ce jardin était vraiment les Tuileries de Nangasaki. Nous y étions à peine depuis une demi-heure , que déjà une foule de beautés japonaises avaient défilé sous DOS yeux; Paul, qui semblait s*y connaître, m*en avait nommé plusieurs. L'une, à rentendre» était la femme du tomosama ou gouverneur; l'autre celle du ninban on magistrat de justice ; celle-ci appartenait à Yotiona qui nous avait donné un permis d'entrée ; celle-là au nenguiosi ou officier annuel. Toutes les autorités de la ville avaient ainsi leur représentant dans ce jardin. Cette promenade attrayante fut brusquement interrompue. Un interprète accourut vers nous de la part des ottonas, pour nous signifier qu'il était temps de rentrer à Désima. Comme M. Nidbolt aurait pu être inquiet à notre sujet, nous reprimes le chemin de l'Ile, où l'on nous attendait avec une table richement servie. Pendant le repas, Nidbolt prévint ma pensée, en me mettant au courant de l'organisation commerciale de la factorerie hollandaise.
a Nous avons succédé aux Portugais, me dit-il. Arrivés en i^^ au Japon, ces Européens s'y maintinrent avec de grands avantages pendant soixante ans, au dire de certains historiens, pendant un siècle suivant d'autres. Depuis 1631, et à la suite d'un traité conclu avec l'empereur de Yedo, nous sommes ici les seuls facteurs étrangers, et franchement le poste n'est pas assez brillant pour qu'on nous l'envie. Au début, nous avions quelques privilèges, quelques libertés. Nous pouvions envoyer jusqu'à dix vaisseaux dans le port de Firando, avec autant d'or, d'argent et de marchandises que le conseillait l'intérêt des spéculateurs. Peu à peu ce nombre fut réduit ; on fit plus, on ferma la rade de Firando aux navires bataves, puis on circonscrivit tes facteurs dans cette petite lie de Désima où vous nous voyez encore aujourd'hui. Là, d'entrave en entrave, de taxe en taxe, on en est venu à Umiter notre commerce à l'envoi de deux vaisseaux porteurs ensemble d'une valeur de deux millions de florins ; enfin , les empereurs japonais ne se sont révélés à nous que par des vexations intolérables. Non-seulement ils ont élevé les droits d'entrée, onfanaçin^ à 15 p. 100 sur la valeur des objets, mais encore ils ont augmenté pour les Hollandais seuls la valeur numérale de leur monnaie, admettant ainsi deux poids et deux mesures. Ainsi le kobang, qui n'a cours dans le royaume que pour soixante mas, nous est passé en compte pour soixante-huit.
(( Ce n'est rien encore que ces charges pécuniaires, à côté de leur système de surveillance douanière. A peine un navire est-il entré qu'il n'appartient plus ni à son équipage, ni à son consignataire : il devient la proie, le domaine des banjos japonais, qui ont constamment l'œil sur lui, s'installent à bprd , l'entourent d'un cordon de barques chargées de le garder à vue jour et nuit. Nul marin ne peut aller à terre sans un passe-port du banjo préposé à bord, et sans Uvrer ses poches à l'inspection de* ceux qui font sentinelle sur le môle. Non contents de ces précautions fiscales, ils en prennent d'autres toutes politiques. Un bâtiment ne peut garder ni armes , ni poudre , ni boulets , ni livres ; tous ces objets s'entreposent à I. 5«
terre pour être rendus la yeflle du dépm^. Autrefois ils idlaieut jasqu*à eidever les voiles, le gouvernail et les canons ; mais les embarras, les frais qu'occasionnait ce transport, les ont rendus peu à peu plus accommodants sur ce cha|Mtre. Ce qu'ils font chaque jour, c*est une revue de l'équipage, qui, matin et soir, est obligé de défiler devant un ottona. Les douaniers sont des argus conune l'Europe n'en a pas. Quand on débarque des caisses, non-seulement ils exigent qu'elles soient ouvertes et vidées, mais encore ils sondent les planches qu'ils soupçonnent pouvoir être creuses ; ils enfoncent des broches de fer dans les baquets à beurre et dans les pots de confitures ; ils font un trou carré dans les fromages, et les percent ensuite à différents endroits ; parfois ils poussent la prévoyance jusqu'à casser des œufs pour s'assurer qu'ils ne contiennent rien de prohibé. Croiriezvous qu'en dépit de ces obstacles, des Hollandais ont su trouver le moyen de faire de la contrebande? Malgré ce régime, l'ile de Désima a eu ses beaux jours; la petite factorerie a connu des époques brillantes. Il fut un siècle où le poste de facteur en chef ne s'accordait qu'à la suite de recommandations puissantes ; deux voyages suffisaient à celui qui l'avait obtenu pour acquérir une fortune immense. Aujourd'hui, un chef peut faire dix à douze fois le voyage du Japon sans être plus riche pour cela. Voici maintenant comment se traitent les affaires. Batavia ne nous envoie plus que deux navires par an. Ces navires nous apportent du sucre, des dents d'éléphant, du bois de teinture, de Tétain, du plomb, du fer, des indiennes fines, du drap, des étoffes de soie, des écailles de tortue, du camphre, des rotins, des verroteries, du safran, etc. Ils exportent en échange, d'abord du cuivre du Japon, qui forme la base de ce commerce, du camphre brut, des ouvrages laqués, des soieries, du riz.
0 Aucun marché d'Europe ne peut vous donner l'idée de la manière dont se traitent les affaires à Nangasaki. Quand toute la cargaison d'entrée a été déposée dans les magasins, on en donne avis aux marchands de l'intérieur, qui arrivent de divers côtés pour faire leurs offres. Les échantillons des articles sont déposés chez le gouverneur : c'est là qu'il faut aller les voir d'abord, là aussi qu'il faut faire sa soumission pour la quantité qu'on désire et le prix qu'on offre. Ensuite on obtient un permis pour venir dans l'ile de Désima , examiner plus soigneusement la marchandise. Ces préliminaires achevés , on risque une offre , mais si basse, si déraisonnable, qu'on est sûr qu'elle ne sera pas acceptée. On surenchérit peu à peu, jusqu'à ce que les facteurs aient dit leur nK)t. Il est rare qu'après huit ou dix jours de diplomatie, l'affaire ne s'arrange pas.
a Voilà, Monsieur, notre commerce ici; voilà notre position politique. C'est payer un peu cher, vous l'avouerez, un monopole qui rapporte fort peu de chose. Joignez à cela que dans les mois où nous nous trouvons actuellement, le. climat, sain pendant le reste de Tannée, détermine un grand nombre de maladies. Ajoutez encore l'ennui et l'abandon où l'on nous laisse pendant huit mois de l'année. Douze Hollandais restent à peine ici quand les vaisseaux de Batavia ont remis à la voile. Nous vivons donc complètement isolés sur notre petit carré de terre
boueuse, sans uouyelles d*Europe, sans liyres, sans distractions* sans plaisirs exté* rieurs. Une pipe, un sac à tabac, quelques tasses de thé, un peu de luxe dans les festins, quelques monotones conversations sur les chances commerciales de la saison prochaine, ou sur les résultats de la saison passée, voilà toute notre vie, vie monotone, stérile. Aussi n*est-il de bonheur pour nous que le jour où nos vaisseaux nous emportent loin de ce séjour maudit. »
La conversation continua ainsi pendant plusieurs heures; moi ne tarissant point en questions, lui mettant beaucoup d'empressement à y satisfaire. J'en vins ensuite à mes projets de voyage, au plan que j'avais formé d'aller jusqu'à Yedo. c< Aujourd'hui, c'est chose facile, me répondit-il ; on n'a plus besoin d'être pour cela ni ambassadeur, ni chargé d'affaires ; de simples négociants de Nangasaki
ont souvent entrepris ce voyage Deux HoUandais, venus sur la CorneHa
Augusta^ l'un médecin, l'autre naturaliste, partent après-demain avec un permis du tomosama de Nangasaki ; peut-être sera-t-il possible de vous faire comprendre sur le passe-port de ces voyageurs.» Il n'en fallut pas davantage pour que Texcel*lent homme prit à Tinstant son chapeau et sortit. Plusieurs heures s'écoulèrent sans que le négociant reparût : sans doute il rencontrait de grandes difficultés, soit auprès des autorités japonaises, soit auprès des Hollandais qui devaient m'admettre à la favem* de ce voyage. Enfin nous le vîmes arriver. « C'est entendu, dit-il, mais non sans peine. Le tomosama vous autorise à voir Yedo; MM. Blockyius et Frayser sont enchantés d'avoir un Français pour compagnon de route. Ainsi vous n'avez plus que vingt- quatre heures a passer avec nous. Remplissezles toutes en distractions, en courses à Nangasaki; ne vous inquiétez pas du reste, je m'en charge, rien n'y manquera, d