‹ Voyage autour du mondeChapitre 75 sur 98 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

JAPOH. — TBDO.

Nous partîmes le 15 octobre 1830, dans des norimons. Ces norimons sont des espèces de caisses de carrosses, faites de planches très-minces et de cannes de bambou avec des fenêtres sur le devant et sur les deux côtés : tel est à peu près le palanquin de llnde. L'intérieur est revêtu de belles étoffes de soie et de velours ; un matelas et une couverture également de velours garnissent le cadre ; des coussins pour les coudes, des tablettes à écrire, des stores, des rideaux de soie, complètent le système d'ameublement. C'est une chambre portative, douce et commode. Le nombre des porteurs est proportionné au rang du voyageur; six au moins, douze au plus. Comme nous avions de longues traites à faire, nous en avions huit qui se relevaient. A c6té de mon coffre ambulant s'en trouvaient deux autres, l'un pour le docteur Frayser, l'autre pour le naturaliste M. Blockvius. Tout

notre monde, porteurs, guide, escorte, s'était rassemblé deyant la maison de H. Nidbolt; je comptai quarante personnes environ.

Je m*arrangeai de mon mieux dans ma petite cage. Qiemin faisant, je pus voir jusqu'où mon hôte avait poussé la prévoyance. La crainte que je pusse manquer de quelque chose dans la route lui avait fait pousser les précautions jusqu'à Texcès. Ainsi je trouvai dans mon norimon, sous mes pieds, une petite boite oblongue, laquée et dorée, dans laquelle étaient rangés des bouteilles de vin et de bière, du jambon, des tartines de beurre, du thé de diverses qualités. Cette petite réserve de bouche était indépendante des grosses provisions qui cheminaient chargées sur des chevaux de bât. J'avais en outre un lit complet, couvertures, matelas et coussins. Je voyageais avec un luxe de nabab. Les Japonais qui marchaient auprès de nous, les uns pour nous servir ou nous conduire, les autres pour nous surveiller, avaient tous le chapeau de forme conique attaché avec un cordon, un éventail, un parasol, et quelquefois un vaste manteau de papier huilé.

Ce voyage par terre serait trop long à raconter. Nous passâmes à Onnay, remarquable par son palais situé presque à la crête d*un rocher, avec un perron ménagé dans le roc vif. Ce palais d'Onnay se compose d*un corps de logis que surmontent quatre constructions étagées en forme de belvéders, dressés les uns auHiessus des autres. Les jardins sont réputés au Japon pour leur magnificence. A Firando, où jadis était le comptoir hollandais, nos guides nous firent admirer le château fort, Tune des merveilles de Tempire. C'est un monument bâti par assises, aux angles recourbés comme ceux des Chinois, et perché sur le roc. Un large fossé et un mur d'enceinte enveloppent cette construction, qui semble être un point militaire assez important dans le pays. Il a des casernes qui logeraient au besoin une garnison d'un millier d'hommes. .

Les villages et les bourgs que nous trouvâmes sur la route de Nangasaki à Firando n'avaient qu'une seule rue, mais si longue quelquefois, qu'il fallait une heure de marche pour la parcourir tout entière. Les maisons alignées sur les deux côtés du chemin, sont en général spacieuses , mais elles n'ont jamais plus de deux étages. Le bas seul est habité : le reste sert de grenier. A les voir si régulières et si propres à l'extérieur, on les croirait d'abord construites en pierre, tant l'œil est trompé par l'industrieuse disposition des morceaux de bambou recrépis qui forment la cage. Les cloisons intérieures, faites en simple châssis, se posent et se déposent à volonté. Plus d'une fois, on improvisa pour nous des distributions, au moment môme où nous arrivions dans les hôtelleries. Quant aux lits, les Japonais en ignorent l'usage : des matelas jetés sur des natter, voilà en quoi consistait notre coucher habituel.

A Firando, nous quittâmes les norimons pour prendre un transport japonais, qui devait faire échelle à Osakka, et se rendre de là à Yedo. Nos porteurs, congédiés et soldés, retournèrent à Nangasaki. Quant aux banjos, ils ne nous quittèrent pas : ils étaient attachés à nous comme des ombres. Notre yacht, si l'on peut donner ce nom à cette lourde jonque, avait des formes bien étranges pour

des Européens, habitués à rhannonie et à l'élégance de nos constructions navales. Long de soiiante pieds , il en avait vingt-cinq de large sur Farriëre, et semblait prodigieusement évasé dans le milieu. Ces bâtiments, en sapin ou en cèdre, sont bien moins forts que les nôtres. Ils ne portent qu*un mât, mais ils peuvent, au besoin, armer une double rangée d'avirons. Une énorme chambre occupe tout Farrière : comme dans les vaisseaux chinois, cette chambre s'élève à une grande hauteur au-dessus du pont ; quelquefois même elle le déborde en largeur, ce qui estd*un effet fort disgracieux. Ce transport devait nous conduire jusqu'à Yedo. Le docteur Frayser et moi nous nous y embarquâmes sans peine ; mais ce fut un crève-cœur pour le naturaliste, M. Blockvius, qui avait jusque-là, au grand soulagement de ses porteurs, fait presque toute la route à pied; qui, malgré les cris de nos banjos, avait herborisé à droite et à gauche du chemin, de Nangasaki à Firando, s'égarant de temps à autre, heureux et las le soir, nous rejoignant avec ses habits en lambeaux et sa chaussure déchirée, mais enchanté d'avoir enrichi sa collection de nombreux échantillons.

Le vent s'étant mis à souiQer dans une direction favorable, nous nous embarquâmes pour une longue et ennuyeuse navigation au milieu des Iles japonaises. Après douze jours de traversée, nous arrivâmes à Osakka, oà, d'après les termes de notre passe-port, nous ne pouvions séjourner que vingt-quatre heures. Osakka est une des cinq villes impériales du Japon, qui dépendent directement du Koubo^ ou empereur civil : les quatre autres sont Nangasaki, Yedo, Sakai et Myako; elles forment le Gokosio^ ou réunion des villes maritimes et marchandes.

Osakka est régie à peu près comme Nangasaki, par deux gouverneurs qui alternent dans leur poste. Située au bord de la mer, et à quatre lieues de Myako, résidence du Daïri, c'est une ville importante, riche en denrées, peuplée de ^négociants actifs ou dindolents voluptueux. Les seigneurs de l'empire veulent tous avoir un pied-à-terre à Osakka, surnommée en japonais le théâtre du plaisir. Grèce à la rivière d'Yodo-Gava, qui la traverse, et à de nombreux canaux pratiqués dans la plaine environnante, cette cité, de cent cinquante mille habitants, unit en effet toutes les jouissances que crée l'activité humaine, aux merveilles de la nature et de la végétation. La police n'y est pas plus accommodante qu'ailleurs. A peine avions-nous mis le pied dans la meilleure hôtellerie de la ville, que l'un des officiers du tomosama vint nous signifier l'ordre de comparaître devant les magistrats chargés de la surveillance des étrangers. Fatigués ou dispos, il fallut s'y rendre et subir l'interrogatoire de cette espèce de tribunal. Les Japonais préposés à ces fonctions siégeaient dans un hangar assez vaste, élevé sur le quai, et entouré d'une galerie ouverte. Ils occupaient dans cette salle une estrade élevée, d'où ils rendaient la justice avec un admirable sérieux. Nous n'avions encore rien vu d'aussi étrange que ces trois créatures. Dans leurs lèvres saillantes et pincées, dans leurs yeux obliques et ternes, dans l'aspect de leur front bossue, il était possible de lire à la fois de la finesse et de la défiance unies à quelque bonté instinctive. Après quelques questions faites à chacun de nous, ils exami-

nërent attenfiyement nos passe-ports, nous firent servir da thé et des confitores, pois nous renvoyèrent.

Avant de rentrer dans notre hôtellerie, nous poussâmes jusqu'à la citadelle d'Osakka, la plus importante de l'empire après les palais fortifiés de Myako et de Yedo. C'est une construction qui peut avoir un miDe en carré. Un fossé {riein d*eau et un double mur d'enceinte forment tout son système de défense. On ne voyait que fort peu de canons sur le glacis intérieur, et le nombre limité des embrasures indiquait que la quantité des pièces en batterie ne devait jamais y être bien considérable. Dans cette longue promenade nous n'avions rencontré jusqu'alors que des femmes du peuple, assez laides et assez malpropres, et vraiment je m'étonnais de n'avoir pas aperçu une seule des beautés célèbres qui peuplent Osakka, Osakka la Hilo japonaise, la Gircassie de FAsie orientale. A la desceote d'un pont jeté sur un canal intérieur, la chance tourna pour nous. Une Laîs du pays, assise sur un char à deux roues et traînée par une servante, s'avançait de notre côté. La belle était de figure avenante et gracieuse; ses cheveui, ébçurifKs sur les côtés, réunis en anneau au sommet de la tête, s'émaiDaient çà et là de fleurs naturelles ; sa robe de soie à dessins se repliait sous ses genoux, et accroupie de la sorte, accoudée, jouant avec l'éventail, elle déployait toutes ses grâces et toutes ses agaceries. Le char dans lequel on la traînait ne manquait ni d'élégance ni de somptuosité. C'était une simple brouette aux roues massives, avec les rais et le moyeu minutieusement sculptés ; mais, au-dessus du train, s'élançait un dôme aux montants ornés et à la longue tenture de soie. En somme, ce petit char était un modèle de délicatesse, et notre Japonaise y figurait avec des façons minaudières qui s'encadraient bien dans ce boudoir ambulant.

Au retour, nous trouvâmes nos banjos déjà fort inquiets de notre absence. Pour calmer leur mauvaise humeur, nous les invitâmes à partager une petite collation composée de thé et de gâteaux de farine de riz, blancs et verts, pâtisserie fort estimée à Osakka et à Myako. Cette dernière vflle n'était qu'à cinq lieues de nous, et nous aurions voulu rompre la consigne rigoureuse des autorités japonaises, pour aller visiter la capitale religieuse de la contrée; mais la chose était impossible. A défaut d'observations personnelles, il fallut nous borner à recueillir quelques renseignements.

Myako (capitale), nommée également Kio (résidence), est située dans un bassin qu^encaisse un amphithéâtre de collines. Nulle ville du Japon n'est plus riche en monuments que cette résidence du souverain spirituel de l'empire. On y trouve le palais de cet empereur, ou DaTri, vaste enceinte que terminent de toutes parts des murs et des fossés. Au centre est une immense tour carrée, d'où rayonnent dans toutes les directions treize rues habitées par les grands dignitaires. Le Roubo, ou Séogoun , empereur temporel , et mattre de fait de tout le pouvoir exécutif, a également son palais à Myako. Mais le monument le plus prodigieux de Myako , c'est le temple de Fokosi , célèbre dans l'Asie par son image colossale du Daibouts^ ou grand Bouddha, surnommé Rtnisiona (le

piendissant). Cette statue représente Daibonts accroupi, à la manière indienne, sor une fleur de lotus. La hauteur du colosse est de soixante-dix pieds. Non loin du temple et dans une attenance voisine, se trouve suspendue la plus grande cloche qui existe dans le monde; elle a dix-sept pieds de hauteur, et pèse U00,000 livres japonaises, ce qui équivaut à 2,000,000 à peu près de livres hollandaises. Myako n'est pas seulement la cité religieuse du Japon , elle en est encore Tune des plus riches et des plus industrieuses. On y afGne le plus beau cuivre connu; on y fabrique la meilleure porcelaine de Tempire: on y tisse la soie, on y lamine l'or et l'argent; on y trempe Tacier. Toute la monnaie qui a cours dans les iles sort des balanciers de Myako. La plupart des livres élémentaires s'y fabriquent, et la cour du DaTri est une académie où se perpétuent les traditions de la littérature, des sciences et des beaux-arts. On y rédige les annales de l'empire et un almanach officiel qui, composé par les principaux savants de Myako, ne s'imprime toutefois que dans la province d'Izé, pays saint du Japon, terre de pèlerinage, où sont ses principaux temples. Myako renferme, dit-on, 500 temples et 600,000 habitants.

Le jour suivant nous quittâmes Osakka, et remontâmes à bord de notre transport japonais. La traversée jusqu'à Yedo fut plus rapide que je ne l'espérais. Pour tromper les ennuis du bord, nous avions M. Blockvius, homme aussi original que savant, d'une ignorance naïve pour tout ce qui ne touchait pas à ses études favorites. C'était un naturaliste comme on en voit encore, s'attachant aux détails, tenant bien compte des formes, homme de classification et de nomenclature, nourri de la doctrine Unnéenne, la suivant dans tout ce qu'elle a d'enseignements positifs et matériels. Personne n'eût fait un herbier mieux que lui, personne n'eût plus vite et mieux articulé le nom d'une plante ; mais en dehors de cette terminologie, de cette faculté de discernement visuel, il ne fallait rien lui demander. Nous le faisions donc causer sans fin sur des disputes d'école, sur un classement d'échantillons au sujet duquel les sociétés savantes de Batavia l'avaient chicané.

Ce fut au milieu de ces distractions que nous entrâmes dans le golfe d' Yedo , le 27 octobre i830. Comme la rivière qui traverse la ville, le Tonyak, dépose à son embouchure une vase qui comble le port, les navires ne peuvent mouiller qu'à une certaine distance du rivage. Nous jetâmes l'ancre à cinq milles environ , et il fut décidé que nous irions par terre jusqu'à Yedo. En effet, nous étions arrivés depuis une heure à peine, que déjà le canot de la jonque nous débarquait dans on bourg considérable, où nous trouvions des porteurs et des norimons. On ne saurait se faire une idée de la fécondité et de la richesse de cette campagne. Nonseulement la plaine entière est en culture ; mais les collines sont couvertes de plantations presque jusqu'à leur sommet. Le système qui régit les propriétés parait seconder et activer ce grand développement agricole. A paît une redevance payée en nature, le fermier n'a rien à supporter de ces charges accablantes qui se percevaient en Europe, dans tous les pays féodalement gouvernés, tant au profit des seigneurs qu'au profit du clergé. On n'y connaît pas non plus ces terrains

commanaux , trop multipliés même de nos jours, véritables jachères qui appartiennent à tous et ne profitent à personne. Un cultivateur qui néglige de mettra ses terres en rapport, soit en totalité, soit en partie, est déchu de sa propriété , on Fadjuge à un autre. Toutes les terres sont labourées ou ensemencées, car les prairies manquent. Ce qui caractérise le plus particulièrement la méthode de cul ture des naturels, c'est la prodigalité des engrais. Dans chaque village, on recueille les urines dans des vases enterrés au niveau du sol, et Ton s*en sert pour féconder les terrains.

Nous cheminions ainsi depuis deux heures, et rien ne nous révélait une ville dont on porte la population au chiffre de 1,U)0,000 âmes : point de tours, point de clochers, point de flèches ; aucun de ces édifices qui signalent de si loin les capitales d'Europe et d'Asie, cathédrales, minarets, pagodes, bêlvéders ou citadelles ; rien encore, si ce n'est les têtes monotones des cèdres et des citronniers. Seulement, sur cette route une fourmilière d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards, d'artisans, de soldats, de bonzes, de seigneurs, trahissaient la banlieue d'une capitale. La foule y était si grande, qu'on eût pu croire que la population était sortie tout entière pour se promener. La route était admirablement belle, large, bordée de hauts châtaigniers. Dans quelques parties du Japon que Ton voyage, on retrouve ces magnifiques chemins jusque sur les flancs des montagnes les plus escarpées.

De temps en temps, sur le point culminant d'mi coteau, à demi couvert par un bouquet d'arbres, se dessinait un temple, d'architectm*e élégante et riche, avec une avenue de cyprès et de mélèzes qui venait aboutir au chemin. D'ordinaire, aux points d'embranchement se tenait une famille mendiante, qui solUcitait la charité des voyageurs. Depuis notre débarquement, nous étions assaillis par ces quêteurs ; quelques-uns se cramponnaient à nos norimons, et nous suivaient pendant l'espace d'un mille, même après avoir reçu une aumône. Trois femmes, assez proprement vêtues, de tournure décente et de figure agréable, se montrèrent plus obstinées encore que les autres. L'interprète nous dit que c'étaient les filles des prêtres de la montagne, komano bikouni^ qui avaient privilège pour exercer ce métier, moyennant un tribut annuel qu'elles paient au temple d'izé. A mesure que nous gagnions du côté de la ville, la foule accourait plus épaisse et plus curieuse. Des femmes de seigneurs faisaient ranger leurs norimons le long de la route, afin de mieux nous voir, et elles paraissaient fort contrariées quand nous jugions à propos de baisser nos stores. Ces norimons, posés à terre et alignés de la sorte, formaient comme une rue de village, qui disparaissait à mesure que nous le traversions.

Nous arrivâmes ainsi aux faubourgs Sinagava et Takanava, qui ne sont, à proprement parler qu'une seule et longue avenue. Au delà de ces faubourgs commence la ville, facile à reconnaître au grand nombre de corps de garde qu'on y rencontre. Le pont de Niphonbas, qui sert de point de départ, de méridien et de mesure commune pour calculer toutes les distances de l'empire, se trouve de ce

côté et à peu de distance du faubourg de Takanava. Nous le franchîmes, puis^ après une demi-heure de marche à travers une interminable rue, nous arrivâmes è l'hôtel ordinaire de la légation hollandaise. C'était un logement assez mesquin, consistant en trois pièces peu spacieuses, à peine meublées, avec cpielques nattes pour lits, et pour sièges une façon de divan presqu'au ras du sol. A peine installés, nous reçûmes la visite d'un interprète, désormais compagnon obligé de toutes nos courses, et intermédiaire de tous nos entretiens. Il fut suivi par quatre savants de la ville, deux astronomes et deux médecins, qui avaient obtenu la permission de nous voir et de nous interroger. Les docteurs japonais se reconnaissent facilement à leur chevelure : au lieu de ne garder, comme les autres naturels, qu'une natte au sommet de la tête, ils conservent tous leurs cheveux ou se rasent entièrement. Les autres savants se conforment à l'usage ordinaire; ils n'ont que la petite touffe.

Le jour suivant, notre première excursion nous mena au palais, résidence du koubo ou séougaun, empereur, ou plutôt général des armées, dans l'acception littérale du mot. Comme il se trouvait dans un quartier fort distant du nôtre, nous y allâmes en norimons. Cet immense édifice forme une espèce de ville environnée de remparts et de fossés pleins d'eau, sur lesquels s'abaissent des ponts-levis. Il a cinq milles de circonférence. On trouve encore dans la même enceinte le palais du prince héréditaire, qui a sa ligne intérieure de remparts et de fortifications ; la citadelle, grande, vaste, forte, contient plusieurs rues bordées de maisons où logent les princes du pays, les familles des agents provinciaux , gardées comme * otages; des corps de garde, de mille hommes chacun, sont placés à chaque porte. Le palais lui-même , se déployant sur une hauteur dans un rayon considérable, dépasse toutes les autres constructions, quoiqu'il n'ait pas plus d'un étage. Il est surmonté d'une tour carrée, ornée de toits très-beaux et très-riches. Cette tour est une marque de prééminence qui, au Japon, n'appartient dans chaque localité qu'à celui dont l'autorité est dominante. Ainsi, à Yedo, le séougoun seul a le droit d'avoir sa tour ; mais chaque seigneur jouit de la même prérogative dans ses domaines, et partout où 0 occupe le premier rang. En sonune, l'aspect extérieur du palais de l'empereur ne manque ni de grâce ni de majesté; mais la décoration intérieure ne répond guère à la beauté du dehors. Les seuls meubles qu'on y trouve sont d'immenses nattes étendues sur le plancher. La plus grande salle, parloir de l'édifice, se nomme à cause de cela la salle aux cent nattes ( sen-sio-siki). C'est là que se réunissent, pour les grandes occasions, les principaux personnages de l'empire ; elle peut contenir jusqu'à mille personnes.

Du palais, nous nous rabattîmes sur la ville que nous parcourûmes avec curiosité. Yedo est une cité inunense, assise sur les bords d'une rivière qui la traverse, divisée en plusieurs bras. Ces voies naturelles de communication , et une foule de canaux qui rayonnent dans l'intérieur du pays, rendent tous les transports faciles, et mettent les denrées à si bas prix qu'on y vit fort bien à raison de six sous par jour. Outre sa population fixe, cette capitale a une grande population flottante, I. 64

qui y afflue de tons les coins de Fempire. Les maisons ont deux étages au plus ; chaque famille a la sienne. La façade est occupée par les ateliers ou les boutiques, devant lesquels on tend des espèces de bannes pour empêcher les passants de regarder et de distraire les ouvriers. Chaque boutique a son étalage et sa montre aussi artistement arrangés que ceux des marchands chinois. Les rues et les places sont fort belles, et si propres qu'on croirait difGcilement qu'elles sont couvertes de monde du matin au soir. La ville, gouvernée par deux tomosamas comme Nangasaki, a aussi ses ottonas, ses banjos, et tout le personnel accoutumé d officiers militaires et civils. Elle se divise en quartiers, puis en rues, dont chacune bordée de galeries couvertes est ordinairement occupée par des ouvriers de la même profession. Ainsi les charpentiers occupent une rue, les tailleurs une autre, les joailliers une troisième* Il en est de même pour les négociants; chaque branche d'affaires a sa rangée de maisons, comme chaque sorte de denrées a son marché. Quant aux nobles et aux personnages éminents, ils habitent tous une portion de la ville qui leur est spécialement affectée. Chaque maison porte, sculptées, dorées ou peintes sur la façade, les armoiries de son propriétaire. Ce quartier, comme les autres quartiers de Yedo, a des portes à Textrémité de chacune de ses rues. Ces portes, qu'on ferme chaque soir, sont en outre munies de corps de garde, de sorte qu'à la première rumeur d'un délit commis, les Issues sont closes, et le coupable se trouve traqué presque immédiatement

Yedo compte par centaines les grands et beaux édifices connus au Japon sous le nom de tsiaya ou maison de thé. Chaque bourg, chaque ville de l'empire a son tsiaya, maison de plaisirs faciles, dont l'intérieur offre toutes les jouissances les plus raffinées et les plus coûteuses. Le divertissement favori des Japonais est de passer là leurs soirées en compagnie de jeunes filles, que l'on nomme teckakie. On y trouve aussi des gheeko ou joueuses de samsie^ guitare à trois cordes. Belles, sages, et souvent bien élevées, ces musiciennes viennent charmer, par la musique et la danse, les habitués des tsiayas. Elles acceptent le sakki et les friandises qu'on leur offre. A Yedo ces maisons sont tellement nombreuses, qu'elles forment des rues entières : Thabitude de s'y rendre le soir est si générale , que non-seulement les hommes ne s'en font pas mystère entre eux, mais que plus d'une fois ils y mènent leurs femmes, afin de leur faire entendre les concerts.

Après avoir ainsi reconnu la physionomie générale de la ville japonaise, nous ne savions plus comment employer les heures qui nous restaient, quand notre interprète nous proposa d'assister au spectacle d'une lutte qui attirait, ce jour-là, toute la population de Yedo. Deux célèbres athlètes, venus des extrémités opposées de l'empire, devaient se rencontrer sur le même terrain, en présence de cinq à six mille juges ou spectateurs. Le lieu du combat était dans l'un des faubourgs sur la rive gauche du Tonyak. Arrivés à la porte, une espèce de receveur fit un signe qui est de tous les pays et de toutes les langues, et nous tirâmes de notre poche quelques seni^ petite monnaie en cuivre, au moyen desquels la porte s'ouvrit à deux battants devant nous. Déjà l'enceinte était pleine de curieux.

JAPON. — YBDO. 427

Autour de Tarène , qu'encadrait une barrière en bois , des gradins en amphithéâtre portaient une foule bizarrement vêtue, bruyante, appelant les antagonistes, les excitant de la voix et du geste, véritable foule des cirques romains. AuHiessus de cette multitude, et dans une espèce de belvéder élevé, s'étaient placés quelques officiers de police chargés, soit de la contenir et de la surveiller, soit d*intervenir dans le conflit athlétique comme hérauts de camp.

A un signal donné, les lutteurs entrèrent dans la lice. Ils étaient à demi nus, la tête entourée d*un réseau qui laissait échapper la natte de leurs cheveux. Nus jusqu'à mi-corps, ils portaient un vaste caleçon que soutenait une corde. Leur ceinture consistait en une large plaque en cuivre aux armes de l'empereur. D*autres plaques en cuivre garnissaient le devant de leurs jambes et la paume de leurs mains. Les deux athlètes paraissaient doués d'une prodigieuse force musculaire. Trapus, carrés, les membres courts et forts, on voyait dans leurs jarrets, dans leurs épaules, dans leurs bras, toutes les conditions d'une force herculéenne. Conune cela se pratique en ces sortes de jeux, les combattants se ménagèrent d'abord ; ils cherchèrent plutôt à développer leurs formes, à se poser en groupes académiques. Enfin, fatigués de ce manège, ils s'attaquèrent; s'élancèrent plus vivement, jusqu'à ce que Fun d'eux laissât sur le sable la trace de ses épaules. La pièce d'or, prix du combat, fut remise au vainqueur par les juges du pavillon ; mais dans Tassant le vaincu s'était montré trop bon camarade pour ne pas avoir sa part de la prime.

Quand ce spectacle fut terminé, nous suivîmes la foule qui s'écoulait peu à peu de l'enceinte. Nous étions sur le point de reprendre le chemin de notre logement, lorsqu'un seigneur qui venait d'assister à cette lutte avec sa famille, envoya un de ses domestiques vers notre interprète. La démarche était faite à notre intention, a Korisouki-Dofa invitait les nobles étrangers à se reposer dans son palais et à partager son thé. » L'interprète nous traduisit l'invitation , en ajoutant que Korisouki-Dofa était l'un des plus grands officiers de l'empire, propriétaire de plusieurs palais, et gouverneur de quatre provinces. Nous acceptâmes l'offre, et bientôt nous nous trouvâmes devant la porte d'un de ses palais.

C'était un édifice admirable, bien plus élégant que la résidence de l'empereur. Les tuiles qui couvraient les toits avaient deux doigts d'épaisseur : le fond en était noir, mais émaillé de figures qui, suivant notre interprète, conservaient leur éclat pendant plus de cinquante ans. Les chambres étaient revêtues de bois de cèdre exhalant une odeur suave. Les balcons faits d'un seul morceau et admirablement sculptés, les murs tapissés de bas-reliefs et de gracieux stylobates ; les colonnes, les architraves, les torses, revêtus d'un cuivre doré aux ciselures délicates; les parois couvertes de riches peintures, où l'histoire japonaise revivait dans ses plus belles pages : voilà ce que nous relevâmes tour à tour dans la demeure seigneuriale de Korisouki-Dofa , le favori du séougoun actuel. De l'intérieur du palais, nous passâmes au jardin , vaste clos planté de cèdres, de cyprès, de pins et de pommiers. Un ruisseau le traversait dans toute sa largeur, et servait à alimenter

une foule de bassins, de fontaines et de cascades. Des ponts suspendus, des belvéders perchés sur le roc, des kiosques, des grottes souterraines; des accidents de terrain d'un effet calculé, attestaient les soins élégants, le goût distingué du propriétaire.

Lorsque Korisouki-Dofa eut ainsi joui de l'effet que produisaient sur nous les merveilles de son habitation , il nous conduisit lui-même, avec la politesse la plus recherchée, dans la salle où le thé était servi. Des confitures, des pAtisseries exquises chargeaient un vaste plateau que des trépieds tenaient élevé au-dessus du sol. Nous nous accroupîmes autour de cet élégant service, sur des nattes disposes à cet effet. Après la collation, Korisouki-Dofa, suivant Tusage japonais, nous montra les vases en porcelaine et en fer qui, de temps immémorial, servaient dans sa famille à la préparation et à la conservation du thé. Le premier de ces ustensiles était un vase en porcelaine que son propriétaire n'estimait pas à une valeur moindre de 200,000 francs. D'après lui, il avait été fabriqué dans Tlle de Maory, lie de Tancien Japon, engloutie jadis par un tremblement de terre, et à jamais perdue. Outre ce vase principal, il nous fit voir encore d'autres objets en porcelaine, des tasses, des cuillers, un entonnoir, un chaudron et un trépied en fer. De tels assortiments sont les joyaux de famille des Japonais; c'est leur cabinet d'antiquités. Chacun de ces ustensiles est soigneusement enveloppé d'une étoffe de soie, et renfermé dans des coffrets de bois précieux.

Il était temps de se retirer ; nous avions vu jusque dans ses plus petits recoins un palais japonais, admiré la distribution mobile de ses appartements, qui en font comme un théâtre où la perspective change à vue ; nous avions examiné en détail ces petits meubles de laque, dont le vernis est si beau et si pur, ces panneaux de tapisseries peintes ou dorées ; nous avions eu sous les yeux les plus beaux échantillons de cette porcelaine antique que la Chine elle-même envie au Japon; dans une journée, et presque d'un coup d'œil, nous avions embrassé la physio* nomie de la capitale, tant dans son ensemble que dans ses détails : résidence du séougoun, aspect des rues et des quartiers, types naturels, places, marchés, magasins, ateliers, monuments, citadelles, demeures de la haute classe et des classes inférieures ; tout cela nous était présent, familier déjà comme si nous eussions habité cet empire depuis longtemps. Le docteur Frayser avait vu pour sa part les médecins du pays ; notre naturaliste avait obtenu la permission de s'installer du matin au soir dans les jardins royaux. Quant à moi, il ne me restait plus qu'à recueillir mes impressions, en complétant par un travail méthodique ce qui manque toujours à une observation rapide. Jusqu'alors c'était ainsi que j'avais procédé, quand le temps me l'avait permis ; à Yedo, le hasard me servait d'autant mieux, que notre interprète était l'un des savants les plus distingués de la capitale. Je n'eus qu'à écrire sous sa dictée.

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