‹ Voyage autour du mondeChapitre 77 sur 98 · JAPON. — RELATIONS DES EUROPÉENS, ETC · texte numérisé non relu

JAPON. — RELATIONS DES EUROPÉENS, ETC

il n'y a rien qui mérite d*étre cité. Thanberg lui-même , un des plus minutieux observateurs de la contrée , a dit peu de choses de son séjour à Yedo et des faits qui se passèrent à la cour impériale. Plus occupé de médecine et de science naturelle que d'étiquette et de diplomatie , il ne fut pas même admis dans la salle d'audience; Fambassadeur Feith y pénétra seul, par une porte a coulisses qui se déployait comme un paravent. L'audience ne fut pas longue. Trois officiers japonais annoncèrent Fambassadeur en criant : Hollanda capitana! mots tirés du jargon portugais et signifiant sans doute : Voici le capitaine hollandais! A ce signal , Feith se vit obligé de s'agenouiller, la main droite étendue sur une natte et le front contre terre. Cela fait , il se releva et sortit de la même manière qu'il était venu, sans prononcer un seul mot. Tels sont les détails que Thunberg nous a laissés sur les relations qui existaient entre la HoOande et la cour de Yedo. Sans doute les autres ambassades ne durent pas se départir beaucoup de ce programme, et l'histoire d'une seule suffit pour nous donner la clef de toutes les autres. Les tentatives de la Russie ont des parties plus neuves et moins connues.

Ce fut en ISOih que pour la première fois , une expédition officielle, autorisée par le tzar, parut dans les baies japonaises. Le vaisseau, aux ordres du célèbre Krusenstem, portait l'ambassadeur M. Resanoff. Nous omettons à dessein le capitaine Laxman, dont la mission antérieure avait eu moins d'importance. Arrivé à Nangasaki , le navire russe se vit séquestrer, sans que ni aucun des officiers ni l'ambassadeur lui-même pussent aller à terre. Ce ne fut qu'après les instances les plus vives , que M. Resanoff, malade et ayant besoin de promenade , obtint d'être débarqué avec sa suite dans la petite tle de Megasaki, poste bien fortifié et situé à peu de distance du comptoir hollandais. Le jour du débarquement ayant été fixé , le prince de Fisen , gouverneur de la province , envoya sa propre barque pour transporter l'ambassadeur : c'était une embarcation de 120 pieds de longueur; au centre était l'appartement principal, subdivisé en petites pièces par des draperies de soie lilas aux armes du prince de Fisen, et les parois, enrichies de laques, offraient les mêmes armoiries enchâssées dans une mosaïque d'or. Une tente de fort belle tapisserie, un parquet vernissé et couvert de nattes, complétaient la petite dunette sur laquelle s'assirent l'ambassadeur et ses principaux officiers. Quand cette magnifique barque déborda du vaisseau et que les canons du bord saluèrent l'ambassadeur ^ ce fut un merveilleux spectacle.

A son arrivée sur la plage, M. Resanoff prit possession du logement qui lui était destiné. La maison , située à une demi-portée de fusil de la mer et construite en bois, se composait de neuf pièces assez petites et fort pauvrement meublées. L'apparence extérieure était celle d'un hahgar édifié au hasard et sans symétrie aucune. Uo petit portique ouvert ou toiture servait à abriter les deux factionnaires qui gardaient la porte. A l'intérieur, les parquets étaient couverts de nattes neuves ; mais pour tous meubles, on y voyait de larges brasiers de cuivre destinés à servir de foyer. Quant aux croisées, elles consistaient en de misérables châssis garnis de feuilles de papier qui n'étaient pas même huilées. Ce fut dans cette chétive bicoque

qu*on parqua Fambassade, au milieu d'un enclos ceint de palissades qui se proloiH gaient jusque dans la mer, de telle sorte que les canots y naviguaient ao rnifien d'une double haie de bambous. Une porte à double serrure fermait le passage i ceux qui venaient du large, et Ton ne pouvait entrer ou sortir que sous le bon plaisir des banjos qui en avaient la clef. Emprisonné, soumis à la plus intolérable surveillance, M. Resanoff fut obligé d'attendre une réponse aux demandes quon avait faites à Tempereur de Yedo. EnGn, au bout de cinq mois, arriva à Nangasald un des plus nobles seigneurs de la cour japonaise, avec la mission formelle de recevoir l'ambassadeur russe en audience, et avec des pleins pouvoirs pour traiter de ce qui l'amenait.

Le k avril , jour fixé pour cette entrevue , M. de Resanoff partit de Hegasaki dans la barque du prince de Fisen, et vint aborder au môle de Nangasaki où l'attendait un superbe norimon. L'étiquette fut discutée longtefnps à l'avance , puis enfin réglée tant bien que mal. Refusant positivement tout autre salut que le salot européen, M. Resanoff fut obligé de consentir à quitter son épée et à se déchausser à la porte de la salle d'audience. Cela fait, il entra avec sa suite par un long corridor dans un appartement dont les murs étaient ornés de fort beaux paysages. On voyait au milieu de la pièce le matériel nécessaire aux fumeurs , la pipe , la boite à tabac , le brasier allumé et le crachoir. Quand on avait fini de fumer, un domestique venait offrir une tasse de thé. Après une demi-heure de repos, l'ambassadeur passa dans la salle d'audience avec deux gentilshommes seulement. Le délégué de l'empereur s'y trouvait, accroupi sur une natte. Il débuta par une foule de questions auxquelles M. Resanoff satisfit de son mieux; après quoi, il remit les explications détaillées à une seconde audience qui eut lieu le lendemain. Ce fut là que le délégué de l'empereur donna à l'envoyé russe, de sa main et avec le cérémonial obligé , une pièce fort curieuse, modèle de subtilité et de logique diplomatiques, protocole qui ferait honneur à notre Europe si raffinée en ce genre ; la voici :

a Dans les temps anciens, les vaisseaux de toutes les nations venaient librement au Japon , et même les Japonais avaient la faculté de visiter les contrées étrangères. Cependant, il y a cent cinquante ans, un empereur enjoignit à ses successeurs de ne point souffrir que ses sujets sortissent de l'empire, et de n'en accorder l'entrée qu'aux Chinois, aux Hollandais, aux Coréens et aux habitants de llle Rinkin. Depuis quelques années le commerce avec les derniers a été interrompu; les relations n'ont continué qu'avec les Chinois et les Hollandais. Plusieurs nations étrangères ont, à diverses reprises, essayé d'établir des liaisons d'amitié et de commerce avec le Japon ; toujours elles ont été repoussées en vertu de la prohibition anciennement ordonnée, et parce qu'il serait dangereux d'établir avec une puissance inconnue des relations amicales qui ne seraient point fondées sur des bases d'égalité. L'amitié, en effet, est comme une chaîne, qui pour atteindre un but particulier, doit se composer d'un nombre déterminé d'anneaux. Si une partie de la chaîne est solide , le reste faible , bientôt on verra les

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