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CHAPITRE XLIV

«APOM. — BiBUMi OÉMÉRAL. — oéoORAPHIB. — HIBTOIRB. — LOIB, MŒURS, B0IBV0B8, ARTS, IBDUSTBIB, QOMMBBOB. — BBLIOION.

Le Japon, compris entre les 29* et 41*» de lat. N. et entre les 12f7» et IM' de long. E. du méridien de Paris , est un archipel dont les principales lies sont celles de Niphon, de Kiousiou et de Sikokf. On pourrait classer à part le gouvernement de Matsmaî , qui forme la partie nord de l'empire et tient aux Kouriles. L'empire proprement dit est partagé en dix régions fort inégales pour l'étendue et pour la population. A l'exception de deux d'entre elles qui se composent des petites iles Iki et Tsou-Tsima , les huit autres sont subdivisées en plusieurs provinces , et ces dernières se subdivisent encore en districts. Le mot de Japon est prononce Niphon dans le pays. Il est chinois d*origine et dérive du mot Jyphon, naissance du soleil.

Les trois principales lies de l'archipel japonais, et celle de Niphon surtout, sont en général couvertes de hautes montagnes volcaniques. Niphon, dans sa longueur de 300 lieues du N. E. au S. 0., est traversée par une chaîne dont les sonunets, à peu près sur le même niveau, ne sont dépassés, de distance en distance , que par des pics chargés de neiges éternelles. Cette chaîne sépare les rivières qui coulent à l'est et au sud du grand Océan , de celles qui rayonnent vers la zone nord pour se jeter dans la mer du Japon. Cependant la plus haute montagne de l'empire n'appartient pas à cette chaîne, c'est le Fousi-no-Yama , pyramide énorme , coiffée de neige et de glaciers qui résistent au soleil des étés les plus chauds. Sur sa crête s'ouvre un volcan, le principal et le plus actif de tout le système.

Composé d'Iles seulement, cet empire ne peut avoir de longues et larges rivières. Les plus importantes sont dans Niphon et dans la partie occidentale de l'tle où le versant a le plus d'étendue. De tous ses lacs, le plus considérable et le plus profond est le Biva-no-mit-sou-Oumi , déjà cité plus haut. C'est le même qui figure dans nos cartes sous le nom de lac d'Oitz. Il doit son existence à un phénomène volcanique , dont la chronique japonaise nous a conservé la date et les détails, a En l'an 285 avant J.-C. , dit-elle , un affaissement prodigieux du sol forma dans une seule nuit ce vaste lac d'eau douce. Mais la môme nuit, à la môme heure, sortit des entrailles de la terre le Fousi-no-Yama , la plus haute montagne du

Japon. » Situé tout entier dans une zone tempérée, l'empire du Japon ne jouit pas d'un climat aussi doux qu'on pourrait le croire. Sous des parallèles qui correspondent à ceux de l'Espagne , de l'Italie et de la Sicile , le Japon est loin d'avoir la même douceur dans les hivers, la même sérénité dans la belle saison. Placé sur un Océan qu'on a nommé la mer des brumes, ne s'adossant pas aux Pyrénées comme l'Espagne , aux Alpes comme l'Italie , ouvert à ces vents glacés qui soufflent des pays tartares , l'archipel a souvent des journées glaciales à supporter dans les mois de janvier, février et mars ; des coups de vent affreux aux époques d'équinoxe , des pluies d'orage en juin , juillet et août.

Les indigènes semblent tenir, par quelques traits analogues, des races qui peuplent la Chine et la Tartarie. Cependant, que ce soit l'effet d'un long isolement ou de toute autre cause inconnue, il existe entre ces insulaires et les populations du continent des dissemblances qu'il est impossible de ne pas reconnaître. Il faut là-dessus laisser parler un observateur dont l'opinion doit avoir de l'autorité, M. Klaproth : a Cette race d'hommes, au premier coup d'œil, ressemble beaucoup aux Chinois par la figure et par l'extérieur; mais, en examinant soigneusement leurs traits caractéristiques et en les comparant avec ceux de ce peuple , on s'aperçoit aisément de la différence qui existe entre eux ; j'ai fait moi-même cet essai à la frontière des empires russe et chinois, où j'ai rencontré en même temps des individus des deux nations. Les yeux des Japonais, quoique placés presque aussi obliquement que ceux des Chinois, sont cependant [dus larges près du nez, et la paupière paraît être conune relevée, quand elle est ouverte. La chevelure des Japonais n'est pas uniformément noire ; elle est plutôt d'une teinte brun foncé. Dans les enfants au-dessous de douze ans, elle offre toutes les nuances, même celle du lin ; on trouve aussi des personnes qui ont les cheveux entièrement noirs, et presque crépus, avec les yeux obliques , et la peau très-noire. A une certaine distance , le teint des gens de la classe inférieure parait jaune , à peu près comme la couleur du fromage ; celui des habitants des villes varie suivant leur manière de vivre ; et dans les palais des grands, on voit souvent des femmes chez lesquelles il est aussi blanc et qui ont les joues aussi colorées que les Européennes. D'un autre côté, les vagabonds errants sur le grand chemin ont la peau d'une teinte qui tient le milieu entre celle du cuivre et celle de la terre brune. C'est là le teint général des paysans japonais , notamment pour les parties de leur corps qui sont exposées à l'action du soleil.

« L'origine distincte des Chinois et des Japonais est complètement établie par la langue des derniers, qui, pour les racines, diffère totalement de celle de tousles peuples voisins du Japon. Quoiqu'elle ait adopté un nombre considérable de mots chinois , ceux-ci ne forment pas une partie radicalement intégrante de l'idiome ; ils ont été introduits par des colonies chinoises , et principalement par la littérature chinoise , qui a servi de base à celle du Japon. Les radicaux japonais ressemblent aussi peu à ceux du coréen, et sont également étrangers à ceux de la langue des ATnos ou Kouriles, qui habitent le Yesso. Enfin le japonais n'a aucune affinité

avec la langue des Mantchous ou des Tongouses , qui occupent la partie du continent de TAsie opposée au Japon. » Tel est aussi le sentiment de Malte-Brun , qui voit dans les Japonais des aborigènes , ou des peuples dont Torigine dépasse la naissance de Thistoire. a S1ls sont venus du continent, dit-il, ils Tout quitté avant la formation des langues. »

Comme tout pays , le Japon a son histoire fabuleuse. Les traditions écrites prétendent que cet archipel fut d'abord gouverné par sept esprits célestes, ou dieux» qui se succédèrent. Les sept esprits célestes furent suivis de cinq génies terrestres , dont le premier était la fille du soleil , nommée Ten-^io-daî-sin , ou le grand esprit de la clarté. C'est la divinité principale qu'on adore au Japon et surtout à Yzé , où Ton prétend qu'elle réside; Les Japonais croient que leurs dams, ou empereurs spirituels, descendent de Ten-sio-dal-sin, et que par conséquent leur famille n'est pas d'origine humaine. La dynastie de ces empereurs fut fondée l'an 660 avant notre ère par Zin-Mou (le guerrier spirituel); accouru de l'extrémité occidentale de cet empire, il en fit la conquête, à l'exception de la partie septentrionale, qui longtemps après lui resta occupée par les aborigènes nonmiés Yebis.

A Zin-Mou conunence l'histoire chronologique de la contrée : on s'accorde à croire qu'il était d'origine chinoise. Il civilisa le pays, et fit peu à peu reculer devant le progrès agricole et industriel les races barbares qui l'habitaient. Ce prince paraît être le fondateur de cette dynastie japonaise dont les descendants ont conservé jusqu'ici la suprématie spirituelle. Dans le début, ces souverains cumulaient toutes les attributions, civiles, politiques, militaires, religieuses; ils étaient h la fois généraux d'armée et pontifes, législateurs et patriarches. La constitution japonaise semble à cette époque avoir été féodale, et cette forme se trouvait tellement empreinte dans les lois, qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Le Japon était partagé entre une foule de petits princes, vassaux de l'empereur, mais indépendants les uns des autres.

Les descendants de Zin-Mou se maintinrent de la sorte, jusque vers la fin du xn® siècle, souverains presque absolus du Japon : mais énervés peu à peu par une possession pacifique et incontestée, ils laissèrent régner sous leur nom les Koubos^ ! ou séougouns, chefs de lem* milice, chargés en même temps du conmiandement de l'armée , et qui bientôt devinrent de véritables maires du palais. Aussi , quand vers 1190 le séougoun Yoritomo, de la famille des Ghensi, eut, après une longue guerre civile , sauvé le daïri régnant des ambitieuses trames de la famille des Felke , le chef vainqueur fut nommé généralissime et fixa sa résidence à Rama- / Koura. De cette victoû*e datent les empiétements des séougouns ; l'usurpation ne fut achevée qu'au xvi* siècle : à partir de là , il y eut un souverain nominal , le daïri ; un souverain réel , le séougoun.

La descendance des daïris est, pour les Japonais, l'objet d'un culte pieux, consacré par les siècles. Le daïri qui régnait en 1822 était le cent vingt-unième successeur de Zin-Mou. Peut-être n'est-ce là qu'une imposture ; et le nom de daïri ,

qui signifie Vintirieur du palais^ la défense faite de désigner l'empereur autrement que par cette appellation , sembleraient accuser quelque peu de tricherie dans cette descendance immémoriale. Quant aux séougouns, depuis longtemps ils ne sont plus de la branche de Yoritomo. La famille régnante date de 1585; c'est elle qui a fait de Yedo sa capitale.

Le daïri ne quitte pas sa résidence de Myako, qui est pour lui une véritable prison d'État. Une garnison entretenue par le séougoun surveille sa personne et ne le laisse sortir que pour aller au temple , dans les jours de fêtes solennelles. Comme aucun des revenus publics n*arrive dans les caisses du daïri , l'empereur séculier pourvoit noblement à l'entretien de son palais. Outre une forte subvention, le chef spirituel a encore d'autres ressources. Les places ecclésiastiques sont toutes à son choix, et, au lieu de les donner, il les vend. Il vend aussi des charges d'honneur à une noblesse vaniteuse , et quelquefois au séougoun lui-même , qui se prête, dans un but politique , aux petites fantaisies de son collègue. Argent, titres et prérogatives sont prodigués au pontife spirituel ; mais en revanche on le séquestre avec soin de toute affaire politique , de toute influence executive. Le seul bien apanager qu'il ait pu conserver est Myako avec ses dépendances.

Pour le détourner des pensées d'usurpation , on a eu soin de lui faire une vie tout occupée de cérémonial et d'étiquette minutieuse. Non-seulement le daïri est saint pour les autres, mais il doit être saint à ses propres yeux : il ne lui est pas permis de se croire d'une nature périssable et mortelle. Il faut qu'il ait foi en lui , qu'il se croie dieu , qu'il parle , qu'il agisse comme tel , non-seulement devant la foule, mais dans l'intérieur de son palais, en présence de ses affidés, et même seul. S11 n'arrive pas ainsi à la démence, il ne peut échapper à la monomanie. Se croyant dieu, il n'a plus à s'inquiéter des misérables ambitions de cette terre; il arrive à mépriser les grandeurs et à laisser le séougoun ti'anquille. C'est là ce qu'on a voulu. Mais la divinité n'est pas chose facile à porter ici-bas : elle coûte au dafri une peine de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants. Il lui est défendu de toucher la terre du pied : quand il veut aller quelque part, des domestiques choisis le portent sur leurs épaules , ou dans des litières , ou bien il marche sur des sandales qui ont douze doigts de hauteur. Le grand air lui est interdit , et il fait trop peu de cas d'un soleil qui éclaire le monde entier, pour s'exposer à un seul de ses rayons.

Le corps du daïri est saint pour lui conune pour les autres ; il ne se coupe ni les cheveux, ni la barbe, ni les ongles. Des serviteurs lui rendent ces soins, la nuit, quand il est profondément endormi , et encore quand il se réveille entre-t-il dans une grande fureur de voir qu'on a retranché une portion de sa personne sacrée. S'il connaissait les coupables, il les ferait punir. Jadis on l'obligeait à se tenir assis sur son trône , une lourde tiare sur la tête , pendant toute la matinée , sérieux, immobile. S'il remuait les paupières seulement, c'était d'un fâcheux augure, l'empire allait être troublé ; si quelque démangeaison, quelque tic nerveux, lui faisaient secouer la tête , tout était perdu , le Japon allait périr, l'archipel allait étr€

engloati. Cette coutume, un peu trop fati^nte, a fini par tomber en désuétude. L'habillement du daîri consiste en une tunique de soie noire sous une robe rouge ; par-dessus le tout flotte et ondoie une simarre de crêpe de soie , d'une finesse extrême. Son chapeau ou bonnet est de forme conique , comme celui du grand Lama, avec qui, d*ailleurs, il a d'autres points de ressemblance, et garni de fanons semblables à ceux d'une mitre ou d'une tiare. Son front est peint de blanc et de rouge. La table d'aucun prince n'est plus magnifiquement servie. Chaque jour on prépare un souper somptueux dans douze appartements du palais, et quand le daîri a désigné celui qu'il préfère, tout est réuni en un seul appareil. Le repas est accompagné d'une musique bruyante ; la vaisselle , toute d'argile , est brisée à mesure qu'on l'enlève. La succession du daîri est réglée par une cour ecclésiastique qui appelle à ce trône nominal le plus proche parent du mort, majeur ou mineur, son fils , sa fille, quelquefois sa veuve ; mais ces changements restent ignorés de la foule : a Le daîri est mort, vive le daîri I y> Nulle part semblable formule d'éternité dans la puissance temporelle n'est plus vraie qu'au Japon. Comme chef spirituel de l'empire, il occupe dans l'ordre hiérarchique un rang plus élevé que le séougoun , qui se garde bien de lui disputer les privilèges de pure forme, garantie de sa propre usurpation. Ainsi, dans les affaires importantes qui touchent à la politique du pays , pour une innovation législative , pour une question diplomatique, le séougoun ne néglige pas d'envoyer un ambassadeur à son collègue, afin d'obtenir son assentiment. Ces démarches consultatives se font avec une grande pompe officielle , afin que le peuple en soit frappé et qu'il reste convaincu de la bonne harmonie qui règne entre les deux empereurs. Le daîri, de son c6té , entretient constanmient à Yedo quelques dignitaires ecclésiastiques , chargés de surveiller la conduite du séougoun pour tout ce qui tient aux choses de la religion. Tout cela se fait de bon accord, comme chose convenue. A la nouvelle année, le séougoun envoie de riches présents au daîri , et l'usage veut que parmi ces présents il y ait une grue blanche à tête noire , que l'empereur doit avoir prise lui-même dans une chasse au faucon. Outre cet échange constant de rapports amicaux , il est rare qu'une fois tous les cinq ans le séougoun ne vienne pas en personne visiter le daîri dans sa résidence de Myako. Le luxe et le cérémonial déployés dans ces occasions sont tels, qu'il ne faut pas moins de huit mois pour s'y

préparer.

Montanns nous a décrit une de ces solennités avec toutes ses pompes et ses magnificences. Les rues de Myako avaient été sablées le matin avec du talc réduit en poudre, ce qui faisait reluire le sol comme s'il eût été pavé d'argent. Au point du jour le cortège commença à défiler, avec ses caisses vernissées, où se trouvaient entassés les plus riches présents, avec ses dames de la cour en uorimons, ses officiers, ses dignitaires à cheval , et tout l'accessoire obligé de serviteurs tenant les rênes, ou escortant avec des parasols. Derrière cette avant-garde venaient trois carrosses tirés par deux grands taureaux noirs couverts de soie cramoisie , tous trois meneilleux de luxe et d'art : cercles des roues en vermeil ,

rayons des roues couverts cl*or émaillé. Elles étaient occupées par les trois favo- ' rites du séougoun, que suivaient les autres concubines portées dans de magnifiques norimons. La richesse des équipages du séougoun et du daîri , qui suivaient à peu de distance, est au-dessus de toute description : Tor, l'argent, la soie, les peintures les plus délicates, les sculptures, Félégance des formes, tout se trouvait réuni dans ces chefs-d'œuvre de Findustrie japonaise. Qu'on se figure Tcffet que cela devait produire au milieu d'un cortège composé de plusieurs milliers de jeunes seigneurs aux vêtements de soie et d'or, montés sur les plus beaux chevaux qu'on eût trouvés dans tout l'empire. Les divers corps de Tarmée avaient envoyé leur élite pour grossir la suite des deux empereurs. Après la noarche processionnelle , s'ouvrent les conférences : elles durent une semaine , le tout se termine par l'échange des présents. Notre auteur dit que l'empereur séculier fit porter chez l'empereur spirituel trois mille lingots en argent, deux sabres à fourreau d'or massif, deux cents robes de damas à figures, trois cents pièces de satin, douze milliers pesant de soie écrue, cinq grands vases d'argent remplis de musc, dix superbes chevaux avec des housses brodées. Peut-être cet inventaire, aussi bien que les détails qui précèdent, ont-ils été quelque peu exagérés par le voyageur du xvii* siècle ; mais quand on en rabattrait la moitié, il en resterait encore assez pour éblouir l'œil le plus indifférent. Tels sont les rapports du séougoun et du iaïri. On voit que le premier, chef réel du gouvernement, prodigue volontiers à l'autre les consolations de la prééminence ostensible ; mais, au fond, le véritable souverain du Japon, c'est le séougoun, la véritable capitale de l'empire c'est Yedo, où se rendent les damios^ c'est-à-dire les princes feudataires qui possèdent presque tout le pays.

Le séougoun n'a en propre que cinq provinces formant le Gokosio, qui sont gouvernées en son nom par des gouverneurs nommés obanjos. Le reste se partage entre 200 damios, vassaux et tributaires de l'empereur. Toutefois l'indépendance de ces petits despotes va chaque jour s'affaiblissant, le système du séougoun consistant à ruiner peu à peu ces grandes influences aristocratiques, d'autant plus vivaces qu'elles sont héréditaires. Ces damios supportent des charges équivalentes à leurs privilèges. Obligés de fournir à toutes les dépenses des localités qu'ils gouvernent, ils sont obligés en outre d'économiser une somme qui doit être envoyée à Yedo comme tribut, de mettre sur pied une force militaire à la disposition du séougoun, de tenir dans leurs résidences une cour fastueuse, puis, sur un ordre, de partir du jour au lendemain pour venir présenter leurs hommages au souverain de Yedo. Aussi sont-ils assez pauvres, tandis que le séougoun est parvenu à se faire un revenu de 6 à 800 millions par an.

L'armée que les damios fournissent au séougoun est toujours relative à l'état calme ou agité de la contrée. Du temps de Kœmpfer, elle s'élevait à 138,000 hommes d'infanterie, et 38,000 hommes de cavalerie. Outre ces levées, entretenues par les divers princes, le séougoun avait encore à sa propre solde 100,000 honunes de pied et 20,000 chevaux, formant les garnisons des forteresses impé-

rialeSi sa maison mOitaire et ses gardes L'infanterie et la cavalerie se divisent par détachements. Cinq soldats ont un homme qui les commande, et qui se nomme le commissaire an riz, parce que c'est lui en effet qui va chercher les rations dans les inagasins publics. Cinq de ces escouades sont commandées par une espèce de 80us-*lieutenant. Deux cent cinquante hommes ont un capitaine et deux lieutenants, n existe aussi des grades correspondants à ceux de chef de bataillon et de colonel. La solde se paie presque toujours en nature. Ces troupes n*ont point d'uniforme ; les soldats portent des habillements bigarrés, et les officiers se mettent suivant leur fortune et suivant leur goût. Dans les grades supérieurs, ils ont des cuirasses ou des cottes de mailles, et se coiffent de casques ornés de soleils, de croissants, ou de tout autre emblème.

Quoique les mousquets soient employés dans Farmée, surtout les mousquets è mèdie, on peut dire que le sabre est l'arme favorite des Japonais. Les hommes de toutes les classes en portent un à leur ceinture, long d'environ trois pieds, un peu courbe et à dos très-large. Les nobles et les militaires en ont deux, qu*ils arrangent du môme côté. La trempe de ces sabres est excellente; vieux, ils sont préférables aux meilleurs damas, et les naturels prétendent qu'avec une lame de choix on fendrait un homme en deux de la tète aux pieds. Le métier des armes est fort honoré. Quand un homme du peuple adresse la parole à un soldat, il l'appelle Sama (seigneur ou monsieur), et a pour lui une déférence entière. Ces égards, et le costume des militaires qui est en soie brochée d'or et d'argent, ont fait tomber les Européens dans de singulières méprises : ils voyaient de grands personnages dans les simples soldats, et se recommandaient à ceux qui étaient préposés à leur garde comme à des dignitaires impériaux.

L'organisation de la justice est simple autant que régulière. Les Japonais comparent le livre où sont écrites leurs lois, à une colonne de bronze que n^affectent ni les âges ni les tempêtes. Ils savent bien que ces lois, formulées pour d'autres temps, sont trop sévères parfois, et qu'il faudrait les adoucir; mais la pensée que leur ancienneté seule fait leur/orce les retient dans la voie des réformes. Ils se bornent, pour en tempérer les rigueurs, à une application fort restreinte.

La police d^ailleurs, employée comme moyen préventif, diminue le nombre des délits. Nulle part elle n'est mieux servie par la surveillance et par l'espionnage. A Yedo, devant le palais du séougoun, comme dans les résidences des gouverneurs provinciaux, sont placées des boites carrées de deux pieds de long, destinées à recevoir les plaintes contre les ofGciers du gouvernement. Tout individu lésé dans ses droits peut y jeter une supplique. Deux officiers subalternes se tiennent près de la botte avec la mission de surveiller ceux qui s'approchent pour y déposer un écrit. Cet écrit doit être scellé par le plaignant, et signé de son nom avec l'indication de sa demeure. Ceux qui sont dans la forme voulue sont envoyés à Yedo ; les autres sont brûlés, à moins pourtant que la même supplique ne se présente pour la troisième fois sans signature ; dans ce cas, elle est expédiée avec les pétitions régulières. Toutes ces pièces sont ouvertes à des jours fixes, et lues par le séoa-

goun lui-même. Qoand il y a des plaintes formulées, on procède tout de suite è des informations précises : si elles sont justes, Tofficier, le iNinjo, l'ottona, accusés, subissent un jugement ; mais si les faits sont inexacts, c*est le plaignant qui est puni. Précédé d'un drapeau de papier d'une dimension énorme où sont inscrits son nom, son âge et son délit, il est promené à cheval par toute la viUe. A chaque place, à chaque carrefour, on ht la sentence portée contre le calomniateur, et l'on finit par lui trancher la tète sur le heu ordinaire des exécutions.

La plupart des grands crimes sont punis de mort; le meurtre, la contrebande, l'incendie, le vol, encourent cette peine. Si le coupable est noble, il sollicite h faveur de ne pas périr de la main du bourreau et de s'ouvrir lui-même le ventre. L'ayant obtenue, il se pare de ses plus beaux habits, fait venir sa famille, lui adresse un adieu, se découvre le ventre, et s'y fait deux incisions en croix. Ce genre de mort est un fait si commun, que tout seigneur porte sur lui rinstrument propre à accomplir légalement le sacrifice. Pour un mot, pour la moindre querelle, le Japonais se coupe le ventre. L'usage en est banal : et quand on dte un suicide, personne ne s'en étonne ; tout au plus si l'on s'inquiète du motif. Dans leur jeunesse, les fils de famille s'exercent afin de s'en acquitter, à l'occasion, avec grdce et dextérité ; ils prennent des leçons pour bien mourir, et ils s'appliquent à ce jeu avec autant d'ardeur que nos adolescents en apportent aux exercices gymnastiques.

Cette direction d'idées inspire aux Japonais, dès le plus bas Age, un profond mépris de la mort; ils sont jaloux de la prévenir par un dévouement d*écht; ils la préfèrent à la plus légère insulte. Le point d*honneur est ainsi devenu un des plus saillants côtés du caractère national ; il lui a conservé cette trempe énergique qui se fût amollie dans de longues années de paix. Un jour, deux seigneurs attachés au palais du séougoun se rencontrèrent dans Tescalier ; l'un descendait les degrés avec un vase vide, Vautre les montait avec un plat destiné à la table impériale. Le hasard fit que leurs sabres se heurtèrent : c'était un bien misérable incident. Au lieu de passer sans y prendre garde, celui qui descendait s'en fâcha ; l'autre fit des excuses, ajoutant que le malheur était bien petit, qu'il n'y avait au fond de tout cela que deux sabres qui s'étaient touchés, et que Tun valait Tautre. tt L'un vaut l'autre, reprit Toffensé ; vous allez voir que non ». Et tirant son arme, il s'ouvrit le ventre. Sans dire un mot, le second enjambe l'escalier, court poser son plat sur la table de l'empereur, puis revenant essoufflé auprès de son adversaire qui agonisait : a Sans le service du prince, dit-il en criant, je n'aurais pas tant tardé. Un sabre vaut l'autre », ajouta-t-il après s'être aussi fendu le ventre.

De pareils épisodes se reproduisent fort souvent. En voici un nouvel exemple. Dans l'année 1808 le Phaéton, vaisseau de guerre anglais, entra dans la baie de Mangasaki par un chenal réputé si dangereux qu'on avait négligé de le garder. On ne s'aperçut de son entrée que lorsqu'il était déjà près du mouillage. D'abord les autorités japonaises le prirent pour un bâtiment hollandais, et le laissèrent approcher ; mais quand elles virent les couleurs britanniques se déployer au mât

de pavillon, ce fut dans toute la ville une levée de boucliers : le gouverneur fit un appel aux troupes campées dans les environs, des préparatifs formidables s'improvisèrent de tous les côtés ; plusieurs centaines de canonnières firent voile vers rentrée de la baie, de manière à couper la retraite à Faudacieux étranger; enfin 11,000 bonmies se déployèrent sur la plage, disposés à faire payer cher aux Anglais cette inutile fanfaronnade. Heureusement pour le capitaine du Phaéton qu'il s'aperçut de tout ce mouvement, et qu'à la marée descendante, avant que ses ennemis fussent tous groupés, il put sortir de la baie. Dans nos habitudes européennes, dans notre manière d'envisager la responsabilité d'un fonctionnaire, que devait-il résulter de cet événement? Le gouverneur japonais était-il coupable? Eût-il été condamné par un conseil de guerre? Non, sans doute : mais la loi indigène n'avait pas des tempéraments aussi doux ; nul moyen n'existait de justifier aux yeux de l'empereur cette négligence qu'accusait un événement inattendu. Aussi le gouverneur aima-t-il mieux prévenir la sentence. Après s'être consulté avec son gokaro, ou lieutenant ; après avoir bien pris toutes ses mesures, il quitta le palais impérial pour ne pas le souiller, se renferma dans un pavillon du jardin, et après avoir vidé, suivant la coutume, son dernier verre de sakki, il s'ouvrit le ventre avec un sabre. Pour l'aider à mourir plus vite, un ami intime qui l'avait assisté dans ses derniers moments lui enfonça un petit couteau dans le cou. Comme la baie de Nangasaki est confiée également à la garde du prince de Fisen, il se trouvait solidaire de la négligence commise ; mais, mitigée par le sacrifice déjà accompli, la punition du prince fut commuée en cent jours d'arrêt dans son palais. Il fut en outre condamné à payer une rente annuelle de 1,000 kobangs (28,000 fr. ) à la femme et aux enfants du gouverneur qui s'était éventré.

Ce mépris de la mort, cette fréquence du suicide, ne sont pas le privilège exclusif des nobles ; on les rencontre souvent dans le peuple : seulement ils y sont moins remarqués. De cette manie résulte pour tous une espèce de courage de vanité, une énergie d'amour-propre, qui n'est pas de la bravoure naturelle. On dit môme qu'en ligne les Japonais sont de fort mauvais soldats. Ils ont d'autres défauts encore : libertins, déréglés dans leur vie domestique, superstitieux, hautains, défiants, vindicatifs, ils se transmettent les haines d'une génération à l'autre.

Toutefois, de nombreuses qualités compensent ces vices : intelligents, spiritoels, industrieux, propres à recevoir toutes les idées civilisatrices, doués de générosité et de noblesse d'Ame, sensibles à ce qui est bon, à ce qui est beau, les Japonais, tour à tour trop décriés ou trop vantés, sont, toute balance faite, une nation plus digne d'éloges que de blâme, un peuple grave, éclairé, et un des plus avancés de l'Asie. Doués de bon sens et de persévérance, ils savent persister dans ce qu'ils ont conçu et le réaliser à l'aide de patients travaux. La soumission féodale dans laquelle ils vivent n'exclut pas certaines idées d'indépendance et de dignité populaires. Les seigneurs, les princes, ont de plus fermes appuis de leur pouvoir et de leur autorité dans la justice avec laquelle ils administrent que dans leur titre héréditaire.

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La population se subdivise en huit catégories, les damios dont les biens et le rang sont transmissibles ; les chadamodos^ seconde classe de nobles, qui partage avec la première le monopole des fonctions de l*Ëtat ; les membres du clergé sou» mis au daïri ; les soldats qui gagnent par de longs services le grade de dossines; les négociants fort nombreux et fort riches au Japon, mais assez peu estimés, quoiqu'ils mettent leurs services d'argent à la discrétion des princes ; les artisans, les cultivateurs, et enGn un petit nombre d'esclaves chinois ou coréens. La ela^e des paysans est la moins aisée de toutes. Rarement le paysan possède-t^l la terre qu'il cultive ;-il la tient à bai} d'un propriétaire auquel il donne en retour les trois cinquièmes du produit.

Chez un peuple ainsi constitué, les usages peuvent avcm* leur originalité, leur couleur nationale, sans offrir aucune de ces nuances bizarres ou atroces qui caractérisent THindoustan et la Halaisie. Le plus respectable de tous, celui qui élève l'âme par les plus beaux côtés, c'est le culte rendu aux dépouilles des morts. Les classes inférieures se bornent à les inhumer dans les cimetières : on dépose le cadavre dans une tombe après Tavoir couvert d'aromates, puis sur la terre qui le recouvre on plante des arbres et des fleurs. Les enfants, les plus proches parents du défunt, veillent à l'entretien du monument funéraire, pendant plusieurs années au moins, quelquefois durant toute leur vie. Ils cultivent, embellissent ce jardin, et viennent s'y reposer avec leur famille. Quant aux riches, on les brûle avec un ce* rémonial somptueux et un inounense concours de témoins. Une heure environ avant que le convoi sorte de tomaison mortuaire une foule de parents se rendent, vêtus de leurs habits les plus riches, au lieu où le corps doit être brûlé : les femmes, parentes ou amies de la famille, sont vêtues de blanc, ainsi que les suivantes, car le blanc est la couleur du deuil. Alors arrive le supérieur de la secte à laquelle appartenait le défunt. Porté dans une grande litière, il se fait voh* tout éclatant d'or et de soie, entouré de ses prêtres vêtus d'une espèce de surplis et d'un manteau de gaze ou de crêpe noirs. Derrière lui chemine un homme portant une torche de pin enflammée et suivi d'autres desservants qui chantent des hymnes à la louange de leur dieu. Ensuite défilent, sur deux rangs, d'autres hommes tenant des piques, au bout desquelles sont suspendus des paniers de carton remplis de roses et d'autres fleurs de papier qu'ils secouent de temps en temps ; puis s'échelonne le cortège avec des hommes portant des lanternes fermées avec de la gaze diaphane ; et d'autres encore la tête couverte d'un petit chapeau de cuir noir verni, de forme triangulaire, auquel est attaché un billet portant, en gros caractères, le nom du défunt. Cette escorte processionnelle, entremêlée de bannières, de bonzes et d'amis, d'hommes du peuple et de prêtres, se déroule . monte en serpentant sur to hauteur ou le bûcher a été dressé. Le nombre des assistants va parfois jusqu'à 5 et 600 individus : toute l'étendue de la colline est couverte que le corps du défunt n'a pas encore quitté son logis terrestre.

Le norimon qui le porte arrive enfin. Le corps est placé dans sa litière, vêtu de blanc, dans la posture d'un honune qui prie, la tête baissée, les mains jointes :

il a. par-dessus ses habits, une robe de papier snr laquelle sont écrites des sentences tirées des livres saints. Autour de la litière , soutenue par six porteurs, se rangent les enfants du défunt, costumés avec la plus grande magnificence : le plus jeune tient une torche destinée à mettre le feu au bûcher. Aussitôt que le corps est parvenu au lieu où il doit être brûlé, le cortège, groupé dans Tenceinte funéraire, se met à pousser des cris horribles, que rendent plus éclatants encore les vibrations cuivrées de trente tam-tams. Le bûcher est une pyramide de bois trèssec, recouverte d'une magnifique étoffe moirée. Aui deux côtés sont placées des tables garnies de confitures, de fruits et de pâtisseries; Tune d'elles, une seule, porte une cassolette remplie de charbons ardents et un plat contenant du bois d'aloès. Le supérieur des bonzes, après avoir entonné Fhymne des moi*ts, que continue l'assistance, promène trois fois sa torche sur la tète du défunt, et la remet ensuite dans les mains du plus jeune enfant de la famille, qui allume le bûcher du côté de la tête du cadavre. Tous alors, ei^ à Tenvi, s'empressent de répandre sur ce bois pétillant de l'huile, des parfums, du bois d'aloès et une foule d'autres substances inflammables ou odoriférantes; après quoi Ton se retire recueilli, silencieux, laissant aux pauvres le repas qui a été préparé. Le lendemain, les parents et les amis du défunt viennent recueillir dans un vase de porcelaine ses cendres, ses os et ses dents. On recouvre le vase d'un voile fort riche, et après l'avoir gardé sept jours dans la maison, on le transporte à l'endroit où il doit être déposé.

Outre ce service, renouvelé à chaque décès, il existe une fête annuelle, dite des morts : on la nomme Bon. Ce jour-là des lanternes sont allumées à toutes les portes : le peuple sort en foule de la ville pour aller au-devant des mflnes. Arrivé au lieu où Voi croit les rencontrer, chacun les salue, leur fait un compliment, les invite à se reposer, à manger des confitures et boire du thé. On va ensuite déposer sur les tombes des cimetières une foule de plateaux chargés de mets délicats, et la superstition populaire dit que les morts se lèvent de nouveau au milieu de la nuit pour manger ce qu'on leur a offert. Le deuil, un deuil rigoureux, se porte pendant deux ans. On doit, tant qu'il dure, s'abstenir de toute espèce de plaisirs.

La naissance d'un enfant fait moins de bruit que la mort d'un chef de famille. Il ne parait même pas qu'on soit astreint à la constater légalement; car il n'existe pas de registres d'état civil. C'est sans doute une conséquence de la loi japonaise qui laisse les enfants à la libre disposition des pères, en donnant même à ces derniers le droit de vie et de mort : aussi l'infanticide est-il assez fréquent et rarement puni. Jusqu'à l'âge d'adolescence, ils sont traités d'une façon fort sévère; devenus adultes, ils changent de nom, et sont affranchis de toute tutelle. Alors on songe à les marier, si, par des raisons de famille, on ne les a déjà fiancés.

La cérémonie des noces se fait communément hors de la ville, dans un champ, sous une tente improvisée. Elle a lieu devant un autel où figure une divinité à tête de chien , symbole de la fidélité. L*époux et l'épouse marchent ye rs eUe,

pendant que le prêtre lit la formule. A un instant donné, la jeune Glle prend une torche, Tallume à Fautel , puis la présente au jeune homme qui y allume la sienne. Quand les deux torches flamboient, les assistants poussent un cri d'allégresse ; le mariage est consommé. Le dernier acte de la cérémonie consiste à jeter au fea les vêtements que la mariée portait dans son enfance, et qui désormais ne peuvent plus lui servir. Ajoutons que, par une coutume déjà signalée ailleurs, une Japonaise doit se défigurer le jour où elle devient femme. Ses dents blanches et émaillées, il faut qu'elle les noircisse avec une teinture corrosive, composée avec de l'urine, du mâchefer et du sakki ; il faut qu'elle rase ses beaux sourcils, qu'elle se teigne les lèvres en vert, qu'elle se farde le visage avec du blanc. L'usage le commande impérieusement ; toute femme de distinction doit être enlaidie de la sorte : c'est le signe distinctif auquel on reconnaît celles qui sont en puissance de mari.

Les devoirs domestiques ne sont pas observés d'une façon égale par les deux sexes. Autant les femmes sont fidèles, sédentaires, bonnes mères de famille, autant les honunes ont le goût de la dissipation et du libertinage. D'après la loi japonaise , les hommes peuvent avoir, outre l'épouse légitime , une ou deux concubines , et quand ils sont assez riches pour user de ce droit , rarement ils s>n abstiennent. Malgré ce dérèglement et cette rivalité domestique , les Japonaises gardent à leurs maris la foi jurée : souvent elles vivent en bonne intelligence avec les concubines et les traitent en sœurs. Le mari, de son côté, compense en égards pour sa femme, en déférences et en soins affectueux, ce qu'il y a d'irrégulier dans sa conduite : l'épouse légitime a le pas sur toutes ses rivales ; elle est la maîtresse au logis, et quand elle le demande, les autres sont obligées de la servir. Les concubines ne se rasent pas les sourcils, mais elles se noircissent les dents. Elles ne s'asseyent jamais à la table du chef du ménage ; l'épouse seule a ce droit. Loin de vivre renfermées comme dans presque tout l'Orient, les femmes peuvent, au Japon , se montrer partout à visage découvert , dans les rues , dans les maisons , dans les bains publics. Le divorce est permis ; mais les lois de l'empire traitent fort mal les femmes répudiées. S'il ne lui naît point d'enfants , l'époux fait rompre le mariage avec la plus grande facilité, et il n'est pas tenu d'assurer un avenir à celte qu'il délaisse. En général , le code a peu fait pour le sexe le plus faible : une femme n'est jamais admise conome témoin ; à quelque classe qu'elle appartienne , elle dépend toujours de ses parents. Dans la vie sociale , au contraire , elle est placée à peu près sur le même pied qu'en Europe , avec cette différence toutefois , qu'au Japon elle partage moins les plaisirs de son mari que sa peine et son travail.

On a vu que la manière ordinaire de voyager en norimons n'est ni pénible ni coûteuse ; elle est longue seulement. Les postes et les relais sont des établissements publics , surveillés avec rigueur, et entretenus dans chaque localité , soit aux frais du séougoun, soit pour le compte des princes feudataires. Selon la nature des chemins , les relais sont élSignés d'une heure et demie à quatre heures. A

chaque relais , od trouve des porteurs pour les noriroons et des chevaux de / rechange pour le transport des bagages. Quand un seigneur est accompagné d'une suite nombreuse , il détache en avant des courriers qui font préparer le nombre requis de porteurs et de chevaux. Le long des c^tes et des lacs , on quitte quelquefois les norimons pour prendre des paquebots chargés de voyageurs et de marchandises. Ces navires, commodes et sûrs, sont organisés de manière à pouvoir être halés à la cordelle , en cas de calme ou de brise contraire. Le service des ^ postes se fait au moyen de messagers qui portent sur Tépaule une perche à laquelle la boite aux lettres est attachée. Ils courent ainsi Tun derrière Tantre, et sont accompagnés d'un employé de la poste, qui , arrivé au relais, remet la boite à un autre , prêt à partir. De cette manière , les lettres parcourent jusqu'à vingt lieues par jour. Un pavillon aux armes impériales ou princières, placé sur la botte, ou bien encore des clochettes dont le tintement se fait entendre au loin , annoncent aux voyageurs rapproche du courrier impérial , et leur donnent le temps de laisser la route libre.

On compte au Japon trois religions principales, subdivisées elles-mêmes en une ^ foule de sectes. Les voyageurs anciens ne nous avaient guère laissé là-dessus que des notions confuses. C*est à M. Klaproth qu'on doit de les avoir éclaircies et rectifiées. Ces trois religions-mères sont le Sinto ou Sin-Siou, le Bouddhisme , et le Sucdo , ou religion de Con-fu-Tzée. Celle du Sinto , la plus ancienne de toutes , est la croyance primitive de Tempire. Elle est fondée sur le culte des esprits, ou "> des divinités invisibles qui président à toutes choses. Le daîri , dont la famille est d origine céleste, fut jadis le chef de cette religion. La déesse Ten-sio-dal-sin , fondatrice de Fempire, mère des daîris, est, dans le culte du Sinto, la {nremière entre toutes leurs divinités. Le respect que Ton porte aux chefs spirituels du Japon émane d'elle.

La seconde religion du Japon, celle qui est la plus répandue aujourd'hui et la plus populaire, c'est le bouddhisme. Né avant notre ère, ce culte alla bientôt se \ propageant dans toute l'Asie centrale , puis il gagna vers la Chine et pénétra jusqu en Corée. De la Corée il passa dans l'archipel japonais Fan 652 de J.-C. Quand il fut ainsi devenu le culte dominant et populaire, les empereurs le firent recon- \ naître comme religion de FËtat. Cet acte politique s'accomplit sans contrainte et sans persécution. H en résulta ce fait singulier, que les sintoTstes eux-mêmes adoptèrent le bouddhisme, sans croire à une abjuration, et que peu à peu les deux cultes se confondirent aux yeux du vulgaire.

On compte au Japon huit sectes principales de bouddhistes , dont la longue et fastidieuse nomenclature n'a d'intérêt que pour le savant et le philologue. Entre elles, les seules différences qui existent sont le livre spécial que chacune suit, et le nom du docteur qui le fit connaître. L'empire est littéralement couvert de temples bouddhiques que l'on nomme zi. Le plus grand, le plus beau, est le Foko-zi , dont il a été question en parlant de Myako , et où se trouve la colossale statue du grand Bouddha le resplendissant. Ce fplte semble avoir copié dans ses

pratiques une portion des extravagances da culte bramaniqne. On rencontre parmi les indigènes ces mêmes dévouements farouches , cette monomanle du suicide religieux , que nous avons rencontrés à Bénarès, à Jaggemaut , à Madras, à Pondichéry et dans tout l'Hindoustan. Des fanatiques se noient aussi , se brûlent , se font écraser en l'honneur du dieu. Il en est qui, scellés dans le roc, y meurent de faim ; d'autres qui entreprennent nu-pieds et la tète découverte les plus longs pèlerinages. Comme Tlnde le Japon a ses joghis , espèce de moines qui pratiquent les plus grandes austérités.

La troisième croyance en vogue est le Sucdo , ou doctrine de Con-fu-Tzée. Ce n'est guère qu'en Tan 28& de J.-G., et sous le règne du dafri Ozin-Teno, qu'anrîvèrent de^ Corée des hommes versés dans la religion de lettrés chinois. Ces savants apportèrent à Myako le Ron-Go, livre de Con-fa-Tzée , le présentèrent an daîri , et renseignèrent à l'un de ses fils. Le célèbre Wo-nin , qui était le chef de cette mission littéraire et religieuse , rendit de tels services au pays qu*on lui décerna des honneurs divins. L'écriture chinoise fut répandue au Japon vers cette époque.

Depuis Ozin-Teno jusqu'à nos jours , les signes idéographiques des Chinois ont continué à être en usage au Japon, ainsi que leur langue. Ils sont principalement employés dans les livres de sciences ; mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient généralement connus dans l'empire. «Cependant, dit M. Klaproth, comme la structure de la langue japonaise diffère sensiblement de la stucture de la langue chinoise , et comme les caractères chinois ont souvent plusieurs significations , on reconnut qu'on avait besoin d'un expédient pour obvier à cette diflBcuIté. En conséquence , dans les premières années du viii« siècle , on inventa les systèmes syllabiques , nommés kata-hana et firo-kana , qui sont complètement adaptés à l'idiome du pays. L'usage de cette espèce d'écriture est maintenant universel au Japon ; il est rare de trouver quelqu'un qui ne sache pas la lire. Du moment où les Japonais eurent une langue, ajoute le même auteur si compétent en ces matières, leur littérature fit, de siècle en siècle, des progrès rapides. Malheureusement elle est à peine connue en Europe ; mais d'après le petit nombre de livres japonais que nous possédons, il est évident que cette nation a des ouvrages de toutes sortes, notamment des compositions historiques et une littérature très-avancée. »

L'usage du papier au Japon date du vu' siècle ; l'imprimerie à la façon chinoise, c'est-à-dire en sculptant les caractères comme dans notre gravure sur bois , fut introduite dans l'archipel en 1205 , deux cent cinquante ans avant que cet art fut trouvé en Europe. Le goût pour l'étude de la littérature et des sciences n'y est pas moins prononcé qu'en Chine. Passionnés.pour les langues étrangères, les naturels harcelaient de questions les Hollandais des ambassades. Leur avidité pour les livres européens est inconcevable. Thunberg raconte que ses interprètes ne lui laissaient pas un instant de repos. II en est de même des soldats , qu'on trouve toujours un livre à la main : ces livres traitent de l'ancienne histoire du pays, ou bien ils contiennent quelques poésies en l'honneur des dieux, des idylles descriptives, ou des romances amourei^^es.

Les notions scientifiques du Japon sont à peu près sur la môme ligne que celles de la Chine. On trouve chez les principaui seigneurs des cartes géographiques, mais informes et bizarres. A Yedo seulement existe un petit comité d'astronomie, analogue au tribunal des mathématiques de Péking. Conome ce dernier, il est chargé de dresser lalmanach de Fempire et d*y calculer les éclipses. Golownin parle d'un certain Mamia-Rinzo, qui avait été envoyé vers lui pendant sa captivité, pour se perfectionner dans l'astronomie. Ce Japonais passait pour un prodige de science parmi les siens ; et pourtant il venait consulter le prisonnier russe sur la manière dont on se servait du sextant , de la boussole et du niveau à mercure.

La médecine est moins arriérée que l'astronomie : l'Europe doit même au Japon Tusage de quelques médications plus ou moins usitées. L'acupuncture, par exemple , dont un charlatanisme récent a tant abusé, l'acupuncture y est connue. Pour guérir la colique , les Japonais enfoncent dans le bas-ventre du malade des aiguilles d'or ou d'argent bien acérées. Le moxa, dont l'emploi est plus général et l'effet moins contesté, nous vient aussi des Japonais. On tord , pour cela , les tiges desséchées de l'armoise; et quand <;ette mèche est étendue sur le corps nu du malade , on y met le feu en invoquant une divinité. La mèche brûle lentement presque sans flamme, gagne la peau et la cautérise. On use et l'on abuse du moxa au Japon. Les médecins de Nangasaki prescrivent le moxa comme un remède contre tous les maux, surtout contre la goutte. Ils l'appliquent d'habitude sur les reins , et il en résulte que les épaules des hommes et des femmes elles-mêmes portent de nombreuses marques de cautérisation. Les docteurs japonais sont du reste fort ignorants en anatomie. Comme symptômes ils écoutent les pulsations , et les interrogent à l'avant-bras. La saignée et la diète leur semblent deux moyens de guérison fort douteux. Ils encouragent au contraire le malade à manger et à uoire des infusions de thé.

L'industrie manufacturière des Japonais égale celle des Chinois et des Hindous. Il y a chez eux des ouvriers qui travaillent admirablement le fer, le cuivre et l'acier. Leurs sabres ne sont pas inférieurs à ceux de Damas et du Khorassan. Les soieries et les étoffes de coton , la porcelaine, le papier, les meubles en laque , la verrerie , et une foule d'autres objets sont arrivés chez eux à un très-haut degré de perfection. Us sont assez avancés en instruments de précision pour pouvoir assembler et faire une montre.

Jadis les flottes japonaises allaient jusqu'au Bengale ; mais depuis la guerre d'extermination contre les chrétiens , et l'édit de 1585 , l'État n'a plus une seule jonque de guerre, et la marine marchande ne construit que des vaisseaux pour le cabotage. L'émigration est si sévèrement proscrite, qu'un cas de tempête et de naufrage n'absout même pas le contrevenant. Le seul port ouvert aux étrangers est Nangasaki. Les Hollandais, les Chinois et les Coréens y peuvent seuls aborder; encore le nombre des navires à admettre est-il restreint et fixé. Mais si le commerce extérieur du Japon est circonscrit de cette façon , les échanges intérieurs sont dans un état prospère et florissant. Nul impôt, nulle douane, ne grèvent les

transactions , favorisées par le magnifique état des routes et par un immense développement de côtes. Les ports de l'empire regorgent de bâtiments nationaui ; ses marchés et ses boutiques , ses foires annuelles , abondent en denrées tenitoriales et en produits manufacturés. Les affaires avec les Hollandais ne se règlent pas en argent, mais en marchandises équivalentes.

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