‹ Voyage autour du mondeChapitre 81 sur 98 · TRAVERSÉE DU JAPON AUX ILES HAWAII · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DU JAPON AUX ILES HAWAII

lai. Vous mettrez votre canot à la mer, et je vous quitterai, b UOcéan était uni comme un lac ; la yole de la jonque pendait dégagée sur Tarrière, rien ne s'opposait à ce transbordement. Il y consentit, courut sur le navire, mit en panne à peu de distance, et arma l'embarcation, où je descendis après qu'on y eut arrimé mes bagages.

Cependant le schooner, car c'était un schooner, avait suivi notre petite manœuvre. Se défiant d'abord, il obliqua un peu de route; voyant ensuite un esquif chargé de cinq honames faire force de rames vers lui , il mit à son tour en panne et nous attendit. Impossible de se faire une idée de mes inquiétudes. M'acceptera t-on? ne m'acceptera-t-on pas? Quelles sont ces gens-là? Hollandais, Anglais, Portugais? Où vont-ils? Quand j'accostai l'escalier et que je pris les tire-veilles, j'étais incertain encore. J'avais résolu d'aller droit au but ; la franchise est bonne , à la mer surtout. — c< Que voulez- vous ? me demanda en anglais l'officier de quart. — Le capitaine o, répondis-je. Et j'étais à peine sur le pont que le capitaine parut. C'était un type de marin comme je n'en avais pas trouvé encore. Des traits fortement caractérisés , des sourcils touffus et hérissés comme des soies , des yeux vifs, quoique cachés sous l'os frontal, une taille herculéenne, une voix de stentor : tel était le capitaine Pendleton, du schooner américain Oceanic.

« Capitaine, je viens vous demander passage. — Passage; pour le cap du Diable, alors? — Pour le cap du Diable , si c'est là votre destination. — A la bonne heure I — Écoutez, capitaine; je suis sur une jonque japonaise, qui m'emmène où je ne veux pas aller; quelle que soit votre route, elle me conviendra mieux. Me voulezvous pour passager, oui ou non? Le prix sera réglé par vous, à votre discrétion, par jour, par mois , par traversée , comme cela vous conviendra mieux. Voyons ! acceptez-vous? — Mais, à votre tour, écoutez. Mon Oceanic n'est pas un navire de commerce ordinaire ; c'est le juif-errant des vaisseaux ; il faut qu'il marche toujours. Voici quatre ans qu'il a quitté Boston. Il n'y retournera pas avant deux ans. Nous sommes des aventuriers qui battons tous les pays, qui faisons tous les trafics ; U y a trois mois nous croisions dans la Manche de Tartarie , achetant des pelleteries ; il y a vingt-cinq jours , nous étions dans un port de la Mer Jaune ; nous faisons route à l'heure actuelle pour Hawaii ; d'ici à deux mois, nous y mouillerons; mais qui nous dit où nous serons dans six mois, dans huit mois, dans une année? — Vous allez à Hawaii, aux îles Sandwich? — Oui, aux îles Hawaii , c'est leur vrai nom. — Eh bien 1 capitaine, je suis des vôtres ; voulez-vous cent piastres? — Accepté. » Et il me secoua vigoureusement la main. Notre arrangement terminé, il devint un tout autre homme. Donnant à son regard une expression de bienveillance : « Soyez tranquille, ajouta-t-il , votre étoile vous a bien servi : nous sommes moins diables que nous n'en avons l'air ; vous ne regretterez pas d'être monté à notre bord. »

C'était par le 30* environ de latitude que je m'embarquai sur VOceanic. Une petite cabine fort propre, la table du capitaine, deux petits mousses prompts à me sen ir : c'était plus de bonheur que je n'espérais. Je m'arrangeai vite et gaie*

ment, pendant que le schooner orientait ses voiles et se mettait en bonne roate.

Nous devions toucher aux lies Bonin-Sima pour y faire de l'eau et y pécher quelques tortues. Bonin-Sima , suivant mes études géogrsq[>hiques faites à Paris , devait être une délicieuse relâche. Trompé lui-môme par des récits japonais , le sinologue Rémusat nous avait représenté ces ties comme couvertes de villes , de villages, de temples : d'après lui ce devait être une colonie japonaise comme Lion- Tcheou, avec un peuple aussi doux ^.ajossi hospitalier. Quand je dis cela au capitaine Pendleton, il se prit à rire, a Des villages, des villes à Bonin-Sîma! des Japonais à Bônin^Sima ! A moins que des fées n'en aient bâti depuis quelques mois ; à moins que la tempête n'y ait tout récemment jeté quelques colons , vous ne trouverez rien de cela. Autrefois peut-être les Japonais ont-ils eu sur ce point quelques émigrants. Hais de nos jours on n'en a retrouvé aucun. Il y a deux ans néanmoins, quand j'y mouillai, trois êtres vivants s'y trouvaient, trois Anglais échajqpés au naufrage , seul reste d'un équipage qu'un navire baleinier avait ^uvé. » Force était de rabattre de mes rêves : j'avais affaire à un vieux routier de ces parages, et ^ d'ailleurs l'heure approchait où nous allions vérifier le fait.

Les vents, ordinairement mous et variables l'été par ces latitudes, soufflaient du \: N. 0., direction assez habituelle dans la saison d'hiver où nous entrions. Le Xk-^ novembre au soir, Pendleton me sufprijt regardant à l'horizon avec une lorgnette : «c Pas ce soir, me dit-il, mais demain vous verrçz la terre. Demaiii paraîtra la- . petite tle Rosario, écueil d'un demi-mille de longueur di^N. G. au S. £., presque toujours inaccessible, à cause de la houle. Découvert par un Espagnol, on ne sait lequel , retrouvé en 1801 par le capitaine Bishop du NauHlus qui le nomma Dés-^ . appointement , puis .par la frégate espagnole la Fidelidad^ le 25 septembre 1813 , Rosario a été naieux reconnu encore le 18 avril 1828 ; par le capitaine russe Lûtke. Le jour suivant, Rosario ne parut pas sur l'avant du navire , mais par 1% travers et presque dans le N. 0. ; les courants nous avaient drossés au S. E. Le 15, à deux ou trois lieues devant nous , se déployèrent , au soleil levant , les troi3 Ues centrales du groupe de Bonin-Sima, tandis que les autres, gisant au N. N. E., ressemblaient de loin à des blocs de jrochers semés sur l'Océan. A midi, nous jetions l'ancre dans le port Lloyd, sur la côte occidentale de l'île Peel. Ce havre se révèle par un haut promontoire taillé à pic dans la partie sud et, par un grand rother volcanique en forme de cône du côté opposé. A peine VOceanic eut-il mis son canot à la mer, que je. m'y jetai pour visiter l'île. Elle étalait dans cette saison avancée des arbres encore verts , des forêts entières serrées et confuses comme les belles forêts vierges des deux Amériques. Débarqué , je pas reconnaître que ce sol admirable se prêterait au besoin à toutes les cultures. Partout , auprès des végétaux des zones tempérées, croissaient des espèces qui appartenaient aux zones équatoriales.

La plage était déserte : nous eûmes beau la fouiller danfi tous les sens, nous n'y découvrîmes pas un être vivant; pas une voix ne nous répondit. Seulement, dans la partie méridionale du havre, quelques débris de cabanes accusaient l'endroit où

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