TRAVERSÉE DU JAPON AUX ILES HAWAII. W
les Anglais avaient campé. Une enceinte de jardin entourait encore le logement ; mais la plupart des plantes utiles, cultivées avec succès pendant le séjour des naufragés, n*existaient déjà plus : des cochons qu'on avait laissés sur Ttle, devenus sauvages et nombreux, les avaient totalement détruites. Plus loin une plaque de cuivre, clouée sur un arbre, attira mon attention. C'était le sceau de l'Anglais Beechey, constatant la prise de possession de Peel au nom de son souverain , formalité puérile, renouvelée des anciens navigateurs à qui il suffisait d'une croix de bois pour baptiser une terre, et d'un drapeau pour la conquérir I Que de continents, que d'archipels ont été ainsi tour à tour portugais, espagnols, français, anglais, hollandais, le dernier venu détrônant toujours les autres, renversant le poteau rival pour poser le sien !
Le capitaine Pendleton ne s'était pas arrêté dans le havre de Lloyd pour contempler les beautés pittoresques de Peel. L'eau et les vivres frais commençant à lui manquer, il avait songé à remplir ses futailles et à faire sa provision de tortues. Chaque matin la chaloupe nous portait sur la plage, et là nous procédions à cette pêche par les moyens conamunément usités. Dix à douze tortues, dont quelques-unes pesaient jusqu'à trois cents livres , étaient amarinées chaque jour et conduites à bord. Nos concurrents dans cette pêche étaient d'énormes reqm'ns, qui semblaient nous disputer cette proie : ils la suivaient pendant que nous la halions, et se jetaient sur les tortues qui voulaient se sauver. Des mutilations aux nageoires nous prouvèrent que les plus voraces squales avaient quelquefois atteint l'animal malgré sa carapace. Il faUait bien d'ailleurs que ce fût pour eux un friand régal, car nous ne regagnions jamais le bord sans en avoir trente ou quarante pour escorte.
Quoique placé sous une latitude tempérée, le groupe de Bonin-Sima est assailli l'hiver par des vents de N. 0., froids et tempétueux. En 1826, au mois de janvier, il s'y déclara un tel ouragan, avec un tremblement de terre si affreux et un déplacement d'eau si extraordinaire, que les Anglais qui l'habitaient alors crurent à un cataclysme imminent, et se réfugièrent sur les cimes élevées. L'tle Peel est tout entière un produit volcanique, et le reste du groupe doit avoir le même caractère géologique. Des colonnes de basaltes existent sur plusieurs points du port Lloyd : à l'entrée d'une petite rivière qui débouche dans le havre, on remarque même un espace qui parait être la partie supérieure d'un système de colonnes basaltiques, dont l'aspect général reproduit, sur une petite échelle, certains effets de la célèbre Chaussée des Géants. Plusieurs de ces roches consistent en tuf d'une teinte grise ou verdâtre, mêlé de parties de calcédoine ou de cornaline.
Les collines de Peel sont couvertes de végétation depuis la base jusqu'au sommet. Parmi les arbres qui y abondent, on en trouve plusieurs qui seraient convenables à la construction de canots, mais il en est peu qui puissent servir aux grands navires. Les seuls mammifères indigènes semblent être les roussettes, chauvessouris d'une grande taille, qui ont jusqu'à trois pieds d'envergure et un corps de sept à huit pouces de long. Ces animaux voltigent quelquefois, mais ils restent le
plus souvent suspendus par leurs griffes aux branches des arbres. Les femeOes tiennent leurs petits contre elles, en les recouvrant de la membrane qui tapisse leurs ailes. On voit de temps à autre, dans les bois de File, de beaui hérons brans à la crête blanche, des pluviers, des rAles, des bécassines, des pigeons, des corbeaux noirs ordinaires, un petit oiseau comme le serin et une espèce de gros-bec. La mer abonde en poissons dont quelques-uns sont nues des plus vives couleurs. Dans Feau douce habitent de ces espèces semblables aux carpes et des anguilles qui pèsent jusqu'à vingt livres.
Nul doute que les lies de Bonin-Sima ne soient identiques avec les Iles del Arzobispo, qui figurent sur les anciennes cartes espagnoles. Mais leur position géographique était restée bien vaguement connue jusqu'en 1823, époque où le capitaine baleinier CofBn mouilla sur le groupe méridional. Après lui, en 1827, Beechey les reconnut toutes et leur assigna des noms; enfin, en avril 1828, Liîtke en traça la carte. D'après ce dernier, Farchipel de Bonin-Sima est compris entre les latit. de 26<> 35' et de 27' 4.5' N., et les long, de IW 30' et IM' 39^ £. Maintenant, je me demande si cet archipel est celui que les Japonais connaissaient sous le nom de Bonin-Sima, ou plutdt Mounin-Sima (île sans honunes), celui que cite Ksmpfer d'après les livres qu*il consulta à Yedo? Rien qui puisse faire repousser cette opinion. Peut-être l'hypothèse établie par Rémusat, d'après les textes japonais rapportés par Titsing, serait-elle moins admissible et moins justifiable ; car le récit de ce savant parle de colonie florissante, de monuments, de villes, de villages, dont il ne parait pas qu*il se retrouve aucune trace de nos jours. Mais quand on songe à Faction destructive d'une végétation puissante qui recouvre et anéantit sur ce sol vierge tous les travaux des hommes, on peut croire effectivement à des établissements antérieurs délaissés depuis plusieurs siècles, et dont les vestiges auraient complètement disparu. Les distances, les dimensions, la disposition des lies, telles que le texte japonais les indique, concordent d'une manière assez satisfaisante pour qu*on adopte cette conclusion.
L'tle^Peel était explorée ; notre provision d'eau et de tortues était faite ; rien ne nous retenait plus dans le havre de Lloyd ; VOceanic remit à la voile le 16 novembre. Rangeant de près les rochers qui terminent au sud Ftle Peel, et qui pjramident Fun à côté de Fautre comme des meules de foin, nous primes le large et gouvernâmes à Fouest. Le capitaine tenait à reconnaître un groupe de petites Iles signalées en 1773, par le capitaine Magie du navire Margaret, par 27* 2(K de lat. N. et ihd^ 25^ long. E. Mais ce fut vainement qu'il courut quelques bordées par les méridiens indiqués ; un nuage de brume ne permettait pas de découvrir à une grande distance ; et d'ailleurs vérifier une observation qui a soixante ans de date, était quelque chose de trop éventuel pour qu'on insistât longtemps. Les prétendues lies Margaret n'étaient sans doute qu'un des groupes de Bonin-Sima, sous un autre nom. Ces explorations hydrographiques étaient pour Pendleton un travail de tous les jours et de toutes les heures. Simple c^çitaine marchand, et désintéressé dans ces relèvements d'tlots peu connus, il s'y livrait avec une insis-