TRAVERSEE DU JAPON AUX ILES HAWAIL 4S
tance passionnée, une curiosité minutieuse que son second, M. Philips, critiquait en toute occasion.
Ce Philips était un bon et un jovial garçon, excellent manœuvrier, embarqué depuis Tâge de douze ans. Le capitaine Pendleton et VOceanic^ voilà les seules aHections qu'eût cet honune ; mais ces affections étaient capricieuses et intermittentes. Quand il voyait, par une brise faite, le capitaine se déranger de sa route pour chercher des lies imaginaires, U boudait, désertait le pont, et allait se consoler avec le gin de la cambuse. U n*eût osé se plaindre à personne, par respect pour la hiérarchie; mais il pestait, il jurait en dedans. Dès qu'il me vit à bord, assez facile à m'accommoder de tout, entrant dans les peines et dans les plaisirs de chacun, il jeta sur moi son dévolu, comme sur le confident obligé de ses douleurs. L'explosion eut lieu à propos du groupe Margaret. Au lieu de laisser porter grand*largue, VOceanic venait de prendre le plus près, et mon Philips, les bras croisés, Toeil abattu, semblait compter les milles que nous perdions. J'étais à portée de l'entendre. « Parce que Harper t'attend à New- York pour imprimer tes découvertes, il faut que nous souffrions, nous autres, qui aimons mieux arriver à Hawaii dix jours plus tôt I Tu seras dans l'Annuaire maritime, grand Pendleton ! à côté de Morrell, à côté de King, à côté de Beechey, à côté de Ross I » Ce monologue s'accentuait peu à peu jusqu'à la colère, quand j'interrompis son plus violent paroxysme : a Vous avez l'air chagrin, monsieur Philips? lui dis-je. — Ah! Monsieur, voyez donc Thabitacle ; la route au N. E.; le cap vers la Chine. Pendleton est fou. — Maison va se remettre en route, monsieur Philips; cela ne durera qu'une heure ou deux. — Une heure ici, une heure là. Pardieu! c'est bien à nous, pauvres petits marchands, à faire la besogne des corvettes de l'État. L'Union a encore des frégates, il me semble, pour les envoyer ici. Et quand Pendleton se sera cassé le nez contre un banc de coraux, qui nourrira nos fenunes et nos enfants à New-York? Ma foi, chacun son métier. »
Une fois cette ouverture faite, M. Philips ne se gêna plus avec moi. Il me poursuivait du détail de ses chagrins, se sentant soulagé d'avoir à qui les dire. U fallut voir son humeur quand, huit jours après, Pendleton m'appela sur le pont, à la première aube, pour jouir d'un spectacle étrange. Nous passions à côté d'un mur de rochers de plus de 300 pieds d'élévation, mais si près de la base, qu'on eût dit que la masse basaltique allait tomber sur nous. Nous en étions à vingt toises à peine. Je crus môme un instant que le bois des m&ts s'engagerait dans les anfractuosités du roc. a Échoue donc! grommelait Philips; pour que nous allions souper sur ce nid de goélands! « Pendleton, habitué aux allures de son second, n'y prenait pas même garde, a Ce rocher, me disait-il, est la Femme de Loth, que je voulais voir tout à mon aise. Les cartes espagnoles lui donnent le nom fastueux de Roca de oro^ et vous voyez quelle espèce d'or il promet : des pierres de lave. C'est Heares qui le nomma le premier, en 1789, la Femme de Loih. On dirait en effet une statue de pierre qui sort de l'eau. Quel dommage, ajouta-t-il que nous ne puissions pas pousser jusqu'au 32* k& lat. N. et 167<> 50' long. E., pour aller rc-
connaître le Crespo, du nom d'un ca{Htaine espagnol qui releva ce rocher en 1801, et qu'on croit être le Roca de Plata des anciennes cartes! » Cette fois pourtant, Pendleton s'en tînt à la menace ; il ne voulait pas dépasser le 30"* de lat. L'œil fixé sur une excellente carte qu'il gardait tout le jour déployée sur le capot, il mesurait les distances avec le compas, collationnait ensuite les gisements avec les indications des navigateurs les plus célèbres, tantdt hochant la tète avec une expression de doute, tantôt Tinclinant d*une manière approbative. a Quel gâchis, se disait-il, entre ce qu*on a oublié et ce qu*on a mis de trop, entre les erreurs et les doubles emplois 1 quel gâchis que nos anciennes cartes! On voit bien que les navigateurs du service royal aiment mieux avoir affaire à des hommes qu*à des pierres. Ils préfèrent perdre deux mois à Taïti et à Hawaii en audiences de rois polynésiens, plutôt que d'éclairer des points importants de géographie. Ce ne sont pas des Robinsons ces nobles messieurs! Ils n'aiment pas les îles désertes, d Pendant cet aparté de Pendleton, je suivais son compas qui voltigeait sur la carte. c( Comment! dis-je en l'interrompant; toutes ces lies sont désertes? — Toutes, Monsieur, toutes jusqu'à Hawaii ; et pas une d'elles, à l'exception de Bonin-Sima, ne parait être susceptible de culture. Dans la partie nord du bassin océanique, l'archipel d'Hawaii est la seule terre qui ait une population. Partout ailleurs, audelà du quinzième parallèle, Thomme ne réparait plus. On dirait que des volcans souterrains ont jeté çà et là au-dessus du niveau de l'Océan quelques aspérités basaltiques, éternellement vouées à la stérilité. x> Étonné de cette révélation, je ne savais que répondre, quand Pendleton me secourut. « Consolez-vous, Monsieur, la zone intertropicale vous dédommagera de cela. Les archipels y fourmillent, et ils sont tous peuplés. »
Les jours suivants, nous cherchâmes encore la petite île de Colonas, dont la latitude est indiquée par Wp 53^ N.; mais ce fut en vain : elle ne parut pas. D'autres navigateurs l'avaient déjà signalée comme douteuse. Dès lors nous cinglâmes d'une manière si directe sur Hawaii, que la figure de ce pauvre Philips s'épanouissait de jour en jour. Pour le plaisir de voir filer VOceanic en droit chemin, il eût volontiers fait le quart pour tout le monde. J'avais compati à ses douleurs; il ne voulut pas me laisser étranger à ses joies. Mille petites attentions indirectes de sa part venaient me relancer dans la chambre, par l'intermédiaire de deux mousses. Tantôt c'était une baleine qui soufflait de l'eau comme les tritons du parc de Versailles; tantôt c'était quelque fou, ou quelque frégate, qui était venu s'abattre dans nos vergues. Cette période de petites jouissances comme Philips les aimait , fut interrompue un jour, le 12 décembre, par un cri ; Terre! a Où? dit laconiquement le capitaine. — Dans le S. 0. à toute vue, répliqua la vigie du haut des barres de perroquet. — Diable, il faudrait louvoyer trois jours pour la reconnaître. Trois jours, c'est trop! » Il voulut au moins se donner comme compensation le plaisir de la voir; il grimpa sur les vergues de perroquet. Quand il descendit, il avait l'air préoccupé; il saisit sa carte avec quelque humeur. « Rien, dit-il, rien, c'était une ile à nommer : l'Ile Pendleton ; j'en trouvais une enfin qui était à moi. & Il sem-