TRAVERSÉE DO JAPON AUX ILES HAVAII
blait sous le coup d'un désappointement. Il ne se doutait pas alors que, par la même latitude, une lie avait été vue et nommée le 12 juillet 1825, et qu'elle aurait figuré sous le nom de Morrell dans la carte de M. d'Unille, avant de prendre celui de Pendleton. Morrell, aventurier américain conune lui, avait reconnu vers ces parages une lie fort belle, d'après sa relation suspecte d'un peu de jactance. Cette tle a quatre milles de circuit, mais elle est, s'il faut l'en croire, entourée d'un inunense récif. Morrell ajoute que l'ile était couverte d'oiseaux de mer, que la plage abondait en éléphants marins, et la baie en magnifiques tortues.
Nous rentrâmes vers la mi-décembre dans des parages qui devaient ajouter plus d'un chapitre aux tribulations de Philips. On laissa bien au sud la petite tle Patrocinio, découverte en 1799 par l'Espagnol Zipiani, capitaine de la Segnora del Pilar^ qui lui assigna trois milles d'étendue ; puis retrouvée plus tard par des Amé* ricains qui la nommèrent Byers ; mais fl nous fallut gouverner vers les écueils de Pearl et Hermès, où nous devions renouveler notre provision de tortues. En effet, le 30 décembre au soir, nous mouillâmes sur leur partie occidentale. Quelques Ilots de sables et de rochers nous parurent seuls saiUir hors de l'eau, quoique le récif invisible se prolongeât du nord au sud à une distance considérable.
Ces écueils furent découverts en 1822 par les navires baleiniers Pearl et Hermès qui, naviguant de conserve, y échouèrent tous les deux presque à la même minute, bien qu'ils fussent éloignés de deux milles l'un --4aJjau^. Les deux équipages, ayant gagné la terre, construisirent avec les débris de leurs navires, un petit bâtiment de trente tonneaux, sur lequel ils embarquèrent les objets les plus précieux de leur sauvetage ; puis, au bout de six semaines de séjour, ils appareiUèrent dans leur frêle embarcation pour les Iles Hawaii qu'ils atteignirent heureusement. Dépourvue de végétation, cette ceinture sous-marine de récifs est probablement le résultat d'un accident volcanique, plus vaste, mais assez analogue à celui qui lança un jour à fleur d'eau, sur la côte sicilienne, l'ile éphémère de Julia ou Nerita. Les écueils Pearl et Hermès seront plus opiniâtres. La lave que l'on retrouve dans toute Ttle, déjà refroidie et solide comme du granit, date sans doute de plusieurs siècles, et elle tendra plutôt à empiéter qu'à disparaître. Les brisants s'étendent de vingt-cinq lieues de l'E. au N.-O., ils n'ont pas partout la même profondeur ; sur les accores spécialement, il existe de brusques variations dans les sondes : de trente-cinq brasses on tombe subitement à cent vingt, pour ne plus trouver de fond un instant après.
Pearl et Hermès abondent en poissons et en tortues. Après la plus heureuse pèche, nous remîmes à la voile pour prévenir les vents d'ouest qui régnent ordinairement à cette époque avancée de l'hivernage. Le k janvier au matin, nous étions à quatre ou cinq lieues de la petite tle Lisianski, découverte en 1805 par le capitaine russe de ce nom. Ce n'est qu'un Ilot de six milles de circuit avec quelques traces de végétation. En 1825, Morrell le trouva littéralement couvert d'oiseaux de mer de toutes sortes, tels que fous, goélands, albatros, pétrels et phaétons. Les phoques, les tortues, fourmillent sur ces plages.
Poursuivant notre route, nous ne vîmes pas Técuefl trouvé en IffîO par le capitaine Allen, qui lui avait donné le nom de son navire, Maro; mais nous rangeâmes le 8 janvier Tilot Gardner à un demi-mille de distance. L'tlot Gardner est un rocher volcanique de 200 toises de circonférence et de 200 pieds de hauteur. L'un des cAtés de l'écueil est abrupte; mais l'autre a assez de pente pour que les phoques puissent gravir le roc. Quand nous passâmes, les cimes de l'tlot étaient garnies de ces monstres marins : ils nous regardaient d'un air apathique , sans s'inquiéter, sans se soucier de cette masse flottante qui glissait à leurs pieds. Du reste, pas une herbe , pas une plante , pas un arbre n'anime cette aire de vautours , qui dresse vers le ciel trois aiguilles distinctes , dont la plus haute est celle du milieu. Chacun de ces pitons a sa base entièrement blanchie par la fiente des oiseaux. Ces oiseaux , les seuls habitants de recueil , effarouchés à notre approche , s'étaient levés par nuées, et formaient sur le ciel comme une vaste tache noire.
En quittant Gardner, nous donnâmes du sud à notre route pour nous rabattre sur Hawaii. J'espérais, avec ce pauvre Philips, fatigué dlles, d'îlots et d'ècueils, que cette fois nous n'aurions plus de terres à voir, si ce n'est celles de l'archipel cherché depuis si longtemps. Mais Pendleton m'avait ménagé une surprise. Vers midi, la vigie signala des brisants, a Nous ne les avons pas manques, dit le capitaine en se frottant les mains. — C'est cela , dit Philips, il ne sera content que lorsque les pointes des coraux auront éventré ce pauvre Oceanic. — Voyez-vous cette ligne d'écume , continuait le capitaine ; eh bien , c'est là-dessus que votre plus célèbre navigateur a failli se perdre. La Pérouse a passé ici en 1786. Il venait de reconnaître la petite lie Necker, un écueil dans l'E. S. E., roc désert, avec un tapis d'herbes au sommet , entouré , dans une circonférence de dix milles , de hauts fonds où la sonde varie de 25 à 50 brasses ; il venait , dis-je , de reconnaître l'tlot Necker, et continuait sa route à l'ouest, quand, vers une heure du matin, une longue bande de récifs se révéla à une encablure de ses deux frégates. Si l'on ne fût pas venu au vent à l'instant môme , elles étaient perdues. » En effet , en examinant l'aspect de ces périlleux parages , nous y reconnûmes un vaste récif à fleur d'eau; de deux ou trois lieues de diamètre , sans autre point de signalement qu'un rocher saillant auquel La Pérouse avait donné le nom de piton. Çà et là quelques espaces couverts de sable ou de cailloux s'élevaient à trois ou quatre pieds du niveau de la mer. Avant d'aller périr malheureusement sur les rochers de Vanikoro, le navigateur français avait relevé ce récif.
Enfin nous approchions ; nous allions voir Hawaii. L'fle Modou-Manou venait de nous rester dans le nord ; Modou-Manou \iie, dit-on, pour la première fois en 1789 par le capitaine Douglas , de Vlphigenia , visitée ensuite par Broughton et Vancouver, puis abordée en 1826 par le capitaine Percival, du Dolphin^ qui perdit son canot dans le ressac de la plage. Nous venions de laisser assez loin ce rocher inculte et nu, taillé à pic sur la mer dans ses trois milles de circonférence , quand les cimes de Tauai se dressèrent à l'horizon. C'est Philips qui la signala : depuis quatre heures il perchait sur les hautes vergues. Descendu de son observatoire ;
il était radieux. « Enfin ia voilà, nous la tenons. » La brise étant favorable , bientât la ligne des montagnes se dessina d'une manière nette et saillante. Après Tauai , Miihau parut ; à la nuit nous n'étions plus qu'à 15 lieues de ces deux lies. Orientant sa route, Pendleton laissa courir toute la nuit, et si bien qu'au jour nous avions dépassé Niihau, et que les pics de Oahou se dressaient dans toute leur majesté à peu de milles de distance. A onze heures du matin , nous étions devant le havre de Hono-Rourou , et à midi , grâce à la marée et à quelques canots remorqueurs, rOceanic était affourché sur un bon fond de vase ,^à moins de 200 toises du fort. Le salut fut donné et rendu à l'européenne , par un nombre égal de coups de canon. C'était débuter par un désappointement : des salves d'artillerie dans un pays de sauvages!