CHAPITRE XLVI
J*étais donc en face d'une des lies hawaiiennes , de celle que les navigateurs anciens appellent le Jardin du groupe, de la délicieuse Oahou , si vantée pour son luxe de végétation et pour ses merveilleux paysages ! Mais nous étions alors au 18 janvier 1831, à une époque de Tannée où la nature est endormie dans tout l'hémisphère nord, attendant pour se réveiller que le soleil ait quitté la zone australe. La côte me sembla aride et nue, la terre ingrate, le pays misérable. J'espérais mieux pourtant d'une seconde inspection, d*une reconnaissance complète et détaillée.
Dès que VOceanic eut mouillé ses ancres, Pendleton fit mettre le canot à la mer, et m'invita à y descendre : a Nous allons chez M. Jones, le consul américain , me dit-il; venez, je veux que vous fassiez sa connaissance. » Nous traversâmes la rade où régnait la plus grande activité. Douze ou quinze navires, les uns un peu au large, les autres dans l'intérieur du chenal, plusieurs portant le pavillon hawaiien, chargeaient ou déchargeaient des marchandises; des bateaux caboteurs, des pirogues de pêche se croisaient dans tous les sens avec leurs voiles triangulaires et leurs bizarres équipages ; tandis que déjà sur la gi'ève se déployaient devant nous, sous les cocotiers élancés, les cases modestes des habitants d*Hono-Rourou. Sur le môle construit en pierre et au bord même du débarcadère, nous trouvâmes le consul Jones , qui avait reconnu VOceanie^ et qui venait embrasser son compatriote Pendleton. Présenté comme Français et coname passager du schooner, le fonctionnaire américain me fit le plus prévenant accueil. Il m'offrit et j'acceptai sans façon Thospitalité la plus complète. Je m'installai chez lui pour tout le temps que VOceanic devait séjourner sur la rade d'Hono-Rourou. Mon ami Philips, resté à bord derrière nous, ne tarda pas à nous rejoindre. Craignant de déranger mon hôte , qui avait à parler d'affaires avec Pendleton , je me rabattis sur Philips.
a Allons voir la ville, lui dis-je ; j'ai été votre confident à bord; à terre vous serez mon cicérone. — Pourvu que vous ne me meniez pas trop loin , dit-il en s'ébranlant , j'accepte. »
Appeler Hono-Rourou une ville, c'est se conformer à la géographie hawaiienne, où elle a une certaine importance relative. Mais ce mot, dans son acception européenne , s'attribuerait toutefois mal à propos à un entassement irrégulier d'habitations, dont quelques-unes ne sont que des cases d'un aspect misérable.
Les seuls édifices qui nous arrêtèrent d'abord, furent une espèce d'arsenal attenant presque aux murs du fort ; puis une bâtisse en pierres et à deux étages , servant de magasin général. Quelques petits navires s'y trouvaient sur le chantier, les uns à demi construits , les autres en réparation. Non loin de là paraissait jadis la jolie maisonnette en bois élevée par le régent Karaî-Mokou , pour servir de logement à Byron, le navigateur, durant son séjour ; mais tout récemment ce petit logement à l'européenne , orné de contrevents verts, avec un pavillon et un belvéder pour attcnances, venait d'être transféré auprès de la maison du résident Jones. D'autres habitations européennes se révélaient encore à nous çà et là. a Voici la maison du consul anglais Charlton , me disait Philips ; voici celle du négociant Fench ; puis plus loin celles des véritables souverains de File, des missionnaires , qui ont converti les indigènes de l'archipel. Voyez à droite leur salle d'études, à gauche leur imprimerie; ici leur temple, là leur domicile. A l'heure présente , ils sont une puissance dans le pays.
Jusqu'ici , dans notre promenade , nous avions rencontré peu de naturels ; mais à mesure que nous nous approchions de la partie de la grève où se groupent leurs cases, nous en voyions passer un grand nombre, hommes ou femmes. Habitués à la présence des étrangers, à peine faisaient-ils attention à nous. Quelques enfants nous suivaient seuls pour arracher quelques bagatelles à notre lassitude; ou bien, de temps à autre, quelques femmes, aux gestes et aux regards suspects, nous faisaient des offres et des avances que leur figure ne rendait pas acceptables. Le reste allait vaquant à ses affaires ou restait étendu devant les cases, fumant la pipe ou cuvant le kava, liqueur fermentée en usage dans la Polynésie. Quelquefois pourtant ces apathiques insulaires nous saluaient d'un good by (bonjour), ou d'un how d'ye do? (comment vous portez-vous?). L'anglais est l'idiome européen auquel les Polynésiens ont été le plus habitués, tant à cause de leurs rapports spirituels avec les délégués des missions de Londres , que par suite de leurs relations commerciale^ avec les navires anglais et américains. Les hommes me parurent en général fort grands ; quelques-uns atteignaient une stature de six pieds. Bien faits, quoique sujets à Tobésité, ils avaient le nez épaté, le visage ovale, les yeux petits et noirs , la bouche grande , les lèvres saillantes , les dents belles , les cheveux noirs, tantôt lisses , tantôt légèrement frisés. Leur peau était d'une couleur brune , mais plus ou moins foncée , suivant le rang et la fortune , quelquefois même simplement basanée. Çà et là j'aperçus des visages d'une expression tout à fait européenne. Les femmes, quoique d'un type relativement inférieur, avaient
Fair doox et les contours assez gracieux. Leurs formes n'avaient rien de fatigué, contrairement à ce qu'on voit chez quelques peuples sauvages.
Quant au costume des deux sexes , c'était à en mourir de rire. Au lieu de vêtements sauvages et du manteau d^écorce d*arbre « ancien pallium des Hawaiiens, que quelques-uns d'entre eux portent même encore, je trouvai dans Hono- Rourou Tamalgame le plus grotesque de Thabillement européen enté sur du sauvage. On eût dit vraiment une niascarade de carnaval. Chacun avait un lambeau de notre costume , mais unique, sans l'accessoire et rassortiment. Ici se pavanait un grand diable, qui , la tête couverte d'un chapeau à plumet et à torsades , conservait le reste du corps nu , si ce n'est vers les parties sexuelles ; là un autre se présentait avec une veste rouge à boutons d'or, et quelques guenilles dans le bas ; tel n'avait que le pantalon ; tel autre , que des bottes à Técuyère ou des escarpins de fashionable. Ailleurs le luxe allait plus loin : l'insulaire portait des bas de soie , avec une simple natte sur les reins ; ou bien encore il endossait un habit de général , mais l'habit seul , puis il y ajoutait un poignard ou un sabre en ceinturon. Au milieu de ces étranges travestissements, il en était peu qui eussent gardé leur vêtement primitif, composé de nattes souples et bariolées.
Nous étions déjà loin de notre point de départ, atturés d'une chose vers l'autre, curieux de voir et de recueillir, quand Philips me demanda grâce ; il était fatigué. Nous regagnâmes donc la maison du consul. Du plus loin que Pendleton m'aperçut , il accourut vers moi. « Je vous présenterai , dit-il , à un de mes bons amis de l'archipel; au roi actuel lui-même, à Kau-ike-ouli. Il est à Hono-Rourou, et nous avons obtenu audience pour demain. Les rois de TOcéanie sont fort accommodants. Ils sont armateurs , négociants. Je suis en compte courant avec celui-ci. Il nous recevra en bon prince. »
En effet , le jour suivant , le gouverneur de Hono-Rourou , Boki , se rendit à bord de VOceanic pour conduire le capitaine à l'audience du monarque. Le cérémonial accoutumé fut suivi en cette occasion : sept coups de canon saluèrent la venue du grand fonctionnaire. Boki , homme de haute taille et de vaste corpu^ lence , me parut d'une intelligence médiocre et d'une capacité vulgaire. C'était le même chef que baptisa la chapelain de VUranie^ corvette française commandée par M. de Freycinet dans son voyage autour du monde. L'étiquette de l'entrevue ayant été réglée, nous nous embarquâmes dans la yole, qui fut saluée à son tour par le Tamea-Mea , vaisseau amiral de la marine hawaiienne. Bientôt notre cortège , grossi du consul Jones , chemina avec un certain appareil vers la résidence royale. Malgré le bâton des ofGciers de police , chargés de balayer les routes et d'imposer le respect , des nuées d'enfants venaient gambader autour de nous et s'enchevêtrer dans nos jambes.
Nous arrivâmes ainsi devant une grande porte blanche qui formait la limite de la résidence royale. Elle s'ouvrit pour nous seuls, et bientôt il fut possible de voir que Kau-ike-ouli avait voulu nous ménager la surprise d'une pompe vraiment royale. Sur la place qui entourait son palais , sa garde était rangée sous les armes
et SU' deax files de cent hommes chacune : les soldats étaient revétos d'un imiforme blanc complet , avec des parements et des revers écarlates ; ils portaient tons des chapeaux noirs. Leur capitaine se distinguait des autres par un magnifique frac rouge , bordé de galons d*or. Il brandissait son épée nue avec un air martial. Quand nous passâmes, on nous présenta les armes. Plus loin et à la porte môme du palais, nous rencontrâmes le chef de ces troupes, en magnifique costume de général anglais, avec de brillantes épaulettes. Ce fut lui qui, présentant la main au capitaine Pendleton,rintroduisit dans le palais. Je suivis avec M. Jones et Philips.
Le palais de Kau-ike-ouli consiste en un seul appartement spacieux , élégant , presque grandiose. Tous les bois qui composent sa charpente, d*une essence noire, dure, solide , sont taillés et disposés avec un fini merveilleux. Les assemblages pratiqués au moyen de fortes tresses de fibres de coco sont blanchis à h chaux , recrépis avec soin , puis raccordés avec élégance. Les couleurs employées dans les diverses parties de la décoration contrastent entre elles , de telle sorte qu*il en résulte un effet général , noble et gracieux à la fois , en harmonie avec la simplicité de Tarchitecture. Le plancher est encore une dérogation aux anciennes coutumes, un luxe ignoré des autres indigènes. Au lieu d*un simple terrain nivelé, mêlé d*herbe et de paille, puis solidement battu, comme cela se pratiquait autrefois , la résidence de Kau-ike-ouli a un pavé en pierres liées avec du mortier et revêtues d*une couche de chaux. Ce plancher reproduit tout le poli et toute la solidité du marbre. On le couvre de nattes aux couleurs variées , qui servent de tapis. La gi*ande salle, longue de 80 pieds, en était jonchée. L*aspect général de cette pièce est sévère et somptueux. De chaque côté, de larges et belles fenêtres; aux deux extrémités , des portes ornées de fort jolies glaces , avec leurs rideaux en damas cramoisi, d*élégantes tables à colonnes, de larges trumeaux ; une rangée de lustres en cristal , descendant du plafond et alignées au milieu de la salle ; des candélabres en bronze doré adhérant aux piliers ; enfin les portraits à Thuile du feu roi et de son épouse , exécutés à Londres et richement encadrés : voilà de quoi se composait Fameublement de la résidence royale d'Hono-Rourou.
Les formalités préliminaires d'une audience ne sont, à la cour des souverains d'Hawaii , ni aussi longues ni aussi ridicules qu*en Europe. A peine étions-nous entrés que le roi parut. S. M. Tamea-Mea III , plus connue sous son nom individuel de Kau-ike-ouli , alla trôner sur un fauteuil recouvert d'un magnifique manteau de plumes jaunes. Il [portait le grand uniforme de Windsor avec des épaulettes en or, présent de George IV, et par-dessous, veste, culotte, bas et escarpins de soie blanche. C'était le luxe le plus raffiné des majestés européennes , un costume de grand-lever ou de réception d'apparat. A droite de Kau-ike-ouli, s'étalaient dans toute leur ampleur la régente Kaahoumanou , les deux ex-reines , Kinau, aujourd'hui femme du général Ke-koua-noa, et Ke-kau-rouohe, feoune de Kanaina ; puis, à une certaine distance , s'alignaient le long des parois , debout et dans une attitude respectueuse, les différents chefs du pays et les principaux officiers du palais, tous dans leur plus brillant costume.
Une double rangée de chaises était disposée , tant pour nous que pour d*autres Européens, avec qui nous devions partager la faveur de l'audience royale. A peine Kau-ike-ouli eut-il aperçu Pendieton , qu*il lui fit signe d'approcher, lui toucha familièrement la main, et Tinterrogea avec intérêt sur les résultats de son dernier voyage. Présenté à mon tour comme passager du capitaine et comme Français, j'obtins le plus gracieux accueil. « Votre roi ne nous envoie guère de bâtiments , me dit S. M. hawaiienne. Est-ce qu'il aurait peur de nous? Nous avons pourtant reçu de notre mieux son vaisseau VUranie^ le dernier que nous ayons vu. »
Kau-ike-ouli était un beau jeune homme, grand, de figure gracieuse et ouverte, de manières agréables et polies. Son costume royal l'écrasait un peu, mais quand je le revis plus tard en habit de chasse , avec l'arc , la flèche et le vêtement primitif des indigènes, il me frappa par sa tournure martiale et juvénile, par sa physionomie où respiraient à la fois la douceur et le courage , la bonté et Tintelligence. Mais ce qui séduisait le plus dans ce roi polynésien , c'était la dignité , la noblesse de ses manières. L'héritier présomptif d'une couronne européenne, préparé au cérémonial des cours , n'aurait pas eu plus d'aplomb , plus de convenance, plus de gr&ce. Dans toutes les questions qu'il nous fit, il sut montrer de la justesse, de l'à-propos et de la sagacité. Son aptitude aux affaires, M. Fench l'avait déjà remarquée lors de son ambassade. A mes yeux Kau-ike-ouli promet un digne continuateur au Napoléon d'Hawaii, à son aïeul le grand Tamea-Mea. Le jeune souverain poursuivra l'œuvre de civilisation commencée; il complétera cette ébauche de royaume polynésien , faite à l'image des gouvernements de notre Europe.
La conversation , devenue générale dans la salle d'audience , fut interrompue par le roi lui-même : il vint prendre Pendieton par la main , et le conduisit vers un buffet garni d'un fort bel assortiment de cristaux. Tous les étrangers présents suivirent le prince, qui , débouchant un flacon de madère, voulut vepser un verre de vin à chacun de nous. La présence de Pendieton nous valait sans doute cette distinction. Kau-ike-ouli aimait ce marin ; il avait compris combien son caractère était sûr, combien son âme était hardie. Cet amour des sciences que possédait l'Américain n'avait pas échappé au jeune monarque. A diverses reprises, il lui avait fait les offres les plus brillantes. Un jour il se fâcha même fort sérieusement, parce que son ami (il ne l'appelait pas autrement) s'entêtait à refuser le grade de grand amiral de toute la marine hawaiienne. Après une heure d'audience, nous partîmes ; Pendieton seul resta. Les mêmes honneurs qui nous avaient été rendus à l'entrée saluèrent notre sortie : la garde, alignée dans la cour du palais, nous présenta de nouveau les armes. Rien ne manquait à l'illusion ; nous aurions pu nous croire à Saint-James ou à Paris.
C'était pourtant le même peuple que Cook avait trouvé sauvage il y a soixante ans. Quelle étonnante et prompte transformation 1 Quels résultats prodigieux ! - Quelle aptitude merveilleuse à oublier la vie ancienne pour accepter une vie nouvelle ! Au lieu de huttes, un palais ; au lieu de sauvages armés de flèches , une mi-
lice régulière ; puis une cour, une salle magnifiquement meublée , une audience dans toutes les règles 1 Cétait à en rester stupéfait. Une question reste à poser maintenant. Les ressources territoriales de ces lies sufBront-elles pour payer longtemps ce petit luxe européen? L'Angleterre, après avoir importé ses mœurs, sa langue , sa religion , ses usages à Hawaii , pourra-t-elle y créer un commerce qui y perpétue cette tendance ? Aura-t-elle longtemps un intérêt à venir porter aussi loin des ameublements et des habits d'Europe; et qu*acceptera-t-elle eo retour? Ces réflexions me saisirent alors ; mais je ne devais y répondre que plus tard à l'aide de M. Jones et de Pendleton.
Ce dernier avait fort affaire dans ce moment pour suffire à toutes les politesses des grands dignitaires de la cour et de leurs nobles épouses. Il avait déclaré qu'A ne ferait aucune visite sans moi; j'étais devenu son compagnon obligé. Aussi me fit-on, le jour suivant, l'accueil le plus empressé chez le général Ke-koua-ooa. Quand on nous annonça à lui, il se promenait dans un vaste enclos, autour duquel étaient disséminées conune autant de pavillons les [Hèces diverses de son logement. Les seuls meubles que j'y entrevis consistaient en une table à écrire , élégante et simple , chargée de papiers et de livres en idiome du pays. La maîtresse du lieu n'était point alors chez elle : à peine avait-elle appris notre venue , qu'elle était accourue pour nous recevoir, tenant à la main un petit manuscrit relié, qui contenait révangile de saint Luc, traduit en hawaiien. Elle s'assit à nos côtés avec une grâce familière , avec une aisance incroyable ; et comme elle savait quelque peu d'anglais, nous pûmes engager l'entretien et prolonger cette visite. Son mari poussa plus loin encore la bienveillance à notre égard ; il voulut nous servir de guide et d'interprète dans les visites qui nous restaient à faire.
Notre tournée achevée, Pendleton témoigna le désir de retourner chez le consul. Sur la route nous fîmes encore une halte à l'imprimerie des missionnaires. Un grand nombre de naturels, debout devant les casses ou à côté des presses, s'occupaient de la composition ou du tirage. Les ouvrages en main consistaient presque tous en œuvres évangéliques ; rien sur les sciences , rien sur l'industrie , rien sur les arts et métiers. Quand nous arrivâmes chez M. Jones, Boki nous y attendait : il venait de la part du roi nous proposer pour le lendemain une grande partie de campagne où toutes les dames dç la cour devaient assister. Le rendez-vous était dans la délicieuse vallée de Nououanou , où Kau-ike-ouli avait une fort belle résidence. Cette vallée ne se trouvait qu'à une couple de lieues du Pari , pic élevé qui surplombe l'Ëden d'Oahou et tout l'archipel d'Hawaii , un pays fécond en beautés naturelles, fort célébré par les indigènes, et désigné à l'admiration des Européens.
La partie fut donc acceptée avec enthousiasme. I^ consul devait en être, Pendleton aussi; quelques Européens de !a résidence, quelques capitaines de navires anglais, y avaient été conviés également. Au jour naissant , les chevaux des écuries royales étaient devant notre porte , et des palefreniers les tenaient par la bride. Bientôt le roi parut sur un cheval gris et entouré d'une trentaine déjeunes cavaliers, tous seigneurs distingués de la cour et compagnons de plaisirs du souve-
rain. Notre caravane se composait ainsi d'une centaine de personnes, tant à pied qa'à cheval. Il était dix heures du matin quand eUe s'ébranla. La plupart de ces seigneurs hawaiiens étaient de fort bons écuyers; Us maniaient leurs montures avec un aplomb et une grâce remarquables. De temps à autre , en vrais étourdis, Qs quittaient la route et se lançaient au grand galop à travers la vallée ; puis, après quelques manœuvres d'hippodrome , ils venaient se remettre dans notre chemin. Le roi lui-môme, passionné pour Téquitation, n'était pas des derniers à se signaler dans ces exercices. Formé aux bonnes traditions hippiques par un groom venu de Londres, il excellait à dompter et à manœuvrer un cheval.
La plaine venait de finir ; nous gravissions une région montueuse coupée de ravines et de torrents. Ce chemin raide et escarpé dura pendant plusieurs milles, et à mesure que nous avancions, le bassin qui se déployait à nos pieds prenait plus de développement et d'étendue. La vallée d'Hono-Rourou avec ses plantations, la ville avec ses cases, la baie avec ses navires ; puis au bout de tout cela, la grande ceinture d'eau autour «de ces cdtes : tel était le majestueux panorama qui se déroulait devant nous. Kau-ike-ouli jouissait des impressions que me causait ce spectacle. Me voyant en extase à chaque coude de chemin où le paysage se combinait sous un nouvel aspect, il venait me rejoindre, m'aidait du geste à trouver les points saillants, m'orientait avec une complaisance infinie. J'avais trouvé le moyen de m'en faire un ami en admirant la terre où il régnait. Dès ce moment il chemina à mes côtés. Parvenus à un vaste plateau situé au milieu de ces gorges, il s'arrêta, et appelant mon attention sur l'endroit, il m'expliqua, à l'aide de signes, qu'une mémorable bataille avait été donnée sur ce terrain. Quelle bataille ? La pantomime ne pouvait guère l'exprimer. Pendleton qui survint me mit au fait. C'était l'action finale et éclatante par laquelle le grand Tamea-Mea s'était rendu seul maître de toutes les lies Hawaii. Sur cette place, il avait défait et anéanti son * dernier concurrent, le roi Oahou. Trente^ix ans s'étaient écoulés depuis cette affah*e, mémorable dans les fastes des insulaires, titre héréditaire et glorieux pour la dynastie régnante.
A quelques milles plus loin, la cavalcade fit une halte dans une assez joUe maison de plaisance. Elle appartenait à Boki, qui nous en fit dignement les honneurs. Le lieu était agreste, touffu, entouré de ruisseaux qui bruissaient sur leur lit rocailleux, tantôt tourbillonnant en nappe, tantôt s'élançant en cascades. De l'ombre, de l'eau, de la brise fraîche et de l'air embaumé ; des jardins, des vergers, des cases charmantes, c'était plus qu'il ne fallait pour nous retenir pendant quelques heures, alors même qu'un excellent repas, préparé d'après la médiode indigène, ne nous eût pas conviés à y rester. C'est de là que nous devions nous rendre an Pari, le pic romantique de Oahou.
Notre route fut poussée d'abord à travers une suite de ravines et de fourrés
épais. Au milieu de ces gorges, l'air était à peine agité, et le feuillage des arbres
ne tremblait pas. Aussi n'éprouvai-je qu'un sentiment d'incrédulité, lorsqu'au
bout d'un mille ou deux Naheina-Heina nous invita à mettre pied à terre et à nous
défier de la yiolence da vent. Au liea de soÎTre ce conseil, je continuai ma route ; tout à coup, en tournant Tangle d un rocher, un souffle d*ouragan vint m*assaillir avec une telle vigueur, que j*eus à peine le temps de me cramponner à un bloc de pierre. Le bruit du vent dans cet endroit avait le ronflement d'un cratèi*e et le bourdonnement d*ttne chute d*eau. A la surprise bientôt se joignit Teffroi. J'étais sur le bord d'un précipice taillé à pic dans une profondeur de mille pieds. Le roc formait un mur volcanique, au bas duquel s'étendait la vallée riante et féconde. Le sifflement du vent et l'aspect de Tablme me firent reculer d'épouvante : je saisis le rocher dans une étreinte frénétique, et, tout brave qu'il était,
Pendleton en fit autant. La tête lui tournait, à lui marin ; qu'on juge de ma position 1 Quant à la princesse, elle était là comme dans un salon, presque penchée vers le précipice, comme un oiseau prêt à prendre son vol.
Voilà ce qu'était le Pari, une ah*e de vautours, un belvéder aérien d*où toute une immense vallée se déployait aux regards. Le spectacle frappait d'admiration et de terreur. Sous nos pieds, des plaines cultivées, des villages populeux ; avec un ruban d'argent qui révélait des récifs, et une bande d'azur qui encadrait le tout ; puis à drmte et à gauche de nous, des pics à toute vue, des aiguilles granitiques qui montaient au ciel, couvertes presque toutes de verdure jusqu'à leur sonunet ; enfin, sur un plan un peu éloigné, une suite de crêtes de montagnes formant en perspective une sorte d'arc peu concave qui allait mourir de chaque c6té vers la mer, en promontoires escarpés et pittoresques. Ces deux pointes étaient accompagnées dllots et de rochers détachés qui n'étaient évidenunent que des fragments du bloc primitif. Derrière nous gisaient la vallée que nous avions traversée, les bois, le port d^Hono-Rourou bordé encore par cet immense et inévitable Océan. Entre ces deux perspectives presque sans bornes, sur cette crête qui dominait deux zones de Oahou, les impressions ne s*absorbaient pas toutes dans les choses lointaines. La violence du vent nous jetait au visage, par tourbillons, des feuiUes, du sable, des pierres même, tandis que, poursuivant dans Tair des cercles rapides et infinis, les pétrels et les phaétons, oiseaux au cri monotone, jouaient sur l'abîme ou autour de Faiguille des pics. C'était là pourtant que s'était passé répisode le plus saisissant de la dernière guerre. Après le combat horrible dont nous avions naguère parcouru le théâtre, quand Tamea-Mea eut taillé en pièces les troupes du roi Oahou, 900 soldats du parti vaincu opérèrent leur retraite dans la direction du Pari. Arrivés sur la crête du mont, et près de tomber au pouvoir de l'ennemi , ces braves se précipitèrent tous dans le gouffre , plutôt que de se rendre.
Après quelques minutes de halte sur le Pari, nous redescendîmes pour regagner la maison de plaisance où nous attendait la royale compagnie. Nous réprimes le chemin de la ville où nous arrivâmes au soleil couchant. Un souper était préparé au palais par ordre du roi, et toute la cavalcade se trouvait conviée. A neuf heures on se mit à table. Le couvert était spicndide et royal. Des porcelaines de Chine, des cristaux, de la vaisselle plate, rien n'y manquait. Trente serviteurs en livrée
circulaient dans la salle. Le repas fut gai, libre et familier. On porta des santés à . S. M., qui les accueillit d'une façon fort aimable ; après quoi le signal du départ ayant été donné, chacun se dirigea vers son logement.
D'autres excursions intérieures marquèrent encore mon séjour à Hono-Rourou. L'une d'elles me conduisit au Lac Salé, Tune des principales curiosités de Tlle. A vol d'oiseau, ce lac est à quatre milles tout au plus de la ville ; mais la distance se double presque par les détours qu'il faut faire pour y arriver. Au delà de vastes plantations de taro {arum esculentum)^ se présenta à nous une plaine aride et dépouillée , offrant çà et là quelques maigres arbustes , d'une végétation étiolée et maladive; puis, au bout de deux milles, le terrain coupé brusquement à pic nous montra à cent pieds plus bas une délicieuse Tempe , plantée de bouquets de cocotiers, et baignée de ruisseaux frais et calmes. Descendus au sein de ce vallon ravissant , nous suivîmes les méandres de ses taillis et de ses allées. Çà et là , d'inmienses blocs de lave noirâtre indiquaient qu'un volcan avait dû exister dans les environs, et parfois encore, surtout vers notre gauche, des parois basaltiques, hautes de plusieurs centaines de pieds, se dressaient à pic ou se courbaient en arceaux sur nos têtes. La dernière portion de cette ravine est fort difficile è gravir, à cause de son escarpement ; mais combien nous fûmes payés de nos fatigues, quand, arrivés sur la plate-forme, nous découvrîmes presque toute la zone de l'ile située sous le vent, et à nos pieds même l'objet de notre course, le Lac Salé , qui a environ deux à trois milles de circuit.
A notre retour dans la vallée des cocotiers, nous y trouvâmes le digne gouverneur d'Hono-Rourou, qui était venu s'y installer pour deux ou trois jours, et cela non sans cause. Boki avait vendu à un capitaine anglais quatre cents barils de sel à raison de trois dollars le baril, excellente et rare aubaine qu'il voulait rendre aussi fructueuse que possible en la surveillant de ses propres yeux. Quand j'arrivai, il avait rassemblé autour de lui ses ouvriers pour leur donner aes dernières instructions. Après leur départ j'acceptai une petite collation improvisée. Des melons d'eau, des cocos pleins d'une eau limpide et fraîche, me servirent à la fois de mets et de boisson.
Il ne me restait plus que deux points assez curieux à voir, la baie de Waï-Titi et la vallée d'Oua. Le circuit de la baie n'offrait rien de bien saillant ; mais à un mille plus loin, dans les bois qui couvrent le pied du promontoire de Diamond-Hill , existaient les ruines d'un heiau, qui fut autrefois le plus célèbre temple de Oahou : j'allai le visiter. C'était un lieu recueilli, solitaire, encaissé dans la lave : nul arbre au milieu; seulement quelques plantes rabougries, quelques arbres chétifs. La nature morne et sévère du lieu semblait avoir été choisie pour s'harmonier avec le temple, dont il ne restait plus que l'enceinte. Les pierres, d'une teinte brune et d'un grain volcanique, étaient assemblées avec beaucoup de régularité. La face occidentale, laissée ouverte dans le milieu, servait d'entrée à l'édifice, au moyen de trois larges terrasses se succédant à intervalles égaux.
Plusieurs fabriques servant de chapelles ou d'autels existaient autrefois dans le
heiau ; mais à Theure où je le visitai, des débris de Doix de coco, des fragments d'os humains, indice irrécusable des sacrifices anciens, rappelaient sa destination primitive. Mon guide, ancien prêtre du lieu, aujourd'hui chrétien fervent, m'avoua, noD sans quelque difficulté et avec toute l'apparence du remords, qu'il avait naguère fonctionné plus d'une fois sur ces autels ensanglantés. C'était dans ce sanctuaire de mort que, vingt-cinq ans auparavant, dix hommes avaient été sacrifiés aux dieux, à l'effet d'obtenir d'eux la guérison de la reine Keopou-Olani, devenue chrétienne depuis et la plus fervente protectrice des missionnaires. Du haut des terrasses, la vue est admirable, on découvre Hono-Rourou, la baie et les campagnes de Waï-Titi ; plus loin des coteaux bruns qui avoisinent le Lac Salé ; enfin la chaîne de montagnes qui forme la charpente du nord de l'tle. A l'est, la scène change de caractère ; elle a de sombres et sauvages beautés, les déchirements du promontoire de Diamond-HiH, la nudité du lieu, dépouillé d'arbres, l'escarpement de la montagne, ses bizarres configurations, sa cime pelée et morne. Les sensations qui naissent de cet ensemble sont un religieux recueillement mêlé de terreur.
On m'avait aussi indiqué la vallée d'Oua, plus voisine encore d'Hono-Rourou, comme un site délicieux. J'y poussai un jour ma promenade. Cette vallée est encore une terrasse naturelle, ménagée au fond d'un ravin que surplombent deux hautes montagnes. Lem*s parois s'élèvent en formant si peu de talus, que la vallée, à l'abri du soleil, jouit d'une fraîcheur et d'une ombre presque constantes. Dans trois directions, elle n'a qu'un mur de rochers pour perspective ; mais du côté d'Hono-Romx>u, une petite échappée laisse voir les cases de la ville et les bâtiments de la rade.
Ainsi, dans la première semaine, j'avais procédé à la reconnaissance de ces contrées nouvelles, par l'examen du terrain, l'aspect de la campagne, et le caractère des anciens monuments indigènes. Je tenais à deviner d'abord, sous cette couche encore bien mince de civilisation moderne , l'état ancien de ce peuple et de ce pays. Quand ce premier travail fut fait, j'en vins à la situation actuelle , à la physionomie présente de ce royaume au berceau, à son organisation politique, sociale et religieuse. Là je rencontrai les missionnaires à qui il avait été donné de changer la face de Hawaii. Quoiqu'ils missent parfois de l'exagération dans des récits personnels , j'aimais à recueillir de leur bouche le détail de toutes les épreuves par lesquelles ils avaient passé , des obstacles qu'ils avaient vaincus , des persécutions qu'ils avaient essuyées. Un peu d'ambition sans doute pouvait se mêler à la pensée pieuse de propagande chrétienne ; mais il n'en fallait pas moins reconnaître au fond tout le mérite d'un dévouement apostolique qui venait s'exercer si loin. D'ailleurs la domination elle-même était pour ces évangélistes moins un but qu'un moyen. Il fallait , pour arriver à civiliser et prêcher ce peuple, se rendre entièrement maître de lui , acquérir une certaine puissance temporelle pour agir avec plus d'autorité dans les choses du ressort spirituel.
Les Européens résidant dans les Iles Hawaii, ne comprenant pas toujours, ou ne voulant pas expliquer dans son sens le plus noble la conduite des missionnaires^
les taxaient de tendance ambitieuse , d'exagération dans leurs doctrines , de con* duite impolitique ; ils les accusaient de sacrifier quelquefois les intérêts commerciaux des colons anglais ou américains à des considérations d'ordre religieux ; ils disaient qu'à l'exemple de leurs collègues de Taïti , ils visaient à s'attribuer peu à peu le monopole du pouvoir, en ne laissant au roi et à ses dignitaires que le rôle de souverain nominal , à leur dévotion et à leurs ordres. Voilà ce que disaient les résidents européens , et à leur tour les missionnaires articulaient contre ceux-ci d'autres griefs , griefs plus évidents encore et mieux prouvés, a L'inconduite des colons, leur brutalité envers les insulaires, ont plus d'une fois annulé nos efforts , compromis l'avenir de la foi religieuse dans ces contrées, et par conséquent celui de rétablissement conmiercial. Comment les indigènes d'Hawaii pourraient-ils croire à cette pureté de morale qui caractérise le christianisme, quand, sous leurs yeux, des chrétiens, élevés dans la foi, vivent dans le dérèglement et dans Toubli de toutes les pratiques du culte ? d Ainsi, de part et d'autre on récriminait, et ces controverses ne devaient pas sans doute être un sujet d'édification pour les nouveaux catéchumènes.
Un des principaux griefs des missionnaires contre les résidents , c'était l'opposition apportée par eux à se soumettre aux lois établies par rassemblée des chefs indigènes. Ces lois, rendues sous l'influence et d'après la formule môme des bons pères, ne dataient que de 1825. Avant cette époque, quelques coutumes locales et les ordres des chefs formaient le seul code du pays, code pratique mais non écrit. En 1825, sur l'invitation du commodore Byron, les notables de l'archipel, les fonctionnaires militaires et civils se réunirent afin de discuter une espèce de recueil de lois civiles et criminelles , qui se réduisait à la paraphrase pure et simple du Décalogue, et ne stipulait rien quant à la pénalité : instruits de ce projet, les résidents européens le combattirent et firent si bien qu'il fut ajourné. Cependant, en décembre 1829, dans une assemblée solennelle, et malgré l'opposition des colons, quelques spécifications pénales furent admises et promulguées , savoir : pour le meurtre, la mort; pour le vol et l'adultère, la prison. Le jeune roi lui-même, assisté de la régente Kaahou-Manou et du gouverneur Boki , proclama le nouveau code devant le peuple assemblé. On l'imprima sur-le-champ , et on le distribua dans l'Ile à plusieurs miUiers d'exemplaires. Ces premiers articles furent bientôt suivis d'une foule d'autres. Ainsi on punit tour à tour l'ivrognerie, la prostitution, la violation du sabbat tant par des plaish*s défendus que par le travail ; on punit aussi les relations illicites entre des personnes non mariées. On arriva de la sorte et peu à peu à faire sévir la loi civile contre tout péché véniel ou mortel , contre la plus petite inobservance religieuse.
De leur côté , les résidents laissaient législater les missionnaires , parce qu'ils supposaient que, faits en vue des naturels, les nouveaux règlements n'atteignaient qu'eux seuls, et que les Européens n'en étaient pas justiciables. Ils continuèrent donc à agir comme par le passé, ne changeant rien ni à leur conduite , ni à leurs procédés envers les insulaires. Ces procédés prirent un tel caractère d'orgueil et
de btnitalité, qu'ils poussèrent à bout la patience des chefs hawaiiens ; ils cédèrent alors seulement aux instances des missionnaires ; un édit fut lancé , qui asaimilait les étrangers aux naturels pour la juridiction. Le code d^Hawaii devenait applicaUe à tout individu établi sur le territoire du royaume. Entre autres motifs déterminants de cette mesure, il suffit d*en citer un qui les caractérisera tous, et le voici. Suivant les anciennes coutumes du pays, tout animal qui brisait les clôtures d'une propriété , et y commettait des dégâts , était adjugé de droit au propriétaire lésé. Le plus souvent néanmoins, le mattre de l'animal en était quitte pour la réparation du dommage. On s'arrangeait à l'amiable ; on étouffait les plaintes réciproques; on évitait de troubler, pour des misères insignifiantes, la bonne harmonie des divers possesseurs du sol. Un seul colon , un Anglais , d'humeur moins acconmiodante que les autres, affectait de déroger à cette ligne de sages concessions et de tempéraments conciliateurs. Quand un animal entrait dans son domaine, quel qu*il fdt , poule , chèvre ou cochon , il le tuait à coups de fusfl. A diverses reprises, il avait ainsi fait de la justice expéditive contre le bétail des naturels, et ceox'-ci, exaspérés, lui avaient voué une haine implacable.
La longue plaine qui règne à Test des Hono-Rourou est banale : propriété commune des habitants, elle sert de pâturage aux chevaux et aux bestiaux de tous les voisins, nationaux ou étrangers. Les plantations qui entourent ce terrain seraient donc exposées aux ravages des animaux qui y paissent , si Ton ne les surveillait le jour, et si, pendant la nuit, les propriétaires n'étaient obligés de les tenir parqués. Si rigide pour tout ce qui le lésait , 1* Anglais l'était moins quand il s'agissait des droits des auti-es : au lieu de parquer son troupeau le soir, il le laissait vaguer librement. Aussi advintHl qu'un jour une de ses plus belles vaches à lait , saisie en flagrant délit chez un habitant , fut retenue par lui comme garantie du dommage qu'elle avait causé. C'était une simple représaiUe : et encore l'habitant ne voulait-il pas garder la vache ; il demandait une simple indemnité. Au lieu de le satis^ faire, l'Anglais accabla l'insulaire d'invectives, fit reprendre sa vache de force, et le menaça de mauvais traitements , s'il prenait une seconde fois pareille liberté. Outré , l'insulaire , à la seconde fois , tua d'un coup de fusil la vache trouvée en récidive. A cette audace inattendde, qu'on juge des fureurs de l'Européen ! Il s'élança sur le naturel , aidé de quelques domestiques , lui lia les mains , le bâillonna, l'attacha à la queue de son cheval, et traîna le malheureux, ainsi garrotté, jusqu'à la ville, pendant une lieue environ. Bientôt le pauvre diable ne put suivre le galop du cheval ; il tomba et fut impitoyablement traîné. Meurtri par les ruades de la béte, déchiré par les cailloux du chemin, laissant à chaque pointe de rocher un lambeau de sa chair, le malheureux serait arrivé mort à la ville , si un de ses compatriotes n'eût coupé la corde qui le retenait. Malgré le supplice horrible dont il avait failli rester victime , il ne fut pas tenu pour quitte : blessé et à demi mort, il fut encore arrêté à son arrivée à Hono-Rourou et incarcéré à la citadelle, où ses blessures le forcèrent à s'aliter.
A la suite d'un pareil acte de barbarie , croirait-on que les Européens , assem-
Nés en conseil, se portèrent partie plaignante vis-à-vis des chefs de Tlle? Ils prétendirent qu'il n*y avait plus à Oahou sûreté pour les propriétés ; ils signèrent tous 9 et présentèrent au roi une requête pour réclamer son intervention en leur faveur. La prétention était au moins singulière. Aussi Kau-ike*ouli, averti des détails de l'événement , tant par la rumeur publique que par le récit des missionnaires, n*osa-t-il pas céder cette fms à des exigences qui Tavaient souvent trouvé trop complaisant. Un conseil secret fut tenu , dans lequel on api»*écia les griefs des parties : leurs droits, leurs motifs, furent discutés d'une manière solennelle ; après quoi une circulaire fut adressée aux Européens en réponse à leur requête, circulaire imprimée par les presses de la mission en anglais et en hawaiien, puis répandue à un grand nombre d'exemplaires dans tout le pays. Ce jugement et r&cte qui en provint étaient le résultat d'une marche tracée par les missionnaires; mais la conduite des Européens aurait mérité qu'on mît à leur séjour des conditions phis sévères encore et plus onéreuses. Un Anglais au Bengale ne se serait pas conduit ainsi vis-à-vis dù*n Hindou, un planteur des Antilles n'aurait certes pas maltraité de la sorte le nègre son esclave. A cette brutalité , à cette violation de tout sentiment humain , voici pourtant comment répondait le grand conseil d'Hawai :
« Oaou, 7 octobre 18M.
Kau-ike-ouu, le roi; Kaahou-manou , régente; BoKi, gouverneur de Oaou; Adams Koua-kini, gouverneur de Hawaii; Manouu, Re-koua-noà, Himau, ATka-naka , Paki, Kinau, Jgbh Ii , James Kahouhou.
« Moi, void ma décision pour vous. Nous consentons à la requête des résidents aiiglais, nous accordons la protection des lois : c'est le but de votre pétition. — C'est pourquoi voilà ma proclamation, que je vous fais connaître, ainsi qu'à tous les hommes des contrées étrangères.
a Les lois de mon pays défendent le meurtre, le vol , Fadultère , la prostitution, k débit des liqueurs fortes dans les distilleries, les amusements le jour du sabbat, l'escroquerie, et les jeux de hasard les jours de sabbat et les autres jours. Si quelqu'un viole ces lois, il est sujet au châtiment, de même pour tout étranger que pour tous les hommes de ces Iles : quiconque violera ces lois sera puni.
a Le mariage chrétien est convenable aux hommes et aux femmes. Seulement leirsqu'une femme regarde un homme comme son seul mari, et que l'homme regarde la femme comme son unique épouse, ils sont légalement mariés ; mais si les parties ne sont pas mariées et ne se regardent point comme mari et femme, qn'dies soient séparées sur-le-champ,
a Void encore notre décision que je vous déclare maintenant. Nous avons vu votre méchanceté jusqu'à ce moment. Vous ne nous avertissiez point que vos vergers et vos enclos étaient tabou (sacrés, inviolables], jusqu'au moment où nos animaux sont entrés dans vos planhy;ions ; alors, sans hésiter, vous les avez tués.
Hais nous vous avons avertis du tabou de nos cultures longtemps à l'ayance, et nous vous avons avertis aussi de retenir vos bestiaux. Nous avons appris que vos bestiaux étaient entrés dans nos cultures et les avaient ravagées: pour ce niotif, quelques-uns de vos bestiaux ont été tués.
• Voici quel était le moyen d'obtenir justice. Si vous jugiez Tbomme coupable, vous ne deviez pas le punir tout d'abord ; il fallait attendre une consultation de notre part; puis, si nous lavions trouvé coupable, nous vous aurions accordé des dommages. Hais non, vous l'avez cruellement et sur-le-champ maltraité. C'est ud des crimes de deux d*entre vous. Cependant nous vous représentons que la blessure d*une bête n'est nullement à comparer à la blessure d'un homme, attendo que l'homme est le chef de tous les animaux.
a C*est notre conununication pour vous tous, pères des pays d'où viennent les vents ; ayez pitié d'une nation de petits enfants, très-faibles et très-jeunes, qui sont encore dans les ténèbres de Tesprit ; aidez-nous à faire le bien, et observez avec nous ce qui doit faire le plus grand bien de notre pays.
a Quant à la mort de la vache, elle a péri pour avoir violé le tabou établi pour la protection de la plantation. L'endroit était garanti par une palissade élevée par le propriétaire. Ayant ainsi clos sa propriété, ce qu'il restait à faire était do devoir des maîtres du bétail qui étaient prévenus, par le surveillant de la plantation, de ramener chaque soir chez eux le bétail. Il leur parla ainsi; mais on n'y eut point égard, et on les laisa libres durant la nuit. Alors le propriétaire de l'habitation songea à obtenir des indenmités, car plusieurs animaux avaient déjà été surpris, et leurs maîtres n'avaient payé aucun dommage ; c'est pourquoi le maître de la récolte résolut de tuer l'un des animaux qui la dévastaient Car il avait été dit que, si quelque animal forçait un enclos et ravageait la récolte, il serait confisqué et adjugé au maître de la récolte. Plusieurs avaient été saisis, puis réclamés, et enfin restitués ; et cela a été fait maintes fois. Pourquoi alors êtes-vous si prompts dans votre colère ? car c'est dans l'enclos même que la vache a été atteinte, pois elle en est sortie. Pourquoi donc votre déclaration mentionne-t-elle que la vache a été méchamment tuée sur le terrain commun? La vache n'aurait pas été tuée pour paître seulement dans le pâturage commun : il est bien connu que c'était dans l'endos même qu'elle se trouvait, par tous ceux qui prenaient soin de la plantation.
a Signé Kau-IKB-ouli. i>
Cette pièce , si mesurée , si remplie d'excellentes raisons , frappa d'un coop inattendu les Européens , laissés jusque-là à peu près libres 'de faire dans le pays comme bon leur semblait. Une chose qui les blessa surtout, fut l'insistance do roi à leur rappeler les lois indigènes , dont jusqu'alors fls avaient décliné la compétence. Il leur importait beaucoup que la publicité donnée à une pareille pièce ne fût pas plus tard invoquée contre eux. Aussi cherchèrent-ils à l'annuler : ils firent une foule de démarches auprès des missionnaires , pour qu'ils se refusassent à l'imprimer; mais ceux-ci au contraire la répandirent à grand nombre. L'édit de