CHAPITRE XLVllI
■ZaO&SIOM AU ▼OI.QAK DB KI&AO-BA.
Nous partîmes le jour suivant au lever du solefl. Le ciel était serein , le temps propice : les cimes du Mouna-Kea se découpaient à Thorizon en lignes pures et transparentes. Tout promettait du calme à notre voyage.
Après une traite assez longue , mais facile et douce , à travers les champs de b plaine, nous quittâmes les bouquets de cocotiers, de pandanus, de bananiers, pour entrer dans un bois d'aleurites. Cet arbre , commun dans les *tles Hawaii , donne un fruit d*où s'eitrait une huile bonne à brûler ; ce fruit fournit également le principe tinctorial qui servait jadis au tatouage. Ce bois d'aleurites, traversé en tons sens de lianes et de plantes parasites , n'était praticable que dans un sentier fort étroit, où des laves tranchantes coupaient nos chaussures. Cesi déjà le volcan qui se révèle. Au delà du bois son approche se fait mieux sentir : alors la lave est si noire et si unie , qu'en beaucoup d'endroits elle devient glissante comme da marbre. Partout elle a conservé la forme et Taspect dans lequel sa pétriBcation a eu lieu. On distingue encore la longue et large coulée sur les bords de laqueUe végètent des bois rabougris.
La halte du milieu du jour eut lieu sous un bel aleurite ; le campement du soir dans une masure , asile temporaire des naturels quand ils parcourent cette zone ingrate. Le jour suivant, en route dès Taube, nous aperçûmes à huit heures du matin les premières fumées des volcans : plus nous avancions , plus ces longues colonnes de vapeur devenaient épaisses et distinctes. Bientôt un brusque accident de terrain vint nous révéler les approches des bouches ignivomes. Un précipice de 150 pieds, couvert d*arbres et de buissons, nous conduisit par une rampe à pic dans une plaine d'un demi-mille, aboutissant à une seconde fondrière de 200 pieds de profondeur. Ces deui enfoncements, coupés droit comme un mur, ont chacun une espèce de rebord demi-circulaire large d'un demi-mille. C'est an bout de cette seconde chaussée que s'ouvre le gouffre , vomissant incessamment des vâ^ieurs mêlées de flammes , tantôt sombres , tantôt claires , mais toujours avec un roulement perpétuel et lugubre.
Aucun spectacle dans le monde ne peut donner une idée de celui-ci. Qu'on se figure une immense arène d'environ 1,300 pieds de profondeur et de 7 à 8,000 de circuit, garnie d*une soiiantaine de cratères coniques, les uns éteints, les autres en activité ; qu'on saisisse par la pensée les mille accidents de ce terrain que tourmente un foyer intérieur, ces crêtes de soufre et de lave, ces gerçures profondes
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foi seinbleiit autant de gouffres, cet aspect onduleux de la surface mouvante , et l*on aura une idée bien incomplète du tableau déroulé sous mes yeux ; tableau sérieux et triste , qui restera dans mon souvenir comme le plus imposant témoignage des grands bouleversements terrestres. Ce n*est pas , du reste , sans raison que les Hawaiiens n*ont pas de divinité plus révérée que Pelé, la reine des volcans. Cest à Pelé qu'Hawaii doit sa naissance ; à Pelé qu'elle doit ses transformations ; e'est Pelé encore qui chaque jour menace d'en modifier Taspect; Pelé, agent de création et de destruction.
Très-différent de presque tous ceux qu'on a décrits jusqu'à ce jour, le volcan de Kirau-Ea, au lieu d'un cône plus ou moins tronqué, et terminé par un cratère, présente une immense dépression au milieu des terres situées à la base du Mouna- Roa. On n'y arrive point en gravissant des pitons plus ou moins élevés , mais , au contraire, en descendant deux vastes terrasses. Ainsi, on ne peut voir le volcan que lorsqu'on se trouve à un demi-mille de distance , ce qui ajoute beaucoup i l'impression qu'il produit. Sans aucun doute , la crête volcanique fut autrefois un cône élevé , mais le sommet se dévorant lui-même s'est peu à peu éboulé dans les caytés inférieures ; et les deux hautes plates-formes que nous avions tour à tour descendues confirmaient cette hypothèse géologique, constataient deux états successifs du volcan. C'est de cette manière qu'une moitié de la profondeur du cratère actuel a été formée, comme l'atteste un rebord de lave, large seulement de quelques pieds sur certains points, mais le plus souvent de plusieurs toises ; rebord qui ressemble à un quai bâti devant cette mer au repos, et forme une sorte de galerie d'où l'on peut observer sans danger le fond du cratère. Sa configuration annonce que la lave en fusion, qui n'occupe plus aujourd'hui que le fond du gouffre, montait jadis jusqu'à ce niveau ; et l'écoulement des matières par un canal souterrain , diminuant sa hauteur de quelques centaines de pieds , a abouti à la dépression actuelle.
De l'aspect général du volcan je voulus passer à une reconnaissance détaillée. Nous descendîmes donc dans le gouffre. Durant les quatre cents premiers pas, il fallut aller à tâtons. La pente abrupte était semée de rochers peu adhérents que le moindre choc faisait rouler dans Tabtme. Ce mauvais pas une fois franchi; il fut plus facile de marcher sur une lave serrée et solide qui formait un plan plus doucement incliné, jusqu'au rebord dont il a été question plus haut. Dans ce trajet dangereux, je n'avançais qu'en sondant le terrain avec une longue perche; et bien m'en prit, car le rebord, composé de scories et de lave cinéfiée, était parsemé de crevasses béantes, d'où sortaient des fumées et des vapeurs chaudes. Toute cette surface d'un noir luisant avait gardé les configurations de la lave liquide, lave tellement fragile encore qu'elle craquait sous nos pieds comme de la glace. Sous cette croûte, épaisse de quelques pouces à peine, grondait un bruit caverneux, un ronflement d'incendie intérieur ; en certains endroits, nos pieux enfoncés avec vigueur ouvraient des trous dont on n'apercevait pas le fond. Nous marchions sur un abhne. Parfois même on voyait se détacher quelques morceaur
du rebord qui roolaêent avec fracas dans le cratère. Avec le temps, cette ditussée de cendres et de scories sera rongée pea à peu, et croolera comme une fdaise minée par le pied.
De la partie orientale du volcan tonte semée de bancs de sonfire, nons allâmes vers les parois de l'ouest. A mesure que nous avancions, ces parois prenaient pins d*escarpement, et à ce point qu'elles n'offrirent bientôt plus qu'une muraille de sept à huit cents pieds de hauteur. A pic sur nos têtes pendaient des blocs de rodiers que le moindre souffle, le moindre ébranlement, eût pu détacher pour nous engloutir. En divers endroits des vapeurs blanchâtres s'échappaient des flancs et du sommet du cratère, tandis que des ruisseaux d'une lave argileuse semblaient comme autant de cascades récemment Ggées.
A la distance de deux milles environ du point où nous étions arrivés sur le rebord, nous trouvâmes, vers la partie occidentale, un endroit où, élargi de plusieurs centaines de pieds, il cesse de former une muraille verticale. Cet état du terrain parait être le résultat d'un grand éboulement ; et l'entassement des blocs de lave y est tel que Ton peut, en s'aidant de ces points d'aj^, descendre au fond du gouffre. Nous nous y risquâmes par un chemin en zig zag, et vingt minutes après j'arrivai sur le plan inférieur du cratère. Il s'agissait de traverser ce fond de cendres et de laves, et j'avoue que j'hésitai. Makoa, qui m'avait suivi dans toute cette reconnaissance, me secourut, tremblant que j'étais de fouler ce plancher, solide aujourd'hui, liquéfié demain, a Monsieur, me disait le bon insulaire, je passerai devant vous. N'ayez pas de crainte ; Pelé n'est pas fâchée, et les Hawaiiens n'ont rien fait pour la mettre en colère. Essayez avec moi : venez. Des Européens ont traversé déjà le fond de Kirau-Ea. Des missionnaires l'ont fait ; M. Byron l'a fait , et d'autres encore. Il n'y a pas de risque. » Makoa parlait avec une assurance qui m'enhardit ; il citait d'ailleurs des Européens qui m avaient précédé. J'avançai donc. Cependant, je l'avoue, quand je me trouvai au fond de ce lugubre entonnoir, ne voyant le ciel qu'au travers d'un soupûrail circulaire, bloqué de tous côtés par des parois de basalte noir et dentelé , j*éprouvai un saisissement profond, un effroi religieux en présence de cette nature convulsive. J'aurais voulu me trouver hors de là. *
Nous avions fait quarante pas au plus sur le plancher inférieur de l'abîme, quand s'ouvrit devant nous une fente de trente pieds de large. N'osant l'approcher dans la crainte d'un éboulement, nous la tournâmes par Tune de ses extrémités, au milieu de tourbillons d'une vapeur infecte et délétère. Un nouveau chemin plus solide, mais d*une lave brûlante à ne pouvoir y tenir la main, nous conduisit auprès d'un des cratères coniques en activité. Haut de cent cinquante pieds, ce cône formait une masse irrégulière de lave, criblée de trous, gercée çà et là par de profondes crevasses, ou percée de bouches ignivomes d'où s'échappaient avec un épouvantable bruit des cendres, des flânâmes, des pierres et de la lave. Cette dernière ruisselait en coulées rapides, et venait se concréfier au pied du cône. Je voulus couronner ma journée par une dernière hardiesse, et gravir cet escarpe-
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ment qae secouait on foyer souterrain ; mais cette fois Vakoa s*y opposa. En efTet» le sol était brûlant à ne pas pouvoir le supporter, et le brave honune avait les pieds nus, lui et mes guides. Nous revînmes sur nos pas.
Nos tentes avaient été dressées pour la nuit sur la terrasse qui domine le cratère, et les ombres qui commençaient à s'épaissir relevaient encore la magnificence du spectacle. La fissure profonde sur les bords de laquelle nous avions couru, était alors enveloppée d'une brume dense et blanchâtre. Les feux des bouches ignivomes que Féclat du jour avait empêché de discerner, se révélaient peu À peu, un à un, conune le s(Hr, à la nuit tombante, les lumières d'une grande ville. Près de nous de petits cratères continuaient leurs jets lumineux de laves et de cendres, tandis que les sommets des plus gros volcans réalisaient dans le lointain les plus magiques combinaisons de pyrotechnie. Ces rivières de feu coulant sur les revers des cônes, les unes paisibles et unies, les autres bondissant en cascades; cette activité incessante des grands fourneaux souterrains sous un ciel étoile, dans une nuit pure, au milieu d'une nature morte ; que de poésie dans une pareille scène, que de sujets de science méditative !
Nous étions campés sur les bords de Tablme, et si près, qu'il y avait quelque péril à y passer la nuit. L'espace pourtant ne manquait pas, et, en reculant nos tentes de quelques pieds, nous nous serions trouvés dans un lieu plus sûr. Pendant que nous achevions un souper frugal, j'interrogeai Makoa sur cette préférence au moins singulière. « Ah i Monsieur, me dit-il, tout le reste est tabou ; tout le reste appartient à Pelé. Elle nous punirait si nous y dormions. Dix pieds sur la lisière du gouffre, voilà tout ce que Pelé cède aux pèlerins ; là ils sont en sûreté, ils ne violent pas ce qui est tabou. y> C*était pourtant un chrétien qui parlait ainsi, un chrétien zélé qui avait peur de Pelé, la déesse des volcans. Au lieu de me coucher et de m'endormir, je le pressai de questions sur Pelé et sur ses attributs, sur le culte qu'on lui rendait. Makoa avait toute qualité pour me répondre : prêtre de Pelé avant sa conversion, il savait sa déesse d'une façon très-pertinente ; je l'écoutai, en face du temple actif de cette grande destructrice, suspendu sur une aire qui le dominait ^ à pic sur un gouffre , victime de Pelé si je venais à tomber.
Suivant les naturels , le volcan de Kirau-£a est le séjour favori de Pelé et des autres dieux des volcans. Les divers cratères sont leurs palais , dans lesquels ils s'amusent à jouer au konane^ dansant pour se diverUr au mugissement des fournaises, et s'amusant à nager dans les laves bouillonnantes. Parfois même, dans les configurations de la flamme sinueuse, les Hawaiiens veulent voir Pelé et ses compagnons. La tradition indigène dit que Kirau-Ea brûle depuis la grande nuit, ou le chaos. Elle constate aussi les états successifs du volcan. Dans les premiers siècles. U débordait sur toute l'Qe ; puis, dans les âges postérieurs, il se maintint au-dessous des plaines voisines , augmentant toujours en surface et en profondeur : seulement, de temps à antre, il lançait quelques roches enflammées, avec accompagnement d'éclairs et de tonnerres ; mais ces dernières explosions de colère cessèrent sons le règne de Ke-Oua ; depuis lors le volcan se tut ; et , comme la lave
firatchement solidifiée paraissait encore quelquefois près du rivage, les natureb disaient que Pele avait trouvé des routes souterraines pour se rendre de son palais jusqu*À la mer.
Pendant que Makoa me faisait ce récit, je tenais FœQ fixé sur le volcan, et vraiment, à Faspect de sa majestueuse activité, de sa puissance incessante, je comprenais que des phénomènes pareils fussent l'objet d'un culte chez un peuple qu'ils épouvantent et dans un pays qu'ils ravagent. Ce bassin en feu, avec son panache de fumée lumineuse , avait même jeté en moi je ne saurais dire quelle superstitieuse terreur, quand j*aperçus les symptômes évidents d'une convulsion plus énergique. Un grondement sourd faisait trembler le terrain sous nos pieds. Ce grondement, pareil à une menace, dura quelques minutes, puis une secousse affreuse ébranla si fortement le bassin tout entier, que nos guides, profondément endormis, se réveillèrent en sursaut. Makoa se leva, et les bras tendus vers les cratères : « Pele va paraître », dit-il. Il dit, et tout à coup une immense colonne de fumée s'éleva sous nos pieds : le sol se raffermit; mais un cratère assoupi, auprès duquel nous avions passé le matin même, projeta une colonne de flamme éclatante, vomit des pierres rouges et des cendres qui arrivaient jusqu'à nous , puis déversa sur les scories du cône deux ruisseaux de lave lumineuse qui sci*pentaient jusqu'au pied. Je ne pouvais détacher mon regard de ce magique effet de scène, quand sur un point plus éloigné se révéla un lac flamboyant, de deux milles au moins de circuit. Cette onde de feu clapotait comme le flot de la mer, et du choc de ces vagues ardentes naissaient des jets ignés, dont quelques-uns allaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur. J'étais en extase devant ces prodiges : je suivais avec un effroi curieux cette lutte des éléments , cette nature qui depuis le chaos cherchait encore son équilibre. C'était horrible et beau, imposant et douloureux. La langue est bien pauvre pour dire de pareilles scènes ; l'art est bien impuissant à les reproduire.
Muet d'admiration, je passai ainsi ma nuit à regarder. Au jour, fatigué de cette veille, de ces lueurs qui dévoraient l'œil, je repris pourtant ma route en compagnie de mon guide. A un mille de l'endroit où nous avions campé, Makoa fit une halte auprès de deux petits réservoirs d'eau très-fralche, circonstance d'autant plus curieuse qu'à deux ou trois toises de distance, s'ouvrent des fissures d'où s'exhalent des vapeurs enflammées. Ce sont ces vapeurs même qui, condensées par l'air froid de la montagne, retombent en rosée et forment ces réservoirs d'une eau distillée à cet alambic naturel.
De ce point nous passâmes sur le côté oriental du cratère, dont le capitaine Byron estime la hauteur à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Là nous suivîmes un sentier fort étroit, où je ramassai plusieurs échantillons de lave à Tétat de scorie presque vitrifiée , fragile et brillante , d'une couleur noirâtre ou rongea tre. Je remarquai aussi une grande quantité de lave vitrifiée en filaments ténus, que les naturels ont nommés rau oho 6 Pele , cheveux de Pele. Ces filaments de couleur olive foncée, demi-diaphanes et très-fragiles, ont quelquefois plusieurs pouces de long, et se rencontrent jusqu*à sept milles du grand cratère.