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CHAPITRE XLIX

r» DU sA»OU& A KAWAII.

Le district de Pouna confine à celui de Hiro, près du village important et arrosé nommé Kaaa^ qui relève encore da dernier district. Là, à neuf milles au S. S. E. de WaT-Akea , on entre dans Pouna par Hono-Rourou ; puis , en avançant dans le district, on trouve Waï-aka-heula, Kahou-Waf , et enfin Koula, endroit délicieux situé près du cap Kapoho, pointe orientale de Hawaii. Après Kopobo, la côte fuyant au S. 0. présente, tour à tour les villages du Poua-Laa, Keahia-Laka, résidence du gouverneur de Pouna; Kohena, endroit peuplé de pécheurs; Kaï-Mou, charmant et populeux village, entouré de plantations; Koupa-Houa, hameau ravissant couvert de berceaux de verdure ; Kamo-Moa, au delà duquel Taspect de la contrée devient rude et sauvage ; enfin Keara-Komo , lieu considérable, et assis sur un terrain que menacent presque toujours les dévastations volcaniques.

Ces données géographiques , que je démêlai au milieu d'une foule de contes superstitieux et de hors-d'œuvre puérils , complétaient à peu près la carte de ce côté de nie. En la tournant par le nord , j'avais déjà relevé une portion du district de Roua, les districts de Kohala, d'Hama-Koua, de Hiro et de Pona, et, dans ma course par terre, presque tout celui de Kaou. En la tournant par le sud , j'allais terminer la besogne en complétant Kaou et Pouna. La goélette était alors mouillée devant Hono-Napou ; je préférai m'y embarquer, sauf à prendre langue dans les localités importantes. Koua-Kini avait terminé sa besogne officielle; il monta à bord avec moi , et mon fidèle Makoa nous suivit.

En sortant d*Hono-Napou , il me fit remarquer une falaise qui surplombait la mer, et aunlessous une roche, nommée Kavero-Hea, qui sortait de l'eau. De cette falaise , un mari jaloux avait précipité sa femme : elle était tombée sur la pierre , sans expirer sur le coup ; puis, agonisante , éperdue , elle avait trouvé la force de se retourner vers son époux, resté immobile sur le morne, et, l'appelant des noms les plus tendres , de protester et de son innocence et de sa vertu. Le rocher a conservé le nom de la victime. Les naturels disent qu'elle revient quelquefois.

Tout ce littoral semble très-peuplé , et de nombreux villages le jalonnent çà et là. Débarqués dans un de ces hameaux , nous vîmes les naturels jouant au pake et au maita sur des aires préparées exprès. Le premier de ces jeux consiste dans le jet de javelots émoussés , de deux à cinq pieds de longueur sur une épaisseur de dnq pouces qui va en diminuant jusqu'à former une pointe. Dans le deuxième , appelé aussi ourotMnaita, on fiche en terre deux bâtons, à quelques pouces seulement de distance l'un de l'autre, et entre lesquels les joueurs, placés à quinze ou ^Dgt toises, essaient de faire passer, mais sans qu'ils y touchent, des disques

arrondis faits d'une e^ce de lave compacte qa*i]s nomment (mru. Jadis les naturels étaient passionnés pour ce jeu, et Ton se portait des défis, non -seulement d'individu à individu , mais de village à village , de district à district Le lieu où nous fûmes témoins de cette joute était renommé par l'habileté de ses champions : ce jour-là, 8,000 personnes étaient accourues des environs pour les voir à l*œuvre. Actuellement les missionnaires, par un abus impolitique de leur autorité, ont interdit aux indigènes ces antiques divertissements : les cantons placés loin de leur surveillance ont seuls gardé Tusage de l'ourou-maîta.

Eu quittant Waî-Ohinou , la route qui longeait le rivage se dirigeait quelque temps vers Fintérieur, à travers une campagne bien cultivée ; puis elle brusquait sa direction vers le sud. Là se trouvait le village de Papa-Pohakou , centre de petits bouquets de cases semées tout à Tentour. Plus loin paraissaient Kalehon, hameau de Tintérieur, et Taî-Ritii où nous primes terre. Situé sur le côté occidental du cap qui forme dans le sud la pointe la plus avancée de Tlle, Taî-Ritii est remarquable encore par la nature de la lave qui Tentoure , lave d'une formation évidemment récente. Au-dessus de Taï-Ritii, en remontant vers le nord, paraissent, le long du littoral, Kea-waî-Iti, puis Kaula-Namauna , situé dans une contrée horriblement bouleversée et presque impraticable à cause des laves. Au-dessus de Kaula-Namauna commence le district de Kona , le plus populeux d'Hawaii à cause de sa superficie. Le premier village que nous y reconnûmes fut Kapoua , bâti autour de monticules coniques de 200 pieds de hauteur, composés de cendres et de matières volcaniques. Quelque jour, dans cette contrée brûlée, Kapoua périra par la soif : il faut faire sept milles dans la montagne pour se procurer de Teau.

Nous n'abordâmes plus» si ce n'est à Kea-kea, bourg assez imposant par sa population, et plus curieux encore à cause d'une caverne spacieuse formée par la lave.

Au nord de Kea-kea , et sur le bord même du rivage , nous vîmes Honaunau , notre dernière halte avant Keara-ke-koua. Honaunau n'est pas un endroit sans importance dans l'histoire politique et religieuse d'Hawaii : elle servit pendant plusieurs siècles de résidence aux dynasties royales, et les vestiges de l'ancien culte indigène y sont plus intacts et mieux caractérisés que dans aucune autre partie de l'archipel. Le monument le plus curieux de tous ceux qu'Honaunau étale encore , est celui qu'on nomme Har&^hKeave , maison de Keave , ossuaire des rois et des princes d'Hawaii depuis plusieurs générations. Ce moral , délabré aujourd'hui , fut jadis une solide construction en bois , élevée sur une chaussée de lave qui se prolonge dans la mer. Son toit était en feuilles de ti ou dracsna ; une palissade serrée enceignait à la fois le bâtiment et sa cour, pavée en dalles adroitement assemblées. En dehors de l'enclos et posées, les unes sur de petits piédestaux, les autres sur des piliers, figuraient des images grotesques, des effigies grossières, des personnages difformes de l'un et de l'autre sexe , personnifications des divinités tutélaires du lieu. D'autres sculptures du même goût, irrégulièrement et confusément jetées, garnissaient la cour intérieure. C'étaient des figures aux chefeux hérissés , aux mains appuyées sur les hanches , aux jambes cambrées comme

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FIN DU SÉJOUR A HAWAII. fc89

celles d'un danseur qni s*exerce. Mais le groupe le plus remarquable de ces divinités monstrueuses, est celui qui se trouvait dans Tangle S. E. de l'enclos. Là, douze d'entre eux formant le demi-cercle , semblaient monter une espèce de faction autour des tombes royales. Une pile de pierres, en forme de croissant, servait de support à ces divinités. Le dieu principal était au centre , et les autres s'échelonnaient à sa droite et à sa gauche. Le signe de distinction n'était pas la taille, mais le nombre des ciselures et le soin avec lequel elles étaient exécutées, surtout vers la tête. On apportait la plus grande attention à tenir ces divinités pompeusement vêtues : elles étaient toujours entourées de morceaux d'étoffes, de fleurs, de guirlandes, de monceaux de goiu'des et de coquilles de coco, que la dévotion des naturels venait déposer à leufs pieds.

Quand je visitai le moraï d'Honaunau, il nerestait plus que des débris de ces divinités ; mais la chapelle était debout , bien conservée encore et bien entretenue. Le tabou en interdisait toujours l'entrée aux profanes, et il fallut que je misse à contribution l'autorité de Koua-Kini pour m'en faire ouvrir la porte. De là , et sans qu'il me fût permis de dépasser le seuil, j'aperçus une foule d^ figures en bois ou en plumes rouges , avec des yeux en nacre de perle et des bouche^ trèsfendues, où luisaient de belles rangées de dents de requins. Je vis encore plusieurs paquets d'ossements humains bien nettoyés, soigneusement attachés avec des tresses en bourre de cocotier. On les av2it disposés d'une façon bizarre dans tous les angles de l'édifice ; et à leurs côtés , épars sur le sol , gisaient des haillons de. nattes ou d*étoffes , qui semblaient être la défroque de ces nobles morts. Notre guide dans ce morai était le gardien du dépôt sacré , un prêtre dont l'aïeul avait reçu le célèbre Cook lors de sa visite aux lombes royales. Il nous raconta une anecdote que déjà il avait dite au capitaine Byron. Un jour son père avait placé devant le Noui-Akouay ou grand esprit, l'offrande habituelle du poisson et dnpof. Le fils arriva affamé devant cet étalage de vivres ; car il avait tout le jour vainement battu la mer : pas un poisson n'avait mordu à son appât. Il fut pris de Tenvie de manger les mets offerts aux dieux. Mais , avant de violer leurs droits, il voulut s'assurer des moyens de surveillance et de vengeance qui étaient au pouvoir des idoles. Il passa la main sur leurs yeux, et ils ne les clignèrent pas ; il mit son doigt dans leur bouche , et ils ne le mordirent pas. Alors il prit son parti , leur jeta un manteau sur la tête, et voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement pour se dégager, il prit les vivres et les dévora à belles dents. Son père survint et le blâma; à ces reproches il répondit : « Je lui ai parlé, et il ne m'a pas entendu; je Uii ai mis ma main dans la bouche, et il ne l'a pas senti ; j'ai placé l'étoffe sur ses yeux, et il ne l'a pas vue ; c'est pourquoi je m'en suis moqué, et j'ai mangé. — Mon Ois, mon fils, répliqua le vieux prêtre, tu as agi sans prudence ; il est bien vrai que le bois ne voit ni n'entend ; mais Tesprit d'en-haut observe et sait tout. »

Entre Honaunau et Keei se trouvait le champ de Moko-Houa , lieu célèbre par la longue bataille que livra Tamea-Mea à Kau-ike-ouli , fils aine et légitime héritier du roi Taraï-Opou. L'usurpateur y gagna la couronne après une lutte qui I. W

s'était prolongée pendant sept joors sans résultat décisif. Le reste da ehemiD offrait pen de localités remarquables. Reprenant la route de terre , car la goélette ne nous avait pas attendus , je traversai avec Hakoa les villages de Keei, Kalama, Waî-Pounaula et Kiloa , et je me trouvai rendu de fort boaiie heure encore à Kaava-Roa, où m*attendait ma noble et majestueuse Ik^tesse madame Kapio-Lani.

l'avais ainsi fait le tour d*Hawaii ; j'avais visité ses volcans les plus curieux, rcleyé les parties les plus importantes du littoral ; mais cette longue reconnaissance m*a* vait entraîné au delà des termes du congé obtenu à Hono-Rouron. < Nous partons dans quinze jours, y^ m'avait dit Pendleton ; et j'étais absent depuis dix^huît. Aussi éprouvai-je quelque inquiétude , quand le matin de notre apfiareillage un petit calme de quelques heures se Gt sentir. Par bonheur la brise tourna au S» £. pleine et bonne , nous chassant rondement vers Oahou. Nous passâmes cette fus entre Tahou-Rawe et recueil Moro-Kini , puis nous atterrîmes vers Lahaina dans l'ile Mawi. Lahaina est un village florissant où régnent les missionnaires; ils y ont une chapelle en maçonnerie , avec deux étages et des galeries. Ce temple , Tune des merveilles monumentales de la Polynésie, peut contenur 3000 fidèles.

Après une heure de séjour à Lahaina , la goëlette remit à la voile ; elle courut entre Ranaî et l'étroite et montueuse Moro-Kaï ; puis, le 25 février 1831 , elle se montra de nouveau en vue d'Hono-Rourou. Depuis le départ d*Hawaii , je tenais une hmette constamment braquée sur la mer pour voir si je n'apercevrais pas VOceanic : la ponctualité du capitaine Pen(Ueton m'effrayait ; je tremblais qu*il ne voulût me donner une leçon d'exactitude. Quelle fut ma joie quand je vis mon sehooner dans la rade 1 Mais j'arrivais à point nommé ; les huniers étaient hissés , le pavillon de partance flottait au mât' J'embrassai Koua-Kini à la hMe ; je le chargeai de mille compliments pour les amis que je laissais sans les voir ; pour le roi , pour les princesses , pour sa femme , pour Makoa que j'avais oublié à l'heure de mon départ d'Hawaii ; je lui donnai tout ce que j'avais sous la maio en bagatelles ; puis je m'élançai dans le canot , qui eut quelque peine à rejoindre VOceanic déjà orienté, a Une heure de phis, me dit Pendleton, et vous n'aviez que deux partis à prendre, d'accepter du service à la cour dHono-Rourou , ou de vous faire missionnaire. Vos effets seraient à terre û l'on ne vous avait signalé depuis ce matin , et VOceanic aunnt vingt milles de chemin derrière lui. Vous êtes plus heureux que sage ! » ajoutait-il avec un bienveillant sourire. Et il me quitta pour surveiller hii-^néme l'appareillage et la conduite hors des passes.

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