CHAPITRE LI
■I8TOIRB DBS ILSA HAWAII
L'archfpel d'Hawaii a ses annales fabuleuses consacrées dans les chants nationaux et dans les traditions populaires. Ces annales toujours vagues, souvent contradictoires, plutôt allégoriques que vraies, plus remplies de Qctions que de fait^, ont cependant un côté sous lequel la physionomie se révèle; elles sont la poésie primitive d'un peuple, l'expression de ses rêves d'enfance; et à ces titres divers elles méritent d'être étudiées.
L'origine de la race hawaiienne est dans ces vieilles traditions l'objet de plusieurs variantes ; mais l'opinion la plus accréditée, c'est que les habitants primitifs arrivèrent dans une pirogue de Taîti, qui veut dire knn, et qu'on prêtre n<Mnmé
Pao, de couleur blanche, aborda avec ses dieux sur le sol hawaiien. Dorant la vie d*Opiri, fils de Pao, plusieurs étrangers, également de couleur blanche, arrivèrent à Hawaii vers le S. 0. de File, et gagnèrent les montagnes où ils fixèrent leur séjour. Ce fait si simple parut aux Hawaiiens une chose surnaturelle ; ils voulurent à toute force voir des dieux dans ces nouveaux venus, et Us les traitèrent avec tout le respect imaginable. Le séjour de ces hommes blancs ne fut pas long : ils s*en retournèrent chez eux. La chronique ne spécifie pas quel vaisseau les avait conduits et ramenés. Tout ce qu'elle a constaté, c*est le nom du chef: il s*appelait Mana-Hini , c'est-à-dire , en langage polynésien , un étranger, un hâte , ce mot étant commun aux insulaires d'Hawaii comme à ceux de Taîti et de Nouka-Hiva. Une tradition plus récente et plus précise établit encore que plusieurs années après le départ de Mana-Hini et de ses compagnons, sept étrangers abordèrent dans la baie de Ke-ara-kekoua, au lieu môme où descendit plus tard le capitaine Cook. Ils vinrent dans un canot semblable au sien avec un tendelet sur Tarrière, mais sans mâts ni voiles. Us étaient tous habillés de blanc ou de jaune, et l'un d'eux portait un pahi ou long poignard à son côté, et une plume sur son chapeau. Ils furent re^us par les naturels de la façon la plus amicale. Débarqués, ces hommes épousèrent des femmes du pays, furent nommés chefs, se montrèrent généreux, vaillants, expérimentés, et finirent, dit-on, par gouverner l'tle d'Hawaii. Le missionnaire EUis prétend , à ce propos, qu'on trouve encore dans cette ile des individus provenant de ces colons étrangers, a Ces hommes, dit-il, se reconnaissent aisément à la teinte plus claire de leur peau, au caractère de leurs traits, à leurs cheveux bruns et bouclés. Du reste ils se targuent eux-mêmes de cette origine, dont le souvenir est une gloire et un titre de famille. )>
Déjà La Pérouse avait émis cette opinion, que les îles Hawaii, les Sandwich de Cook, n'étaient pas autre chose que les lies des Rois et des Jardins, découvertes en i5k2 par l'Espagnol Gaétan. Ce navigateur raconte que, parti du port de la Nativité, situé sur la côte d'Amérique par 20* lat. N., il courut directement à l'ouest pendant 900 lieues, et qu'à cette distance il découvrit un groupe d'tles dont les sauvages étaient presque nus; que ces lies, d'ailleurs, bordées de coraux, étaient fertiles en cocotiers et en autres arbres. La carte à la main, il est aisé de voir que l'archipel d'Hawaii est la seule terre à qui ces circonstances diverses puissent s'appliquer.
Une autre tradition qui se rapporte à la môme date, tradition relative à un nonuné Rono, a d'autant plus de signification qu'elle explique pourquoi les naturels rendirent à Cook les honneurs divins lors de son arrivée. Rono vivait sous l'un des anciens rois d'Hawaii : jaloux et prompt, il tua dans un moment de colère sa femme qu'il aimait tendrement ; puis la douleur et le regret l'ayant rendu fou, il parcourut les tles, querellant tout le monde, luttant avec le premier venu ; enfin, las et désespéré, il s'embarqua sur une pirogue d'une forme particulière, et se lança dans la haute mer, promettant de revenir un jour. Les naturels consacrèrent la vie de cet homme par un chant national qu'on retrouve encore à Hawaii. Les
mirent Rono tu nombre de leurs dieux, et chaque année^ ters Tépoque de son départ, on célébrait en son honneur une fête avec accompagnement de jeux, lutte, pugilat, combat au javelot. Rono atait dit qu*il reviendrait : ils attendaient Rono d^année en année. Aussi, lorsque Cook parut devant Hawaii, ils prirent ses vaisseaui pour des lies , et le capitaine pour leur dieu. De là cette réception solennelle et ces honneurs divins dont nous parlerons bientôt.
Après répoque de Rono, il faut placer celle du cinquième descendant du Kahou- Kapou, de Kaîa-Mamao qui finit d*une manière tragique. Kouï-Poîpaï, chef puissant d'Hawaii, ayant en vain tenté de séduire une des femmes de Kaîa-Mamao parvint un jour à Tattirer hors de chez elle ; et, lui faisant violence, il Tentraina yers la montagne. Ce rapt pouvait troubler la contrée alors paisible, il était à la fois impolitique et odieux ; aussi le frère du ravisseur, Ala-Poï, honrnie juste et guerrier Taillant, blâma Kouï-Poïpaï, alla le trouver, et le décida a lui rendre réponse enlevée, pour qu il la ramenât à son époux ; mais quand il se présenta devant le roi avec cette femme confuse et tremblante, le prince ne voulut pas la recevoir. Ala- Poï partit furieux et rassembla tous ses partisans. Une afTaire sanglante eut lieu dans la vallée d Ono-Marino : elle dura trob jours. A Texceptioo de Kaîa-Mamao et de son fils Taraï-Opou, peu de guerriers du parti royal échappèrent à cette boucherie. Le roi lui-même ne fut sauvé que par la généreuse assistance de son ennemi Ala-Poî : ce brave chef arrêta la lance qui allait le percer. Mais Kaîa-Mamao était trop fier pour subir cette grâce plus cruelle encore que sa défaite : il se tua de sa propre main sur le champ de bataille.
Malgré cette catastrophe, les Hawaiiens ne dérogèrent pas à la descendance ; ils intronisèrent le jeune Taraï-Opou, le même qui régnait quand, à son troisième voyage, Cook parut sur ce rivage, le 20 janvier 1T78. A cette époque, les lies n'obéissaient pas à un seul chef; mais chacune d'elles avait un arù-roAi, chef suprême, et des arrtû, ou princes de districts. Llllustre navigateur mouilla dans la baie de Waï-Mea sous le vent de Tauai. A la vue de ces vaisseaux énormes, le premier mouvement des naturels fut une surprise mêlée de quelque effroi. Ils ne s'approchèrent avec leurs pirogues que peu à peu et avec prudence, montèrent en petit nombre sur le pont et restèrent émerveillés du spectacle qu*il offrait. Cependant une de leurs premières questions intelligibles fut de demander du fer, qu'ils nonmaient hanuiriti : circonstance qui ne peut s'expliquer autrement que par une descente antMeure d'Européens. Au milieu de ces démonstrations amicales, ils semblaient pourtant peu jaloux de recevoir ces étrangers; ils allèrent même jusqu'à s'opposer au débarquement, et les Anglais furent obligés de tuer un des plus récirtcitrants pour intimider les autres. Ai»*ès cet exemple, il n'y eut plus de hitle. Cooh, dMcendu sv le rivage, rencontra partout du respect et de la soumis^ #011. Les naturete se prosAemaient sur son passage, la face contre terre ; on lui offirait des présents de toute sorte, et un prêtre de Itle lui adressa une prière conune à Dieu. Dès ce noment des échanges paisibles s'établirent entre les vais- SNMux et la terre, A Taoïâ, Cook vittta un moral (Ueu d'adoration, lieu de sépul*
tare) Toisin do moiiQliige; et ce qui le saisit le pins dans ce monoment pieux, fîit sa ressemblance avec les constractions analogues de Tafti. L'affinité des deux archipels lui parut dès lors probable ; il ne s*agissait plus que d*aller à la recherche d'autres démonstrations.
Cook ne resta que trois ou quatre jours à Tauai ; il visita Niihau, et y fit encore une halte de trois jours ; puis, malgré son désir curieux d*explorer le reste du groupe, il appareilla pour sa destination, la c6te N. 0. de rAmérique« et reconnut seulement de loin et à la voile Tlle Oahou, qu'il comprit avec Tauai, Niihau et recueil Tahoura, sous la dénomination commune d'îles Sandwich. Mais l'année suivante, à la même époque et à son départ des côtes américaines, le grand navigateur voulut compléter cette utile reconnaissance. Le 17 janvier 1779, il parut de nouveau devant le groupe découvert et mouilla sur la côte occidentale de Hawaii.
La présence des vaisseaux européens produisit sur cette plage un effet indes- Cliptible. Le chef du collège des prêtres ayant solennellement déclaré que c'était Rono qui tenait sa promesse et reparaissait à Hawaii , ainsi qu'il l'avait annoncé , Cook fut dès lors regardé comme un dieu : quand il traversait cette foule d'indigènes, on l'appelait le grand Rono; on se prosternait sur sa route, on faisait dans les temples des sacrifices en son honneur. Pour lui et pour ses équipages il obtint ce qu'il voulut. Parfois il fallait en revanche que le célèbre marin se prêtât a des cérémonies bizarres dont il ne comprenait pas la signification. Cook voyait bien, à l'accueil que ces gens-là lui faisaient , qu'ils ne le traitaient pas tout à fait comme un homme de la même nature, du même rang que les autres ; mais de là à deviner la légende fabuleusede Rono, il y avait loin encore. Il se laissa pourtant déifier de fort bonne grâce , et subit les ovations religieuses par lesquelles on célébra sa mémorable venue. Dans une de ces cérémonies, on le conduisit au Hare no o Rono (maison de Rono) , et on le fit asseoir sous Tidole, espèce de statue gigantesque coiffée d'un bonnet pointu et recouverte d une grande draperie blanche, aussi effrayante , aussi hideuse que le MamorCombo des nègres de la Gambie. Quand il fut placé sous cette effigie sainte , on lui enveloppa le bras d'une étoffe rouge, et l'on confia à Tofficier King le soin de soutenir ce bras en Tair. Alors un jeune chef s*avança au milieu de douze prêtres complètement nus et n'ayant que le maro; il prit des mains d'un de ses collègues un petit cochon, articula une longue et solennelle prière ; puis étrangla Tanimal, qui fut préparé et cuit. Sous cette forme nouvelle, on le présenta à Cook avec un redoublement de prières, accompagnées de noix de coco et de^ coupes pleines de kava,.la Uqueor fermentée de la Polynésie. Il fafiait faire manger de ce porc à Rono, et par on dernier témoignage de respect, un des prêtres porta de ses mains les vivres jusqu'à sa bouche. Cook ne put s'empêcher de faire la grimace, car naguère on l'avait forcé à avaler du cochon pourri ; il repoussa l'offrande avec douceur, mais obstinément. Alors, résolu à le yaincre par toutes sortes de bons procédés, le prêtre mâcha lui-même les morceaux et les lui offrit ensuite. Cook ne résista plus.
La bienveillance des prêtres et des naturels ne se bornait pas à ces honneurs
d'apparat. Chaque fois que des hommes de l'équipage mettaient le pied à terre, ils les comblaient de provisions de toutes sortes; et si les chaloupes tardaient à paraître, ils envoyaient à bord des pirogues chargées de cochonSi de noix de coco, de firuits et de légumes. Ces présents étaient faits dans des vues toutes désintéressées. Us ne demandaient rien, ils n'attendaient rien en retour. Heureux quand Rono daignait accepter ! Le 2k janvier un tabou solennel établi sur la rade de Ke-ara-kekoua annonça Tarrivée prochaine de l'arii-rahi Taraï-Opou, qui revenait d'une incursion guerrière dans Ttle voisine. Prévenu de l'arrivée de l'étranger, il alla d'abord se promener incognito autour de ses bâtiments, puis il annonça qu'il ferait à Rono une visite solennelle , et qu'il lui offrirait les cadeaux qu'on offre aux dieux.
En effet, au jour fixé, Taraï-Opou s'embarqua vers midi dans une grande pirogue, escortée de deux autres chargées de provisions, et se dirigea vers le vaisseau. Les principaux officiers de sa cour, coiffés de leurs casques, couverts de leurs plus riches manteaux, et armés de piques et de poignards, encombraient l'embarcation du roi ; dans celle qui suivait se groupaient les prêtres , portant leurs idoles parées d'étoffes rouges. Ces idoles, sorte de mannequins d'osier d'une taille gigantesque, étaient garnies de plumes bariolées comme les manteaux des grands; leurs yeux étaient des disques de nacre de perle avec une noix foncée au centre ; leurs râteliers des dents de chiens. Des cochons et des légumes emplissaient la troisième pirogue. La traversée du rivage au bord fut employée à des chants religieux. Arrivées devant les vaisseaux, les pirogues en firent le tour : puis, au lieu de monter sur le pont, le roi fit signe au capitaine anglais de venir conférer avec lui sur la grève. On s'y rendit chacun de son côté, et l'on gagna une tente que les Anglais avaient improvisée près du débarcadère. Alors, au milieu du silence profond qui s'établit dans cette enceinte, le roi se leva, marcha vers Cook assis à l'extrémité de la salle daudience, plaça d'une façon gracieuse son propre manteau sur les épaules de l'Anglais, le coiffa d'un casque en plumes, hii mit un éventail dans les mains, et finit par étendre à ses pieds six manteaux d'un grand prix. Pendant que le roi étalait ainsi ses présents , les serviteurs apportèrent quatre gros cochons , des cannes à sucre , des noix de coco et des firuits de l'arbre à pain, qu'ils déposèrent aux pieds du capitaine. La cérémonie se termina par l'échange des noms entre Cook et Taraï-Opou, formalité si générale et si hnportante dans les lies Polynésiennes. A peine le roi eut-il fini, que les prêtres survinrent, jaloux d'offrir leurs hommages à Rono, et traînant après eux une file d'hommes qui ployaient sous le poids des cochons, des corbeilles de bananes, de patates, de légumes et de fruits. Taraï-Opou, déjà avancé en âge, cassé, maigre et infirme, était accompagné de ses deux fils cadets et de son neveu, devenu célèbre sous le nom de Tamea-Mea. King, qui le vit, dit que ce jeune chef avait un aspect étrange et sauvage, et que sa tète était couverte d'une pâte et d'une poudre brune peu propres à l'embellir.
Ainsi se passa le reste du séjour des Anglais. La bonne harmonie ne fut pas
on instant troublée : seulement Tartf-Opou semblait inquiet de la quantité de livres qu*absorbaien1; les deux vaisseaux. « Ces gens-là, se disait le monarque hawaiien, viennent d*un pays où ils mouraient de besoin : pour peu qu'ils séjournent encore, ils affameront mon tle. « Alors il s'informait du jour du départ avec une sollicitude empressée, et quand on lui dit qu'il était fixé au k février, il parut content. Toutefois il redoubla de prévenances , accabla Cook de pirogues diargées de vivres; Cook lui répondit parades cadeaux au moins équivalents. Au moment du départ, les prêtres voulaient retenir Rono, ou au moins Tofficier Kîng qu'ils prenaient pour son fils; et ce ne fut pas sans regret qu'ils virent la Découverte et la Résolution emporter le divin étranger.
Jusque-là Hawaii était pour le grand navigateur une région propice et bo^italière ; mais le malbeur voulut que, près de terminer Texi^oration du groupe, un coup de vent endommageât Tun de ses vaisseaux. Pour réparer des avaries de mâture, il reparut donc dans la rade de Ke-ara-kekoua le 11 février 1779. Des tentes pour les ouvriers, des ateliers de charpenterie, des forges, furent établis sur la grève près du moraî. On s'y livra aux réparations urgentes. Plusieurs jours s'écoulèrent sans que rien parût changé dans les dispositions des naturels. Le roi, revenu sur ces entrefaites d'une tournée dans l'intérieur, fit le même accueil au capitaine; mais bientôt et à mesure que le séjour des Anglais se prolongeait, l'attitude du peuple d'Hawaii se modifiait et empirait d'hem*e en heure. L'empressement et le respect obtenus jusqu'alors se changèrent d'abord en défiance et en froideur ; puis la manie du vol, si habituelle aux sauvages, se réveilla chez ceux-ci ; tout objet en fer devint pour eux une tentation irrésistible. Turbulents, audacieux, fanfarons, ib ne tardèrent pas à provoquer des voies de fait de la part des équipages anglais. Dès le 13 une rixe s'éleva à terre entre eux et les naturels, et déjà ces derniers, armés de pierres, commençaient à assaillir en masse les Européens, quand l'arrivée de Cook suspendit la collision. Presque en môme temps les hommes de la Découverte étaient obligés de faire feu sur d'impudents voleurs qui venaient marauder le long du bord. Ces préludes fâcheux et quelques malentendus qui en furent la suite amenèrent des actes de violence gratuite de la part des Anglais contre un chef nommé Paria dont ils n'avaient jamais eu qu'à se louer. Furieux de cette ingratitude, les insulaires se jetèrent sur les agresseurs : un massacre aurait eu lieu ce jour-là, si Paria lui-même, le chef hisulté, ne fût intervenu pour sauver les Anglais des vengeances de ses compagnons. L'affaire paraissait assoupie, quand, le soir, quelques naturels s' étant glissés à la sourdine auprès des tentes, on fit feu sur eux, tant pour les forcer à se retirer que pour intimider les autres.
Le jour suivant, ik au matin, on s'aperçut que dans la nuit la chaloupe de la Découverte^ amarrée sur la bouée, avait disparu. A cette nouvelle, Cook entra dans le plus grand courroux, et fit tirer à boulets sur deux pirogues de naturels qui naviguaient dans la rade; puis, cédant à son caractère hardi et décidé, il ré* solut d'aller à terre, d'enlever le roi lui-même et ses principaux ariis, afin de les
garder à bord, comme otages, jasqa'à ce qu'on hd eût restitaé sa chaloupe. Ce moyen était violent; il dépassait le but ; il répondait mal aux libéralités antérieures des insulaires, et à la bienveillance soutenue et constante qu'avaient témoignée aux Anglais le roi et les prêtres de l'tle. Mais, en toute occasion semblable, l'inflexible et brave capitaine n'avait pas marché par d'autres voies; il ne voulut pas déroger au système de terreur et d*audace qui lui avait constamment réussi.
A huit heures, ses ordres donnés pour que toutes les mesures de précaution fussent prises , il s'embarqua dans un canot monté de neuf soldats et marins avec leur officier en tête, et fit voguer vers le village de Eaava-Roa. Là, il prit terre avec son escorte, marcha vers la résidence du roi, qu'il trouva couché et encore endormi, et lui signiGa Tordre de le suivre. Le vieux monarque ne résista point j il se leva, et ayant envoyé chercher ses deux jeunes fils qui étaient absents, il se remit avec eux entre les mains de Cook et se laissa conduire vers l'embarcation. Rien jusqu'à ce moment n'indiquait dans les habitants de l'endroit des intentions hostiles : l'animosité de la veille semblait éteinte, et des marques de vénération accueillirent le capitaine anglais sur tout son passage. Quand on le vit sortir de la maison royale, emmenant avec lui le prince et ses deux fils, on ne sut pas d'abord ce que ce déplacement voulait dire ; déjà même les enfants étaient embarqués lorsque la favorite de Tarai -Opou, une femme nommée Kanona, s'élança vers le rivage et supplia le monarque, avec des pleurs et des sanglots, de ne point aller à bord des bâtiments. A leur tour quelques chefs réunis autour de Tarai le conjurèrent de se défier, de ne pas se livrer ainsi à des étrangers ; tandis que la foule, grossissant peu à peu, regardait cette scène avec une curiosité inquiète et irrésolue. Le roi ne savait que faire entre l'inflexible volonté de Cook et le soin de son salut personnel. Il n'y avait d'autre parti à prendre que d'engager une lutte : il la désh*ait peut-être ; mais il n'osait pas en donner le signal. Dans un état d'anxiété et d'indécision, il s'était assis sur le sable, pâle et consterné. En ce moment un indigène, accouru de l'autre côté de la baie, se précipita au milieu des groupes qui entouraient Cook. a La guerre , s'écria-t-il , la guerre ! Les étrangers ont commencé le combat ; ils ont fait feu sur une pirogue, et ont tué un des chefs. x> A ces mots, cette populace changea d'attitude : morne tout à l'heure et indécise, elle s'arma de pierres et prit subitement l'offensive. Le peloton de soldats anglais se mit en mesure de résister : rangé en batataille à 15 ou 20 toises de l'endroit où se trouvaient Cook et Taraî-Opou, il se disposa à faire feu sur les plus hardis. Le capitaine cependant, calculant l'étendue du péril, semblait avoir renoncé au projet d'emmener le roi ; il se résignait à la retraite, et gagnait son canot, quand un naturel le menaça avec sa lance. Cook, qui tenait un fusil à deux coups, le prévint et retendit raide mort. On répondit à cette voie de fait par une grêle de pierres à laquelle répondit une décharge de la part des soldats de marine. Cook voulut faire cesser le feu; mais le bruit empêcha que son commandement ne fût entendu; il essaya aussi de haranguer les insulaires et d*arrêter par la persuasion cette lutte inégale , mais au mmnent où il se
retournait, un coup de pahoa le frappa dans le dos pendant qa*an fer de lance Ini traversait le ventre. Dès ce moment la mêlée devint générale. Les insalaires n'avaient pas eu peur du feu des mousquets : au lieu de reculer, ils s'étaient précipités sur les armes meurtrières. Quatre des soldats de l'escorte furent tués sur les rochers du rivage ; trois autres furent blessés grièvement , et Tofficier reçut loimôme un coup de pahoa. Ces derniers pourtant parvinrent à rejoindre leur canot en laissant au pouvoir des ennemis les cadavres de Gook et de leurs quatre camarades.
Cette fatale journée lit comprendre aux Anglais que la place n*était plus tenable ; ils pUèrént leurs tentes , se retirèrent à bord, et une fois à l'abri de toute agression , firent des ouvertures pour obtenir qu'on leur rendit le cadavre de leur noble capitaine. Mal servis dans cette demande par les moyens de douceur, ils allaient en venir à des voies rigoureuses , quand deux prêtres rapportèrent, enveloppé dans quelques étoffes , un morceau de chair humaine qui pesait neof ou dix livres, a C'était, disaient - ils , tout ce qui restait du corps de Rono, ce corps ayant été brûlé suivant la coutume, et les os distribués parmi les différents chefs. » A la vue des restes mutilés de leur commandant , la fureur des équipages sembla prendre une nouvelle force ; de leur côté, les insulaires avaient également à venger la mort de cinq chefs distingués et d'une trentaine des leurs. Les rancunes réciproques ne firent que s'accroître , et à chaque instant s'engageaient des luttes partielles qui entretenaient les hostilités générales. Quand les Anglais descendaient à Taiguade, ils étaient sûrs d'y trouver une multitude furieuse, armée de pahoas, de pierres ou de bâtons. La mousqueterie la dispersait un instant ; mais elle revenait à la 'charge. Alors , pour faire un exemple , TofEBcier qui commandait les deux vaisseaux fit Uvrer aux flammes le village des prêtres et massacrer ceux qui essayèrent de s'opposer à cet acte de vengeance.
Ce fait décisif amena la paix : on s'aboucha , on se fit quelques concessions de part et d'autre, et l'accord fut conclu le 19 février. Le lendemain , le chef Eapo, suivi de plusieurs milliers d'insulaires, transporta processionnellement vers le rivage les débris du corps de Cook, les mains entières , l'os du métacarpe , la tète dépouillée de sa chair, diverses portions des bras et des jambes. Le 21 , les divers chefs restituèrent ce qu'ils avaient gardé des os du capitaine , le canon de son fusil , ses souliers et quelques autres objets. Le 2â, on lui rendit avec solennité les derniers devoirs , et dès lors les bons procédés , les échanges, les visites, se rétablirent comme pendant le premier séjour. Du reste , il faut dire , à la louange des chefs et des prêtres, que la mort de Cook, résultat d'une effervescence populaire , les affligea profondément. La fable de Rono avait tellement pris crédit parmi eux , qu'ils rendirent des honneurs divins aux dépouilles de l'iUustre navigateur. Sa mémoire fut immortalisée dans les Iles; et, avant leur conversion au christianisme, c'était encore une version admise par eux, que Rono ressuscité paraîtrait de nouveau à Hawaii et tirerait vengeance de ses meurtriers. Cette funeste relâche avait duré dix jours. Le 23 février, la Découverte et la Résolu-
tion mirent à la yotte , et allèrent mouiller, le !«' mars, sous le vent de Ftle Niihan, dont les naturels ne se montrèrent que voleurs et insolents. L'escadrille anglaise quitta Farchipel , le 15 mars 1T79.
Tarai-Opou survécut peu au départ des Anglais. S*il faut en croire Vancouver, ce roi mourut de mort violente dans une révolte dont on ne spécifie pas les incidents, et où Tamea-Mea fut obligé d'intervenir pour sauver la veuve menacée par la fureur populaire. Quoi qu1l en soit, Kau-ike-ouli monta sur le trftne après son père ; mais son despotisme et sa cruauté eurent bientôt soulevé contre lui la majeure partie de la population. Suivant le récit de la Blonde, ce tyran avait interdit à ses sujets des classes inférieures de jeter un regard sur lui depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Si un individu violait cette consigne, soit par mégarde, soit volontairement , à l'instant même il était mis à mort. On ne saurait garantir Texactitude de cette version; mais ce qui est positif, c*est qu'un cousin de Taraî- Opou, l'ambitieux Tamea-Mea, trouva bientôt une foule de prétextes pour lui disputer le trône héréditaire. Quelques escarmouches sans résultat, quelques rencontres partielles , aboutirent à la grande bataille de Moko-Houa , livrée près du village de Keei, bataille où périt Kau-ike-ouli, et qui livra au vainqueur le sceptre de l'archipel. La fille de Kau-ike-ouli, la jeune Kea-pouo-lani, étant tombée entre ' les mains de Tamea-Mea , le nouveau monarque l'épousa , afin de cumuler sur sa tête les doubles droits de la naissance et de la conquête. En vain l'un des plus jeunes frères du vaincu, Re-Oua, essaya-t-il de se maintenir indépendant sur quelques districts du rivage oriental.
Ce fut pendant que la guerre civile sévissait à Hawaii , que La Pérouse mouOla à Tauai , en 1786. Bien accueilli par les habitants, il ne resta à l'ancre devant Ttle que vingt-quatre heures , et n'ajouta aucun détail aux renseignements connus. Les capitaines Portlock et Dixon , qui visitèrent aussi l'archipel en 1786 et 1787 , n'eurent qu'à se louer des naturels, avec lesquels ils établirent des échanges réguliers de vivres contre des objets manufacturés. La loyauté et la bienveillance présidèrent à ces mutuels rapports. L'archipel était connu dès lors. Dix ans s'étaient écoulés à peine depuis la catastrophe de Cook , que Hawaii était un point de relâche , une échelle fréquentée des navigateurs anglais ou américains. On allait s'y ravitailler à fort bon compte ; quelques fusils et de la poudre suffisaient pour obtenir de fort belles provisions. Plus les natui^els avaient d'armes à feu, plus ils désiraient d'en avoir, car leur possession était un privilège de force et de puissance pour ceux à qui elle était échue. Ne pouvant s'en procurer, parfois ils allaient jusqu'à en voler, et il en résultait quelques vengeances sanglantes. Voici , entre autres, l'une de ces catastrophes.
Un Américain nommé Metcalf avait armé pour le commerce des fourrures deux petits navires ; l'un qu'il conunandait, le brick VEléonore , de dix canons , avec un équipage de dix compatriotes et de quarante Chinois , dirigé par le maître John Young; l'autre, la goélette la Belle Américaine, que montait son fils avec le maître d'équipage Isaac Davis et cinq marins seulement. Partis de la Chine en 1789,
les deux navires se séparèrent : VÉlionore passa Ttûyer aux lies Hawaii , où la Belle Américaine ne rallia sa conserve qu'au mois de février. Alors Tune et Tantre allèrent mouiller devant Mawi. Une nuit, le canot amarré sur Farrière du brick fut enlevé avec l'homme qui le gardait : Metcalf jura qu*il en tirerait vengeance, n dissimula néanmoins ; il dissimula encore quand , au bout de trois jours , on bu rapporta les os du marin et les débris du canot, et continua à demander des vivres, à bien accueillir les pirogues qui se présentaient le long des bâtiments. Les indigènes crurent qu'ils étaient pardonnes , et ils revinrent en grand nombre. Un matin pourtant, Tordre fut donné aux équipages de charger les canons à mitrailiCf de charger à balle les mousquets ; puis, au moment où les pirogues arrivèrent, on les fit passer toutes du côté qui regardait le rivage , et une déchaîne à bout portant firappa sur les embarcations entassées. L'effet fut terrible : plus de 100 habitants de Hawi périrent, et un plus grand nombre furent blessés.
A la suite de cet exploit, l'Américain appareilla pour Hawaii , où les premiers jours de sa relâche se passèrent de la façon la plus tranquille. Le 18 mars seulement , un des chefs du district , nommé Tamea-Motou , se {«résenta le long de la goélette avec quelques amis , annonçant l'intention d'offrir quelques présents au jeune Metcalf. On le reçut sans défiance ; mais à peine monté sur le pont, il saisit le jeune homme et le jeta à la mer, où il fut promptement englouti ; puis il en fit autant au maître Davis : celui-ci pourtant , bon nageur, parvint à se soutenir sur l'eau malgré quelques blessures , et fut recueilli dans une pirogue. Pendant que ceci se passait, le maître de VÉléonore, Young, était retenu à terre et gardé en prison par l'ordre de Tamea-Mea. La Belle Américaine était donc au pouvoir du chef hawaiien. Le brick , mouillé à peu de distance, ne fut pas longtemps à s'apercevoir de ce coup de main ; néanmoins, au lieu de porter secours à sa conserve, fl mit à la voile et ne reparut pas.
Il est difficile, môme aujourd'hui, d'établir par quel ordre et sous quelle influence cet enlèvement eut lieu. L'arrestation du maître Young doit sans doute être imputée à Tamea-Mea, qui voulait , au moyen d'un otage , obtenir une réparation amiable ; mais la surprise de la Belle Américaine était si peu de son fait , qu'il donnait l'ordre de la restituer à Metcalf, au moment môme où celui-ci usait d'une prudence exagérée en mettant à la voile. Ainsi l'honneur du plan de capture revenait à Tamea-Motou comme son exécution. Il rejeta une portion de cette responsabilité sur Taï-Ana, qu'accusent d'ailleurs les dépositions du maître Young. Ce chef, d'un caractère ambitieux et hardi , d'une incroyable activité et d'un courage héroïque , était depuis longtemps possédé de cette pensée , que la puissance hawaiienne ne serait fondée à toujours que lorsqu'on aurait des canons et des escadrilles pour soumettre l'archipel entier. Plus de six mois auparavant, il ayait proposé d'enlever le brick de Metcalf pendant l'hivernage ; puis , éconduit par le bon sens et la loyauté du roi , il avait poussé, ajoutait-on , Tamea-Motou dans son audacieuse entreprise. Depuis encore , et à diverses reprises , Taï-Ana renouvela ses offres de flibustier ; entre autres au sujet de la Princesse Royale , prise faite
par les Espagnols sur les Anglais. Toutes ces mauvaises pensées Tinrent échouer deyant la judicieuse fermeté de Tamea-Mea, qui comprenait déjà les moyens d'obtenir par la justice et la loyauté ce que le chef ambitieux ne croyait possible de se procurer que par la violence et le vol.
Dans Taffaire de la Belle Américaine ^ il n*y a qu'une chose dont Tamea-Mea consentit à profiter : la capture de deux Européens , les mattres Young et Davis. U les regardait pour lui et pour ses peuples comme de précieux instruments de civilisation. Les deux Anglais furent constitués et déclarés solennellement ses captifs, responsables, Young de Davis, Davis de Young, Fun ne pouvant s'échapper sans que la soUdarité de sa fuite pesât sur l'autre de tout son poids. Toutefois , en même temps qu'il leur donnait l'archipel pour prison , Tamea-Mea les combla de marques d'amitié et de bienveillance. Young et Davis s'attendaient à être mangés vivants par ces sauvages , et cela avec d'autant plus de raison que lei victimes de Mawi demandaient vengeance. Qu'on juge de leur surprise quand ils se virent logés dans une fort belle case , non loin de celle du roi , comblés de présents et de vivres, libres de choisir parmi les femmes du pays celles qui leur convenaient le mieux. On conçoit s'ils se résignèrent à rester, à travailler, à introduire quelques idées, quelques pratiques de notre civilisation parmi ces insulaires. Ils se mirent à l'œuvre par plaisir, par devoir, par reconnaissance ; ils popularisèrent une foule de notions vagues , mais précieuses , se livrèrent à des travaux que la sagacité indigène imita promptement ; ils rendirent enfin de tels services à Tamea- Mea, que celui-ci trembla plus que jamais de les perdre. Des navires européens étant survenus , Young et Davis devinrent leurs truchements ; ils réglèrent les objets d'échange qui pouvaient le mieux profiter au pays, furent vis-à-vis des étrangers plus rois que le roi. Cependant, pour éviter qu'ils ne partissent un jour avec des compatriotes , on ne les laissait jamais aller ensemble à bord, mais seulement Tan après l'autre. Du reste , ces précautions étaient superflues : les deux marins avaient pris racine à Hawaii ; ils y avaient rencontré un sort qu'ils auraient vainement cherché en Europe ; la pensée d'un départ furtif ne leur vint pas. A leur exemple, au contraire, des Anglais et des Américains, déserteurs de leur bord, se fixèrent à Hawaii et s'attachèrent au service des chefs.
Le pays en était là, avec cette ébauche de progrès, quand l'Anglais Vancouver mouilla , en janvier 1792 , dans la baie de Ke-arshkekoua. A peine avait-il laissé tomber l'ancre , que deux des principaux généraux de Tamea-Mea demandèrent la favem' d'être admis à bord. Cette relâche fort courte ne fut marquée par aucun incident, et, peu de jours après, Vancouver était à Oahou où l'on s'attendait à une descente de Tamea-Mea et de ses guerriers. Le roi qui tenait encore dans ces îles contre la puissance progressive du monarque d'Hawaii , était Tahi-Teri. De Oohou le navigateur anglais se rendit à Tauai , et ne trouva que l'héritier présomptif du trône de cette tle , enfant de douze ans. Le régent Enemo reçut Vancouver avec la cordiahté la plus entière. On lui procura des vivres , quoique l'île offrît alors un aspect de désolation générale. Les Anglais qui avaient fait partie
des premières expéditions , comparant l'état de l'archipel entier ayec celni où il se troavait aux jours de la découverte, purent constater on incroyable contraste. Depuis lors, la guerre n'avait cessé de tourmenter le pays; la dépopulation des campagnes et l'aspect des terres en friche indiquaient jusqu'à quel point elle avait été acharnée et meurtrière. Là où étaient jadis des villages , on ne retrouvait plus une seule case ; les plaines , les bassins cultivés autrefois , n'étaient que de mornes et stériles solitudes. Tous les chefs que Vancouver avait connns à Hawaii , en 1779 , étaient infirmes ou morts : Tamea-Hea survivait seul , debout sur ces ruines pour les féconder.
Cette môme année 1792 fut marquée par un épisode qui rappela la fatale aventure de Cook. Le Dedalus , aux ordres du lieutenant Hergest , navire attaché à l'expédition de Vancouver, et chargé de vivres pour ses vaisseaux , vint mouiller à WaT-Mea dans Tile Oahou. Cette tle appartenait à Tahi-Teri , roi encore indépendant. Les premiers rapports entre le bord et la terre furent pacifiques et inoffensifs ; mais une querelle s'étant élevée par un malentendu, il y eut des voies de fait de part et d'autre ; le lieutenant Hergest et l'astronome Gooch furent massacrés. Quand les officiers du Dedalus réclamèrent les corps des victimes, il leor fut répondu que ces corps avaient été partagés entre les divers chefs. Mais Tannée suivante ( 1793), Vancouver étant revenu mouiller devant To-waî-haî, pois à Kai-Roua, enfin à Ke-ara-kekoua , les liens , jusque-là noués et rompus entre les naturels et les Anglais, se resserrèrent d'une manière plus forte. Le souverain d'Hawaii fut pour eux un homme tout nouveau. Soit que le désir lui fût venu de montrer ses bons cétés aux Européens , soit qu'il se fût opéré chez lui un grand progrès intellectuel , Tamea-Mea se révéla ce qu'il resta constamment depuis , franc, généreux, bienveillant, éclairé. Il vint lui-même à bord, escorté d'une foule de chefs et d'officiers, de son beau-père Karaï-Mahamou, et de son fils, enfant de neuf ans. De fort beaux présents furent échangés de part et d'autre , et dès ce moment toute crainte de malentendu ou de surprise disparut dans les raiq>orts réciproques.
A l'ancre le 22 janvier 1793 dans la baie de Ke-ara-kekoua , où Tamea-Mea résidait alors, Vancouver reçut la visite des deux principaux chefs du pays, Kahou- Moutou et Taï-Ana, qui semblaient jalouser la position puissante que TamearMea se faisait peu à peu. Agents principaux de son élévation , ils en étaient alors è regretter d'avoir si complètement réussi ; ils auraient désiré que l'homme porté par eux sur le pavois en descendit pour se mettre à leur niveau. Ce qui les offusquait surtout , c'est que le roi recevait seul les présents magnifiques des Anglais. Ils se plaignaient aussi de Young , l'Anglais Young , devenu le confident et l'inséparable du souverain ; ils disaient que ce premier ministre exagérait à ses compatriotes l'influence et le pouvoir de Tamea-Mea , afin qu'on le ménageât seul , et qu'on ne tint pas compte des autres chefs. Vancouver écouta ces plaintes sans y répondre : il fit aux visiteurs quelques cadeaux de prix pour les consoler, mais fl vit bien que tôt ou tard l'adroite et forte politique de Tamea-Mea dominerait ces
petites yelléités de révolte et ces prétentions jalouses d'individus. Da reste, le souverain d*Hawaii n'épargna rien pour le traiter royalement pendant son séjour. 11 fut promené de festin en festin, de fête en fête.
Au nombre de ces réjouissances publiques était une espèce de jeu olympique, un combat simulé qui mérite qu'on s*y arrête. La scène se passait en dehors de Tenceinte du moraï et sur la partie septentrionale de la grève. Là vinrent se ranger, à peu de distance l'une de l'autre, deux divisions de 150 guerriers chacune. Celle de droite figurait l'armée de TamearMea. Les combattants brandissaient des lances émoussées semblables à celles qui servaient au combat. Au signal donné, les deux phalanges armées marchèrent l'une contre l'autre, d'une manière à peu près libre et sans qu'aucun chef parût leur indiquer une direction ; à une distance moindre, des harangues violentes furent prononcées , on se provoqua de la voix et du geste ; puis, à un second signal, une grêle de traits sifiDa des deux côtés et vint s'amortir avec un bruit retentissant. On ne saurait se faire une idée de l'adresse avec laquelle les javelots étaient lancés et parés. Quelques guerriers pourtant en reçurent des contusions assez fortes ; mais leur bonne humeur ne diminua point pour cela. Dans cette lutte qui n'était qu'une escarmouche, un convbat de deuxième ou troisième ordre, on voyait des soldats passer tout à coup de l'arrière à l'avant, lancer leurs dards, relever ceux qui étaient à terre, et les renvoyer à l'ennemi ; puis, quand ils en avaient décoché deux ou trois, ils se retiraient; mais les plus vaillants, les AchiUes de la bande, allaient défier leurs adversaires à petite portée ; ils se posaient devant eux, les provoquaient par le geste , par des paroles insultantes : devenus ainsi des points de mire pour tous les javelots ennemis, ils repoussaient avec leurs lances les traits qui auraient pu les atteindre, et, sabissant les autres au vol, ils les renvoyaient à l'instant même avec une merveilleuse adresse.
De tous ces guerriers nul n'égalait le roi. Tamea-Mea s'était mêlé à la lutte pour quelques instants ; et, piqué d'honneur par la présence des Anglais, il voulut leur prouver que le rôle de chef d'armée n'était pas une sinécure pour un monarque hawaiien. Il combattit avec une si étonnante adresse, avec tant de vivacité dans l'attaque, tant de promptitude dans la défense, que Vancouver et ses officiers en furent émerveillés. Six dards le menaçaient à la fois; d'une main il en saisit trois en l'air; il en brisa deux avec celui qui lui servait d'arme offensive et défensive, et esquiva le sixième par un imperceptible mouvement de corps. L'ennemi cependant venait de distinguer le roi au premier rang parmi les siens, et sur4e-champ il tourna de ce cêté toutes ses attaques. Les javelots arrivaient sur lui comme une grêle serrée et incessante , il ne les évitait plus que par des prodiges d'adresse ; il allait être touché sans doute, quand par un mouvement soudain son armée l'entoura, lui fit un bouclier vivant; après quoi, réunissant tous ses moyens d'action, elle décocha à l'ennemi des traits si nombreux et si bien dirigés que la victoire se déclara pour elle. Tamea-Mea vainqueur sortit de cette mêlée sans avoir été
atteint une seule fois.
SOB VOYAGE ÀUTOUB DU MOBTDE.
Phisieiirs éj^sodes earaetéristiqaes avaient sigiidè cette lutte eontee. Tel Ait llnstant où il s'agit de dispater le premier mort on blessé. Gomme ceM à qui ee malheur échoit est destiné à êfare sacrifié au moral s'il tombe an poayoir de ses antagonistes, les deux partis font d'incroyables efforts pour s'arracher cette victime, et beaucoup y périssent de part et d'autre. Dans le combat actuel, le Uessé était du cdté de Tahi-Teri, et l'on se le disputa longtemps, avec des chances à peu près égales. L'action se soutint de la sorte, toujours plus animée, jusqu'au moment où plia l'armée de Tahi-Teri. Alors les guerriers de Tamea-Mea saisirent les blessés du parti adverse ou les honunes supposés morts, et les trainèrent sur le sable par les talons, jusqu'à une certaine distance du champ de bataille. Ces pauvres diables, ceux qui jouaient le mort, devaient être d'une résignation exemplaire : de véritables morts ne se seraient pas montrés plus patients. Déjà, pendant la mêlée, on les avait foulés aux pieds, poussés, meurtris; on les traînait alors sur les caOloux et sur le sable, sans que la douleur pût les tirer de leur immobilité apparente. Une fois le combat fini, ils se relevèrent, la bouche, le nez, les yeux , les oreilles remplies de boue et de terre, et gais, rieurs, ils allèrent se laver dans la mer. Mais jusqu'alors la lutte n'avait été engagée qu'entre le vulgaire des guerriers ; les chefs n'y avaient pris aucune part. Quand la victoire lui eut donné un dénouement, quand les deux années accroupies à terre se furent mises à parlementer, les chefs parurent ; ils étaient censés ignorer ce qui avait précédé leur arrivée : tout cela était au-dessous d'eux et peu digne d'attention. Ils s'avançaient gravement , à pas mesurés , sous l'escorte d'hommes armés de lances pointues en bois dur, longues de 16 à 20 pieds , marchant avec ordre^ avec précision, exécutant de temps à autre des évolutions compliquées, qui attestaient une certaine tactique miUtaire. Rangés sur deux lignes parallèles, ils s'assirent avec leurs armes en avant, ne laissant entre eux qu'un espace de douze à quinze toises.
Après une courte pause, la conférence conunença. La parole appartint d'abord à celui qui représentait Tahi-Teri : il donna son avis sur la paix et sur la guerre. D'autres parlèrent à leur tour, et se déclarèrent, ceux-ci pour, ceux-là contre les hostilités. Ces débats s'accentuaient souvent jusqu'à la colère et la violence. Aux propositions de paix, les pointes despololous s'inclinaient vers le sol ; aux menaces de guerre, elles se relevaient à une hauteur uniforme. Dans tout le cours de ces pourparlers, les deux camps se surveillaient avec une défiance inquiète ; on eût dit qu'ils craignaient un guet-apens, un manque de foi, une explosion sans avertissement préalable. Les chefs se toisaient les uns les autres avec une fierté et une vigilance significatives. Enfin, il fut décidé qu'on en viendrait aux armes; de chaque cAté les guerriers se levèrent, formèrent leurs phalanges, et marchèrent à la rencontre les uns des autres ; mais, au lieu de se heurter immédiatement, les cohortes commencèrent à évoluer, comme si elles eussent voulu se disputer quelques avantages de position , et préluder à la lutte brutale par quelques combinaisons stratégiques. Les ailes seules, dont le rôle ressemblait assez à celui de nos
tir^îIleMTS, lanc^ent-déjà des volées de flèches et de pierres. Enfin, les deui phalanges en Tinrent aux mains. Elles luttèrent corps à corps, et se disputèrent le terrain pouce à pouce. Là, plus encore que parmi les soldats obscurs, éclataient des prodiges d*adresse et de force. Longtemps la fortune du combat demeura incertaine; le courage était égal de part et d'autre, le hasard seul devait donner la victoire au parti qui garderait le plus longtemps cette attitude. La gauche de Tahi-Teri fut la première à mollir, et les guerriers de Tamea-Mea, saisissant Toccasion, se précipitèrent sur elle en poussant des cris horribles. Alors ce fut de ce cAté une débandade générale ; plusieurs chefs, en voulant fuir, tombèrent sur la place : le reste s'échappa. Le triomphe le plus complet resta à Tarmée d'Hawaii : conune c'était elle qui avait réglé le programme , on conçoit qu'elle avait dû s*en réserver les honneurs. La fin de ce jeu héroïque fut la mort de ce Tahi-Teri : on le traîna sur la grève, malgré sa résistance furieuse; on le présenta au victorieux Tamea-Mea, qui ordonna qu*à l'instant môme il fût conduit au moraï pour y être sacrifié. La fiction toutefois n'alla pas plus loin : au lieu de se laisser égorger en l'honneur des dieux , les vaincus allèrent se mettre à table avec les vainqueurs, et mangèrent leur ration de porc grillé arrosée de kava.
Pour répondre aux avances de Tamea-Mea , et pour se mettre en frais, comme lui, de divertissements, Vancouver fit tirer le soir môme un feu d'artifice. A la vue de ces hardies fusées qui allaient rejoindre les étoiles, de ces feux colorés, de ces soleils qui éclairaient la nuit , les naturels ne purent se défendre d*abord d'un sentiment de terreur; ils s'enfuh*ent presque tous; puis bientôt ils revinrent, jetant à chaque effet pyrotechnique des cris de surprise et d'admiration.
Vancouver était au mieux avec Tamea-Mea ; ce prince Técoutait , le consultait quelquefois sur les améliorations utiles à son royaume. Voulant utiliser cette confiance, et la rendre profitable à la contrée, le capitaine essaya d'amener un arrangement entre le souverain d'Hawaii et ceux de Tauai et d'Oahou ; il engagea Tamea-Mea à se contenter de la souveraineté des Iles Hawaii, Mawi, Ranaï, Moro-Kaî et Tahou-Rawe. Le roi ne repoussa point cette pensée ; mais son rêve d'ambition était déjà fait. L'archipel était trop étroit pour avoir deux maîtres.
Enchanté de son séjour à Ke-ara-kekoua , Vancouver quitta .cette rade le 11 mars, et mouilla le 12 à Mawi, devant Lahaina. Là se trouvait Tahi-Teri, ce rival de Tamea-Mea. Dès que l'Anglais se trouva en présence du roi, son premier soin fut de demander des explications au sujet de l'attentat dont le capitaine du Dédains et deux individus de son bord étaient tombés victimes. Tahi-Teri s'excusa de ce meurtre , affirmant qu'il ne provenait pas du fait de ses sujets, mais d'une bande d,'aventuriers qui se trouvait alors sur ces parages ; il ajouta que justice avait été faite de tous ceux qu'on avait pu saisir ; que trois des meurtriers avaient expié le sang par le sang , et qu'il était prêt à en faire autant de tous ceux qu'on saisirait encore. Vancouver n'avait pas d'autre parti à prendre que d'accepter cette explication et cette excuse : il se rendit à Oahou sur la baie de Wal- Titi. Celait làqqie Ije meurtre du IhdaXus s'était accompli ; il voulut qu'une nouvelle
Tengeanoe en fût tirée. Le gouverneur de Ttle était Teri-Tonboora!, fils aimé de Tahi-Teri: Teri-Toubouraî ofTrit toutes satisfactions au capitaine anglais ; on se mit de nouveau à la recherche des meurtriers d'Hergest« on en reconnut, on en saisit trois, qui, liés ensemble et amenés dans une pirogue le long de la Découverte^ j furent fusillés à bout portant par leurs propres chefs, à la vue des équipages anglais.
Vancouver n*eut pas resté quelques mois sur la c6te N. 0. d'Amérique, qu*fl se sentit pris dû désir de revoir ces insulaires. Au mois de janvier 179<^ , il reparut à TE. de rOe dans la baie de Wai-Akea. Cette fois, il voulait employer son influence à des résultats plus décisifs pour la Grande-Bretagne. Les lauriers des colonisateurs du Bengale Fempéchaient de dormir. Il lui semblait que ses voyages resteraient sans but s*ib n'aboutissaient pas à une reconnaissance du patronage anglais sur cette terre lointaine. Évidemment c'était 1& un patronage stérile , plus dispendieux que lucratif; mais telle était la manie du siècle, et en particulier de l'Angleterre : cette puissance mettait autant de ferveur enthousiaste à sa propagande commerciale que les navigateurs espagnols du xv« siècle en avaient mis i la propagande catholique.
Vancouver venait donc cette fois i Hawaii au nom et pour le compte de son souverain. Depuis longtemps sans doute il avait sondé là-dessus Tamea-Mea , et fait agir auprès de lui les deux marins anglais , ses conseillers et ses amis. Aua» , quand il parut devant la baie de Waï-Akea, le roi d'Hawaii n'hésita pas un instant i se rendre & bord de son vaisseau. Il alla plus loin ; il poussa la confiance jusqu'à faire la traversée avec lui de Waï-Akea à Kenira-kekoua. Le monarque défraya son passage avec une générosité vraiment royale ; il voulut fournir tous les vivres consommés à bord, et fit ces approvisionnements avec une largesse étonnante. La grande comédie de l'investiture se termina à Kaava-Roua le 25 février 179i. On avait aplani les dernières difficultés par des présents magnifiques, et, dans une audience d'apparat, le roi Tamea-Mea, comprenant peut-être la valeur des mots tout autrement que Vancouver, n'hésita pas à se reconnaître , lui et les siens , sujets de S. H. Britannique. Le capitaine , esprit trop exact pour ne pas savoir è quoi s'en tenir sur un ridicule cérémonial, avait voulu sans doute , en cette occasion, plaire aux chefs de l'amirauté en flattant l'orgueil national. Il lui importait d'ailleurs d'obtenir de ces rois sauvages une sorte de compromis par lequel ils se crussent tant soit peu engagés ; il croyait préparer ainsi les voies dans ces parages à la navigation marchande, et la suite prouva que ses prévisions n'étaient pas sans fondement. Le plus sûr de toute cette affaire , c'est qu'il contractait avec Tamea- Mea , un prince plus avancé que ses peuples , un souverain loyal et civilisateur, pour qui la cérémonie de l'investiture était sans doute un fait de peu d'importance , mais qui l'accomplissait avec l'intention formelle de la faire tourner au profit de l'organisation du pays.
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle visite de Vancouver fut accompagnée de fêtes plus brillantes et plus variées que les visites antérieures. Le roi épuisa , pour plah*e à ses hôtes, la nomenclature des divertissements indigènes. Ils eurent des
représentations héroïques qui étaient quelque chose de fort curieux pour Tagencement et l'exécution. La première pièce qu*on joua devant eux n*aYait qu'un seul personnage, et c'était une femme, nommée Poukou, de figure et de façons agi*éables. Elle portait, roulée autour de sa ceinture, une grande quantité d'étoffes diverses qui , descendant jusqu'aux genoux , flottaient avec une grâce bizarre. La partie supérieure du corps , entièrement nue , ne cachait rien de ses formes et de ses contours ; autour de la tête et du cou ondoyaient des plumes noires , jaunes et rouges.
La scène était en plein air, et la foule des spectateurs , rangée en demi-cercle et sur plusieurs files, applaudit bruyamment comme dans nos théâtres à Tapparition de l'actrice favorite. A sa droite étaient deux hommes qui formaient l'orchestre. Chacun d'eux avait pour instrument une calebasse évidée , ouverte par le haut, fermée par le bas, et aussi mince que possible. Ces artistes hawaiiens frappaient avec ces instruments singuliers la terre qui était couverte d*herbe sèche ; l'actrice allait vers eux ou s'en éloignait dans diverses directions , selon les exigences de son rôle ; elle semblait suivre pour cela un programme arrêté d'avance et convenu entre eux. Arrivée sur la scène, elle y récita d'abord avec solennité une sorte de discours ou poème ; puis , elle s'anima par degrés , accentuant ses mots d'une fagon plus vive et plus prompte, et s'inspirant peu à peu de son sujet. Enfin, quand elle se fut montée au dernier degré de l'enthousiasme , elle déclama avec une énergie , un feu , un élan , qui électrisèrent cette foule et qui déterminèrent de longs applaudissements. La multitude semblait s'associer au jeu de l'actrice : calme quand elle était calme , exaltée quand elle était exaltée. Vancouver confessa que, bien qu'il ne comprit rien aux paroles, les poses, les gestes, l'accent de cette voix , l'émurent et l'intéressèrent.
Cette représentation ne fut , du reste , que le prélude d'une autre d'un genre plus relevé. Pour celle-là, il fallut de longs et sérieux apprêts. Dans un espace carré , ombragé d'arbres , se groupèrent i!k,000 spectateurs, si serrés, si entassés, que tous les coudes se touchaient. La représentation ne se fit pas attendre. L'orchestre préluda à ce moment et obtint du silence. Cinq musiciens, tous debout, tenaient d'une main une pièce de bois poli en forme de lance, et de l'autre un bâton qu'ils heurtaient contre le premier instrument : de ce choc résultait une espèce de musique qui servait à accompagner le chant. Les airs variaient suivant la mesure et surtout suivant le mouvement. La différence des notes , leur progression du grave à l'aigu , dépendaient de l'endroit où les bâtons venaient à se heurter. L'orchestre avait achevé quand une explosion de cris signala l'entrée des actrices. Alors les musiciens reculèrent et s'étabUrent vers le fond du théâtre. L'ajustement de la plupart de ces actrices ressemblait assez à celui de Poukou. Seulement les étoffes étaient plus belles et drapées avec plus d'élégance. De la ceinture jusqu'à mi-jambe, le costume était plissé avec beaucoup d'art et de goût. Autour des jambes , au lieu d'étoffes et de réseaux ornés de dents de chien , ces dames portaient des guirlandes tressées avec une espèce de liane, festons de ver-
dure qui ganiMsaieDt le bas de la robe et tombaient jusqu'à la cbcYiUe. Elles n'avaient point de bracelets, mais sur leurs épaules et sur leurs cous pendaient d'autres guirlandes artistement faites avec les larges feuilles du dracsna. Les comédiennes qui remplissaient les premiers rôles parurent & Vancouver des artistes consommées. Elles n'avaient pu en venir à ce degré de perfection dans les poses, à cette variété dans les gestes , à cette rapidité dans les mouvements , sans des études longues et suivies. Elles étaient arrivées à un degré de raffinement dont un Européen n'aurait pu les croire susceptibles ; les premières surtout se distinguaient des autres par une grftce infinie dans les mouvements , par une indicible prestesse de gestes , par une cbaleur, une énergie presque viriles , enfin par des allures et des poses voluptueuses jusqu*à la licence.
Tels furent les principaux divertissements par lesquels le roi d'Hawaii célébra le retour de ses hôtes, devenus ses souverains nominaux. Vancouver quitta Hawaii le 3 mars 179ï ; il visita encore , et tour à tour, Mawi , Horo-Kal et Tauai , où le régent Enemo , soutenu par quelques Européens , avait réussi à se déclarer indépendant , pour traiter ensuite avec son mattre et obtenir de lui son pardon et une nouvelle investiture. Souverain à demi , le régent reçut Vancouver avec une pompe royale et ne voulut pas rester en arrière de ce qu'avait fiait Tamea-Hea pour honorer ses hôtes. Les fêtes et les spectacles de Tauai différaient néanmoins de ceux d'Hawaii.
Après une rel&che à Niihau, Vancouver quitta l'archipel le ih mars 179ï, fier des résultats de son voyage , portant à Londres un brevet de souveraineté sur Hawaii , et la déclaration de vasselage de Tamea-Mea. Pour nous, aujourd'hui, ces conquêtes de la vanité anglaise sont bien peu de chose ; mais ce qui a du prix et ce qui en aura toujours, ce sont les documents précieux que Vancouver recueillit sur ces lies. Le rôle scientifique du navigateur a absorbé et annulé son rôle politique. Sitôt après son départ , la guerre se ralluma , plus vive , plus acharnée que jamais. Tamea-Mea voulait en venir à ses fins. Dans le cours de 1794> , Taï-Ana avait été envoyé d'Hawaii dans les lies non soumises ; mais , au lieu d'agir contre les rivaux de son souverain, ce général avait fait défection, et s*était réuni aux rois qui occupaient Mawi. Malgré cette trahison et cette ligue , au bout de l'année , Tamea-Mea avait chassé ses ennemis de tout le groupe voisin de ses États; il en était mattre unique et absolu. Alors il songea à Oahou , où se trouvaient groupés ses principaux antagonistes.
Le frère de Taï-Ana , durant la dernière campagne , avait voulu révolutionner Hawaii; le retour de Tamea-Mea mit à néant cette folle tentative. Mais, instruit par Texpérience , le roi voulut que tous les chefs le suivissent désormais quand il irait en guerre ; et, pour donner à cette loi une application inunédiate, il entraîna ses officiers dans la campagne d'Oahou. 11 y commanda en personne , se faisant remplacer au besoin par son général Karaï-Mokou. Une bataille eut lieu, dès les premiers jours de la descente , bataille foneste aux compétiteurs du souverain d'Hawaii. L'armée de Tahi-Teri et de Ta-Eo' fut complètement bflMuis. Gq demî^,
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HISTOIRE DES ILES HAWAII. v511
tfà de Tauai et de Nîifaaa , resta sur le champ de bataiUe ; Tahi-Teri et le yaOlant Taî-Ana, chef dissident , se rallièrent dans la vallée d'Anou-'Anou , près du Pari. Ardent à la poursuite , Tamea-Hea y rejoignit ses adversaires ; après une mêlée horrible et une lutte opmiàtre, il réalisa une dernière victoire qui lui donna Oahou. Tahi-Teri était mort dans la première heure du Qombat ; Taï-Ana tint encore , revint à la charge à plusieurs reprises y recula peu à peu avec ses 300 Spartiates jusqu'au Pari , rocher à pic , et , n'espérant plus rien , se précipita dans Tabime , où ses compagnons le suivirent tous plutôt que de se rendre. Il ne restait plus à Tamea-Mea qu'à conquérir Tauai et Niibau. Il ne fut pas obligé de passer sur ces tles, dont le chef, redoutant le sort de Tahi-Teri et de Taï-Ana, s*empressa de reconnaître la souveraineté du vainqueur.
Dès le moment où Tamea-Mea n'eut plus de rivaux , il songea à se montrer digne du râle absolu qu'il avait ambitionné. L*aspect des navires européens, le frottement de notre civilisation , lui avaient fait désirer d*initier ses peuples aux bienfaits des connaissances étrangères. Peu à peu , il comprit la force des liens commerciaux, les avantages mutuels qui en résultent pour les nations ; il prit une idée assez exacte du droit naturel qui doit présider aux échanges -, il comprit l'utilité des transactions, il les encouragea et chercha à les multiplier. Grâce à lui , les naturels surent bientôt ce qu'était l'argent et ce qu'étaient les marchandises. Les aventuriers anglais et américains paraissaient fort jaloux d'emporter des Iles Hawaii du bois de sandal qui croissait en abondance sur les montagnes ; les indigènes se prêtèrent à des coupes régulières , enchantés d'obtenir en retour des armes, du fer et des verroteries. Le roi lui-même, cherchant dans ces rapports un élément de puissance , fit des acquisitions de bâtiments et de canons ; il acheta et arma des navires dont il composa une petite escadrede guerre ; et la chose alla si vite qu'en 1804, un inventaire portait les forces du roi d'Hawaii à vingt-une petites goélettes , construites sur le gabarit de la' Britannia ; sloops de guerre armés de pierriers et presque tous commandés par des Européens^. L'arsenal contenait en outre six cents mousquets , huit canons de k, un de 6, cinq de 3, quarante pierriers et six mortiers. Pour une puissance naguère sauvage , c'était marcher à pas de géant.
Tamea-Mea né procéda pas à cette transformation avec les allures de despotisme que donne presque toujours un pouvoir sans contrôle comme le sien. Il ne força pas ses sujets à se civiliser ; il les persuada , il les entraîna par son exemple. Tous les Européens qui le visitèrent à cette époque font le plus complet éloge de son caractère , de ses mesures paternelles et sages , de son règne bienfaisant et doux. Entre vingt traits de lui, Tumbull, qui le visita en 1802, en cite un qui caractérise bien sa prudence et sa sévérité envers lui-même. Tamea-Mea, vers ce temps, s'était livré à Tabus des liqueurs fortes, l'un de ces vices qui abrutissent et commandent en maîtres. Quand il avait bu inunodérément, il n'était plus le même homme : on le trouvait violent et colère , lui afTectueux et bon d'habitude. Les deux Anglais Young et Davis avaient eu à se plaindre plusieurs fois des résultats
de cette intempérance ; et un jour, soit sérieusement, soit pour donner ime leçon au roi , ils déclarèrent que cela ne pouvait pas durer ainsi et qu'ils allaient partir. « Partir! leur dit le roi , mais pourquoi donc? Que yous manque-t-il ici? N*ayezvous pas tout ce que vous désirez ? N*étes-vous pas mes amis , mes ministres , les premiers après moi dans le royaume ? — Sans doute, répondirent les Anglais ; mais vous vous abandonnez à Tusage des spiritueux, et alors vous changez de manières, vous ne vous commandez plus , et nos vies sont en danger quand vous êtes ivre. I^ous ne voulons pas mourir d'un coup de votre pahoa. Si vous continuez à boire, nous partons. — Eh bien , je ne boirai plus 1 » dit Tamea-Mea. Dès lors, en effet, il régla sa dose journalière de rhum , et ne la dépassa. jamais. C'est à cet incident peut-être que Farchipel doit de Tavoir conservé longtemps sain d'esprit et de corps. Citons un autre trait , qui prouve avec quel dévouement aveugle Tamea- Mea était obéi par ses sujets. Dans les premières années de son règne , quand sa marine était pauvre et naissante , il avait supplié le capitaine d'un navire , mouillé dans la rade, de lui céder une de ses enclumes; celui-ci, croyant rendre impossible la réalisation de sa promesse , lui avait dit : « Volontiers, si vous la retirez de l'eau. » Et il la laissa tomber sur un fond de corail par quinze brasses d'eau. Au lieu de s'irriter, Tamea-Mea songea à profiter de l'offire en exécutant ses conditions. Tous ses sujets accoururent avec leurs pirogues. Tour à tour, une quarantaine de plongeurs descendirent au fond de la mer, et traînèrent la masse de fer vers le rivage. La chose se passait à un mille de distance de la plage la plus prochaine ; et pourtant la patience de ces honames en vint à bout. Sur un fond inégal , avec quinze brasses d'eau sur leurs têtes, dans un élément non resinrable, ils poussèrent cette enclume qu*on leur livrait , reparaissant de temps à autre à fleur d'eau pour prendre un peu d'air , puis plongeant de nouveau pour accomplir leur incroyable entreprise.
Fort de cette influence sur ses sujets , Tamea-Mea ne négfigeait aucune occasion d'agrandir et de consolider ses relations européennes. En 1807, il envoya au roi George , par la frégate anglaise la ComwaUis , un magnifique manteau de guerre et divers autres présents. En retour, et pour payer Tamea-Mea de l'accueil qu*il faisait au pavillon anglais, l'Amirauté donna l'ordre de lui faire construire à Port-Jackson un fort joli schooner, qui, annoncé au roi en 1816, n'arriva dans l'archipel qu'en 1822, longtemps après la mort de Tamea-Mea.
Jusqu'alors la Russie n'avait pas paru devant le groupe d'une manière oiBclelle. Quelques officiers du navire colonial Petropaulowski s'étaient bien raUiés en iSOk à un complot d'un Russe nommé Scheffer, qui voulait opérer une révolution à Tauai en faveur du patronage moscovite ; mais Saint-Pétersbourg avait désavoué et délaissé ces aventuriers. Ce fut en 1816 seulement que le pavfllon russe se déploya sur ces parages avec quelque influence et quelque autorité. Le capitaine Kotzebue, conmiandant le brick le Rutick, dans un voyage de découvertes, mouilla le ^ novembre sur la rade de Kai-Roua devant le village de Ke-arakekoua, où résidait alors le souverain de l'archipel. Cet étendard nouveau, ce
brick anné en gaerrct forent d'abord ponr Tamea-Mea nn snjet de soapQon et de défiance; il crat à des intentions malveillantes, et se tint sur la défensive; mais lorsque Kotzebne eut expliqué sa mission de savant et de géographe , le roi changea de façons à son égard. Il Faccaeillit avec la bienveillance la plus marquée, et se posant dès la première entrevue comme Faurait fait un monarque civilisé : c Je sais, lui dit-fl, que vous commandez nn vaisseau de guerre, et que vous poursuivei un voyage semblable à ceux de Gook et de Vancouver. Vous ne faites donc point de commerce : je n'en ferai point avec vous. Vous recevrez gratis tout ce qu'il vous faudra dans ce que mes Oes produisent. C'est une affaire arrangée : parlons d'autres choses maintenant. Dites-moi, je vous prie, si c'est du consentement de votre empereur que ses sujets viennent troubler ma vieillesse? Depuis que Tamea-Mea est roi de ces Ues, aucun, que je sache, n'a eu à souffrir d'une seule injustice. L'archipel d'Hawaii a servi d'asile à tontes les nations;- il a fourni honnêtement des vivres à tous ceux qui en avaient besoin. Cependant j'ai vu arriver naguère, de rétablissement américain de Sitka, des hommes qui se disaient Russes comme vous , et qui , reçus poliment , pourvus de vivres , «e sont conduits d'une manière hostile à Oahou. Us nous ont menacés de vos vaisseaux de guerre, qui devaient venir de loin pour conquérir nos tles. Dieu merci , cela n'arrivera point tant que vivra Tamea-Mea. Dans le nombre de ces hommes était un nommé Scheffer, médecin russe qui se disait envoyé par l'empereur Alexandre pour botaniser dans l'archipel. J'avais entendu dire beaucoup de bien de l'empereur Alexandre, et je lui ai permis de botaniser; je lui ai fourni toutes sortes de secours. Je lui ai donné une pièce de terre avec des hommes pour qu'il ne manquAt de rien, et que le séjour de nos lies lui fiït agréable et salutaire. Qu'est-il résulté de ma condescendance ? Il a été ingrat envers moi , môme à Hawaii, où je l'avais comblé de bienfaits; puis il a quitté cette Ile pour courir le groupe , et s'est jeté sur Oahou, où il est devenu mon ennemi acharné. Il y a détruit le moraî : passant ensuite sur Tauai , il est parvenu à soulever contre moi le roi Taumou-Arii , jusqu'alors mon vassal et mon subordonné. Ce Scheffer y est même encore et menace mes lies, d
A ce discours Kotzebne répondit en blâmant et désavouant son compatriote , et peu de mots d'explication suffirent au roi. Il présenta le navigateur russe A la reine Kaahou-Manou et à l'héritier présomptif Rio-Rio, jeune homme de vingtdeux ans que Tamea-Mea venait d'associer à sa couronne, en lui donnant le privilège du tabou. Rio-Rio semblait aussi lourd, aussi nul, que son père était intelligent et judicieux. Corpulent, disgracié au physique et au moral, il assistait aux audiences sans s'y mêler, ronflant quelquefois dans un coin, par terre, sur une natte, comme aurait fait une brute.
Tamea-Mea donna un repas à ses hêtes. Il y but, mais il ne mangea pas. Au sortir de table, il les conduisit vers son moraï de famille, celui qu'il visitait le plus souvent, et où il faisait des adorations firéquentes. Ce moraï ressemblait beaucoup à celui d'Honaunau. C'étaient les mêmes effiles monstrueuses, les mêmes idoles
les mânes symboles, les mêmes compartiments intérieurs, les mêmes ■êpuRaiw. A peine entré dans son temple, Tamea-Hea conmt à l'une de ses idoles, l'enbrassa, et se tournant vers Kotzebue : « Voilà nos dieox, dit^l; nos dieux que j'adore. Si je fais en cela bien ou mal, c'est ce que je ne sais pas ; mais je suis une croyance qui ne peut pas être mauvaise, puisqu*eOe ne m*ordonne jamais des actes méchants. • Ces mots dits, il entra dans la chapelle du moraï, y accomplit certaines cérémonies, et se mit ensuite à manger devant ses hdtes, excusant ainsi cette façon de procéder : «c J'ai vu comment les Russes mangent : c'est au tour des Russes de voir comment mange Tamea-Mea. d Son repas, qui dura à peine quelques minutes, consistait en poisson bouilH, en ignames et en un oiseau rdti fort rare. Tamea-Mea n'avait pas poussé Timitation des coutumes européennes jusqu'à adopter notre service de table, cuillers et fourchettes ; il mangeait avec ses doigts, et voyant qu'on observait cela avec curiosité : a G*est la coutume de mon pays , dit-il ; je ne la quitterai point, d
Pourtant le roi était alors vêtu à l'européenne, avec une petite cravate nouée autour du cou , un gilet boutonné et une chemise de coton. Ce fut dans ce costume que l'esquissa H. Choris, dessinateur de l'expédition. Il se prêta avec beaucoup de peine à la demande que lui fit le capitaine Kotxebue de consentir à poser un instant. Ce portrait devait être remis, au dire du navigateur russe, à rempereor Alexandre qui en serait enchanté. Sur cette assurance Tamea-Mea se laissa peindre. Kotzebue assure que l'œuvre de M. Choris était d'une ressemblance parfaite. Les naturels d'Oahou et ceux d'Hawaii entouraient le dessinateur du oMitin au soir pour qu'il voulût bien leur montrer leur roi, et ils s*en allaient émerveillés de la fidélité de la copie comparée à Toriginal. A cette époque, Tamea-Hea était déjà vieux ; ses traits étaient ridés, sa tournure corpulente. Avec ses yeux bridés et petits, son front couvert, son nez et ses lèvres épatés, il avait l'air bonhomme. Dans sa jeunesse, au contraire, il avait eu les traits hardis et sauvages, presque farouches. On citait dans l'île sa force merveilleuse et son adresse plus étonnante encore. Il arrêtait, en combattant, les javelots de ses adversaires, et quand il les lançait à son tour, les coups étaient presque toujours mortels. Dans les jours de combat, il marchait coifTé d'un casque de plumes, armé d'un sabre, d*un fusil et d*un javelot, qu'il envoyait à l'ennemi dès le début de l'affaire. Le costume sous lequel M. Choris le dessinait à cette époque était un de ses vêtements habituels; mais, dans les grandes occasions, Tamea-Mea portait l'uniforme d'un capitaine de vaisseau de la marine anglaise.
Tant que dura le règne de ce fondateur de la civilisation hawaiienne, le christianisme fit peu de progrès parmi les naturels. L'exemple du chef était un fut décisif en matière de prosélytisme, et l'on pressa à diverses reprises Tamea-Moa pour qu'il abjurât sa croyance indigène et se convertit à la fd évangélique. Ce fut en vain, a Non, répondait-il à ceux qui le pressaient, il est possible que votre religion soit meilleure que la mienne ; mais avec elle je ne contiendrais pas mes peuples dans Tobéissance. r> Tout ce qu'il put et voidut faire, ce fut d'annuler
la puissance des prêtres du pays en se déclarant lui-même chef des prêtres, et en exerçant le suprême sacerdoce. Peut-être son intention secrète fut-elle qu'aucune influence ne balançât la sienne ; mais ce système n*en servit pas moins la cause du christianisme et sa prochaine propagation.
Il se prêta davantage au développement de l'industrie et du commerce européen. Vers la fin de son règne, la petite ville d'Hono-Rourou était remplie de boutiques et de magasins tenus par des Français , des Anglais ou des Américains. De toutes les parties du monde , des industriels , des aventuriers affluaient dans les iles Hawaii , pour y chercher fortune , et ils étaient fort surpris à leur arrivée de trouver là , non pas des sauvages crédules et ignorant la valeur des choses, mais d'autres compatriotes non moins rusés qu'eux, non moins rompus aux affaires. Déjà l'Espagnol Marini avait naturalisé dans Oahou quelques plantations de nos zones méridionales, les légumes de TEurope, la vigne, les arbres fruitiers de TAndalousie. Des bestiaux, importés de l'Asie et des iles Malaises, avaient prospéré en se multipliant, et on les employait au labourage. Le roi d'Hawaii, possesseur d'une marine assez imposante, l'avait utilisée aussi dans quelques spéculations. Il avait envoyé, sur les marchés de Chine, des vaisseaux chargés de denrées territoriales de Fardiipel, et ces vaisseaux avaient fait connaître en retour à ces peuples neufs les merveilles du luxe asiatique. La défense des tles n'avait pas été oubliée : des fortins, construits sous les yeux d'ingénieurs anglais, armés de canons et d'obusiers, battaient divers points. Hawaii et Oahou avaient leurs milices régulières, exercées au maniement des armes à feu. Tout cela était imparfait encore ; mais quel État sous le ciel a vu de pareils miracles s'efTectuer en trente années, quel règne de monarque a réalisé pour un pays ce que Tamea-Mea a fait pour le sien ? Avant Tamea-Mea, l'usage voulait que les prisonniers de guerre fussent immolés sur les autels des dieux, et chaque affaire amenait au moraî une foule de victimes qui devaient périr sous la massue des prêtres. Tamea-Mea abolit ces cruautés inutiles. Quand le soleil ou la lune s'éclipsait, tout malheureux que le hasard avait conduit près d'un lieu taboue était saisi et assommé ; Tamea-Mea ne souffrit plus ces atroces sacrifices. Il créa une justice civile et religieuse , douce , tolérante , mit en vigueur un code militaire plutôt pratique qu'écrit , affecta une solde à ses troupes pour limiter le pillage, autorisé jusqu'alors par la victoire ; enfin, il dompta peu à peu des hommes qui n'avaient jusqu'alors obéi qu'à des traditions sauvages
et sanguinaires.
Les choses en étaient là, quand, le 8 mai 1819, Tamea-Mea mourut. Dans le mois qui précéda son agonie, l'archipel entier avait l'œil fixé sur lui, l'oreille ten* due pour écouter s'il respirait encore. A chaque heure du jour, des courriers dépêchés de To-waî-hai se distribuaient dans toutes les directions pour aller porter aux hameaux les plus lointains des nouvelles de cette tête précieuse. Des quatre coins de l'Ile accoururent des prêtres, des devibs, des conjurateurs de mille sortes. Rien n'eut action sur le mal. Le roi avait compris son état dès le premier moment : il manda son fib aiq>rès de lui. « Rio-Rio, lui dit-il, je te laisse un pays qui
doit suffire à ton ambition : ta le conserveras si ta es sage ; ta le perdras si ta cherches à ^agrandir. Les chefs qoi m'entoorent te seront fidèles à la condition que tu seras juste. Mon fils, ne te presse jamais de punir une faute commise par des étrangers ; souffres-en même une seconde ; ne sévis qu*après une trœsième attaque. Adieu, porte mes vœux à mes femmes et à ta mère, i»
Quand la nouvelle de sa mort se fut répandue au loin , une constematioD immense couvrit le pays. Hommes et femmes, tout le monde pleurait, s'arrachait les cheveux, se roulait dans la poussière. Chacun voulut, pour éterniser ce deuil, se faire sauter une ou deux dents, sacrifier tous les animaux domestiques de h maison ; il y en eut qui renversèrent leurs cases. Outre le tatouage de la langue, usité en des cas pareils, les insulaires se firent tatouer le bras avec de grandes lettres en anglais qui disaient : « Notre grand et bon roi Tamea-Hea est mort le 8 mai 1819. b Les femmes se criblèrent le corps de plaies et de brûhires ; les hommes, en se rencontrant, se meurtrissaient réciproquement le visage, honteux de ne s'être pas assez défigurés et de n'avoir pas constaté leur deuO par des marques extérieures plus significatives. Dans les environs de la résidence royale, à To-walhai, a Kaï-Roua, le peuple resta trois jours et trois nuits sur la place publique, occupé seulement à signaler sa douleur, négligeant le boire et le manger, ne dormant pas, toujours debout» et déplorant à grands cris le malheur général. Les environs fourmillaient d'insulaires, accourus de loin pour s'assurer du résultat de la catastrophe. Dans tout le reste de rarchipel, la nouvelle agit comme une secousse électrique. Sans qu'il fût nécessaire de régler le prognunme d'un deuil offldel, on s'interdit à l'heure même tous les jeux et tous les divertissements; on garda sa case, pleurant et se lamentant, ne faisant trêve aux larmes que pour se raconter quelque trait populaire de la vie de Tamea-Hea. Enfin, le jour de l'inhumation venu, on brûla le corps du roi, et ses os, réunis avec soin, furent logés, pendant quelque temps, dans le grand moraf de Ka!-Roua, puis, comme de coutume, distribués entre les différents chefs. Nulle marque d'affection et de respect pour les dépouilles des morts n'était supérieure à celle-là.
Tout en laissant le sceptre à son fils, Tamea-Hea avait distrait de sa couronne la grande prêtrise qu'il s'était attribuée ; fi avait confié les choses du culte à Kekoua-oka-lani, son neveu, et aux autres chefs. Rio-Rio, tiré de sa longue apathie, était à peine entré en fonctions sous le titre de Tamea-Hea II, qu'il devina un rival et un adversaire ambitieux dans Kekoua-oka-lani, jeune homme actif et audacieux.
Ce fut vers ce temps que notre marine militaire fit sa première apparition dans ces parages. La corvette française VVranie mouilla dans la baie de To-wd-hai le 8 août 1819. H. Freycinet, qui la commandait, trouva l'Ile en proie à de sourdes discordes. La main puissante de Tamea-Hea n'était plus là pour promener son niveau sur toutes les petites rivalités de chefs, et déjà l'on marchandait à son fib, sur des cendres chaudes encore, son autorité héréditaire. L'Anf^ Young, octogénaire à cette époque, supplia le commandant Freycinet d'intervenir dans le débat
et de prêcher aux cbeÈ dissidents Tobéissance et la paix. Devant les chefs réunis, M. Freycinet fit entendre des paroles de concorde et de modération ; il rappela ce qu'on devait à la mémoire de Tamea-Hea ; il parla de Tintérét que le roi de France portait à son ami Rio-Rio; puis, sur un mot de la veuve du roi, craignant qu'on n'interprétât mal l'appel qu'il avait fait à la puissance française, il ajouta que cet appel était tout à fait désintéressé, et que le nom de la France ne pouvait être invoqué dans une intention hostile à la possession préexistante des Anglais, mais seulement dans la pensée d'une pacification intérieure des États hawaiiens, dans un but de civilisation générale que le désaccord et la guerre pourraient compromettre. Tels furent les événements qui marquèrent le passage de PUranie aux lies Hawaii.
Le règne de Rio-Rio, quoique insignifiant auprès de celui de Tamea-Hea, fut pourtant signalé par quelques actes et quelques événements dignes de mémoire. Le premier fut la soumission de Taumou-Aiii, chef de Tauai. Ce prince jugeant, à la mort du grand roi d'Hawaii, que l'heure était venue de recouvrer l'indépendance, refusa de reconnaître son successeur. Sans hésiter, Rio-Rio s'embarque dans une pirogue avec deux ou trois de ses officiers les plus dévoués, brave le vent et la mer qui menace de l'engloutir, aborde à Tauai, va droit à Taumou-Arii, le gagne à sa cause, obtient son hommage, et repart à Tinstant même. Le second acte important fut l'abolition définitive du tabou et de l'idolâtrie. Une espèce de congrès eut lieu è ce sujet, et les chefs y passèrent un mois entier dans de longues conférences. Enfin fl fut décidé que le vieux culte périrait ; mais une sanction restait à obtenir, celle de la mère du roi, Keo-pouo-lani, supérieure à Rio-Rio par sa naissance. Quand on lui en fit l'ouverture, elle résista d'abord. « Quel mal ont fait nos dieux? d ditelle. A quoi ceux qui portaient la parole répondirent : « Ils ne font point de mal ; mais ils ne font aucun bien ; pourquoi les conserverions-nous? Leur culte n'exiget-il pas des sacrifices humains? Et n'avons-nous pas appris des autres nations que les dieux de la guerre ne sont pas capables de nous protéger, et que les sacrifices sont cruels et inutiles?— C'est bien, répliqua la reine, faites ce qu'il vous plaira. » Le même jour les moraïs et les heiaus cessèrent d'être sacrés. On ne conserva que les lieux où les os des chefs étaient déposés, et quelques vieux prêtres chargés de veiller sur ces dépouilles.
A son tour le tabou fut aboli ; le tabou, ce symbole si vieux et si imposant , et qui signifiait, comme on le sait, une interdiction complète, une rigoureuse défense du contact et de la vue des objets soumis au tabou. Celui qui pesait sur les femmes disparut le premier. Jadis il leur était défendu non-seulement de manger devant les hommes, mais encore de manger certains aliments; les délinquantes étaient punies de mort. Cette mesure atroce fut supprimée. Pour annoncer cette innovation au peuple , on choisit le jour d'une grande fête , où la foule se rassemblait d'habitude autour du palais du roi, à l'heure du dtner. Quand les nattes eurent été séparées et garnies, comme de coutume, avec les vivres réservés aux hommes d'une part, et de l'autre avec ceux que la loi permettait aux femmes, le roi arriva, choisit
âtS VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
les aliments pririlégiés, et, passant du côté des princesses, s'assit auprès d'elles, en mangea et lem* en fit manger. Grand fut alors le scandale parmi le peuple. « Tabou, criaitril, tabou 1 tabou 1 » Et comme on ne tenait pas compte de ses cris, H courut vers le moraî et amena les prêtres , disant que le ciel allait se renger d'infiractions si audacieuses et si téméraires. Les prêtres étaient prévenus : ils jouèrent fort bien leur rôle, a C*est vrai, dirent-ils, voilà une violation flagrante du tabou. Eh bien , pourquoi les dieux ne se vengent-ils pas? d'où vient qu'ils se laissent insulter ainsi publiquement? Ce sont donc des dieux impuissants, de faux dieux , s'ils ne sévissent pas. Il faut les détruire , s'en débarrasser : venez, habitants d'Hawaii, venez, que nous en fassions justice. » Et de sa main le grand prêtre mit le feu au moraï principal , dévouement et abnégation bien rares chez un idolâtre. Le peuple suivit l'exemple donné, et le vieux culte d'Hawaii s'écroula avec ses temples. Les autres Iles de l'archipel ne restèrent pas longtemps sans imiter à leur tour la métropole. Un seul chef tenta de défendre les idoles. Il s'était abstena de prendre part aux conférences qui avaient eu lieu ; et quand leur résultat public eut entraîné l'incendie et la ruine des temples, il prit en main le dieu de la guerre, Taïri , ancienne oriflamme des champs de bataifle , et rallia autour de lui un petit nombre de fanatiques révoltés. De Oahou où il se trouvait il passa sur Hawaii , gagna à sa cause une foule de mécontents , et se crut bientôt assez fort pour balancer la puissance de Rio-Rio. Mais le ministre du roi, Karaï-Hokou, Tami da grand Tamea-Mea , présenta la bataille au rebelle , le défit après un combat opi* nifttre, où il périt lui et sa femme , amazone combattant à ses côtés. La cause des anciens dieux d'Hawaii fut perdue ce jour-là.
A la même heure où le culte primitif de la contrée perdait sa dernière bataille , un autre culte arrivait de loin pour le remplacer. Dès 1820, six missionnaires venus des États-Unis d'Amérique débarquèrent à Oahou. Malgré la résistance des colons européens, Rio-Rio les accueillit à Hono-Rourou ; il leur donna des terres, et des hommes pour les servir. Son père avait joué le rôle de réformateur politique ; lui, il accepta la mission de réformateur religieux; et bientôt ses sujets, à qui l'on venait d'enlever naguère leurs croyances superstitieuses, se rallièrent avec enthousiasme à la foi nouvelle qui leur apparaissait si consolante et si douce. Les deux principales catéchumènes furent la mère du roi et la fenune d'un chef de Kaï-Roua. Leur exemple détermina une foule de conversions. En 1822, le premier Uvre hawaiien fut imprimé. C'était un petit essai de grammaire, où l'on adoptait les principes déjà établis pour l'écriture des langues de Taïti et de la Nouvelle-Zélande. Les progi*ès de l'imprimerie ne cessèrent d'aller toujours croissant; et en 1832, dix ans après, le total des impressions exécutées en six mois s'élevait à 166,000 exemplaires. On remarquait dans le nombre, outre plusieurs livres extraits de Y Ancien et du Nouveau Testament^ des Éléments d'arithmétique tirés à 13,000 exemplaires, un Traite sur le mariage, V Histoire de la Bible^ le premier Livre des Éléments^ le Pain quotidien^ des Questions de Géographie^ le tout tiré et répandu à grand nombre. On s'occupait encore i cette
époque d*une foule de publications non moins utiles sur Thistoire, les mathématiques, la grammaire, la tenue des livres, et il était question de fonder un aimanach hawaiien.
Bientôt aux premiers apôtres vinrent se joindre des évangélistes nouveaux. C'étaient des missionnaires de Londres qui voulaient, dans leur double but, seconder leurs collègues d'Amérique au sujet des affaires du culte , et diriger les esprits des naturels dans le sens de Tinfluence anglaise. Au nombre des derniers venus se trouvait M. Ellis, un des hommes les plus éclairés de la société des missions , le premier qui recueillit et publia des documents utiles sur cet archipel. Pour céder aux instances de ces pasteurs , Rio-Rio , on ne saurait dire dans quel intérêt, se décida à faire le voyage de Londres. Laissant le royaume aux mains de Karaï-Mokou, le roi s'embarqua, le 27 novembre 1823 sur V Aigle, navire anglais qu'il avait frété. Il enunenait avec lui sa femme préférée , Kamea-Morou ; Boki , gouverneur de Oahou, et deux ou trois officiers de sa cour. Arrivé à Portsmouth le 31 mai 182fc, le roi se rendit bientôt à Londres, où pendant un mois il sollicita vamement une audience. Le ministère britannique traita un peu cavalièrement le souverain de la Polynésie , et , dans l'intervalle qu'on mit à décider quand et comment on les recevrait, les deux majestés sauvages eurent le temps de mourir, en exprimant, pour dernier vœu, qu'on transportât leurs os sur l'île natale. Ce double décès servit la cause de cette royauté nomade : S. H. George lY reçut les chefs en audience , leur fit quelques amitiés qui les comblèrent de joie , et leur annonça que la frégate la Blonde^ aux ordres du capitaine Byron , les ramènerait à Hawaii avec les dépouilles mortelles de leurs souverains. En effet, le h mai suivant, la Blonde mouillait sur la rade de Lahaina, puis sur celle d'Hono-Rourou, devenue la véritable résidence royale. Le débarquement des chefs, les funérailles du roi , l'accueil fait au capitaine Byron , durèrent plus de quinze jours. Mais déjà vers cette époque le type indigène s'effaçait ; les fêtes du pays étaient anglaises, et non hawaiiennes. Au lieu de porter les restes de Leurs Majestés au moraï, on les conduisit vers l'église de la religion réformée, et de là dans une tombe chrétienne.
La mort de Rio-Rio , annoncée publiquement dans l'archipel , mit en jeu quelques ambitions rivales. Le roi titulaire de Tauai , Taumou-Arii , étant mort en mai 1824, son tle devait faire retour à la couronne ; mais le fils du titulaire voulut profiter de l'absence de Rio-Rio pour se maintenir malgré le droit. Il fallut que les armes de Karaï-Mokou fissent justice de ce chef révolté. Karaï-Mokou était donc l'âme et le bras de ce royaume. Aussi en fut-il nommé régent quand, le 6 juin 1825, on proclama roi Kau-ike-ouli , firère cadet de Rio-Rio , âgé de dix ans , élève et néophyte du missionnaire américain Bingham. Le premier soin du régent fut de confirmer les droits d'ancrage et de mouillage établis par Tamea-Hea sur les navires étrangers. D'ailleurs , Karaï-Mokou survécut peu à l'avènement de Kau4keouli ; il mourut d'hydropisie en 1828, à l'âge de 70 ans.
Après Tamea-Mea, Karaï-Mokou est rhonune qui a le plus influé sur la civilisation et la conquête de l'archipel. Boki lui a succédé sans le remplacer. L'homme
s» VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
importaBt aujourd'hui , c*est Koua-Kini, le frère de la reine Kaahou-Hanou, Agé de 52 ans. Vert encore, de manières affables, de physionomie intelligente, Koua- Kini a de la prudence , de l'impartialité et de la résolution. Sa fille Kini a été fiancée au roi en janvier 1830. Kau-ike-ouli , le souverain actuel , Agé de 19 à 90 ans , donne les plus belles espérances. Doué de dispositions heureuses , spirituel , bon, impartial, généreux, il deviendrait un grand roi s'il était bien conseillé ; mais A l'heure où diverses prétentions viennent se croiser dans ses États, placé au milieu de rivalités conunerciales qui s'excluent , il lui faudra de la force à la fois et de la prudence pour tenir une balance égale entre tous ces intérêts. Aurais , Américains, Russes, convoitent le groupe d'Hawaii soit pour s'y établir à demeure, soit pour y obtenir des privilèges qui en chassent leurs concurrents. Si ces tnris puissances ne se neutralisaient pas l'une l'autre , si elles ne se tenaient pas en arrêt devant cette proie, à distances égales et se surveiUant autant qu'elles la surveillent, depuis longtemps l'archipel serait russe, américain ou anglais. Cela durera-t-il toujours ainsi? Les seules Iles polynésiennes qu'occupe un corps important de nation resterontrelles longtemps indépendantes d'une suprématie lointaine? Ce sont là des questions auxquelles le temps seul pourra répondre.