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LIVRE III. — De Timor aux Mariannes inclusivement

demande; elle roi son mari, après av.oir Ju, sur ce sujet, un mémoire du P. Sanvitores, ordonna au gouverneur des Philippines , par une dépêche datée du 24 juin 1665, de fournir à ce religieux tous les secours dont il pouvoit avoir besoin. Après un tel ordre, le zélé missionnaire dfcvoit s’attendre à être favorisé dans son entreprise; mais arrivés Manille, de nombreux obstacles se rencontrant encore lui firent prendre la résolution de se rendre au Mexique. Il partit en conséquence de Cavité le 7 août 1667, et n'arriva à Acapulco qu’au commencement de l’année suivante, où il obtint enfin du marquis de Mutent, vice-roi de la Nouvelle-Espagne, ce qui lui avoit été promis depuis trois ans.

Pour compagnons de son apostolat , le P. Sanvitores choisit les PP. Thomas Cardenioso, Luis de Médina, Pedro de Casanova, Luis de Moralès et le F. Lorenzo BusüHos , qui tous , partis des côtes d’Amérique le 2 3 mars 1668. n’arrivèrent que le 1 5 juin au terme de leur voyage. Ce fut à cette époque seulement que l’archipel cjui nous occupe reçut la dénomination d'ilts Mariannes , nom que lui imposa le P. Sanvitores, tant en l’honneur de la Sainte Vierge , qu’en mémoire de Marie-Anne d’Autriche, fe/Time de Philippe IV, roi d’Espagne; hommage bien dû à une princesse qui seconda avec tant de zcle.la propagation du christianisme dans ces contrées lointaines. * • ;

Ici finit la première période , pendant laquelle les Européens n'ont fait que de courtes apparitions aux Mariannes , sans y former d'établissement fixe : nous allons maintenant voir commencer un nouvel ordre de choses qui se développera successivement.

. S. il.

Depuis l’arrivée du P. Sanvitores, jusqu 'à la conquête des Mariannes par les Espagnols [de 1668^-1669), ~ .

A peine le vaisseau du P. Sanvitores fitt-ilà l'ancre, que plus de 50 pirogues chargée» d’insulaires vinrent le long du bord, en criant dans leur langue, Abtddubak! [amis! amis!], mais sans vouloir y monter. UnEspa^ gnol, établi dans ces lies depuis plus de 3 a ans, assura le chef de la mi ts ion

lies Mariante!.

Histoire.

Ile> Marianne*, des bonnes dispositions des naturels : celui-d envoya en conséquence les Hüroire. pp. Médina et Casanova à terre, et les y suivit bientôt. Ils furent bien 1668 (suite). reçUS d'un des premiers chefs du pays, nommé Kipoha, qui, natif de Sanharan , sur file Tinian , savoir assez d’espagnol pour se faire comprendre.

. Le premier soin du P. Sanvitores fut de bâtir une église à Agagna, qui , étant la ville capitale , devoit être aussi le centre de l’établissement. Bientôt ' commencèrent ses travaux apostoliques, qui furent poursuivis avec ardeur au milieu de difficultés de toute espèce. Un des plus grands obstacles que l’on eut à combattre , et celui peut-être auquel on s'attendoit le moins, prit naissance dans l'orgueil excessif des chefs, qui, se croyant d’une condition fort supérieure à celle du bas peuple, ne vouloient pas lui être assimilé dans la distribution des bienfaits du christianisme. » Si le » baptême, disoient-ils, est un avantage dont vous vouliez nous faire jouir, » pourquoi le répandre aussi sur cette classe abjecte! » Il fallut leur faire comprendre que telle étoit la loi du Créateur, qui, départissant la lumière et la chaleur de l'astre du jour à toutes les créatures , vouloit aussi qu’elles participassent également aux faveurs de la religion. Le premier adulte qui se laissa convaincre et reçut le baptême, fut ce même Kipoha, qui aéhif si bien reçu les missionnaires , et auquel ils dévoient la concession du terrain suç lequel on construisoit alors l’église. * <• ■

Bientôt on eut à s’opposer à un ennemi plus dangereux et plus opiniâtre. Le. Chinois Ghoco Sangley, comptant aller en 1Ô48 de Manille à Ternatte, fut jetépar la tempête sur les îles Mariannes, où son vaisseau sç brisa. Echappé aux vagues , et reçu avec amitié à Goam , U se mit à y prêcher le cuite des idoles. Déjà un assez grand nombre d'insulaires étoipnL convertis à sa doctrine, quand l’arrivée des missionnaires, lui paroissant menacer ses projets et son crédit , développa sa haine contre la religion chrétienne et ses ministres.

Or, plusieurs enfans baptisés étant morts, et divers adultes malades ayant succombé après avoir aussi reçu le baptême, Choco imagina de suggérer aux habitans que ce sacrement étoit une opération diabolique, qui entiainoit nécessairement la perte de ceux qui y étoient soumis ; que si , par la vigueur de l’âge et de la santé, quelques personnes pouvoient résister momentanément à faction de l’eau empoisonnée dont on faisoit

LIVRE III. -—'.De Timor aux Mariavnes inclusivement. 173 usage, elle fînissoit tôt ou tard par produire l’hydropisie. Pour appuyer ces insinuations perfides, Choco citoit en témoignage les parens des enfans, des vieillards et des malades qu’il supposoit avoir péri victimes de ce qu’il désignoit comme un maléfice. L’effet de ces manœuvres fut de porter les habitans à se refuser au baptême et à y soustraire leurs enfàns , puis à s’armer contre les Lspagnols, qui ne parvinrent qu’avec peine à apaiser les esprits et à rétablir l’ordre. - .

A peine ces premières difficultés furent-elles aplanies, que les missionnaires pensèrent à visiter les autres Iles de l’archipel pour s’occuper de la conversion de ceux qui les habitent. Chacun sç rendit au poste qui lui avoit été assigné, et le P. Sanvitores lui-même partit, le 20 octobre, pour seconder ses compagnons.

Les impostures de Choco , déjà parvenues au loin , avoient considérablement indisposé les insulaires de Tinian et de Saypan: on y reçut donc les prédicateurs de la foi avec de fâcheuses préventions, qui donnèrent enfin lieu à diverses rixes au milieu desquelles un missionnaire fut blessé et deux Espagnols massacrés. Le P. Sanvitores , étant encore parvenu à rétablir la paix , effectua son retour à Gwam , en passant par Rota, le 5 jan- >667. vier 1669. *

A son arrivée à Agagna , il s’occupa de l’établissement d’un séminaire propre à élever dans la religion et les bonnes mœurs les enfans des Mariannais. L’église ayant été terminée le a février, cm put, aux fêtes de Pâques , y célébrer le service divin avec grand appareil ; et ce fut une douce récompense pour ces zélés ministres de l’Évangile, de voir les naturels accourir de toute part , se joindre à eux et solenniser les saints mystères par leurschants et par leurs danses.

Au milieu de tant de soins, le P. Sanvitores ne négligeoit pas les moyens d’assurer et de rendre meilleur le sort de la nouvelle colonie ; à cet effet , il crut devoir solliciter encore les secours de la reine d’Espagne, alors régente.

Dans le mémoire qu’il lui fit parvenir le 1 3 avril , il la supplie de vouloir bien protéger et doterun séminaire de garçons, et un autre pour les filles; il l’instruit du succès de ses soins, et annonce que ses compagnons et lui ont baptisé cette première année plus de 1 3 000 insulaires , et instruit au-delà de 20 000 catéchumènes. , ...

IKj Marianiu-s.

Histoire. * 1668 fsuite).

i74 • - VOYAGE AUTOUR DU MONDE. ,

1|« Marianne», i Jusque-là on n’avoit visité de l’archipel des Mariannes que les îles Histoire. comprises entre Goam et Saypan. Le P. Moralès fut envoyé pour explorer 1669 (suite). |e5 iiespiuj au Nord encore, et y répandre les semences de la religion s on lui doit la découverte d'Anataxan, Sorigaan , Alamagaan , Pagon et Grigou. Dans le séjour de six mois qu’il fit sur ces îles , il baptisa 4 000 individus, tant enfans qu’adultes. Son désir étoit de pousser plus avant ses courses apostoliques; mais le mauvais temps et la petitesse de l’embarcation qui le portoit le forcèrent à revenir.

Le P. Sanvitores partit à son tour, le 1 ,cr juillet , pour continuer une entreprise si bien commencée. Il découvrit, le 15 août, l’île connue alors sous le nom d ’Assnnsong, et qu'il désigna sous celui d’Assomption , qui a prévalu; puis, deux jours après, les petites îles Mangs : il prit connoissance aussi des îles reconnues déjà par le P. Moralès. A Anataxan , Lorenzo, un de ses catéchistes, qui avoit échappé au naufrage du navire la Conception, étant éloigné de lui, plusieurs habitans, exaspérés par la déplorable opinion que la mort d'un, enfant qui , peu de jours auparavant , avoit reçu le baptême, étoit la conséquence de ce sacrement, se jetèrent sur l’infortuné Espagnol au moment où il versoit pieusement l’eau salutaire sur la tête d’une petite fille, le percèrent à coups de lances, et mutilèrent son cadavre. '.. . ... • •'•••

ATinian, le P. Sanvitores trouva toute la population en rumeur ; une querelle entre deux chefs avoit fait prendre les armes aux habitans : les partis étoient en présence et alloient en venir aux mains. Il s’empressa dés’interposer entte eux : et malgré une grêle de pierres qui lui furent jetées, il fit tant par ses prières , ses reproches et ses exhortations , qu’il parvint enfin à les calmer. La reconnoissance que les naturels eurent de cette réconciliation , et des efforts qu’il avoit faits pour l’opérer, lui fit obtenir, le ,6/0' . 4 janvier 1670, la permission de construire à Tinian deux églises.

Le P. Médina retourna à Say pan, qu’il avoit visité d’une manière trop superficielle lors de son premier voyage, et où il avoit encore à prêcher quelques villages dont les habitans étoient fort prévenus contre les missionnaires. C’est dans cette île, où Choco s’étoit établi et marié, que se trouvoit sur-tout répandue son infâme doctrine; aussi cette tournée ne futelle pas heureuse. Assailli par des gens prévenus, le P. Médina, après avoir

LIVRE III. — De Timor aux Marianne* inclusivement. 175 fait des efforts surnaturels pour apaiser ces barbares, tomba bientôt percé de coups de lance et comme hérissé des traits qu’on lui avoit jetés ; un Phiiippinois qui étoit à côté de lui eut le même sort. Les meurtriers, étonnés du courage de ces victimes, permirent à leurs compagnons de leur donner la sépulture.

A son retour à Goam , le P. Sanvitores trouva les insulaires'dans la consternation. Une sécheresse obstinée calcinoit tous les produits de la terre, et la famine paroissoit inévitable. Déjà les makahnas [ sorciers], qui , ‘avant l'arrivée des missionnaires , tenoient les Mariannais dans l’erreur, voulant essayer de ressaisir leur autorité, leur rappelaient le culte des antis(t) [esprits], de ces mânes puissans de leurs ancêtres, qui accordoientà leurs prières des vents favorablès, une pêche heures, une récolte abondante, la guérison des maladies, et qui commandoient aux éiémens'. il n’en falloit pas tant pour réveiller d’anciennes superstitions dans le coeur des Goumais ; aussi en vit-on plusieurs se prosterner avec toute la ferveur du repentir devant les ossemens presque oubliés de leurs aïéux. Témoin de c'e sacrilège égarement, le P. Sanvitores rassemble les infortunés hahitans, leur reproche leur infidélité, les exhorte à revenir dans la bonne voie, êt parvient à les toucher.

Ces succès mettent en fureur les makahnas'; ils partent sans délai, parcourent l'île dans tous les sens, représentent à chacun que les Ghilagos (2) [Espagnols] rfe cherchent â leur imposer une religion nouvelle que pour se les attacher et leur ravir ensuite la liberté ; que s’ils ne se hâtent de les renvoyer, les antis méprisés poursuivront aveccolère leurs enfans parjures; que ies arbres seront sans fruits, les champs sans récoltes et la mer sans poissons. A ces sinistres prédictions des makahnas se joignirent ies instigations tL ia révolte , fomentées par un chef nommé Harao : cet homme, plein d’adresse, avoit une grande autorité- sur ie peuple et parmi ses confrères, qui suivoient aveuglément scs conseils.

( i ) Le P. le Gobîcn, dans son Hist. des Mari an nés, et le P. Murillo Velarde , dan* I 'Historia de la Provineia de Fitiphtas, disent anitt au lieu d’anti; mais le premier mot signifie diable ou esprit malin , et il n’en est pas du tout question ici. Nous reviendrons sur cet objet, en traitant de la religion des Mariatlnais.

(2) Ghilago, littéralement, homme venu de la mer , étranger, et, «dans tin- sens restrictif, mais spécial, un Espagnol. * ' ‘ . - * '

lies Maria nnes.

Histoire.

1670 (suite).

II.:» Matiannes. Depuis iong - temps il avoit pressenti que la présence des Espagnols Hisigire. finiroit inévitablement par ruiner son crédit et celui de la noblesse,

4670(511111*). e£ cefte crainte lui avoit fait prendre la résolution de les expulser du pays. Jusqu’alors, néanmoins, il s'étoit toujours conduit politiquement envers les missionnaires, parce qu’il ne se sentoit pas assez fort; mais au fond du coeur il étoit leur ennemi juré. En vain le P. Sanvitores, pour se le concilier et l'affectionner au christianisme, lui avoit rendu , des services, -et s’étoit étudié à le combler des présens qui pouvoient lui plaire davantage, Horao nen étoit devenu que plus fier et plus insolent.’ L» pieux supérieur de la mission mettoit en œuvre tous les moyens praticables pour répandre la religion dans l’ile, et en faciliter l’intelligence à l’esprit des#(jabitans. Quatre paroisses nouvelles furent établies, à chacune desquelles on affecta quarante villages et une église placée au chef- lieu : Mérizo, Paikpok (i), Pago et Nigsihan en devinrent lés centres, et c’est dans ce dernier lieu que le P. Sanvitores s'établit lui-niéme, dans l’espoir d’exercer de là une surveillance plus active. Cet accroissement donné aux établissemens religieux des Espagnols avoit été encouragé par une augmentation de leurs forces : le gouvernement de la mère-patrie avoit compris en effet qu’il importoit de protéger la mission des Mariannes contre les insultes et les agressions des indigènes ; en conséquence, un galion ( cl Bucn Socorro ) , parti d’Acapulco avec un nombre suffisant de soldats et quatre nouveaux missionnaires, arriva 1671- à Goam le 9 juin 1671.

Cependant Horao, de plus en plus alarmé du progrès des Européens, ne cherchoit qu’une occasion favorable pour porter à une rupture éclatante des gens déjà préparés à la révolte ; elle ne tarda pas à se présenter. Un jeune Espagnol, travaillant à couper du bois, fut tué par un Mariannais, qui s’empara de sa dépouille ( 1 ). Le capitaine D. Juan de Santiago, premier gouverneur de la nouvelle colonie, résolut de rechercher

( f ) Ce nom, faute d’espace, n’a pas etc marqué sur la carte. Ce village se trouvoit sur la côte orientale de Géant, à l’ernbouchure d’une petite rivière très-voisine , et dans l’Est de Tarofofo. ( Voy- ci-après le S Géographie de notre chapitre XXVI.)

(a) Le Gobien rapporte cet événement à l’annee 1670’; le* document que |*ai entre les mains ne me permettent pas de me ranger à sop avis. Cette rectification de date n’est pas la seule, ao reste, que je me sois permise ; je crois suffisant d’in prévenir içi une fois pour toutes

LIVRE III. — De Timor aux Mariannes inclusivement. 177 l'auteur inconnu de cet attentat : en conséquence, quelques habitons lle> Mirnmnw: d’Agagna sur lesquels on avoit des soupçons, furent arrêtés, mis en Hi«oir*. prison et interrogés; néanmoins comme on ne put trouver de preuves 1671 contre eux, on les déclara innocens , et on leur rendit la liberté. Cette procédure fut généralement regardée comme un "affront fait à la population indigène toute entière. Homo, qui. déjà s’étoit réuni à Clioco pour perdre les Espagnols, profitoit du mécontentement générai pour aigrir sourdement les esprits, quand un des Mariannais les plus considérables,

Goafak , voulant empêcher l’arrestation d’un de ses amis soupçonné de l’assassinat dont il vient d’être question , fut tué dans le tumulte que cette tentative occasionna. Ce fut le signal de la guerre, pour laquelle Herao se déclara ouvertement, en exhortant ses compatriotes à se réunir à lui pour chasser ces hôtes impérieux. Ceux-ci ne possédoient encore ni retranchemens , ni forteresses qui pussent les protéger contre une telle attaque; aussi se trouvèrent-ils très-embarrassés quand ils virent une armée nombreuse prête à fondre sur eux : sans doute ils n’eussent pu résister à cette multitude, si l’attaque eût eu lieu tout de suite; mais il y eut de l’hésitation , et D. Juan en profita pour s’entourer à la hâte d’uné palissade flanquée de tours, et suffisante pour mettre ses gens à l’abri. N’ayant au reste que trente-un soldats, il jugea qu’il pourroit suppléer au petit nombre de ses troupes par leur courage et par sa confiance dans la puissance divine. Il étoit important de se saisir de la personne d’Horao : l’entreprise étoit hardie et difficile; mais on eut le bonheur d’en venir à bout. Sa famille en fut consternée, et vint avec instance prier le gouverneur de lui rendre la liberté : touché de tant de larmes, et désolé de voir son troupeau exposé aux fureurs de la guerre , le P. Sanvitores fit connoître qu’on souscriroit à ces demandes, à condition que les insurgés se sépareroient sur-le-champ. "Ceux-ci reçurent avec mépris des propositions qu’ils prenoient pour des signes de crainte et de foiblesse , et insultèrent , par des chants satiriques, à ce qu’ils considéroient comme de la lâcheté chez les Espagnols. En vain le P. Sanvitores renouvela-t-il ses efforts pour ramener les insulaires à des sentimens pacifiques, tout fut inutile; et ayant été assailli par des coups de pierre, il fut obligé de. se retirer.

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He» Marianne».

Histoire.

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