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NOTES SUR QUELQUES PEUPLES DE LA MER DU SUD, PAR M. P. GARNOT à
Dans le cours du voyage de circumnavigation de la corvette la Coquille, nous avons été à même d'examiner quelques-unes des diverses peuplades de la mer du Sud. Nous regrettons beaucoup que la brièveté de nos relâches ne nous ait permis de faire que de trop fugitives observations sur le caractère physique et moral de ces peuples; mais, tout imparfaites qu'elles sont, nous avons pensé quelles pourraient concourir à débrouiller un jour l’histoire des races qui peuplent la Nouvelle- Hollande et les îles de l'Océan Austral : c'est cette considération qui nous a déterminé à les publier.
Les habitants de Taïti, de la Nouvelle-Irlande, de Waigiou et de la Nouvelle-Hollande, vont seuls faire le sujet de nos remarques. L'ile de Taïti, la Nouvelle-Cythère de Bougainville, la plus importante du groupe des iles de la Société’, dut nécessai-
* Insérées dans le Journal des voyages.
? D’après une nouvelle division établie par les Anglais, cet archipel est divisé en deux groupes : le premier (îles de la Société) comprend les îles de Huahine, Ba-
ZOOLOGTE. 523 rement charmer ceux qui l’apercurent après une longue navigation. La brillante végétation des côtes offre un tableau délicieux; mais lorsqu'on a mis pied à terre, le prestige s évanouit en partie. Cette ile n’est plus ce qu’elle était du temps de Wallis, de Bougainville et de Cook. Depuis l’arrivée des missionnaires, Taïti a pris une face nouvelle : les sacrifices humains ont cessé d'avoir lieu, et le changement de religion ayant de plus en plus amorti les passions guerrières des Taïtiens, leurs mœurs ont nécessairement dû éprouver sous plusieurs rapports de grandes modifications.
Le Taïtien est généralement bien fait ‘; une figure ovale, le front découvert et arrondi, les cheveux noirs non crépus (quelques vieillards les ont blancs), l'œil bien fendu surmonté d'un sourcil très-fourni, un nez moyen légèrement épaté ( nous avons vu à Borabora plusieurs naturels dont le nez était aquilin ), la bouche un peu grande, le menton arrondi, les lèvres épaisses, le teint basané ou cuivre rouge, tels sont les traits qui distinguent ce peuple. L'angle facial nous à paru aussi ouvert que celui des Européens; le col est bien proportionné; la poitrine est ample et permet aux poumons de se dilater facilement ; les extrémités sont bien musclées; les jumeaux et les soléaires prennent un développement prononcé, et leurs jambes sont bien dessinées.
La plupart des voyageurs ont consigné dans leurs ouvrages, que les naturels de Faiti étaient d'une taille de 6 pieds. Ayant été à même d'en voir un grand nombre, nous avons choisi ceux qui nous ont paru les plus grands pour les toiser; nous n'en avons pas rencontré qui eussent plus de 5 pieds 9 pouces, et la
cotea, Taha, Borabora, Maurua ou Maupiti, et Tubaï; et ils appellent le deuxième (îles Géorgiennes) Taïti, Moorea, Tetaroa et Tapua-Manu ou île de Charles Saunders. 1 On voit cependant quelques individus contrefaits.
taille ordinaire est de 5 pieds 4 à 5 pouces. Aïnsi, s'il existe des hommes de 6 pieds à Taïti et à Borabora, ils doivent étre extrêmement rares. On dit que le roi Pomaré IT avait environ six pieds ; mais il faut observer qu'il est question du pied anglais, qui à 8 lignes de moins que le nôtre.
Quoiqu'on ait désigné Taïti sous le nom de la Vouvelle-Cythère, nous n'y avons point vu de femmes qui réunissent toutes les graces que ce nom semble faire augurer. Dans le printemps de l’âge, quelques-unes, il est vrai, sont attrayantes; maïs c'est une fleur qui ne tarde pas à se faner : à peine une Taïtienne at-elle atteint vingt ans que ses charmes s'évanouissent. La blancheur de leurs dents et leurs yeux agacants donnent du piquant à leur teint basané (jaune-citron clair). Quelques officiers disent avoir vu, au bourg de Papara, deux à trois jeunes filles d'une figure très-agréable et dont la peau était presque blanche; mais, considérées en masse, les Taïtiennes ne peuvent être citées pour leur beauté. Leurs seins sont gracieux dans le jeune âge; mais dès qu'elles deviennent mères, ils se déforment entièrement et se flétrissent. La main est sans contredit ce que les Taïtiennes ont de mieux. Leurs jambes sont un peu grosses vers le bas. Leur taille est pour la plupart de moyenne hauteur; il y en a cependant quelques-unes qui ont jusqu'à 5 pieds 2 pouces 6 lignes.
Les femmes s'occupent du soin du ménage; elles nous ont en général paru prodiguer les plus tendres soins à leurs enfants, surtout tant que ceux-ci sont encore à la mamelle. Elles ont,
ainsi que les négresses de nos colonies, l'habitude de porter sur leurs hanches leurs jeunes nourrissons.
. . LA 9 2 * Les communications fréquentes que les Européens n’ont cessé d’avoir avec cette
île depuis long-temps, ont sans doute beaucoup influé sur le teint d’un grand nombre d'individus actuels.
ZOOLOGIE. 525 Les Taïtiennes sont douces, on pourrait même dire tendres et voluptueuses. Les plaisirs de l'amour feraient encore la principale occupation de leur vie, et, sans la crainte des châtiments très-corporels que leur infligent les missionnaires, elles se livreraient sans grande retenue à un penchant auquel il est si difficile de résister en ces climats; mais des hommes du pays sont apostés par les missionnaires pour rendre compte de la conduite et des moindres gestes des femmes : aussi se tenaientelles généralement sur la réserve avec nous. Cependant nous acquimes bientôt la certitude que ces gardiens, si sévères en apparence, n'étaient rien moins qu'incorruptibles. L'appât d'un léger gain suffisait pour les séduire, et 1ls ne craignaient pas alors de se rendre complices des fautes qu'ils condamnaient si hautement; ils servaient eux-mêmes d'intermédiaires, écartaient les fâcheux indiscrets, et veillaient à ce que les coupables ne fussent pas surpris à limproviste. Des étrangers ont ainsi, à ce qu'on assure, obtenu aussi facilement les précieuses faveurs d'une princesse, que celles de femmes moins distinguées. Si l'on en croit la chronique scandaleuse, car Taïti a aussi la sienne, la mère du jeune roi actuel n'a quitté les rênes de la régence que pour se livrer sans contrainte aux plaisirs de l'amour. Intrépides guerriers, les Taïtiens ne respiraient autrefois que sang et carnage : la lance ou la fronde à la main, ils défiaient leurs ennemis et n'épargnaient pas les vaincus ; les femmes et les enfants mêmes étaient sacrifiés avec une insigne cruauté Ce n'était que chez quelques vieux guerriers, célèbres déja par leurs propres faits d'armes, que ces faibles créatures trouvaient parfois de la pitié et une généreuse protection contre la fureur des vainqueurs. Mais la religion chrétienne, ainsi que nous l'avons dit, a considérablement adouci ces mœurs féroces. Le Taïtien de nos jours, tel au moins que nous l'avons vu, est bon, complaisant , serviable : étions-nous dans les bois, il nous guidait;
voulions-nous traverser un ruisseau, il nous portait sur ses épaules ; tirions-nous quelque pièce de gibier, il s'empressait de l'aller chercher. Son œil vif et exercé apercevait des oiseaux là où nous étions loin d'en soupconner, et nous n’étions souvent convaincus de son rapport que lorsque nous voyions l'oiseau s'envoler du lieu quil avait indiqué. Voulions-nous nous rafraichir, il grimpait au haut d'un cocotier pour nous en rapporter le fruit. Un mauvais anneau de rideau, une bague ou un petit couteau que nous lui donnions pour récompenser son zèle, contentait ses désirs. Il faut convenir cependant que le Taïtien est rarement de bonne foi dans ses relations commerciales. On serait souvent sa dupe si on n’y prenait garde; il ne se fait pas le moindre-scrupule de s'emparer du bien d'autrui, et il joint souvent à ce penchant au larcin autant d'adresse que de ruse.
Jadis plongés dans l'ignorance, les Taïtiens d'aujourd'hui lisent et écrivent avec facilité, grace à l'enseignement mutuel ; mais il faut avouer que leur intelligence n’est pas encore assez développée pour bien comprendre ce qu'ils lisent et écrivent. Leur langue est déja en quelque sorte fixée *. L'idiome taitien a beaucoup de rapport avec celui des habitants de la Nouvelle- Zélande.
Si de Taiti nous nous transportons à la Nouvelle -Irlande, quelle différence ne trouvons-nous pas entre les naturels qui habitent cette dernière et ceux dont nous venons de parler!
Les naturels de la Nouvelle-Irlande sont d'un noir moins foncé que les nègres de la côte d'Afrique; leur constitution est plutôt grêle qu'athlétique; leur taille moyenne ne s'élève guère au-dessus de cinq pieds un à deux pouces, et leur angle facial ne dépasse pas 65 à 66 degrés.
* Nous avons donné un échantillon de leur style dans le n° 87 du Journal des voyages.
ZOOLOGIE. cn
Les Nouveaux-Irlandais ont les cheveux laineux, crépus et contournés en longs tire-bouchons teints en rouge, en blanc ou tirant sur le blond ou bien en noir foncé. Leur barbe est généralement peu fournie; cependant quelques chefs en portent d'assez longues, ce qui leur donne un air vénérable. Sur les autres parties du corps, on apercoit à peine quelques poils; et les endroits qui chez d'autres peuples en sont abondamment pourvus, n’en offrent chez eux qu’en très-petite quantité. L'ensemble de leur physionomie est loin d'être agréable, quoique leurs traits pris séparément offrent assez de régularité. Leurs yeux sont petits; leur nez est gros sans être épaté comme celui des nègres; les oreilles et la cloison des narines sont percées pour y placer des ornements; la bouche est un peu plus grande que la dimension moyenne; les lèvres sont épaisses et les dents bien rangées, mais teintes en noir ou en rouge. Quelques naturels laissent pousser des moustaches : leurs oreilles sont bien conformées naturellement; mais ils les déforment en pratiquant de grands trous pour y placer des bâtonnets de la grosseur du petit doigt. Le menton est peu saillant et généralement recouvert de peu de barbe. Les autres parties du corps sont dans de justes proportions; les muscles, quoiqu'ils ne soient pas très-prononcés, se dessinent assez bien.
Moins avancés en civilisation que les autres peuples que nous avons visités, les Nouveaux-frlandais n'ont pas encore adopté le marrot ‘ ou quelque autre voile pour dérober aux regards les parties sexuelles.
Ces sauvages nous ont paru d'un naturel doux, gai et obligeant ; ils sont aussi enclins au vol que les autres peuples de la mer du Sud, et ils sont à cet égard d'autant plus répréhensibles,
! Bande d’étoffe d’écorce d'arbre qui passe entre les cuisses et revient s'attacher autour du corps.
re
qu'ils savent fort bien qu'ils commettent une mauvaise action, puisqu'ils se cachaient derrière des arbres pour dérober le linge ge.
Le tatouage ne parait pas jouir d'une grande faveur parmi
eux : à peine apercoit-on sur quelques-uns plus de deux à trois
que nos matelots allaient laver sur le riva
lignes coloriées sur les joues. De même que les naturels des autres iles, les habitants de la Nouvelle-[rlande recherchent tous les moyens que l'art et la nature mettent à leur disposition pour plaire; c'est ainsi qu'ils empruntent aux oiseaux leurs brillants plumages, pour en faire des bandeaux et des panaches; aux tortues et aux coquillages, des bracelets, des anneaux et des pendants d'oreilles. Souvent aussi ils ornent leur chevelure de fleurs blanches et rouges. Le luxe chez ces peuples sauvages s'étend surtout à leurs armes, qu'ils décorent de plumes artistement arrangées et retenues par des cordonnets faits de l'écorce du rima et du cocotier, auxquelles s'entremélent des fragments de coquilles et d'écailles de tortues. La lance, le casse-tête et la fronde sont leurs principales armes. La fouëne est l'instrument qu'ils emploient le plus ordinairement pour pêcher; ils ont cependant aussi des hamecons en écaille. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé d'admirer leur adresse à saisir le poisson avec la fouëne! Ils se servent aussi de filets qu'ils vont tendre à quelque distance du rivage montés dans leurs pirogues simples, réservant sans doute leurs doubles pirogues pour d'autres circonstances.
Les naturels de cette ile semblent aimer beaucoup le chant, je suis au moins porté à le croire, parce que toutes les fois que je m'amusais à fredonner quelques airs, je les surprenais écoutant attentivement et avec l'apparence du plaisir : leur voix est juste et agréable. La flûte de pan et le tamtam sont les deux instruments de musique dont ils jouent le plus ordinairement. Une peau de lézard remplace dans ce dernier instrument Île
ZOOLOGIE. 529 parchemin que nous mettons sur nos caisses à tambour; en outre, ils ont encore une espèce de guimbarde en bois et une clochette dont le battant est fait avec des dents de cochon.
Les Nouveaux-frlandais sont très-simples dans la préparation de leurs aliments; ils aiment beaucoup les viandes rôties. Un phalanger qu'ils suspendirent au-dessus d’un feu ardent fut promptement dévoré ; la peau même ne fut point épargnée; ils eurent cependant le soin de retirer les intestins. Je ne sache pas qu'ils aient l'habitude de manger de la chair crue; toutes les fois que je les ai vus préparer leurs aliments, j'ai vu qu'ils les faisaient constamment cuire : c'est ainsi que les coquillages, les fruits du taca ‘ sont mis sur des charbons ardents ou des pierres chauffées, avant d'être mangés. L'arbre à pain est très-rare dans cette ile; il en est de même du cocotier. L'eau parait être la seule boisson des naturels; et lorsqu'ils font leurs repas, ils ont la précaution de s'établir aupres d’une rivière. Quoique mangeant à toute heure du jour, à midi ils se réunissent en commun , placés à la file les uns des autres ou bien en cercle. Les morceaux sont avalés sans autre assaisonnement que l'appétit. Le repas fini, ils se couchent sur le sable pour y faire la sieste. À six heures méme cérémonie ; mais avant de se livrer au sommeil, de crainte sans doute que les insectes et l'humidité de la nuit ne viennent les incommoder, ils ont le soin d'allumer plusieurs feux à côté l’un de l’autre, et de disposer des espèces de toitures faites en branchages et en feuillées, qui les abritent ainsi tant bien que mal des fortes pluies qui tombent assez fréquemment la nuit. À la pointe du jour, les uns vont à la pêche, et les autres parcourent les bois pour y faire leurs provisions de fruits. Ces naturels sont-ils anthropophages? C'est ce dont il nous a été difficile de nous assurer positivement. Toute discussion à
* Ce fruit a du rapport avec le mapé de Taïti. Voyage de la Coquille. —Z. Tome I, Partie 11. G-
cet égard était même assez épineuse à entamer; et chaque fois que nous leur faisions quelque signe relatif à l'habitude de manger de la chair humaine, ils paraissaient craindre que nous ne les dévorassions eux-mêmes. Dans les derniers jours, on se fit mieux comprendre; et plusieurs personnes ont cru déméler, par leurs gestes, que, dans leurs guerres, les corps de leurs ennemis servaient quelquefois à assouvir leur avidité ou leur vengeance. Nous ne connaissons rien sur leur manière de vivre dans leur intérieur, et pendant notre relâche nous n'avons vu aucune femme : M. de Blosseville, qui a eu le courage d'aller seul à leur village, n’a pu être introduit dans leurs cases, avant que les femmes ne fussent cachées. Il parait que la jalousie leur fait un devoir de dérober ainsi aux regards des étrangers leurs épouses et même leurs petites filles.
Après être restés une douzaine de jours dans la baie Praslin, nous mimes à la voile pour nous rendre à Waigiou, nous proposant de faire une ou deux relàches à la Nouvelle-Guinée. En longeant l'ile d’York (l’Æmacata des naturels }, nous vimes quelques-uns des habitants, qui nous ont paru avoir une grande ressemblance avec les Nouveaux-Irlandais; ils paraissaient cependant jouir d’une constitution plus vigoureuse.
Favorisés par un très-beau temps et ayant longé une grande étendue des côtes de la Nouvelle-Guinée, nous arrivames à Waigiou et mouillàmes dans la baie d'Offak, n'ayant pas pu atteindre l'ile de Rawack.
Les naturels de l'ile de Waigiou sont d’une constitution grèle et délicate; la fibre molle et la bouffissure de la face démontrent
chez eux le tempérament lymphatique. Ils sont tous générale-
ment petits : sur vingt individus que j'ai toisés, un seul présentait une taille moyenne de cinq pieds deux pouces; la taille de la majeure partie n'était que de quatre pieds six lignes à quatre
pieds neuf pouces. Leur angle facial est plus ouvert que celui
ZOOLOGTE. 53i des habitants de la Nouvelle-Irlande. Le plus haut degré est de 69, et le plus petit est de 63 à 64.
Les habitants de Waigiou ont d'ailleurs des traits plus réguliers, une physionomie plus agréable, et leur peau est moins noire. Plus civilisés, ils portent tous, jusqu'aux enfants, un marrot qui cache les organes de la génération. Les chefs sont généralement vêtus en indiennes coloriées. Un d'eux, le raja, portait sur la tête une espèce de turban, et un autre avait une calotte tressée en réseau. Nous n’avons point aperçu de marque de tatouage. L'usage du bétel et de la chaux leur rend les dents noires. Leur chevelure n’a pas la même disposition dans tous les individus : les uns ont les cheveux droits et lisses comme ceux des Européens; d'autres les ont crépus comme ceux des nègres; enfin, il y en a qui tiennent de l’un et de l’autre : généralement noirs, ils sont épais et forment des masses rondes globuleuses qui font paraitre leur figure plus petite; quelquesuns les nouent par derrière, ce qui forme alors une touffe extraordinaire. Ils laissent croître leurs favoris et leurs moustaches. Ils portent tous des peignes en bois ou en écaille et des colliers tressés avec des feuilles de latanier, auxquels ils suspendent des fétiches et des amulettes *. Un large chapeau à la chinoise les garantit des ardeurs du soleil. Ils suspendent aussi des anneaux en argent ou en écaille à leurs oreilles, qui ne sont point percées aussi largement que celles des Nouveaux-[rlandais. Des bagues en écaille, en coquille, et des bracelets, soit en argent ou en cuivre, soit en écaille ou en nacre, sont des ornements qu'ils paraissent rechercher avec empressement. Ce n'est pas sans beaucoup de peine qu'ils parviennent à les retirer de leurs poignets, parce qu'ils les introduisent lorsqu'ils sont jeunes; et les membres ayant pris de l'accroissement, il faut faire de grands
‘ Aitachaient-ils à ces derniers quelques vertus préservatrices de maladies ?
efforts pour les sortir. Cette difficulté n'existe que pour les bracelets confectionnés avec des coquilles : les bracelets en argent ou en écaille, n'étant pas entièrement fermés, sont faciles à déplacer. Ils mirent peu d'empressement à établir des communications avec nous, et nous parurent craintifs et méfiants. Leurs voisins les inquiètent-ils, ou bien les navigateurs auraient-ils abusé de leur douceur pour les faire esclaves ? Ces conjectures nous semblent également plausibles; car, lorsqu'ils ont été assurés d'être accueillis amicalement par nous, ils se sont enfin hasardés à venir nous voir, et, dès ce moment, il ne se passait pas un jour qu'ils ne vinssent nous porter les produits de leur ile et les divers objets dont ils se servent. Nul doute que ces naturels ne soient souvent exposés à quelques dangers imminents, puisqu'on ne voit point de village près les bords de la mer; et à peine apercoit-on, quand on s’avance dans l'intérieur, plus de trois à quatre maisons réunies.
Pendant notre séjour à la baie d'Offak , nous n'avons point vu de femmes; M. de Blosseville est le seul qui ait eu l'occasion d'en voir dans une visite qu'il fit à un raja, qui était venu nous voir lors de notre arrivée.
Nous avons peu de données sur la religion qui se professe à Waigiou. Nous nous bornerons à rapporter le résultat d'une visite que nous fimes à une pagode dans la baie de l'Est. Elle est bâtie sur pilotis. Sa construction est la même que celle des cases. Nous montâmes une échelle pour arriver dans son enceinte. Un autel placé dans le fond fixa d'abord notre attention; nous nous en approchâmes et examinèmes en détail ce qui y était posé. À gauche il y avait cinq figures grossièrement sculptées et diversement peintes : ce sont probablement leurs principaux dieux. La figure du milieu était beaucoup plus petite. Des morceaux d'étoffes et de misérables guenilles composaient leurs seuls ornements. Sur la droite, on voyait six petits per-
ZOOLOGTE. 533 sonnages réunis en cercle, et, au centre de l'autel, un crocodile et des assiettes. MM. Lottin et de Blois, qui avaient visité quelques jours avant nous cette pagode, y avaient déposé des bagues et des colliers qui ont été enlevés par les naturels. Cette spoliation m'empêcha d'y laisser les étoffes et les divers ornements dont je m'étais muni, dans l'intention d'en faire hommage à leurs divinités.
Ces peuples sont pêcheurs et chasseurs; la ligne, les filets et la fouëne sont en usage pour attraper le poisson, et l'arc devient dans leurs mains la terreur des poules sauvages et des oiseaux de paradis. Quoiqu'ils soient habitués à lancer des flèches, ils n'ont pas brillé dans un assaut qui s'engagea une après-midi entre eux et un des nôtres. Ce dernier faisait voler la flèche bien plus loin qu'eux. Ils se nourrissent de la chair d'énormes tortues qu'ils vont prendre sur les iles voisines, de coquillages, de poissons et de pain de sagou. En nous rendant un jour dans l'ile ou ils avaient établi leur camp, nous fümes témoins de la maniere dont ils préparent leurs aliments. Une simple toiture basse, étroite et alongée recouvre les feux qui leur servent à faire rôur leurs viandes, lesquelles sont déposées sur un grillage en bambou, élevé à deux pieds au-dessus du sol, et exposées ainsi à l’ardeur d’un feu assez vif et à la vapeur de la fumée. D'énormes morceaux de tortue, des poissons et des coquillages s'apprétaient pour leur copieux repas. Le pain de sagou leur tenait lieu du rima ou fruit de l'arbre à pain et des taros dont se nourrissent les peuples des iles que nous avions visitées précédemment. Quoique mangeant comme ces derniers à toute heure du jour, les habitants de Waigiou se réunissent également à midi pour faire un repas en commun. L'eau et le lait de coco sont les seules boissons dont nous leur ayons vu faire usage.
Avant de nous séparer, plusieurs de nous goütèrent leurs aliments, qui, bien qu'enfumés, furent trouvés d’un assez bon
gout. Ils préparent en outre, par prévoyance sans doute, des œufs de tortue dont ils font des espèces de saucissons; j'en achetai quelques-uns, qui, déja un peu anciens, furent trouvés trop rances pour que nous pussions en manger.
Parmi les meubles qu'ils avaient avec eux dans leur camp, on remarquait de petites boites pour le bétel, des assiettes et des tasses en porcelaine. Les naturels de Waïgiou sont aussi rusés dans leurs marchés, que les autres peuples non civilisés que nous avons visités. Leur accordez-vous sans difficulté ce qu'ils vous demandent, ils changent aussitôt d'avis et exigent autre chose; il arrive même assez souvent alors qu'ils se refusent à tout échange : aussi faut-il, pour obtenir d'eux ce qu'on désire, ne leur donner qu'après de vives sollicitations ce qu'ils désirent eux-mêmes. Îls connaissent si peu la valeur des objets, que pour la moindre bagatelle on en obtient ce qu'ils possèdent de plus curieux.
Rien ne prouve plus évidemment les communications de ces peuples avec les nations civilisées, que la fabrication de leurs armes. Il n’y a pas une lance qui ne soit armée d'un fer trèsacéré. Cet instrument meurtrier est long, mince, arrondi également dans tous ses points, et peut se manier avec facilité. Is ont deux espèces d’arcs : l'un grand et solide, généralement destiné pour les combats ou la chasse aux cochons sauvages ; et l’autre très-exigu : la flèche que lancent ces derniers est faite de la côte d’une feuille de latanier, et leur sert pour atteindre au haut des arbres les oiseaux de paradis, les poules sauvages (mégapode de Freycinet), les perroquets, etc., ete. Quelques flèches portaient à leur extrémité acérée une substance rouge qui provenait sans doute du suc tiré de quelques plantes vénéneuses.
La fouëne, qui consiste en un long bambou, ou bien en un bâton armé, à l'une de ses extrémités, d’un trident en fer; des
ZOOLOGIE. 535 lignes de diverses grosseurs tissues avec du cordonnet de coton, et de grands filets à mailles rapprochées, sont leurs instruments de pêche.
Leurs pirogues sont simples, à balanciers, et n'ont point d'ornements; dans leur milieu est pratiqué un encaissement qui leur sert à loger ce dont ils ont besoin et les objets qu'ils veulent échanger. Une natte disposée en toit les met à l'abri de la pluie. Un petit banc de bois sculpté leur tenait lieu d'oreiller. Parmi les objets qui servent à la parure de ces insulaires, nous citerons les plumets, les colliers, les bracelets, les bagues, les pendants d'oreilles et de longs peignes en bois, surmontés de figures grossièrement travaillées.