LV. PazmiPÈDEs
Nous arrivons enfin à l’ordre des palmipèdes, celui qui fournit le plus grand nombre d'espèces. À leur tête nous voyons figurer deux espèces de grèbes, connues sous le nom de plongeons dans Bougainville : lune d'elles, brune lustrée, à tête noire et à joues blanches (Grèbe Rolland, Podiceps Rolland, Quoy et Gaimard). Le plongeon à lunettes, de Bougainville, habite la mer et le bord des rivières; l'autre, à ventre blanc et à joues grises dorées, se tient plus particulièrement sur les étangs. Elles sont remarquables par leurs yeux d'un joli rose brillant. La dernière espèce étant nouvelle, nous l'avons nommée grèbe à calotte noire (podiceps occipitalis, Garn.)"; nous nous proposons d'en donner une figure dans notre Atlas zoologique.
Le plus extraordinaire des oiseaux de cet ‘ordre, celui qui semble tenir le milieu entre les poissons et les oiseaux, le manchot, couvre les rivages des iles de la baie Francaise; l’une d'elles a recu le nom d'ile aux Pingoins*?. Cest vraiment un
: Podiceps occipitalis: rostro nigro, pedibus viridi colori proximis, fronte P ; » P ; collo à tergo, uropygioque fusco-cineraceis, occipite atro; malis fulvo-leucophæis riort parte colli pectore abdomineaque setæ albis. ( Falklandiæ. Î q K
? « C'est île aux Manchots que l’on devrait dire, les pingoins ne se trouvant pas
ZOOLOGTIE. 545 plaisir, lorsqu'on débarque sur cette ile , de voir les groupes de manchots, marchant droit, la tête élevée, et à la file les uns des autres. Dom Pernetty les compare à une troupe d'enfants de chœur en camail : aussitôt qu'ils s'apercoivent qu'on cherche à les approcher, l'un d'eux donne le signal de la fuite; ils se traînent sur le ventre pour éviter plus promptement les atteintes de l'ennemi, ils gagnent la mer, et plongeant à l'instant, ils ne reviennent à la surface que lorsqu'ils se croient à l'abri de toute poursuite. Si l’on parvient à leur couper la retraite , on les saisit facilement.
Les manchots creusent la terre pour déposer leurs œufs et les faire éclore : ce sont plutôt de véritables terriers que des nids ; ces trous sont très-profonds, et assez vastes pour loger à l'aise la famille, qui se compose du père, de la mère et de deux petits.
Si nous avions le malheur d’'enfoncer une de nos jambes dans leur retraite, aussitôt nous nous sentions pincés vivement.
Ces oiseaux font, à ce quil parait, leur ponte vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre. Nous nous sommes souvent amusés à prendre de jeunes manchots et à les introduire dans un trou voisin. Considérés comme des intrus, ils étaient aussitôt assaillis à coups de bec par les possesseurs du terrier, qui, ne pouvant parvenir à les chasser, finissaient bientôt apres par les laisser en paix. Lorsque nous nous arrétions pour les examiner dans leurs trous, le mâle ou la femelle avancait alors la tête à l'entrée, et nous regardait en la tournant alternativement à gauche et à droite.
Lorsque les manchots crient, on croit entendre un âne braire;
« dans l'hémisphère Sud. Il est vrai que le nom de Pingoins fut d’abord donné aux « Manchots, par les Hollandais. » ( Quoy et Gaimard, Voyage de l'Uranie, Zool., PAT p169)
Voyage de la Coquille. — 7. Tom. I, Partie Il. 69
les navigateurs qui nous ont précédés ont fait la même remarque. Dans les soirées de calme, nous avons souvent entendu un bruit analogue à celui de la populace un jour de fete, produit par la bruyante voix de ces oiseaux. Cette illusion était telle, qu'on aurait pu croire que les iles qui leur servent de demeure étaient habitées. Malgré la couche épaisse de graisse dont sont entourés les corps de manchots, et la couleur noire de leur chair, les matelots ne les dédaignaient pas.
Il n'y avait, lors de notre séjour aux Malouines, qu'une seule espèce de manchot, qui appartient au genre sphénisque ( aptenodytes demersa ).
Le manchot magellanique et le gorfou sauteur commencaient à paraitre; nous avons vu plusieurs individus de cette dernière espèce à une assez grande distance de terre, par 43° lat. Sud, et 6° long. Ouest.
Le maître canonnier, M. Rolland ', en tua un que nous saisimes fort heureusement à son passage le long de la corvette: on en blessa un second, que nous ne pümes pas prendre; son compagnon ne l’'abandonna pas dans son malheur. Ces oiseaux voyagent ordinairement deux à deux, sans doute mâle et femelle. Ils plongent fréquemment, en faisant plusieurs pirouettes.
L'iris des gorfous sauteurs est de couleur rouge-brun ou brique claire. Leur queue, qui se compose de quatorze pennes grèles, à peine couvertes de barbes, leur sert de gouvernail ; ce qui s'explique par la disposition qu'affectent les plumes, qui vont en augmentant de longueur de la plus extérieure jusqu'à la septième, qui est la plus longue : ces deux dernières s’appliquent l’une contre l'autre. Pour compléter l'histoire des man-
* M. RorLaxp avait déja fait le voyage de circumnavigation de /’Uranie. Qu'il nous soit permis, en cette occasion, de lui témoigner nos remerciments pour les importants services qu'il a rendus à l’histoire naturelle.
chots, nous retracerons ici l'anatomie d'un aptenodytes demersa, mâle.
L'organisation intérieure nous a présenté les faits suivants : Le cœur est alongé, conique, et assez volumineux. Æppareil digestif. La langue et le voile du palais sont recouverts de papilles alongées, mucronées. L'æsophage est dilatable, tapissé à l'intérieur d'une muqueuse formant des plis longitudinaux, qui se perdent dans ceux que présente l'estomac : cet organe, dans son état de vacuité, avait quatre pouces de longueur; il est alongé, et forme un coude à la naissance du tube intestinal; sa surface intérieure est tapissée d’une foule de cryptes muqueux qui présentent une ouverture béante. Ces corps sont principalement situés vers la terminaison de l'œsophage; les intestins forment plusieurs circonvolutions. Détachés du mésentère, ils avaient 6 mètres 20 centimètres; la longueur de l'intestin du gorfou était de 8 mètres. Le cœcum est unique : avec un peu de soin, on s'apercoit que l'extrémité libre est divisée en deux tubercules ; ce qui tendrait à prouver que les deux cœcums sont unis, dans cette espèce d'oiseau, par un tissu cellulaire très serré. Cet intestin s'insère à deux pouces du cloaque.
Les pancréas, au nombre de deux, sont alongés. Les reins sont trilobés; l'antérieur, qui est le plus volumineux , est ovale.
La rate est petite, de couleur lie de vin.
Les testicules sont petits, ovales, placés au-devant des reins sur le milieu du rachis. Le fore est bilobé, volumineux; il occupe toute la région épigastrique. La vestcule biliaire, qui était pleine, avait trois pouces et demi de long. Les matières fécales de ces oiseaux étaient vertes. Peut-on penser que la bile leur donne cette couleur ?
Les pétrels sont très-nombreux, surtout le pélagique, ainsi que le pétrel Bérard ( procellaria Berard, Quoy et Gaimard ):
nous avons pris un pétrel géant, quebrantahuessos des Espagnols.
Les pétrels bleus, procellaria vittata et cærulea, Gm., volugent à l'entrée de la baie. Il en est de même d'une espèce nouvelle à laquelle nous avons donné le nom de notre ami M. Lesson (procellaria Lessonti *, Garn.), un des médecins naturalistes de l'expédition, déja connu par de nombreux travaux. Ce pétrel, du genre puffin, a le corps de la grosseur d'un pigeon, court et ramassé comme celui du damier; le bec fort, médiocre, noir; la mandibule supérieure, recourbée, convexe, présentant une rainure profonde entre l'extrémité et les narines; la calotte de la tête et le dessus du col d’un blanc grisätre satiné; une tache noire en avant de l'œil et sur ses bords; l'iris brun foncé; le dessus du corps et de la queue d'un gris cendré, passant au milieu au brun foncé; les couvertures des ailes brunes, les rémiges noires, la gorge légèrement grise; la poitrine, le ventre, les plumes anales d’un blanc pur; les pieds blanchâtres, avec une légere teinte couleur de chair ; la membrane est bordée de noir; les ongles sont minces; celui du pouce est conique et court. Cette espèce pourrait bien avoir une calotte noire à certaines époques de sa vie, ou avoir la tète et le col blancs, le gris finissant par disparaitre. Le tarse a 1 pouce 9 lignes, le doigt médius 1 pouce 4 lignes, envergure 36 pouces, circonférence 13 pouces, longueur de l'extrémité du bec au bout de la queue 15 pouces, longueur des intestins 44 pouces, longueur de l'aile (la première penne est la plus longue) 11 pouces 6 lignes, longueur de la queue (les deux rectrices du milieu sont les plus longues ) 5 pouces.
Ce pétrel se tient dans les parages du cap Horn et de la mer Pacifique, par 52° de lat. Sud et 85° de long.
* Procellaria Lessonii; capite griseo albido; collo, pectore, abdomine caudäque infra albis ; dorso fusco cineraceo ; caud& supra grised; rostro, alis, ambitu colorum sub nigris; pedibus albido-carneis fimbriatis nigris. PI. IV des 4nnales des sciences naturelles.
Les goélands et les mouettes y sont très-multpliés. Les premiers offrent deux espèces : l'une, à manteau noir (/arus marinus et nœvius, Gm.), et l'autre, à manteau gris ( larus glaucus et L. argentatus, Gm.). Parmi ces dernières, nous n'avons que la mouette rieuse ( larus ridibundus, Gm. ).
Le stercoraire cataracte ( Labbe, Buff.), figuré dans la Zoologie de MM. Quoy et Gaimard, dont l'iris est brun clair, est très-commun dans la baie Française. Cet oiseau est pour les mouettes ce qu'est la frégate relativement aux fous, c'est-à-dire qu'il poursuit les mouettes pour les forcer de lacher le poisson qu'elles viennent de pécher, afin de s'en saisir à son tour.
Élégante dans ses formes, l'hirondelle de mer (sterna hirundo) règne par sa beauté parmi ces nombreux palmipèdes. Son bec et ses pieds rouges, et sa calotte noire, ressortent avec éclat sur le blanc satiné du reste du corps. Ces oiseaux criards pondent ordinairement deux œufs de la grosseur de ceux des pigeons, d'un vert clair nuancé de noir. Quelques brins de paille composent généralement leurs nids, qu'ils placent dans le creux des rochers. Nous promenant un jour le long de la rivière Bougaimville, nous portàämes nos pas vers une presqu'ile où les hirondelles et les mouettes avaient déposé leurs œufs. Un spectacle intéressant s'offrit alors à nos regards : deux huitriers regardaient avec des yeux d'envie deux œufs d'hirondelle qu'ils se disposaient à saisir, lorsque tout-à-coup la mère attentive fond sur eux du haut des airs, et les force à abandonner leur projet. Ces charmants oiseaux n'ont pas seulement de l'attachement pour leurs petits, ils l'étendent encore, à ce qu'il paraît, entre eux. Longeant la côte, je tirai sur deux hirondelles, j'en tuai une; l'autre se précipita sur moi lorsque je m'avançcais pour prendre celle qui était morte ; et, si elle eüt osé, elle m'eut sans doute attaqué : mais elle se borna à me poursuivre, en m'étourdissant par son cri désagréable,
Il y a encore une autre espèce d’hirondelle à tête grise, que nous n'avons pas pu nous procurer.
Les cormorans, dont on trouve trois espèces bien distinctes, se tiennent perchés sur les rochers. Ils ne s'enfuient point lorsqu'on tire des coups de fusil sur des oiseaux, non loin d'eux. La première espèce ( pelecanus fiber, Gm. ) est entièrement brune; quelques individus de cette espèce, qui ne sont sans nul doute que des variétés d'âge, offrent quelques taches blanches sur le corps.
La deuxième, d'un bleu ardoisé, à ventre et à col blancs, dont la tète est surmontée d'une huppe composée de plumes longues de deux pouces, se fait remarquer par la brillante couleur bleu-verdâtre de son iris, et par les points dorés parsemés sur la membrane qui se fixe à la mandibule inférieure. La troisième espèce, le cormoran oreillard (carbo leucotis, Cu.) ne diffère de la précédente que par l'absence de la huppe et par son col, qui est bleu ardoisé. Peut-être la précédente est-elle le mâle, et cette dernière la femelle. Cette espèce offre aussi beaucoup de variétés.
Le cormoran nigaud (carbo graculus, Meyer), qui existe aussi aux Malouines, ne doit pas être considéré comme une variété du pelecanus fiber ; il en diffère par sa taille, qui est beaucoup plus grande, et par son plumage bleu foncé, noir lustré.
- Nous n'avons pas apercu le cygne à col noir velouté dont parle Bougainville. Nous n'avons également vu que deux espèces d'oies au lieu de quatre, signalées par ce célèbre navigateur.
La première, que l'on désigne improprement sous le nom d'outarde ( oïe des Malouines ( anas leucoptera ), habite principalement les étangs et pait dans les prairies circonvoisines. Elles marchent avec tant de rapidité, que lorsqu'on les tire posées à terre, il faut en quelque sorte les surprendre. Il est plus facile de les atteindre lorsqu'elles s’envolent. La femelle, aue Gmelin
ZOOLOGTE. DOTE
désigne sous le nom d'anas magellanica (Buif., fig. 1006), est fauve ; tandis que le mâle est blanc, à manteau varié de noir et de cendré. La femelle est plus petite que le mâle : leur iris est brun. Pendant notre séjour aux Malouines, nous les avons constamment rencontrées en famille. Celle-ci est composée généralement de six à huit individus : leur chair est assez délicate.
La deuxième espèce d'oie, ou celle de rivage, se nourrit de poissons et de plantes marines. Elle est bien moins multipliée que la première. Le male est tout blanc; quelques-uns, sans doute dans le jeune âge, offrent quelques points noirs. La description qu'on en a faite, sous le nom d'oie antarctique ( anas antarctica, Gm.), lui convient parfaitement; mais il n'en est pas de même de celle que l'on considère comme sa femelle. Celle que nous indiquons pour la femelle *, que nous décrirons, pour rectifier les erreurs, sous le nom d'oie antarctique ( anser antarcticus, Garn. ), a la tête et le col noirs, la poitrine et le ventre maillés de noir et de blanc; la partie supérieure de l'abdomen, la queue, le moignon de l'aile qui est armé à la réunion des trois quarts antérieurs de l'aile avec le postérieur, un espace d'un pouce blancs. Les autres parties de l'aile sont noires glacées de vert. Le bec et les pieds sont jaunes; le dessus de la tête est brun; le contour des yeux est légèrement grivelé : leur chair est moins bonne que celle des premières ; elle a un peu le gout des fucus dont elle fait sa nourriture. Il parait que ces dernières n'habitent pas constamment les Malouines; car, dans les commencements de notre arrivée à la Soledad, on en apercevait à peine.
Nous nous sommes assurés, par la dissection, des sexes de cette espèce-ci et de la première.
" Anser antarcticus; capite colloque nigris, pectore abdomineque nigro alboque variepatis, abdomine retrd, caud& binis speculis, alis albis, aliis partibus alarum nigro subviridibus, rostro pedibusque flavis. (Falklandiæ. )
Nous arrivons enfin au genre anas, qui ne laisse pas que d'offrir de l'intérêt. Nous y voyons figurer quatre espèces différentes : La première aux ailes courtes, oïe du plein de Pernetty (anas cinerea, Gm.; anas brachyptera, Lath.), figurée dans la Zoologie de MM. Quoy et Gaimard, se tient généralement sur l'étang du Phoque, près de l’ancien camp de / Uranie. IL est facile, en tirant sur une bande de ces canards, de les forcer à gagner la terre, et dès-lors de s'en emparer, parce qu'ils ne peuvent s'envoler.
Les matelots, armés de bâtons, les poursuivaient avec une telle ardeur, qu'en un instant le champ de bataille était couvert de morts. Un coup suffisait rarement pour les tuer : souvent tel qu'on croyait assommé avait encore assez de force pour se soustraire à nos poursuites. Ce sont ces canards que les matelots des équipages de Wallis et de Cook désignaient sous le nom de chevaux de courses.
Leur chair est analogue à celle des oies de rivage.
La seconde espèce de canards, le millouin des Malouines, habite ordinairement à l'entrée de la rivière Bougainville; il se tient à une très-grande distance du rivage, de sorte qu'il est difficile de l’atteindre. Sa chair est bien supérieure à celle de l'espèce précédente. Les deux dernières espèces sont beaucoup plus petites. L'une, le canard à bec jaune et noir de d'Azara; et la deuxième, le canard à sourcils blancs (anas superciliosa, Lath.), semblable à celle de la Nouvelle-Hollande, habitent principalement les étangs. C'est un manger délicieux.
Elles complètent ce que nous avions à dire des Malouines, sous le rapport de l'ornithologie.