VOYAGE DANS LES ENVIRONS DE LA VILLE DE SYDNEY 72 PAR M. GARNOT
La route de Sydney à Paramatta est large, fort bien entretenue, et, comme toutes les grandes routes de la colonie, garnie de bornes milliaires, et bordée d'eucalyptus, de casuarinas et de mimosas. Nous la trouvames couverte de voitures de toute espèce, comme le sont celles d'Europe aux abords des grandes villes. En moins de deux heures et demie, conduits par un fort mauvais cheval, nous parcourumes les quinze milles qui séparent les deux villes.
Son Excellence le général Brisbane nous recut avec bienveillance, et nous fit délivrer l'autorisation nécessaire pour visiter la maison de détention des femmes convictes, la seule prison de femmes qui existe dans la colonie.
Située à quelque distance de la ville, cette maison est encore un des édifices utiles élevés sous les auspices de M. le gouverneur Macquarie. Sa fondation date de 1821. Elle n'est pas encore totalement achevée.
Le surintendant nous acCcOMpagna dans notre visite, et nous fit voir en détail, quoique avec rapidité, l'intérieur de l'établissement.
Une fontaine placée au milieu de la cour d'entrée est remarquable par la qualité hydro-sulfureuse de l'eau qu'elle fournit en assez grande abondance. Cette eau ne sert qu'au lavage du linge et de la vaisselle : celle qui est employée pour la cuisine et pour la table est apportée du dehors.
1 Ce Mémoire est inédit.
Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I, Partie II. 0 /
Les ateliers de travail sont situés au rez-de-chaussée.
Dans la première salle, les femmes ägées et celles qui sont nourrices sont chargées du travail le moins pénible, celui de débrouiller la laine. Dans la pièce voisine, d’autres femmes filent la laine, le lin, le chanvre, qui sont convertis en étoffes par des hommes placés dans un local particulier. Ces étoffes, dont la plus grande partie est en laine, sont renfermées dans un grand magasin également au rez-de-chaussée. On en fait chaque année environ 20,000 mètres, qui servent à habiller les détenus des deux sexes existant dans la colonie.
Le réfectoire, la boulangerie, la cuisine, sont tenus avec la plus grande propreté. Quelques femmes convictes sont chargées du soin de préparer les aliments. La ration journalière se compose d'une livre de viande et d'une égale quantité de farine. On accorde de plus à chaque prisonnière, pour toute la semaine, une livre de sucre et deux onces de thé. On fait par jour trois repas : le premier à huit heures du matin, les deux autres à une et à cinq heures du soir. L'infirmerie se compose de plusieurs salles pouvant contenir chacune de trente à quarante lits. Dans le cas d'affections graves, on transporte les malades à Paramatta, où les soins convenables leur sont procurés plus facilement.
Au premier étage sont quatre dortoirs, longs de 44 pieds, larges de 20, et ayant 10 pieds de haut : chacun contient cinquante lits, composés d'un matelas, d'un traversin et d’une couverture de laine.
Ces lits, proprement tenus, sont étendus le soir sur le plancher sans aucun intervalle, et ressemblent alors à un vaste lit de camp. Dans le jour, ils sont roulés contre les murailles. Dans le principe, chaque femme avait un bois de lit; mais on a été forcé d'y renoncer, à cause du grand nombre de punaises qui y pullulaient et qu'on n’a pu venir à bout de détruire.
On a beaucoup de peine, malgré les punitions infligées, à empècher les femmes de fumer dans les dortoirs.
Au-dessus du premier étage sont des mansardes servant de magasins. Là sont déposés les effets d'habillements que les détenues portaient avant leur entrée dans la maison : on les leur remet lorsqu'elles sont libérées. Chaque lot est soigneusement éuqueté. En entrant dans cette salle, on se croirait transporté dans un magasin de modes.
L'élégance des parures qui s'y trouvent contraste avec la situation actuelle des propriétaires, et rappelle avec un sentiment pénible la figure brillante que quelques-unes ont faite dans le monde. Heureuses les femmes si, conservant l'habitude du travail, qu'elles sont forcées de contracter pendant la durée de leur détention, elles savent un jour dédaigner de frivoles ornements qui furent peut-être la cause de leur perte!
En terminant notre tournée, nous jetämes un coup d'œil sur les cachots, dont les loges nous ont paru trop resserrées. Nous visitämes également le jardin, qui fournit des légumes en. abondance.
Il y a actuellement dans cette maison cent cinquante femmes et trente enfants. Lorsque ceux-ci atteignent l’âge de quatre à cinq ans, ils sont envoyés à l'école des orphelins, où ils reçoivent de l'éducation aux frais du gouvernement. Les mères ne peuvent y aller voir leurs enfants que le premier lundi de chaque mois.
Tous les dimanches, le chapelain de Paramatta se rend à l'établissement des convictes pour y célébrer l'office divin.
À notre retour au gouvernement, nous nous rendimes dans le cabinet d'histoire naturelle de M. le général Brisbane, pour y faire choix d'objets qu'il désirait offrir au Muséum de Paris.
La ville de Paramatta à un très-erand développement ; mais, dans le moment actuel, c’est plutôt une immense bourgade qu'une ville.
Elle contient quelques jolies habitations; celles du gouverneur et du chapelain principal de la colonie, M. Marsden, passeraient en Europe pour d’agréables maisons de plaisance. Le temple est le seul édifice public digne de fixer l'attention.
En quittant Paramatta, nous primes la route de Windsor. Dans le trajet, on ne voit qu'un très-petit nombre de fermes : beaucoup de terres sont encore en friche.
Avant d'entrer dans la ville, on traverse, non sans quelque péril, un pont en bois fort délabré, établi sur un bras de rivière nommé South-Creek (la Crique du Sud), qui se rend à l'Hawkesbury en passant au pied de la colline ‘ sur laquelle est bâtie Windsor. Cette ville se trouve ainsi placée entre la rive droite de l'Hawkesbury et la Crique du Sud. On construit un nouveau pont à quelque distance de celui qui existe. Un octroi se trouve à Windsor, comme à Paramatta et à Sydney. Dans ces divers endroits, la politesse peu commune des employés aux barrières nous aurait rappelé, s'il en eùt été besoin, que nous n'étions plus en Europe.
Le préposé à Windsor eut la complaisance de nous conduire dans une bonne auberge, située près de la rivière. À peine étionsnous arrivés, que M. le docteur Parmeter prévint notre visite, et nous proposa de nous faire voir ce que la ville pouvait offrir de curieux.
M. le docteur Parmeter, qui a eu pour nous les attentions les plus aimables, avait connu plusieurs officiers de la corvette l’Uranie. 1 nous entretint des moments agréables quil avait passés avec eux. Il aimait surtout à se rappeler l'enjouement agréable et instructif de M. Gaimard, deuxième chirurgien de cette expédition. Il nous dit aussi avoir vu autrefois quelques-
* Cette colline est élevée de près de r00 pieds au-dessus des rives de l'Hawkes-
bury.
uns des nobles hôtes d'Hartwel ; le souvenir lui en était cher et respectable. Il nous parla plus particulièrement de M. le duc de Séran, et de M. le marquis de Sy, dont il conservait avec soin quelques poésies légères.
Chemin faisant, nous arrivames à la maison des convictes, une des succursales de Sydney.
Les prisonniers y sont traités comme ceux du chef-lieu. L'édifice n'étant pas encore achevé, le nombre des détenus ne s'élevait pas au-dessus de vingt.
Les autres établissements qui méritent d'être cités dans cette ville sont : le temple, le palais de justice, qui, quoique simples dans leur construction, ne sont pas moins de fort jolis édifices: et la prison, qui nous à paru on ne peut mieux tenue. L'hôpital n'est qu'une mauvaise case, bâtie sur les bords de la Crique du Sud : on se propose d'en construire un plus confortable, pour nous servir de l'expression anglaise.
Windsor, qui compte 2077 habitants d'après le recensement de 1823, est une ville heureusement placée sur le sommet d'une colline d’où l’on découvre les riches plaines qu'arrose l'Hawkesbury, rivière qui, après avoir reçu le Népean, la Gross et la South-Creek , va se jeter à la mer dans Broken-bay.
Ces plaines peuvent à juste titre s'appeler le Grenier de Sydney. L'Hawkesbury est navigable jusqu'à Windsor par les bâtiments de 50 tonneaux, qui viennent décharger à quai.
Lorsque les pluies sont très-abondantes, la crue des eaux s'élève jusqu'à 60 pieds, tout le pays est noyé et ravagé. Mais l'eau est à peine rentrée dans son lit, que la végétation reparait avec une vigueur nouvelle, due sans doute au précieux engrais dont la plaine s'est enrichie aux dépens des contrées supérieures.
Ces inondations générales reviennent d'ordinaire tous les sept ou huit ans.
Le gouvernement a fait construire à Windsor un magasin pour déposer les grains que produit la province.
Cette ville, d'abord nommée Green-hil, est destinée, par sa situation et sa fertilité, à devenir le point le plus intéressant de la colonie pour le commerce du froment, du mais et du tabac. On y compte déja quelques riches propriétaires, anciens convicts. Windsor, à trente-cinq milles de Sydney, est le chef-lieu du district de l'Hawkesbury, qui comprend Wilberforce et Richmond, villages dont la population s’accroit de jour en jour.
On élève un grand nombre de bestiaux dans cette partie de la Nouvelle-Hollande.
Le lendemain, au point du jour, accompagnés de M. Parmeter, nous primes la route de Richmond. Nous traversämes des bois charmants, habités principalement par la brillante perruche de Pennant ( perruche laticaude élégante, ps. Pernanti, de Lath. ). Quelque temps avant d'arriver, nous quittämes les bois pour prendre une grande et belle route, qui nous conduisit promptement à Richmond. Les alentours de ce village sont très-bien cultivés et embellis de riches maisons de campagne, au milieu desquelles celle de M. Cox fils se fait remarquer par son élégance.
Richmond, qui en 1820 avait une population de g11 habitants, en a maintenant (1824) 1104. Ce canton est un des plus riches de l'arrondissement de Windsor.
M. le docteur Parmeter nous présenta à l'intéressante famille de M. Dight, riche cultivateur, dont l'accueil fut pour nous des plus gracieux. M, Dight, ayant appris le français dans sa jeunesse, se le rappelait assez pour que nous ayons pu converser ensemble dans cette langue. Depuis vingt-cinq ans qu'il habite la Nouvelle-Galles du Sud, il s'est constamment occupé d'agriculture en homme habile et exempt de préjugés : aussi sa ferme est-elle une des mieux dirigées et des plus productives que nous
ayons vues. Cette année, il a fait pour la première fois une petite récolte de tabac : l'essai ayant réussi, il se propose de consacrer à cette culture une plus grande étendue de terrain; ses soins ne peuvent manquer d'être couronnés de succes.
De cette ferme, on découvre un charmant paysage qu'embellissent le cours de la rivière l'Hawkesbury et celui de ses affluents, le Népean et la Cross. La vue s'étend jusqu'à la seconde chaine des Montagnes-Bleues, qui se perd dans les nuages.
Le temps nous pressant, nous primes congé de l’aimable famille de M. Dight, ainsi que de notre obligeant guide M. Parmeter, et nous nous dirigeàämes vers Emu-Plains. Au milieu d'immenses forêts qu'il nous fallut traverser, ou sur des routes à peine tracées dans du sable peu ferme, il est presque impossible de ne point s'égarer; et c'est ce qui nous arriva plusieurs fois, malgré un guide que M. Horton avait eu la bonté de nous choisir parmi ses propres domestiques.
Nous gagnämes enfin les rives du Népean, qui à cet endroit sont fort escarpées. A près avoir longé quelque temps cette rivière, nous la traversàmes à un bac près duquel sont situés d’un côté une auberge, de l'autre un bureau d'octroi; et peu après, nous arrivames à l'établissement du gouvernement, connu sous le nom d'Emu-Plains.
Après avoir long-temps erré dans des forêts vierges, ou dans de vastes plaines incultes, ce n’est pas sans plaisir que la vue ss repose sur les maisons de campagne, dont le poste est déja entouré.
M. Murdoch, qui dirige l'établissement d'Emu-Plains avec le titre de surintendant, nous fit un accueil vraiment amical, ainsi que M. le docteur West. Ce dernier, qui ne nous avait devancés que de quelques heures, voulut nous servir lui-même de guide, et il ne nous quitta point tout le temps que nous restâmes à Emu-Plains.
L'heureuse situation du pays, traversé par le Népean, sa grande fertilité, l'abondance de ses pâturages, ont déterminé le gouvernement à y fonder un centre d'habitation ; et l'intérêt privé n'a pas tardé à reconnaitre la justesse de ses vues, car d'assez nombreuses fermes particulières se groupent déja autour de l'habitation royale.
On compte à Ému-Plains trois établissements principaux : la maison du surintendant, demeure délicieuse, entourée de jardins où croissent avec succès la plupart des fruits et des légumes d'Europe; le camp des convicts, qui forme un petit village; et une riche ferme, qui produit d'abondantes moissons de froment et où l'on élève de très-nombreux troupeaux : les granges, les écuries, les étables, en sont remarquables par une grandeur peu ordinaire.
Sur les bords du Népean se trouve un jardin qui est une dépendance de l'habitation royale. Il est vaste, bien cultivé : la vigne y est plantée en pleine terre; mais on n'y fait pas de vin, soit que le raisin ne parvienne pas à une assez parfaite maturité, soit, d'après l'opinion généralement reçue dans le pays, que les rosées fréquentes du matin attaquent le grain en y faisant une petite marque noire. Nous avons vu cette tache; mais nous nous sommes assurés qu'elle ne dépasse point la pellicule. II nous parait difficile de croire qu'une cause aussi légère puisse empêcher la vinification. Et en effet, M. Braxland a fait en 1823 une petite quantité de vin avec du raisin dont il avait soigné la culture dans son jardin. Il à envoyé en Angleterre le produit de cet essai, et il a recu de la Société des arts et des sciences de Londres une médaille d'encouragement.
Après avoir visité l'établissement confié aux soins de M. Murdoch, nous traversämes dans une petite embarcation le Népean, non sans difficulté, le courant étant tres-fort. M. le docteur West nous présenta à M. le docteur Jamieson, propriétaire d'une
ZOOLOGIE. 561 charmante maison de campagne ( Régent-ville ), située sur une hauteur qui domine le bassin formé par le Nepean. Nous y fimes la connaissance de M. le docteur Carter, qui depuis a été mon compagnon d'infortune sur les côtes d'Afrique.
M. le docteur Jamieson, qui s'occupe avec ardeur de l’histoire naturelle, nous apprit que M. le docteur Hill, établi à Liverpool, avait découvert, par des dissections récentes, que les ornithorinques sont ovipares, et que l'ergot que portent les mâles distille un fluide vénéneux. M. Jamieson ajoute avoir vu quelquefois des ornithorinques descendre le Nepean.
Régent-ville ne le cède en rien à nos maisons de campagne d'Europe. L'aspect des parties environnantes contribue à rendre ce séjour un des plus agréables de la colonie. Les bois qui l'entourent sont la retraite des cacatoës blancs à huppes jaunes ( psittacus galeritus, Lath.), et des jolies perruches des Montagnes-Bleues ( psittacus pustllus, Lath. ). Les cailles y sont aussi très-abondantes. Les pâturages sont excellents. M. le docteur Jamieson y élève de nombreux troupeaux, dont le lait alimente une vaste fabrique de fort bons fromages, qui s'exportent dans les divers établissements de la colonie.
Peu avant la nuit, nous nous mimes en route pour Prospecthill, où M. West nous présenta aux propriétaires M. et M" Lawson , qui nous retinrent jusqu'au lendemain. Notre arrivée dans un lieu si peu fréquenté des étrangers fut regardée comme un évènement de famille. Elle causa une joie dont les démonstrations, quoique bruyantes , ne furent pas sans quelques charmes pour nous, puisqu'elles attestaient une franche et cordiale hospitalité. Il nous fallut entendre et admirer tous les airs que les jeunes filles savaient sur le piano. En résultat, la soirée fut fort agréable.
Nous regrettàämes beaucoup de ne point avoir le temps de
visiter en détail la riche habitation de Prospect-hill. Au moment orage de ta Coquille. —- Z. Tome I, Partie I1. 71
de la quitter, M. Lawson eut la bonté de nous offrir quelques échantillons minéralogiques des Montagnes-Bleues, qu'il a traversées l’un des premiers, et des environs de Bathurst, dont il a été long-temps le commandant. Nous acceptämes ses dons avec reconnaissance; ils figurent aujourd'hui au Muséum du Jardin du roi à Paris.
Au point du Jour, bien qu'il eût plu toute la nuit, et que le temps füt incertain, nous primes congé de la famille Lawson, et de M. West, que nous ne saurions trop remercier de sa complaisance, et nous nous dirigeàämes vers Liverpool, où conduit une route fort tourmentée, et que nous atteignimes un peu tard. Dans ce trajet, nous vimes la terminaison du bras de la rivière lHawkesbury, connu sous le nom de Crique du Sud.
Le défrichement des terres et les maisons de campagne nous annoncèrent notre prochaine arrivée à Liverpool. Cette ville, située dans une vaste plaine, est entourée d’une immense forêt dont on brule les arbres gigantesques, pour y cultiver le froment et le maïs. On y voit quelques jolies maisons. L'édifice pour les convicts est assez spacieux. Le temple n’est point encore achevé. Le cimetière, qui est en dehors de la ville, se fait remarquer par l'élégance de quelques tombeaux.
Nous ne fimes en quelque sorte que traverser Liverpool, et, sans nous arrêter de nouveau à Paramatta, nous regagnames promptement la ville de Sydney : le bâtiment anglais sur lequel je devais repasser en Europe devant partir sous peu de jours.