‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 18 sur 98 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

DESCRIPTION DE LA VILLE DU CAP, ET HISTOIRE NATURELLE DE SES ENVIRONS, PAR M. P. GARNOT.

Bâtie au pied de la montagne du Lion, et dominée par celle de la Table, la ville du

Cap est sans contredit une fort jolie ville; ses rues sont régulièrement construites, et

Le

TRADUCTION DU CERTIFICAT DÉLIVRÉE A M. GARNOT PAR LE CAPITAINE DU NAVIRE ANGLAIS LE ROI GEORGES IF.

Rivière de Breede, côte d'Afrique, 19 juillet 1824.

Je certifie par le présent que M. Prosper Garnor, docteur en médecine, chirurgien-major de la corvette du roi de France la Coquille, était passager sur le navire le Roi Georges IF, que je commandais, et qui avait été chargé à Maurice (ile de France) pour Londres; qu'on ne lui vit emporter que les vêtements qu'il avait sur Le corps, lorsque le bâtiment, qui faisait eau de toutes parts et allait couler bas, fut abandonné sur la côte d'Afrique le 15 juillet. En conséquence, les effets de M. Garnot, ses instruments, une riche collection d'oiseaux, de coquillages, etc., furent laissés à bord. Je certifie, en outre, que, pendant toute la tempête et lorsque le bâtiment était démâté, la conduite de M. Garnot fut telle, qu’elle a servi d’exemple à tout l'équipage, et qu’elle a mérité mes vifs remerciments et excité mon admiration.

John PRIssIcK.

quelques-unes sont bordées d’arbres et creusées de canaux pour donner de l'écoulement aux grandes eaux qui descendent des montagnes dans les temps de pluies. La couleur des maisons, qui sont généralement blanchies à la chaux, fatigue beaucoup les yeux .

Il n’y a pas au Cap, à proprement parler, d'édifices remarquables. Le gouvernement que l'on serait tenté de croire un bel édifice, est de beaucoup inférieur à une foule de maisons particulières. On travaille actuellement à en agrandir le local. Les bâtiments publics dignes de fixer l'attention, sous le rapport de l'utilité et non de l'élégance, sont la caserne, les boucheries, la bourse, l'hôtel où sont réunis les bureaux de l’administration , les diverses églises et l'hôtel-de-ville.

Les rues qui vont perpendiculairement au port, sont beaucoup plus larges que les transversales qui coupent les premières à angle droit.

On voit au Cap de très-belles places ; celle connue sous le nom de Parade est immense et plantée d'arbres. On y a construit, depuis une couple d'années, un assez élégant monument qui est la bourse, ou pour mieux dire une chambre de lecture non publique, où l’on traite d’affaires commerciales, Devant la principale facade on a élevé une colonne qui est bien loin de servir d'ornement à cet édifice, lequel, au reste, détruit la régularité de la place.

Les boucheries sur le bord du rivage sont un des bienfaits du gouvernement. Dans le même alignement il y a un moulin à grain , appartenant à l'état, que les nègres qui méritent punition sont forcés de faire tourner. Dans le principe, on y envoyait aussi les femmes; mais à présent, d'après l'avis du docteur Barry, elles ne sont plus sujettes à ce pénible travail.

Le jardin dela Compagnie, charmante promenade plantée de chênes, serait beaucoup plus intéressant, si on employait le vaste terrain que l’on apercoit sur les côtés, à l’établissement d’un jardin botanique qui réunirait les précieux végétaux de l'Afrique. Dans le moment actuel le gouverneur s’est emparé de ce terrain pour y cultiver du grain, du fourrage et des léçumes pour les besoins de sa maison.

La ménagerie qui est à l’extrémité de cette promenade n'est pas riche pour le moment. Les animaux qui la composent sont deux lions et une lionne, un tigre royal, un loup et une couple de chacals; peu de jours avant mon départ elle reçut deux rhennes, mâle et femelle, venues de la Cafrerie. Elle est ouverte au public tous les jours à dix heures.

Il y a au Cap divers temples luthériens et calvinistes qui, sans être décorés avec luxe, ne laissent pas que d'être d’une simplicité élégante.

Depuis environ deux ans, on a élevé une église catholique qui est sur le point d’être achevée; et sans la fuite mopinée du prêtre, il serait dès à présent possible d'y officier.

Un des monuments les plus importants est l'hôtel où sont réunis tous les bureaux administratifs, la cour de justice, la poste et la bibliothèque de la ville, qui renferme 4577 volumes, dont la majeure partie traite de théologie. C'est encore au gouvernement anglais que l'on est redevable de ce bâtiment.

Il y a deux hôpitaux dans l'enceinte de la ville; un troisième, l'hospice militaire, est

1 Dans diverses parties de la ville, on a placé des fontaines; mais aucuxe d’elles ne mérite qu’on s’y arrête.

Gex

hors des murailles. Les deux premiers sont fondés depuis peu : lun est destiné aux marins du commerce; l’autre, qui porte le nom de Sommerset, est un hôpital civil.

Le port n'offre rien d'intéressant ; le débarcadère est très-commode pour les communications, qui sans cela seraient très-difficiles, parce qu'il y a près du rivage une foule de rochers. Lorsque les vents soufflent avec violence, il est encore souvent impossible de communiquer.

La grande place en dehors des murs, où se tient le marché des divers produits apportés par les habitants des campagnes, est couverte au point du jour d'un grand nombre de voitures, qui ne peuvent entrer en ville qu'en payant un droit d'octroi. Ce marché est tenu avec beaucoup d'ordre; tout ce qui y vient est enregistré au bureau du percepteur, avec le nom du vendeur et celui de l'acheteur. Une taxe qui ne paraït pas justement appliquée est celle qui porte sur les vins. Elle n'est point, comme pour les autres denrées, déterminée sur le prix de la vente; elle est fixe, et, que le vin soit cher ou bon marché, le droit est le même.

Il y a aussi au Cap une petite salle de spectacle, où jouent quatre sociétés, dont deux anglaises et deux hollandaises.

Quoique les affaires soient en stagnation, la population n’en augmente pas moins, et maintenant on compte dans la ville 18,686 habitants.

On trouve au Cap quelques personnes qui s'occupent d'histoire naturelle. M. Villet possède un riche cabinet qu'il vient de renouveler dernièrement, ayant vendu en une seule fois sa première collection. À sa maison de campagne, située vis-à-vis la plaine où se donnent les courses des chevaux, il a une ménagerie dans laquelle se trouvent, en ce moment-ci, deux superbes lions, mâle et femelle, qui lui ont déja donné un grand nombre de petits; sa lionne fait quelquefois trois portées dans une année, la portée étant de quatre mois à peu près. Peu de jours avant mon départ, il avait fait l'acquisition d’un sanglier d'Éthiopie et d’un superbe zèbre.

Possesseur d’un vaste terrain, M. Villet en a consacré une partie à faire un jardin botanique, où il cultive plusieurs plantes intéressantes. Il s’est procuré des ceps de vigne de Constance, sur lesquels il s'occupe de faire des essais.

Un autre amateur dont on ne saurait trop admirer le zèle, M. Ludwig, fait annuellement, à ses frais, des envois d'objets d'histoire naturelle pour le muséum du roi de Wurtemberg; c'est un tribut de reconnaissance qu'il paie à sa patrie.

Les courses de chevaux, qui ont lieu dans la plaine désignée plus haut, attirent un grand concours de monde et une brillante société. Ce qui nuit à leur agrément, c'est que la course s'étendant fort loin sur une ligne droite, on perd les chevaux de vue avant qu'ils arrivent au but.

Une des promenades les plus récréatives est sans contredit celle que l’on fait en contournant la montagne du Lion, la vue de la mer flattant toujours agréablement les yeux. Plus on approche de la tête du Lion, plus les maisons de campagne y sont embellies par la verdure des plantations. Son Exc. le Gouverneur a dans le voisinage , sur le bord de la mer, une maison de plaisance nommée Camp's bay.

Il me restait à visiter quelques-uns des environs de la ville. M. Rouvière, pour qui

je ne puis montrer trop de reconnaissance des agréments quil ma procurés, m'en fournit les moyens. Muni de tout ce qui était nécessaire pour l'histoire naturelle, nous nous mimes en route le 1° septembre, pour la Paarl, avec le dessein de revenir par la ville de Stellenbosch.

Nous passämes à Pampoen-Kraal' et à l'étang de Zoostenberg’, pour arriver à la Paarl. Rien de bien intéressant dans ce trajet. L'immense plaine qu'arrose la rivière Salée, que nous fûmes forcés de traverser, est aride et sablonneuse. Nous apercûmes de la neige sur les hauts sommets de la chaîne du Drakenstein. Plus on approche du village, plus l'aspect devient riant; de verts bosquets ornent les nombreuses habitations qui l'avoisinent. Devant toutes se voient des plantations de chênes et de sapins, qui récréent agréablement la vue. La Paarl est située au pied de la montagne du même nom *, dans une plaine fertile, arrosée par la rivière de Berg {Berg river). On y cultive toutes les espèces de fruits, et la vigne y occupe beaucoup de terrain.

Ce village est fort animé le dimanche par l'affluence du monde qui vient des habitations voisines pour assister aux offices divins. Ayant appris qu'il y demeurait un docteur français, ex-chirurgien de la marine royale, naufragé il y a une trentaine d'années sur les côtes d'Afrique, nous allâmes le voir. Généralement estimé des habitants, M. Tardieu a été victime d’une décision arbitraire prise par S. E. le gouverneur lord Sommerset, qui, sans jugement préalable, l'a interdit de ses fonctions ‘.

À une heure de la Paarl, près des montagnes Klein Drackenstein, est l'habitation de M. de Villiers dans l'emplacement de Palmit Fleay. Il nous fallut, pour y parvenir, passer les rivières Berg et Pouls ou Palmit. La première, assez large vers son embouchure qui s'ouvre dans Sardine-Bay, recoit dans son cours une infinité de petites rivières et de ruisseaux qui sortent de la longue chaîne de montagnes dont cette vallée est environnée. L'hippopotame, rapporté par l’infatigable naturaliste Delalarde, lors de son voyage au Cap, a été tué sur les bords de cette rivière, dans une chasse qu'il avait faite de concert avec M. Rouvière et plusieurs habitants voisins de Berg. Palmit-River prend naissance dans les montagnes du Drackenstein, se divise en trois ou quatre branches qui se réunissent en un seul tronc avant d'atteindre Berg. Ces rivières roulent leurs eaux sur des galets et du sable. Le cours en est tellement rapide lorsqu'il est tombé beaucoup de pluie, qu'il est dangereux de les passer. Dans l'été, quand la sécheresse est grande,

elles sont presqu'à sec.

r C’est le seul eudroit où j'aie rencontré des secrétaires, oiseaux qui détruisent, dit-on, les serpents.

2 Il y a beaucoup de canards sauvages sur cet étang, et dans ses environs un grand nombre de coléoptères.

3 Ce nom vient de la comparaison que l’on a faite avec une perle, d’une pierre qui est au sommet de la montagne.

4 Il y a deux ans que le fils de M. Guebhard, ministre de la religion protestante, fit infliger à un de ses esclaves la punition des verges. Treize heures après, le nègre mourut. L'autorité fit procéder à l’autopsie, et le docteur Robert Shand, qui en fut chargé, déclara que les coups avaient été la cause de la mort. En conséquence le malheureux M. Guebhard, jeune homme intéressant, fut condamné au dernier supplice. La décision du docteur Robert Shand était susceptible de quelques objections ; il ne paraissait pas évident pour tout le monde que les coups eussent seuls occasionné la mort. M. Tardieu, qui avait été appelé pour voir le cadavre la veille de l’autopsie légale, attesta comme il l'avait reconnu selon son opinion, que les contusions ne lui avaient pas paru de nature à produire un effet aussi grave que celui qu’on leur attribuait, et qu’il s’y était joint une maladie accidentelle. Telle fut la cause de la disgrace du docteur Tardieu.

Le mauvais temps et la pluie nous contrarièrent plus d’une fois dans nos excursions; mais nous n’en parvinmes pas moins à visiter plusieurs habitations intéressantes dans ces environs. De chez M. de Villiers nous nous rendimes chez M. Brinck à Wagen- Makers-Valley près des montagnes Crouwn (berg) où se trouve son habitation. De là, après avoir traversé les rivières Sprut et Cromp, nous ne tardâmes pas à arriver à l’habitation de M. Daniel Réteef ; et dans le fond des gorges de la montagne Abiquoa est celle de M. Faëte Gan, la plus éloignée de la vallée. Elle est sur la limite des districts de Stellenbosch et de Tulbac, près la source de la rivière la Breede. Ce riant séjour est arrosé par la rivière Krom, qui s’avance en serpentant dans un vallon brillant de verdure. M. Laëte Gan nous fit voir son orangerie ; elle est sans doute la plus belle du canton. Les étrangers qui viennent se promener dans le Drackenstein ne manquent pas de visiter ce lieu dont le site est vraiment enchanteur.

Dernièrement, deux gentlemen se promenant de ces côtés, se permirent d'entrer dans l'orangerie et de cueillir des oranges, sans s'inquiéter si le propriétaire ne se formaliserait pas de leur incivile conduite. Lorsqu'ils virent M. Laëte Gan venir à eux, ils s'excusèrent le mieux qu'ils purent; mais ils ne parvinrent pas à convaincre M. Laëte Gan, qui les engagea à ne plus remettre les pieds dans son habitation. Je rapporte cette anecdote pour faire voir que ce nest pas toujours sans fondement que l’on n'aime pas les Anglais, et qu’on ne les reçoit pas avec plaisir. F

On distingue encore l'habitation de M. Carle Van Dermervée, qui est peut-être la plus agréable de toutes. Elle ne le cède en rien à nos plus jolies maisons de campagne européennes. Il y avait autrefois deux ou trois familles françaises établies dans cette vallée, on y compte maintenant vingt-quatre habitations.

Les pluies avaient grossi les rivières ; la Sprut était débordée, et offrait un spectacle assez curieux, ainsi que la Berg, dont les eaux s'étaient aussi répandues sur toute la plaine à travers laquelle elle coule. La vallée de Josaphat (Daljosaphat), arrosée par la rivière du même nom, nous offrit à visiter les habitations des frères Hugot, situées très-près l'une de l'autre, non loin de là celle de M. Réteef, qu'entourent les deux rivières la Pouls et la Caque, et qui n’est pas éloignée de la Berg. Les rivières de Pouls et de Daljosaphat prennent leur source dans les montagnes du Drackenstein, et forment à leur origine deux cascades charmantes au sein d’un vallon des plus attrayants. La Caque, qui n'est qu'un ruisseau dans son état naturel, nous donna lieu de juger quelle est la rapidité et la crue des eaux de cette rivière; elle s'était divisée en quatre branches et inondait tous les environs. La Berg s'était élevée à sept ou huit pieds; ce que l'on put voir, quand les eaux eurent baissé, par les marques qu'elles avaient laissées sur les arbres qui poussent presqu'au milieu de son lit.

Ces débordements arrêtèrent plusieurs fois notre marche; cependant, de retour à la demeure de M. de Villiers près de la Paarl, nous en repartimes bientôt, non sans avoir visité l'habitation de M. Isaac de Villiers, située près de la rivière de Vildepaardegeat, pour nous rendre dans le Franschoeck, c'est-à-dire le Coin des Francais, où s'établirent ceux de nos compatriotes qui abandonnèrent la Rochelle pour cause de religion, et

dont les descendants peuplent encore ce quartier. Mais quel que fût le désir que j'avais

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de visiter un lieu si intéressant pour un Français, il fallut remettre à une autre fois le plaisir de l'accomplir. M. Rouvière ayant recu en route la nouvelle que le navire français le Fils de France, dont le capitaine, M. Geoffroy, se consignait à lui, venait d'arriver, il devint urgent de retourner au Cap. Nous continuâmes cependant notre route jusqu'à Betheléem, où est située la belle habitation de M. Minaard. Ce nom a été donné à cet établissement par M. Simon, le premier ministre français qui se soit établi parmi les réfugiés. Le terrain lui en fut concédé par le gouvernement.

Sur cette route qui coupe la rivière Dwars, on voit les habitations de M. Jourdan et de la famille Vanderpool, et celle de M"° veuve de Villiers, que décorent des futaies de chènes magnifiques, parmi lesquels on remarque un arbre d'une grosseur prodigieuse. On voit aussi celles de M. Jacob de Wet et de Marais, dans l'emplacement de Frede- Lens et Rust en Frede, où était le premier temple bâti par les Francais. On a le projet d'y élever un monument pour honorer la mémoire des premiers réfugiés qui s’établirent d’abord en ce lieu, d’où ils se sont répandus dans la vallée de Franschoeck. Les habitations de M. Daniel Hugot et de M. Rousseau, descendants de nos compatriotes, s'y font également remarquer.

De Betheléem pour revenir au Cap, nous passämes par la ville de Stellenbosch, cheflieu du district et résidence du Landdrost. Avant d'y entrer nous vimes quelques maisons de campagne assez agréables , et la plaine où se donnent les courses de chevaux. Stellenbosch est une jolie petite ville dont toutes les rues sont plantées d'arbres. Dans son enceinte, il y a une superbe place également ornée d'arbres, à l'extrémité de laquelle est placé le temple. Le site de cette ville est, au reste, loin d'être aussi enchanteur que celui de la Paarl. Au sortir de la ville, nous traversämes la rivière d'Isth, qui reçoit plusieurs ruisseaux dont le cours arrose la plaine du Stellenbosch. Rien de plus triste que le trajet jusqu'au Gap. On y voit très-peu d'habitations, etles sables qui composent le terrain ne permettent pas de le cultiver.

De retour au Cap, je ne tardai pas à me remettre en route pour continuer le cours de mes excursions ; mais dans l'intervalle, il survint entre M. l'agent consulaire et moi un petit différend relatif à mon passage en Europe, qui mérite d’être rapporté.

Le capitaine Munnings, un de nos passagers du Roi Georges IF, ayant obtenu le commandement du brick l’Antilope, vint m'en faire part, et m'engager à prendre passage avec lui pour Londres, devant mettre sous voiles dans six semaines au plus tard. Les autres navires en partance ne devant pas mettre à la mer beaucoup avant cette époque, je ne voyais aucun obstacle à effectuer mon retour sur son brick. Mais avant de lui donner une réponse définitive, je voulais en référer à M. l'agentconsulaire, que j'allai voir à cet effet. Une seule chose l'embarrassait, il ne savait quel moyen prendre pour le paiement. Craignant de se compromettre, il pensait qu'il était mieux de laisser au consul-général à Londres à arranger cette affaire. Mais lui ayant objecté que ces conditions pourraient bien ne pas engager un capitaine à me prendre à son bord, il se décida enfin à payer mon passage et celui du matelot Baillon, avec une traite sur le gouverne-

ment français, J'en fis part au capitaine et aux armateurs, et mon passage fut alors arrête.

Je profitai de ma visite à M. l'agent consulaire pour le prier d'aviser aux moyens de me donner des fonds pour le paiement de mes dépenses de logement et de nourriture, ne voulant pas laisser de dettes après moi. Il me témoigna son regret de ne pouvoir satisfaire à ma demande.

J'avoue que je ne me serais jamais attendu qu'un officier de la marine royale, naufragé sur les côtes d'Afrique, muni de ses papiers, ne dût espérer secours ni assistance de l'agent consulaire de sa nation. Mieux eût valu pour moi qu'il n'y en eût pas eu au Cap; je me serais adressé au gouverneur, qui, je n'en doute pas, m'eût donné les moyens de me vêtir et de me rendre dans ma patrie.

Feus beau mettre sous les yeux de M. Delettre mes papiers et mon livret qui attestaient que le gouvernement m'était redevable de plus d'une année d’appointements, il refusa de se rendre à ma demande. J'eus dès-lors recours à M. Barry, qui m'avait fait offre de service à Rhenostes-Fonten. À cette époque, je le remerciai et n’acceptai point, ne prévoyant pas que je dusse éprouver de semblables difficultés de la part de l'agent consulaire. Qu'il me soit donc permis de consigner ici ma reconnaissance pour lui de ce service signalé dans une circonstance si difficile.

Toutes ces démarches ne sont-elles pas pénibles pour un serviteur du roi de France ? Celui dont je devais le plus attendre est celui qui a fait le moins pour moi. Si le matelot Baillon avait été abandonné à lui-même, c'eût été un serviteur perdu pour la France, car n'ayant aucune ressource, il aurait été forcé de prendre du service à l'étranger pour ne pas mourir de faim.

Ayant encore du temps devant moi avant de partir pour l'Europe, je me remis en route pour visiter les autres environs du Cap qui me restaient à voir. En aliant au Petit- Constance, je passai par les charmantes habitations de M. Van-Reanen et de M. Cerf à deux lieues du Cap. À peu de distance de là-est Neuwland, maison de campagne du gouverneur, et peu après nous traversämes le village de Wynberg.

Ce village, dont la plupart des maisons sont très-basses et couvertes en chaume, est généralement habité par la classe indigente. Il y a dans les environs de très-belles maisons où vont souvent des personnes de la ville, qui veulent jouir pendant l'été des agréments de la campagne, et des convalescents qu'un air pur et frais doit rappeler à la santé.

De là au Petit-Constance, la route est bien loin d'offrir le même attrait que jusqu'ici.

Le Petit-Constance, voisin du grand, habité par madame veuve Colin, est une propriété non seulement riche, mais encore fort agréable. Nous y vimes les vignes dont le vin jouit d'une si grande réputation en Europe. Ces vignes ne croissent que dans un terrain qui leur est propre, car on a fait l'essai de planter des ceps de la même vigne dans un champ voisin, et on n’est pas parvenu à extraire de ce raisin du vin de la même qualité. Lorsque nous visitâmes le cellier, on nous fit goûter de deux espèces, rouge et blanc, de cet excellent vin, qu'on ne peut mieux comparer qu’à notre vin de Lunel, qui,

sans faire tort au Constance, est aussi agréable ‘.

x Il y a dans quelques-unes des habitations du Drakenstein des vins doux de bonne qualité.

Nous vîmes là les noms des officiers de la frégate la Cléopâtre, écrits en gros caractères sur les poutres. On y tient un album sur lequel ceux qui viennent visiter cette habitation inscrivent aussi leur nom.

On fait au Petit-Constance de 30 à 5o leggers de vin par an. La legger contient 800 bouteilles. Le vin de cette propriété est plus estimé que celui du Grand-Constance, dont le rapport n'est que de 20 à 40 leggers.

Après avoir cassé une croûte de pain noir, et bu un petit verre de vin, nous nous remimes en route pour Simon’s-Bay.

Quelque temps avant d'arriver à la baie, nous longeâmes l'étang de Santflé, qui communique à la mer. La ville de Simon’s-Bay, bâtie sur le versant d'une haute montagne, est bien loin d’être jolie. On a été forcé, pour construire des maisons en cet endroit, de faire des coupures dans la montagne, travail pénible et dispendieux. Mais la baie étant sûre en toutes saisons, il a été urgent d'y former un établissement. Cette ville n'a d’autres ressources que les affaires commerciales qu'elle peut faire avec les bâtiments qui viennent y relâcher. Elle possède un arsenal pour la marine royale, qui n'offre vraiment pas assez d'intérêt pour quil en soit parlé. L'atelier de M. Piston à l'ile de France, qui est la propriété d'un particulier, est bien mieux approvisionné que celui-ci, qui appartient au gouvernement.

Immédiatement après notre retour au Cap, j'entrepris une nouvelle course à la montagne de la Table, avec Baillon. Muni de vivres et de mon fusil, et après m'être informé de la route à tenir, nous partimes à quatre heures du matin, avant que le jour eût paru. Nous passämes derrière les casernes pour aller gagner un clair ruisseau qui descend de la montagne. Nous le suivimes jusqu'à ce que-nous fûmes arrivés à un moulin que nous laissâmes à notre droite, pour nous rendre à un petit bois de protea argentea. Nous parvinmes jusque-là sans beaucoup de fatigue; mais ensuite plus nous avancions, et plus les difficultés s'accroissaient. Nous nous arrêtions souvent pour nous reposer, pouvant à peine respirer, tant la pente est rapide. Presque parvenus au haut, ne voyant qu'une étroite coupure entre la montagne, et ne découvrant pas quel pouvait être le chemin qui devait nous conduire sur le plateau, je commencais à désespérer d'y parvenir, quand tout-à-coup je pris la ferme résolution de poursuivre mon entreprise. Enfin, après avoir gravi d'énormes blocs de rochers, nous apercûmes des noms gravés sur la pierre. De tels indices nous convainquirent que nous avions effectivement pris la bonne route. Cette coupure, qui est à peu près à la réunion du tiers de droite avec les deux tiers de gauche, nous conduisit de l'autre côté de la montagne, et nous ne tardèmes pas à nous trouver sur le sommet, immense plateau séparé en deux par cette coupure, qui communique à la gorge où est tracée la route. On ne peut se faire une idée exacte de cette gorge que lorsqu'on y est; car la Table, vue de la base, est loin de donner à penser qu'un aussi profond ravin sépare en deux cette montagne’.

Nous nous reposàmes quelques instants avant de parcourir ce plateau. Nous allâmes

1 De la ville du Cap, qui est au pied, elle ressemble à une lézarde, et elle a en réalité plus d’une portée de fusil de

large en certains endroits.

Voyage de la Coquille. — Z. Tom. 1, Part. IL. 74

d'une extrémité à l’autre. Nous ne vimes rien qui fût digne de remarque qu'un petit étang entouré de joncs fleuris dont nous cueillimes quelques brins. Les immortelles étaient les seules fleurs que nous trouvämes sous nos pas. Quelques petits lézards brillants de vives couleurs furent les seuls êtres animés que nous y apercûmes. Dans quelques endroits de ce plateau, il y a de la terre propre à la culture. On y trouve aussi quelques petites sources d’eau claire.

Nous contemplèmes de là le superbe poiut de vue que nous offrait la ville, le port, l'île Roäben, et l'immense plaine qu'arrose la rivière Salée. Nous ne pûmes découvrir False-Bay. Lorsqu'on approche des bords du plateau, et qu'on jette les regards sur le pied de la montagne, on est glacé d’effroi.

La partie à droite du sommet, que nous visitèmes aussi, ne nous offrit rien qui fût digne d'attention.

Nous descendimes la montagne plus vite que nous ne l’avions montée, chassant de

temps à autre quelques Soui-mangas. À midi nous étions de retour à la ville.

$ VIIL.

NOTE SUR LES OISEAUX QUE NOUS AVONS VUS DANS LES ENVIRONS DE LIMA, PAR M. GARNOT ‘.

Pendant notre courte relâche, nous nous sommes procuré quarante-cinq oiseaux, dont trente-une espèces différentes ; nous en avons apercu plusieurs autres espèces qu'il nous a été impossible de tuer.

Il y a deux espèces de vautour, 1° l'urubu; 2° une espèce à corps et tête noirs : cette dernière partie est recouverte d’un léger duvet.

Dans les nocturnes, nous nous sommes procuré une chevèêche, qui y est trèscommune.

L'ordre des passereaux est très-nombreux : à leur tête se place le gros bec cardinal (tanagra rubra). La brillante famille des gobe-mouches nous a offert cinq espèces différentes : 1° le gobe-mouche rubin (muscicapa coronata), que nous avions déja trouvé à Sainte-Catherine; 2° un gobe-mouche brun-noirâtre; 3° un gobe-mouche fauve; 4° un gobe-mouche à huppe blanche; 5° enfin un gobe-mouche d'un jaune-verdâtre.

Une espèce d’alouette pipi.

On rencontre deux espèces d'hirondelles : l'une à ventre roux, et l'autre à ventre blanc. Parmi les conirostres figurent une espèce de bruant, un moineau de couleur

1 Cette note est inédite.

ardoisée, un chardonneret d’un jaune brillant, que fait ressortir le noir foncé des ailes, un gros bec gris à tache brune sous le col.

Un ténuirostre, qui doit être une espèce de fournier, diverses espèces d'oiseauxmouches et colibris brillants des plus vives couleurs, abondent dans la vaste plaine de Callao à Lima. Les plus intéressants sont un colibri à col violet à reflets bleuâtres , un oiseau-mouche, qui n’en diffère que par deux longs brins à la queue; les autres sont:

un oïiseau-mouche à ventre fauve, l’oiseau-mouche commun et l'oiseau-mouche amazili (trochilus amazilia).

Le long des nombreux ruisseaux qui serpentent dans cette plaine, on voit quelques martins-pêcheurs : nous n'en avons tué qu'une seule espèce.

L'ani, nouvelle espèce qui ne diffère de celui des savanes que par la forme de son bec, vit en troupe.

L'ordre des gallinacés nous a fourni trois espèces de tourterelles : 1° la tourterelle commune; 2° la cotcotzin ; 3° cette dernière ne diffère de la précédente que par son bec, qui est jaune.

Les échassiers ne paraissent pas très-nombreux : une maubêche et un chevalier sont les seuls oiseaux de cet ordre que nous y ayons vus.

Parmi les palmipèdes figurent avec distinction le sterne des Incas et le cormoran à cravate, remarquable par ses pieds et son bec rouges, et le vert aigue-marine de son iris. Nous nous sommes procuré deux autres espèces de cormoran : un cormoran à ventre blanc, et l’autre tout noir. Ce cormoran a beaucoup de rapport, relativement au plumage, avec le cormoran oreillard /carbo leucotis); maïs le nôtre est plus gros et plus grand, et son bec a presque le double de longueur, une espèce de fou. Nous avons vu plusieurs manchots à lunettes dans la rade de Callao.

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