PARADISIER
Paradisæa , LiNN£.
Pendant notre séjour à la Nouvelle-Guinée, nous nous procuràmes quelques renseignements sur l'oiseau de Paradis petitémeraude. Ce bel oiseau vit par bandes dans les vastes forêts du pays des Papous, archipel situé sous l'équateur, et qui se compose des iles Arou, de Waigiou, et de la grande terre nommée Nouvelle-Guinée. Ce sont des oiseaux de passage qui changent de district suivant les moussons. Les femelles se réunissent en troupes nombreuses sur les sommités des plus grands arbres des forêts, crient toutes à-la-fois pour appeler les mâles, qui paraissent en petit nombre au milieu d'elles, et semblent se former un sérail à la manière des gallinacées.
Tous les oiseaux de paradis , à l'exception des manucodes et des émeraudes que nous tuàmes nous-mêmes, nous furent apportés par les Papous, qui trouvèrent un vif empressement parmi les nombreux amateurs de l'expédition. C'est par leur entremise que nous nous procuràames les deux espèces d'Émeraude, le Manucode, le Loriot-paradis-orangé, le Sifilet , le Superbe, le Magnifique, et le Paradisier rouge. Le nombre des dépouilles que les naturels de ces contrées apportaient à bord de la corvette la Coquille, ainsi que les épimaques promefils et à parements frisés, la pie de paradis ou astrapia nigra, doit faire supposer que ces oiseaux si estimés en Europe y sont singulièrement multipliés.
Le manucode se présenta deux fois dans nos chasses, et nous tuâmes le mâle et la femelle. Cette espèce paraît monogame, ou peut-être n'est-elle isolée par paires qu'au moment de la
ponte. Dans les bois, cet oiseau n'a pas d'éclat. Son plumage rouge de feu ne le décèle point, et sa femelle n'a que des teintes ternes. Il aime à se tenir sur les arbres de teck dont le large feuillage l'abrite, et dont le petit fruit forme sa nourriture. Il à l'iris brun, et les pieds d'un bleu d'azur très-tendre. Les Papous le nomment saya.
Dès les premiers jours de notre arrivée à la Nouvelle-Guinée, cette terre de promission des naturalistes, nous apercûmes les Paradisiers-émeraudes volant dans ces vieilles forêts, filles du gique et le plus pompeux spéctacle qui puisse frapper les regards
temps, dont la sombre profondeur est peut-être le plus ma
d'un Européen. Ces volatiles frappaient l'air avéc grace et par ondulations : les plumes de leurs flancs formaient un panache gracieux et aérien qui, sans hyperbole, ne ressemblait pas mal à un brillant météore, filant dans l'air comme une étoile.
On ne pourrait guère avoir une idée exacte des Paradisiers d’après les peaux que les Papous vendent aux Malais et qui nous parviennent en Europe. Ces peuples les chassent pour décorer avec leurs dépouilles les turbans de leurs Radjahs. Ils les nomment Mambéfore dans leur langue , et les tuent pendant la nuit, en grimpant le long des arbres où ils se couchent, et les tirant avec des flèches faites exprès et très-courtes, qu'ils faconnent avec le rachis des feuilles d’un latanier. Les Camponss ou villages de Mappia et d'Emberbakène, sont célèbres par la quantité des oiseaux qu'ils préparent, et tout l'art des habitants se borne à leur arracher les pieds, à les écorcher, à leur fourrer un bâtonnet à travers le corps, et à les dessécher à la fumée. Quelquesuns, plus adroïts et sollicités par les trafiquants chinois, les dessèchent avec les pieds. Le prix d’un oiseau de paradis chez les Papous de la côte, est au moins d’une piastre, et ces peuples préfèrent l'argent à tout autre objet, même à du fer travaillé.
On tua, pendant notre séjour à la Nouvelle-Guinée, une
vingtaine de ces oiseaux. M. Bérard, lieutenant de vaisseau, zélé pour les collections que nous formions pour le Muséum, voulut bien nous en remettre un qui orne en ce moment les galeries du Jardin du roi.
L'Emeraude, en vie, est de la taille du geai de France. Son bec et ses pieds sont bleuâtres. L'iris est d'un jaune éclatant; ses mouvements sont vifs et agiles; il ne se perche communément que sur le sommet des plus grands arbres. Lorsqu'il en descend, c'est pourmanger les fruits de quelques espèces de médiocre taille, ou lorsque le soleil dans toute sa force, lui fait un besoin de chercher de lombrage. Il affectionne certains végétaux, et fait retentüir les environs de sa voix perçante. Son cri lui devint fatal parce qu'il servit à nous faire connaitre ses allures. C'est à force de persévérance en l’épiant que nous parvinmes à en tuer, car lorsqu'un paradisier mâle est perché et qu'il entend bruiser dans le silence de la forêt, il se tait et ne bouge plus. Son cri est un l’orke, Vorke, Vorke, Votko, fortement articulé. La femelle a le même cri, mais elle le pousse d'une mamière bien plus faible. Celle-ci, déchue du brillant plumage de son époux, n’a que de sombres atours. Nous en rencontrions, sur chaque arbre, des réunions d'une vingtaine, tandis que les mâles, toujours solitaires, n'apparaissaient qu'accidentellement. Les jeunes ont la plus grande ressemblance avec les femelles. Ce n'est qu'à la deuxième mue que les brins s'annoncent, et que la gorge verte décèle le véritable sexe.
C’est au lever du soleil et à son coucher que l'oiseau de paradis va chercher sa nourriture. Dans le milieu du jour, il se tient caché sous le large feuillage du teck, et n’en sort point. Il semble redouter l’action des rayons brülants de cet astre, et ne point vouloir s'exposer à ses atteintes.
Pour chasser les oiseaux de paradis, les voyageurs appelés à visiter la Nouvelle-Guinée doivent se rappeler qu'il est néces-
ZOOLOGTIE. 657 saire de partir dès le matin du navire, d'arriver.vers quatre heures au pied de l'arbre de teck ou du figuier qu'on sait que ces oiseaux recherchent à cause de leur fruit (notre séjour a eu lieu du 26 juillet au 9 août), et de rester immobile jusqu'à ce que les màles, pressés par la faim, viennent sur les branches qu'on aura jugées à distance convenable. Il est indispensable de posséder un fusil à très-longue portée et chargé à gros plombs; car il est fort difficile de tuer sur le coup un émeraude, et, s'il n'est que blessé, il est bien rare qu'il ne soit pas perdu pour le chasseur, dans des fourrées tellement épaisses qu'on ne peut y reconnaitre son chemin sans boussole.
Le paradisier petit émeraude mange sans doute de plusieurs substances dans son état de liberté. Nous pouvons affirmer qu'il vit de graines de teck et d'un fruit nommé amihou, blanc rosé, de saveur fade et mucilagineuse, de la grosseur d'une petite figue d'Europe, et qui appartient à un arbre du genre ficus. Ces fruits plaisent à beaucoup d'oiseaux, car ils sont aussi recherchés par les calaos, les manucodes et les phonygames Calrbé et Keraudren. Nous avons vu deux oiseaux de paradis conservés en cage depuis plus de six mois chez le chef des commerçants chinois à Amboine ; ils étaient toujours en mouvement, et on les nourrissait avec du ris bouilli; mais ils aimaïent surtout les blattes ou kakerlacs. Ce trafiquant nous les fit cinq cents francs pièce; nous regrettàmes de ne pouvoir les apporter en France, où ils auraient vécu, sans doute, car leurs habitudes analogues à celles de nos pies, nous promettaient, sous ce rapport, de nombreuses chances de succès.
Il serait trop long de rechercher la plupart des opinions émises sur les paradisiers ; il nous suffira de dire que le charlatanisme et le désir de donner une grande réputation à des êtres déja assez beaux par eux-mêmes, a long-temps propagé l'erreur que
les oiseaux de paradis étaient sans pieds, erreur que Linné a Voyage de la Coquille. — Z. Tome I, Partie II. 83
sanctionnée par le nom trivial d'apoda. Cependant, dès 1527, Pigafetta avait formellement dit ( Journal du premier voyage autour du monde, pag. 197): « On nous donna pour le roi « d'Espagne deux oiseaux morts, très-beaux, de la grosseur d'une « grive, à tête petite, et à bec long; les jambes de la grosseur « d'une plume à écrire. Cet oiseau ne vole que lorsqu'il y a du «vent. On dit qu'il vient du paradis terrestre, et on l'appelle « bolondinata, c'est-à-dire oiseau de Dieu. » D'ailleurs le Museum Wormianum, publié (petit in-folio, à Lyon) en 1655, donne une figure exacte en bois du paradis émeraude avec ses pieds, pag. 294, et le nomme z#anucodiata. On en trouve aussi une figure sur cuivre, pag. 673 du Museum calceolarium, et le paradisier émeraude y est nommé chamæleon aëreus. On peut puiser à ces sources, ainsi que dans Aldrovande, Valentyn, Forrest, et une foule de vieux auteurs, notamment Séba , tous les renseionements possibles sur les histoires dont les paradisiers ont été l'objet. Sonnerat ( Voyag. à la Nouvelle-Guinée, Paris 1776, in-4°, 120 fig.), a aussi fourni de nombreux détails sur ce sujet : Vieillot et Levaillant ont rivalisé par les belles figures qu'ils en ont données.
M. Garnot a publié l'anatomie de l'oiseau de paradis petit émeraude, et on en lira les détails avec intérêt pag. 597 de ce volume.
82° MANUCODE.
Paradisæa regia, L.