PORT-LOUIS (ILE MAURICE
(Du 3 octobre 1824 au 16 novembre suivant. )
Nous n'aurons que peu de détails à donner sur cette ancienne métropole des possessions françaises dans les mers d'Afrique : tant de voyageurs en ont parlé, tant de relations lui consacrent
: Nous avons publié une traduction du curieux Mémoire du docteur HoRsFiEL» sur l’Antchar et le Tschettick dans le Journal de physiologie de M. Magendie, et le Mémoire original se trouve dans le tome VII des Transactions de la Société de Batavia.
Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I, Partie IL. 57
45o VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
de nombreux chapitres, que nous croyons inutile de ressasser ce qu'on en a dit. Ce n'est pas que les productions de cette ile soient parfaitement connues ; mais les navigateurs qui y passent quelques semaines ont trop de distraction dans une île où l'hospitalité bruyante est une obligation, où les fêtes se succèdent, pour se livrer avec quelque fruit aux objets de leurs recherches et de leur étude. Leguat, Bernardin de St-Pierre, Milbert, Bory de St-Vincent, Billard, et mille autres, ont, par des fragments ou par des voyages exclusivement consacrés à cette ile, fourni au monde littéraire des descriptions plus ou moins complètes.
C'est le 3 octobre 1824 que nous saluàmes à 7 heures du matin les rivages de Maurice. Sa vue semblait être pour nous celle de la patrie; mais le yack qui flottait au gré des vents nous tira de notre douce erreur, et nous rappela que nous arrivions chez des compatriotes passés sous le sceptre d'un Anglais. À cette époque de l’année, l'aspect des montagnes qui enceignent la ville de Port-Louis offrait le tableau le plus triste. Nulle verdure ne récréait la vue, si ce n'est sur le sommet du Pouce. Partout le sol était brûlé; et quelques herbes épineuses , dont les rameaux secs et maigres étaient desséchés à leur sommet, témoignaient que depuis long-temps nulle pluie bienfaisante n'était venue humecter et vivifier leurs tiges altérées. Quelques chétifs cocotiers balançaient leurs cimes mutilées par les vents sur les plages bordées de coraux.
L'ile de France fut primitivement découverte, en 1507, par l'amiral portugais dom Pedro de Mascarenhas, qui lui donna le nom de Cerne, parce qu'il y rencontra en abondance une espèce d'oiseau de ce nom, qui est le casoar des Moluques, célébre depuis long-temps sous le nom de Dronte, et qui en a disparu dès les premières années de l'établissement des Européens. En 1580, l'ile de Cerne passa sous la domination des Espagnols, lorsque Philippe IT occupa le trône castillan. Mais ces deux
peuples, alors possesseurs des contrées les plus vastes et les plus riches de la terre, dédaignèrent cet ilot volcanique. Plus patients, plus décidés à s'établir partout où un morceau de terre s'élèverait du sein des océans sur la route des grandes Indes, les Hollandais en prirent possession, par les soins de l'amiral Wibrand van Warwick, le 20 septembre 1598, en lui donnant le nôm de leur stathouder Mauritius. Us ne s'y établirent définitivement toutefois qu'en 1644 ; mais de nouvelles vues leur firent abandonner cette colonisation en 1712. Louis XIV ordonna à l'intendant Dufresne de l'occuper en 1715. C'est à dater de cetemps que Maurice fut appelée #e de France jusqu'en 1814, où les Anglais s'en emparèrent comme du seul point formidable avec lequel la France pouvait, en cas de guerre, inquiéter par des corsaires leurs possessions de l'Inde :,
L'ile Maurice est sillonnée par quatre chaines de montagnes. La première, dite de Port-Louis, occupe le tiers de l'ile dans sa partie boréale, en commencant par la grande rivière et se dirigeant de l'Ouest au Nord-Est, et se contournant un peu vers le Sud-Est jusque sur les limites du quartier de Flacq : elle
1 Cette île fut administrée par la Compagnie des Indes, de 1921 à 1764. En 1735, La BouRDboNNAyE lui donna une impulsion rapide vers l’état de prospérité dont elle jouissait sous le gouvernement français avant la révolution. C'était l’entrepôt des marchandises de l’Inde et le comptoir intermédiaire des produits de la métropole et de ceux de Pondichéry et dépendances. Là s’équipaient ces nombreux et intrépides corsaires qui faisaient trembler le commerce des Anglais en temps de guerre. Aussi cette puissance arma-t-elle en 1810 une flotte de 105 voiles, montée par 28,000 hommes de troupes, afin de s’en emparer. Le général ABERCROMBIE commandait cette expédition dispendieuse, qui aurait échoué devant les moyens de défense du gouverneur DEcAEN, abandonné à ses seules et faibles ressources par l’incurie du gouvernement anti-nautique d'alors, sans la trahison de plusieurs lâches habitants, et sans l’infamie d’un pécheur du pays, qui pilota la flotte sur la côte du Mapou , où les troupes furent débarquées et prirent à revers les défenses des côtes et de Port-Louis. Maurice ne se rendit toutefois qu'après une honorable capitulation, qui lui conserva ses lois et ses priviléges.
comprend les pitons du Pouce et de Pieterboth, et fournit quatre petits rameaux, qui se dirigent vers la mer, en embrassant par une enceinte circulaire la ville de Port-Louis, en variant dans leur direction jusqu'au quartier des Pamplemousses du Nord- Ouest au Nord. La deuxième chaine, nommée montagne du Corps-de-garde, est isolée et peu étendue, et sépare le quartier de la Rivière noire de celui dit des plaines Wilhems. Elle naït à environ quatre milles de la mer, et se dirige de l'Orient à l'Occident après avoir formé un coude à sa partie Est, et s'être déjetée au Nord-Ouest. Le morne de la Rivière noire a 424 toises de hauteur. Le troisième chainon occupe la partie Sud- Ouest de l'ile. Sa principale division naît au Nord à la montagne du Rempart, et se dirige au Sud en se contournant en S, et se termine à la mer par le morne Brabant Une deuxième branche sert de boulevart au quartier de la Savanne. La quatrième chaine enveloppe le Grand-Port, borde au Sud le quartier des Trois-Ilots, et, après avoir envoyé cinq ou six petits rameaux, se termine par la montagne des Créoles. Le piton de la Fayence, haut de 223 toises, la Montagne-Blanche, dépendent de cette chaine. IL en résulte que le point culminant est le morne de la Rivière noire, qui à 424 toises d'élévation audessus du niveau de la mer; puis Pieterboth ‘, qui a 420 toises;
? La forme du sommet de Pieterboth est aussi singulière que remarquable : c’est un cône renversé, supporté par un col mince et étroit appuyé sur la voûte de la montagne. Ce mornese continue inférieurement par une arête déchirée, qui sépare la plaine de Moka de celle des Pamplemousses. Ce cône, bien que petit en apparence lorsqu'il est vu de Port-Louis, peut avoir 15,000 pieds cubes de volume. On cite, dans un Journal, intitulé 4rchives de l’Ile de France, comme une circonstance digne d’être conservée, que ce morne n’a jamais été escaladé que par un seul individu, nommé Claude Peuthé, coutelier, né en Bourgogne. Cet homme, après des dangers inouïs, parvint à s'élever au faîte le 8 septembre 1790, et redescendit, sans que personne voulüt ajouter la moindre croyance au récit de cette action extraordinaire. Peuthé, piqué au vif, y remonta le 30 octobre de la même année; et, pour convaincre les
ZOOLOGTE. 453
puis le Pouce, qui en a 416. Enfin viennent ensuite la montagne des Bambous, ayant 322; le piton du milieu, 302 ; le piton de la Fayence, 223; tandis que le Coin de mire n’a que 81 toises. L'examen des directions rayonnantes de toutes ces petites chaines, s'irradiant du centre au pourtour de Maurice, ne permet pas de douter que la plaine élevée qui occupele plateau de l'ile, et sur laquelle domine seulement le piton du milieu, ne soit le vaste cratère, aujourd'hui uniformément affaissé, d'où jaillirent les déjections immenses dont les coulées ont donné naissance à ces rameaux de montagnes volcaniques que nous venons de signaler. Ce plateau, considérablement élevé au-dessus du niveau de la mer, est enceint par les plans divers de ces chaines, dont les murailles sont verticales et abruptes de son côté; tandis que leurs flancs, doucement déclives et en pente vers la mer, se perdent insensiblement sur les rivages. Ce cratère, si religieusement conservé dans ses limites, se trouve donc borné au Nord par la chaine de Port-Louis, à l'Ouest par la montagne du Corpsde-garde, au Sud par la chaine de la Rivière noire, et à l'Est par les montagnes du Grand-Port et des Trois-Ilots. Son périmètre embrasse toute l'étendue du quartier dit militaire.
plus incrédules, il y planta un pavillon, qui y subsista quelques jours. Mais comme on n'eut jamais de nouvelles de cet homme depuis lors, on présuma avec raison qu'il était tombé dans les affreux précipices qui terminent le pied de cette montagne, taillée à pic du côté de la plaine Moka, et qu'il avait sous lui en quittant le col du morne, qui de loin imite une tête qui serait placée sur un support. Peuthé rapporta n’avoir vu sur son sommet, qui est déclive et d’un diamètre de 28 pieds environ, que quelques herbes communes, des arbrisseaux rabougris et un peu de terre. Depuis la tentative malheureuse de cet individu, personne n’a osé renouveler ce singulier pélerinage.
1 L'ile Maurice est divisée en dix quartiers : celui de Port-Louis, au Nord-Ouest de l’île; des Pamplemousses, au Nord-quart-Est de Port-Louis; de la Rivière-du- Rempart, au Nord-Est; de Flacq, à l'Est; des Trois-Ilots, au Sud-Est-quart-Est; du Grand-Port, au Sud-Est; de la Savanne, au Sud; de la Rivière-Noire, au Sud-
Maurice est arrosée par 46 rivières, 26 ruisseaux, un grand nombre de ruisselets, et plusieurs mares et bassins. Les principales rivières sont : celles du Tombeau, Petite rivière, Belle-ile, du Tamarin, Noire, du Poste, Grande, Profonde, la Cerne, Francois, du Rempart, et des Lataniers. Le plus grand bassin est celui qui occupe le Sud de l'ile, et qui alimente les sources de la Grande rivière; puis vient la Mare aux vaquors, sur laquelle se débitent mille contes populaires, et d'où partent les sources des rivières du Tamarin et Noire.
Maurice est complètement enveloppée par une ceinture de récifs, qui n'estinterrompue que dans la partie méridionale, depuis le Bain des négresses jusqu'a la Pointe dusouffleur. Partout ailleurs les coraux forment un entourage réguñier, au milieu duquel des ilots sont semés : entourage qui cesse toutefois à l'embouchure des rivières, où se dessinent alors de petites criques propres à recevoir des bateaux de cabotage, ou de petits ports fréquentés par les pêcheurs, tels que la Bate du coq, de la Grande rivière notre, du Tamarin, de Saint-Louis, du Tombeau, la Passe du Saint-Geran, de Flacg, ete.
Au premier apercu, la végétation se compose, sur les pelouses, d'un dactylon sec et roide, d'argemones du Mexique, et d'un solanum épineux, qui s’y sont abondamment naturalisés. Plusieurs autres plantes étrangères ont pris droit de possession. Telles sont : l'héliotrope de l'Inde, la verveine de Buenos-Ayres, la bourrache de Ceylan; dans les lieux humides, Le coïix /achryrma, l'herbe de Flacq ou Szegesbeckia ortentalis, la verbesina biflora, un sida, etc. Les haies sont formées de jatropha curcas, d'agave, de cassi de Provence ou mnimosa farnesiana, etc.
Les forêts se composent d'arbres ou d'arbrisseaux variés,
Ouest; des plaines Wilhems et du quartier Moka, à l'Ouest de l'île et au Sud de Port-Louis,
ZOOLOGIE. 455 parmi lesquels nous citerons plus particulièrement : la Rousseauvia simplex, \'ixora alba, le bois Lousteau ou Cunninghamia verticillata, le bois Malabar ou rhexia verticillata, le belahé ou C?nchona Stadtmanni, le fœtidia mauritiana, le bois d'ébène ou diospyros ebenum, le varou ou hibiscus téliaceus, les crotalaria sericea et angulosa, le psadia glutinosa, quatre espèces de ficus, l Hernandesia sonora, les urtica cuspidata et rotundifolia; le bois tambour, ambora tambourissa; les latania rubra et borbonica; le cyathea excelsa; le bois de ronde, erytroxylon laurifolium; le bois Monbrun, Guania mauritiana; le solanum auriculatum ; le conyza Hubertia; Vasparagus mauritianus; quatre espèces de
piper, un beau jasmin, la gratiola Monniera, etc., plusieurs gna-
phalium, la liane-café, periploca mauritiana; Vipéca blanc, cynanchum mauritianum; le bois rouge, rubentia mauritiana: la Boerhavia procumbens; plusieurs olea, etc., etc.
L'ile Maurice n'a que onze lieues marines et un quart dans sa plus grande longueur, Nord et Sud, et neuf lieues et demie de largeur. Sa surface est évaluée à 302,954 arpents. Son origine étant essentiellement volcanique, il en résulte que les montagnes sont formées d'un trachyte qu'on emploie pour bâtir, et que le sol à sa surface est rouge, argileux, mêlé à des scories pulvérisées ou à du fer en divers états. L'épaisseur de cette couche superficielle varie suivant qu'on l'examine sur les coteaux oudanslesvallées; etsouvent, ense mélantadesdétritusvégétatifs, elle change de couleur, de qualité, et devient propre à la culture. En certains endroits, des laves, des scories, des fragments de dolérite, des prismes de basalte, forment une couche tellement épaisse, que nul végétal ne peut y croître. Le pyroxène, l'olivine, la leucite cristallisée dans le trapp, et une foule de matières minérales, mélées aux produits d'origine ignée, sont répandues çà et là. Des veïnts quartzeuses, des agrégats sili-
ceux, des gypses, des terres à poterie, de la magnésie, du sel
gemme, des couches ocreuses abondantes, du bois carbonisé, des troncs de tamarins pétrifiés, doivent être mentionnésparmi les productions inorganiques les plus communes. On dit que, dans le quartier des Pamplemousses, git une mine de fer trop peu riche pour être exploitée : mais, près de Port-Louis, au champ de Lort, on a percé un puits, dont les eaux salines ont été préconisées par les médecins du pays contre diverses affections. Dans un sol meuble, non loin du rivage, on a trouvé en abondance des ossements de tortues, qui ne sont point de vrais fossiles, mais qui ont été enterrés par les bouleversements qu'occasionnent chaque année les ouragans, et qu'ont entourés des sables madréporiques à mesure qu'un ciment calcaire les solidifiait. C'est, du reste, la même circonstance qui s'est reproduite à la Guadeloupe, relativement aux squelettes humains qu'on a déterrés du milieu d'un calcaire en apparence compacte, et formé par les mêmes sables madréporiques agglutinés.
Certaines montagnes se trouvent être encore couronnées de végétaux : quelques-unes, déboisées par l'imprévoyance, sont nues et bruülées; et les sources qu'elles fournissaient, depuis long-temps taries, n'alimentent plus les rivières qui coulaient à leur pied.
La température de Maurice est assez régulière dans chaque saison. La côte orientale exposée aux brises régnantes est sans cesse rafraichie par elles : il y pleut aussi plus que sur la côte opposée; car les montagnes du Pouce et de Pieterboth arrétent les nuages, les condensent, ou les forcent à se précipiter dans les plaines Wilhems et Moka. La chaleur est beaucoup plus sensible sur les rivages, et surtout à Port-Louis, qu'une ceinture disposée en amphithéâtre encaisse, tandis qu'au centre de l'ile, les nuits sont froides et inmides. Aussi par les pluies abondantes est-on forcé, dans les maisons de Moka, à faire du
feu dans les appartements : ce qui est inconnu dans les autres quartiers. L'hivernage commence en décembre et finit en juin. C'est le temps des averses pluviales, qui grossissent les rivières et font naître des torrents impétueux. C’est en janvier et surtout en février que se manifestent les ouragans terribles, si redoutables, dont rien ne peut soutenir l’impétuosité. Les vagues déchainées contre les rivages, les navires fracassés, brisés sur leurs ancres au port, les arbres déracinés, les maisons enlevées, témoignent de leur puissance, et ont plus d'une fois porté le deuil dans cette malheureuse colonie. Ces ouragans, dont la peinture la plus vraie et en même temps la plus sublime a été tracée par Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Viroinie, ne durent que quelques heures ; mais des années entières ne suffisent pas pour faire disparaitre les traces de leurs ravages.
Dans la saison estivale ou opposée à l'hivernage, l'air, uniformément échauffé, procure des jours sereins et agréables. Il pleut alors rarement, et seulement par grains subits et passagers. Pendant la durée de notre séjour, le ciel a été presque constamment azuré, et rarement des nuages épars en cachaïent quelques parties. Les vents soufflaient du Sud-Est ou de l'Est-Sud-Est, mais modérément : ce n'est qu'en passant au Nord-Ouest qu'ils ramenaient les nuées noires et chargées d'un peu de pluie, en se faisant sentir par rafales. Les nuits étaient pures et fraiches; mais la vaporisation d'une rosée abondante les rend dangereuses pour la santé. Les maladies qu'on observe le plus fréquemment à Maurice sont : le tétanos, la dyssenterie, la phthisie, les affections vermineuses des noirs et des enfants; la petite-vérole, qui y parut pour la première fois en 1764 et qui ravagea l'ile en 1792; et la lèpre, qui atteignait les nègres, qu'on exilait dans une sorte de léproserie établie sur la petite ile de Diego-Garcia.
Les animaux sauvages propres à cette ile ne sont pas nom-
breux , et la plupart de ceux qu’on y trouve aujourd'hui y ont Voyage de la Coquille. — 2. Tome I, Partie IL. 58
été importés et s’y sont aisément naturalisés. Tels sont : des cerfs indiens retirés dans les grands bois de l'ile et dans les endroits les plus sauvages; des cochons marrons et des lièvres. Le rat, cet incommode commensal de l’homme, s'est propagé d'une manière étonnante, et se rend redoutable aux habitations de l'intérieur, comme aux navires qui ancrent dans le 7rou fanfaron. Les tenrecs (setiger), venus de Madagascar, se sont emparés des champs de cannes à sucre, où ils vivent à la manière de nos hérissons; et des macaques, nommés par les créoles Jacos, ont établi leurs demeures dans les crevasses inaccessibles des mornes de la montagne du Pouce, d'où leurs bandes pillardes descendent dans les vergers des alentours, pour voler les fruits dont elles senourrissent. Ces singessont originaires de l'ile deJava. Les animaux utiles à l'homme sont introduits par le commerce. C'est ainsi qu'on tire de Madagascar les bœufs à bosse, qui alimentent les boucheries; de France, les vaches destinées à fournir leur lait; de Java et du cap de Bonne-Espérance, les chevaux de selle et de trait, que parfois on recoit aussi d'Arabie par les navires qui font le commerce de la mer Rouge. De Buenos- Ayres proviennent les mules et mulets, si utiles dans les pays montagneux. Les basses-cours sont meublées des oiseaux qu'on trouve en Europe. Mais là, comme dans les régions tempérées, le dindon occupe la première place dans tout festin d’étiquette. L'ornithologie de Maurice est bornée à un bien petit nombre d'espèces; et encore presque toutes ont-elles été introduites successivement des contrées les plus voisines. Mais avant de les passer en revue, nous devons dire un mot du célèbre dronte, que tous les auteurs ont adopté d'après les descriptions de Cauche, Leguat ‘ et Clusius, et qu'on regarde comme un être
* Voy.et Avent. de F. Lreuar, t. I, p. 98 et suiv. La description de ce voyageur est remplie d'observations vraies entremélées de faits ridicules et merveilleux.
ZOOLOGTIE. 459 dont la race est éteinte, et a disparu de la surface du globe; car l'oiseau de nausé, le solitaire et le dronte, nous paraissent être le même être, mal décrit par des voyageurs qui ne se piquaient point d'une exactitude rigoureuse. Ce dronte, que les Portugais nommèrent cerne, a été primitivement figuré, dans le Musée d'Elias Ashmole, sous le nom de dodo, en 1605; dans le voyage en Afrique et en Asie d'Herbert, en 1634; et enfin dans l'Histoire naturelle et médicale des Indes de Bontius, en 1658. Ces figures diffèrent matériellement les unes des autres, et la plus complète parait être celle de Clusius ‘, que Blumenbach a reproduite. Clusius nommait le dronte, le dodo, le dodar, comme on voudra l'appeler, gallus gallënaceus peregrinus. La description de cet ancien auteur nous parait tellement précise, que l'on ne peut douter que le dronte ne soit le casoar des Indes, struthio casuarius de Linné, figuré pl. CCCXIIT des enluminures de Buffon. Une dissertation à ce sujet ne serait point ici à sa place. Seulement nous dirons que le casoar, commun à Java et aux Moluques jusqu'à la Nouvelle-Guinée, est un gros oiseau organisé pour vivre dans les profondes forêts équatoriales; qu'il a dû s’être propagé jusqu'a Madagascar, où même nous croyons qu'il doit exister encore. Massif, lourd, ce casoar, dont les ailes ne sont que des baguettes sans fonctions, a dü disparaitre aisément de toute ile peu étendue, où l'homme s'est établi en colonisation réglée.
Les oiseaux qui vivifient aujourd'hui cette ile se trouvent être les phaëtons à brins rouges *, qui nichent sur les pitons les plus escarpés des montagnes; une poule d’eau, le serin gris, le bouvreuil à sourcils jaunes, le gros-bec, le bengali rayé ou mar-
! Gravée d’après une peinture à l’huile faite, à Maurice même, sur l'animal vivant.
2 Figurés dans les dessins inédits de Commerson.
teau, le moineau rouge ou foudi de Madagascar (loxia madagascariensis), la perruche verte des plaines Wilhems (psittacus canus), que Commerson dit être originaire du Cap; plusieurs colombes; le padda ou calfat (loxia oryzivora), apporté de Java, et le martin (paradisæa tristis). Le foudi et le padda, multipliés par bandes nombreuses, dévastent les cultures de céréales; et le martin, d'abord introduit par le gouvernement, est lui-même devenu un fléau redoutable. Voici de quelle manière en parle M. le colonel Bory de St-Vincent dans son Voyage aux quatre iles d Afrique, &. K*, p. 224. « Le martin est un oiseau précieux ; il préserve le pays de la multiplication prodigieuse, entre les tropiques, de tous les insectes dévastateurs. Avant qu'il habitàt l'ile, les chenilles, les sauterelles, les réduves, les blattes, infesgina de faire venir les martins des Philippines; on les làcha dans le
taient la campagne, et dévoraient ses productions. On ima
pays : en peu de temps, ils se multiplièrent au point d'inquiéter les habitants, qui les détruisirent, mais qui, par la suite, furent obligés de les rappeler à leur secours; ils ont maintenant ruiné l'entomologie de l'ile. »
L'ile Maurice ne nourrit aucun reptile, ni ophidien, ni batracien, On nous assura cependant qu'il existait une petite couleuvre sur l'ile Plate, ilot à peine élevé au-dessus des vagues, au vent de la Grande-Terre. On nous affirma encore qu'on avait trouvé, en 1813, dans la plaine Moka, une grande espèce de serpent, qu'on supposait avoir été introduite par un navire de commerce.
Les scorpions, les mille-pieds, les blattes ou cancrelats, sont des insectes venimeux ou nuisibles, qui pullulent dans les endroits obscurs des maisons, comme dans les bois. On y trouve toutefois des coléoptères, et quelques papillons remarquables par leur élégance.
Si les productions animales terrestres sont peu abondantes
ZOOLOGTIE. 461 sur la surface de l'ile Maurice, il n’en est pas de même de celles qui vivent au sein de la mer qui baigne ses rivages. Le nombre des espèces de poissons qui fréquentent ses attérages, ou les paracels de coraux des iles Seychelles, est considérable. Variété dans les formes et dans les genres, richesse dans les couleurs, moyens multipliés de se les procurer, tout devrait engager un ichthyologiste à séjourner quelques années dans une position aussi favorable et aussi féconde : les découvertes dont il enrichirait la science seraient aussi neuves que remarquables. Longtemps nous avons nourri ce projet; mais tant de causes viennent “entraver la carrière d’un voyageur sans appui, que nous laissons à de plus heureux à accomplir ce dessein. Une admirable annélide, la patmyra aurifera de Savigny, que les créoles nomment serpent d'or, nest pas rare sur les récifs que recouvre une légère épaisseur d’eau. On y trouve aussi et en abondance des huitres comestibles d’un goût agréable, mais principalement quelques coquilles précieuses et estimées des amateurs, telles que les harpes nobles et impériales, les olives, les ovules, les porcelaines, l’arrosoir, etc. Aussi le gout des collections est-il universellement répandu parmi les habitants riches et aisés, et on pourrait en citer plusieurs à Port-Louis, remarquables par la rareté et la belle conservation des objets qui les composent.
Parmi les crustacés, ceux qui méritent le plus d'être cités, se trouvent être le Cypaye (brrgus latro), et les camarons, grosses chevrettes dont les habitants font une grande consommation. Les poissons de mer deviennent toxicophores en certains temps de l’année. Mais de toutes les acquisitions qu'a faites l'ile Mau- ‘rice, la plus précieuse est celle du gouramy, espèce d'osphronème transportée des eaux de l'Inde, et naturalisée dans les rivières de Maurice, ainsi que dans les viviers d'un grand nombre d'habitants. Ce poisson, par les grandes dimensions
qu'il acquiert, comme par l'exquise délicatesse de sa chair, est une des ressources les plus précieuses des peuples riverains des contrées intertropicales.
Les coquilles terrestres se trouvent être une grande agatine, transportée de Madagascar, et que les nègres regardent comme un aliment sain et agréable, qu'ilsnomment fouroupa. Les autres mollusques sont : la caracole, quatre espèces de pupa, le cyclostoma carinata, la gibbe (cochlodonta Lyonetiana), dont la patrie a long-temps été ignorée, et qui vit par essaims, dans la mousse et au pied des arbres, sur les bords de la Rivière grand nombre la mélanie noire, le chiton couronne, des néritines, des faunes, et la patella Borbonica de Bory St-Vincent.
Sous le rapport des productions végétales, la cannelle, la muscade, le girofle, le ravensara, le sucre, le coton, l’indigo et le café, sont les denrées coloniales les plus célèbres dont l'ile
noire. Toutes les eaux douces renferment en
Maurice fut dotée par l'administration francaise. Il serait injuste d'oublier les immenses services rendus à cette colonie par le célèbre Poivre. C'est lui qui, voulant acclimater dans cette ile les épiceries fines, et faire partager aux colons le commerce lucratif dont les Hollandais étaient à cette époque exclusivement en possession, ordonna l'expédition de Coëtivi, qui fut à Guëbé, l'une des Moluques orientales, conquérir ces précieux végétaux. Ainsi, grace au zèle entendu et éclairé de cet administrateur, Maurice s'enrichit du poivre noir, en 1749; de la muscade et du giroflier des Moluques, de la cannelle de Ceylan, en 1770; du riz vivace et sec de la Cochinchine, du délicieux litchi de Chine, de la casse-giroflée, et de l'arbre à pain à chàtaignes. La Bourdonnaye, autre gouverneur comme il est rare d'en rencontrer, lui fit présent de la canne à sucre ordinaire, qui est aujourd'hui pour cette ile sa seule culture de rapport; elle lui doit encore l’indigo, et surtout, vers 1740, la cassave ou
ZOOLOGIE. AT CEE manioque, avec laquelle on nourrit sa population noire. De tels services ne peuvent être oubliés; ils méritent une couronne civique et la reconnaissance des habitants. L'abbé Rochon se rendit également recommandable par cette philanthropie généreuse, qui enrichit un pays de nouvelles productions utiles: gloire préférable sans doute à celle du conquérant qui leravage. On lui doit, en 1768, le ravenale ou arbre du voyageur de Madagascar‘, le ravensara ou arbre aux quatre épices, le beau bois de tacamake {calophyllum), le cycas ou palmier-fougère à sagou, et le prunier malgache /Flacurtia ramontchi). M. Cossigny, aussi recommandable par ses services que par ses connaissances, transplanta des bords de l'Indus le vitivert”, aromate moins utile qu'on ne le supposait alors; et d'Arabie, le chiendent citronnelle. Commerson, le voyageur le plus savant de son temps, apporta de Taiti le spondias dulcis; et ce fruit, délicieux dans son pays natal, a perdu à Maurice toute sa saveur. Le chène fut naturalisé par M. Bellecombe; le mangoustan de Java, par M. Surville ; la fraise, par M. Chazal, en 1708; le thé (thea bohea), par l'abbé Gallois, dans la plaine Moka; la mangue et l'avocat {laurus persea), par M. Lejuge; l'arbre à pain sans noyaux de la mer du Sud, par M. La Billardière, après le voyage de d'Entrecasteaux, le Joliffa et une foule de plantes utiles de Madagascar, par M. Vincent. Les bois noirs (77ëmosa lebbeck,, destinés à repeupler les lieux privés d'arbres, parleur rapide croissance, la dureté des fibres ligneuses, sont aussi une acquisition précieuse. Ce végétal, transplanté des plaines qui bordent la mer Rouge par M. Cossigny, est sujet à une maladie qui le fait périr, et qui est due à un ver qui en attaque le cœur : il servait jadis à abriter et protéger les cafeiries; et maintenant on l'emploie
1 Urania speciosu.
2 Schænanthus muricatus.
à boiser les plaines dégarnies : l'exposition sur les montagnes ne lui convient nullement.
Les plantes exotiques, naturalisées et cultivées pourles besoins de l'homme, sont, en outre des précédentes : le gingembre, le curcuma, le cardamome, quatre variétés de cannamelle (celle de Taïti est négligée et peu estimée), l’avoine, l'orge, le froment, la patate (convolvulus batatas), le café, le tabac, la pomme de terre, la tomate, l’aubergine, les brèdes martin et malgache, la baselle rouge ou brède d'Ængole, les piments annuel et enragé (capsicum frutescens), le jujubier indien, plusieurs variétés de mango, et surtout celle de Goa, la vigne, la betterave, la carotte, le panais, le persil, le céleri, le lin, l'ananas, l'ail, l'oignon, la ciboulette, l'asperge, le riz créole, l'oseille, les jam-rose, jam-malac et jam-rosade, la grenade, la pêche, la bibasse [mespilus japonica), la framboise, la fraise, latte, le corrossol, le cresson de fontaine, naturalisé et semé sur les eaux vives par le P. André de la mission; le navet, le chou, les raves, l’arachis, le pois, la gesse, les haricots, la fève, la lentille, les oranges, le cacao”, les pamplemousses, la chicorée, la laitue, les courges, les melons, la pastèque, les muriers, les cocos, l'arec, le chou-palmiste, le noyer de bancoul, la camanioc, ou cassave douce et non vénéneuse, le ricin, le dattier, l'épinard, l'igname, le cyeas, quinze espèces de bananes, le sorgho, l'arroche, la papaye, le mombin, l'acajou à pommes, la figue d'Europe, etc. *
‘ Apporté d'Acapulco à Manille, de Manille à Pondichéry, et de ce point à l'ile Maurice, vers 1766.
2 Nous ne pouvons passer sous silence la collection unique et admirable de ces fruits, qu'un ancien officier français, aide-de-camp du gouverneur de Maurice, M. Ro- BILLARD D'ARGENTELLE, avait formée pendant vingt années de travail. Bien supérieure à tout ce qu'on a fait en cire, M. d'Argentelle, par un procédé dont il a emporté le secret dans la tombe, a donné à sa riche collection de fruits modelés
Le tamarinier, dont le tronc prend un grand développement, sert à faire des bordures de routes, utiles et belles pour les colonies. Les raquettes employées comme haies de clôture sont excellentes, ainsi que les agavé vivipare et d'Amérique, qui sont parfaitement naturalisés. Plusieurs bois indigènes servent aux arts; tels sont surtout : le tamahaca, le bois de natte, le bois d'ébène, le bois monthrun, etc.
Nous donnerons une idée plus exacte de l'aspect de Maurice, en choisissant dans notre journal les descriptions de quelquesuns des sites des environs de Port-Louis; tels que ceux des Pamplemousses, du Pouce, de la Rivière-Noire.
Le jardin botanique et de naturalisation est à six milles au Nord-Est de Port-Louis. Une route bien tracée y conduit. Les alentours sont plantés en bois noirs, en tamarins. Des quartiers de roches noircies couvrent de vastes portions de champs. Le premier édifice qu'on remarque au milieu des habitations des Pamplemousses, est l’église rendue célèbre par le roman de Paul et Virginie. Son clocher, renversé par un ouragan, n'a point été relevé; et ce temple agreste, au milieu d’un paysage agréable, de demeures simples et élégantes, intéresse encore
la vérité de la nature et la dureté d’une composition solide : fruits, fleurs, embryons, graines, branches et port des rarneaux, font illusion dans ces imitations, qui peuvent supporter l'examen de la loupe. Tels fruits avaient nécessité dix-huit mois d’un travail opiniâtre de douze à dix-huit heures par jour. Plus de cent cinquante espèces d'arbres étaient déja reproduites, lorsque l’auteur emballa cette précieuse suite de richesses, que nous étudiämes en détail, et dont nous avons publié la description dans le Journal des Voyages, t. XX VIII, p. 121, année 1825, et en chargea une frégate anglaise que le gouvernement autorisa à cet effet, et d’où par suite on la transporta à Paris. M. d'Argentelle travaillait sans relâche à terminer quelques pièces commencées, lorsque la mort vint inopinément le frapper en décembre 1828, sans que personne en France , excepté quelques amis intimes , aient pu jouir d’un travail aussi curieux, et dont la perfection d'imitation est tellement grande, qu’elle rivalise complètement avec la nature.
Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I, Partie 11. 5
par les souvenirs qu'il rappelle. Nous entràmes dans le jardin de botanique, ressemblant plutôt à un vaste pare, formé des arbres rares et utles de la zone torride, et consacré aux gnIfique promenade n'est point fréquentée; ses longues allées,
plaisirs des habitants, ou aux penseurs solitaires. Cette ma
ses massifs imposants, sont déserts. De nombreux ruisseaux ou des réservoirs servent à entretenir la fraicheur et la vie au milieu de cette végétation active : des bancs sont destinés à un doux repos; des fleurs embaument l'atmosphère, déja échauffée par les émanations aromatiques des arbres à épices, qui vivent dans ce lieu. C'est là, en effet, qu'on retrouve ces végétaux précieux enlevés au sol qui les a vus naitre, et que des possesseurs jaloux gardaient aussi soigneusement que les arbres des Hespérides. De longues allées sont formées avec des muscadiers, des cannelliers, des girofliers; et ces arbres y atteignent toute leur croissance: ce jardin rappelle à chaque pas le nom d'hommes recommandables, mais surtout celui du respectable M. de Céré, son créateur, qui le dirigea avec tant de sollicitude et de succès. Depuis que cet établissement utile est entre les mains des Anglais, il a été complètement négligé; et les coups de vent qui se sont succédé, lui ont porté un préjudice qui est encore à réparer. Nous y remarquämes avec plaisir le camphrier de Bornéo, lillipé (bassia longifolia), le garcinia des Célèbes, les sterculia, le rondier desSeychelles (borassus), le sagus raffia de Madagascar, etc. Des dattiers en formaient les massifs ; les muüriers étaient couverts de fruits ; et le ravénale élevait ses éventails de verdure, en imitant le port des bananiers. Vers le centre du jardin, on a ménagé un emplacement pour les plantes exotiques qu'on y cultive, en leur donnant un certain ordre, et en les isolant par groupes d'un même pays. Il y en avait de Ceylan, du continent de l'Inde, et surtout de Madagascar; et parmi ces dernières, la belle eu-
phorbia Breonii, couverte de fleurs rouges, imitait un buisson
ardent. Derrière ce jardin est Mon-Plaisir, l'une des maisons de
gouverneurs de Maurice.
En sortant du vaste jardin des Pamplemousses , nous étions
campagne des
empressés d'aller visiter les tombeaux de Paul et de Virginie. A une faible distance est placée l'habitation de M. Cambernon, qui les possède. Le propriétaire nous recut avec cette cordialité franche du vieux temps. Après avoir donné quelques instants à la politesse, il nous accompagna dans son domaine, qui est entretenu avec soin : les alentours de la demeure sont couverts de fleurs, distribuées dans des parterres bien dessinés, ayant pour bordures des haies de rosiers du Bengale; des étangs pleins de poissons, garnis de colocasse d'Égypte, charment la vue. A l'extrémité de deux longues allées, bien droites, bien alignées, bien sablées, s'élèvent deux pyramides surmontées d'uneurne, et distantes l’une de l’autre d'environ une quarantaine de pieds : voilà ce qu'on appelle les tombeaux de Paul et de Virginie, que le goût fantasque d’un ancien propriétaire du lieu fit élever. Nulle inscription ne décore ces monuments froids, si ce n'est celles que les visiteurs, et surtout les Anglais, placent sur tous les coins de la pierre. Mais, peine inutile et superflue, on repeint chaque année leur surface; et les inscriptions les plus sentimentales ne sont même pas ménagées par la couche d'ocre rouge, que de nouveaux visiteurs chargeront, à leur tour, de pensées mélancoliques tout aussi peu durables. Pour rendre ces deux pierres plus intéressantes, l'une d'elles, le tombeau de la touchante Virginie sans doute, est ombragée par un massif de bambous ; et un nouveau Domingue a seul le privilége d'en offrir aux visiteurs quelques frêles rameaux. On assure qu'ilne fait pas bon de dire, devant bien des créoles, que jamais Paul et Virginie n’ont eu leur sépulture en ce lieu; que même ce sont des personnages ficüfs, dont la vie est entièrement de la création de Bernardin de Saint-Pierre; qu'à peine peut-on trouver
quelques petits faits qui puissent se rapporter à cette histoire, écrite d'ailleurs avec une sensibilité profonde et une beauté de coloris extraordinaire.
Le 4 novembre, nous nous dirigeimes vers le sommet de la montagne du Pouce. Le sentier qui y conduit est bien tracé, quoique encombré de roches, et difficile à gravir. À mesure qu'on s'élève, on respire un air plus frais; il est bordé d'arbres, de framboisiers sauvages, d'une espèce de myrte, et surtout d'un jasmin qui exhale une douce odeur. Le prolongement abrupte et nu de la montagne de la Découverte forme une haute muraille à droite, sur laquelle viennent à peine quelques fréles arbustes, et dont les crevasses servent de retraites aux singes. Le sommet du Pouce, jusqu'à son tiers inférieur, est, au contraire, très - boisé; et le sentier suit une ravine, dans laquelle coule une eau fraiche et limpide, sur un lit bordé d'une grande variété de fougères. Avant de gravir, après deux heures de montée, ce qu'on est convenu de nommer la Phalange ou le vrai Pouce, nous nous arrétämes sur un plateau dégarni, où nous allumâmes un grand feu avec du bois sec, au milieu d'une pelouse couverte d'une rosée abondante. La montagne du Pouce, à quelques pas, offre dans ce lieu un emplacement commode pour jouir de la vue entière de la riche plaine de Moka. Du côté de ce quartier, la montagne est brusquement taillée à pic; et la vue est épouvantée des précipices profonds sur lesquels elle domine. Le terrain uniforme de cette belle et riche plaine encaissée; les rivières qui serpentent sur sa surface; les habitations qui cà et là la décorent; les champs de cannes à sucre, dont le vert gai tranche avecla teinte des arbres et du sol; les f/aos indiens s'élevant sur les faites des demeures, auxquelles conduisent de longues allées de manguiers, forment un ensemble aussi difficile à décrire qu'intéressant et nouveau.
Nous nous remimes à gravir le Pouce; le sentier est étroit et
ZOOLOGTITE. 469
tortueux au milieu de bois épais, dont les arbres n'étaient point en fleurs. Les framboisiers sauvages‘ devenaient très-communs; et leurs gros fruits aqueux, mais peu sapides, étaient trouvés délicieux, cueillis sur la plante, et charmaient la vue par leur coloration vermeille. Enfin, le chemin, s'élevant avec roideur, oblige de gravir avec précaution sur une arête dorsale étroite, et bordée de plantes, qui vivent sur les sommités refroidies ; telles que plusieurs espèces laineuses et albides de gnaphalium” : on atteint bientôt la cime terminale du Pouce. Celle-ci n'a au plus que quinze pieds de longueur sur sept de largeur; la roche est à nu, excepté dans quelques endroits, où un mince gazon de graminées courtes et rudes la revêt. On y a planté un jeune chène, qui croitrait avec vigueur, s'il n'était souvent mutilé par les visiteurs. Là vit la plante consacrée à Rousseau /Rousseauvia sumplex). Le verbesina biflora s'y retrouve; et parmi les coquilles, le pupa et la caracole. Lorsque nous atteignimes la cime du Pouce, un ciel clair, une atmosphère pure et sereine, permettait à notre vue d'embrasser un horizon immense. L'ile entière se découvrait, excepté sur un point, où les pics d’un mont interceptaient l'aspect de la haute mer, qui l'enveloppait par un vaste cercle d'azur. L'œil errait délicieusement sur les sommets des montagnes voisines, ou sur les gorges et les vallées qu’elles concourent à former, que fertilisent de nombreux ruisseaux, des torrents impétueux, des sources paisibles, des cascades jaillissantes. Le vert gai des cultures, le vert sombre des bois, contrastaient avec la teinte rouge du sol, ou les flancs noirs et brülés de quelques mornes. Leurs chaines serpentantes permettaient de suivre leurs arêtes onduleuses et déchirées, depuis le morne Brabant, celui de la Rivière-Noire, jusqu'à la chaine du
1 Rubus rosæfolius, Smiru.
? Gnaphalium proteoides, cæspitosum, yucæfolium, multicaule.
Grand-Port et de Pieterboth, ete. Vers les 9 heures, de gros nuages noirs s'amoncelèrent rapidement, chassés par les vents d'Est; ils roulaient à nos pieds, et formaient autour de nous une atmosphère tellement dense, qu'un cercle étroit de quelques pieds fut bientôt notre univers. À peine reçüumes-nous quelques gouttes d'eau, tandis qu'il pleuvait abondamment au-dessous de l'élévation où nous nous trouvions placés. Le spectacle qui avait frappé nos yeux était évanoui : Port-Louis, ses édifices et les travaux des hommes disparaissaient sous les flocons épais des nuages noirs, que chassait le souffle des vents.
Nous redescendimes la montagne du Pouce par le versant qui borne la plaine Moka. Ce chemin rapide est un bel ouvrage; il est taillé dans la roche trappéenne qui compose la montagne. Dans le creux des ravins, la végétation est très-active; et nulle part, elle ne nous à paru si agréable que dans ce lieu. De nombreux liserons s'unissent aux bois de fer, d'ébène, de ronde (erythroxylon laurifolium), au solanum auriculatum, qui y croissent; et c'est là que végète en abondance la belle fougère en arbre (cyathea excelsa), au milieu des tribus variées de la même famille.
M. Liénard, négociant à Port-Louis, nous offrit, à MM. Bérard, Jacquinot et moi, l’occasion de visiter la caverne décrite par Bernardin de St-Pierre, située à la Petite-Rivière, dans le domaine de M. Duplessis, ancien officier de marine français. Nos calèches eurent rapidement franchi les cinq milles qu'on compte de la ville à cette propriété; la route est assez belle. On traverse la grande rivière sur un pont; son lit vaste est encombré de galets; et lors des pluies, il recoit une grande nappe d'eau, que les sécheresses diminuent de beaucoup dans la belle saison. Sur ces bords, fréquentés chaque jour par des centaines de blanchisseuses, sont des habitations entourées de bosquets plus frais et plus aisés à entretenir que partout ailleurs.
ZOOLOGIE. gi
Une longue avenue de tamarins nous conduisit à l'habitation de M. Duplessis. Nous traversames de jolis parterres, que rien ne rendrait remarquables, si ce n'étaient les bustes de #ellington et de ÂVelson, exposés dans les allées! Le propriétaire nous fit prier de descendre; et sur notre refus, des noirs, porteurs de torches, avaient l'ordre de nous conduire dans la caverne, Celle-ci a son ouverture extérieure à quelques centaines de pas, au milieu d'un bois, dans une ancienne ravine se dirigeant de la chaine des montagnes voisines à la mer, distante de deux milles. Ceite ouverture est étroite et comme cintrée, et doit être le résultat d'un éboulement, qui a ouvert dans cet endroit une issue à la caverne, dont l'origine ou le canal principal doit venir de plus haut. Quoi qu'il en soit, nous allumâmes nos flambeaux ; et les nègres qui nous accompagnaient, nous précédèrent avec des faisceaux de bois de ronde enflammés, dont ils étaient munis : la première salle est vaste, et creusée dans un trachyte poreux. On remarque de chaque côté, à trois pieds environ d'élévation, des rainures qui suivent la direction de la caverne, et semblent être des moulures, que les eaux ont faconnées en séjournant plus ou moins de temps, lorsqu'ellés ont traversé cette grotte pour se perdre à la mer. La première salle est séparée de la deuxième par un abaissement de la voute; et la caverne change de direction dans ce sens, en allant d’abord au Nord-Ouest, puis au Nord. Sa pente est assez rapidement déclive. Nous traversämes ainsi plusieurs voutes, dont les séparations sont très-basses, ou que des éboulements considérables engorgent là où le trachyte a cessé. Le sol devient de plus en plus humide. Il en est de même du plafond, tous les deux sont formés d'une terre glaise qui laisse filtrer Peau. Des stalactites d'un carbonate calcaire grossier revétent les parois latérales et la voute, en se moulant sur les racines qui s'y sont introduites à travers les crevasses. Nous ne saurions au juste
évaluer l'épaisseur de la couche du sol; mais on ne peut guère se tromper, en ne la portant qu'à quatre ou cinq pieds. Vers l’extrémité, il est nécessaire de se trainer sur les senoux et sur les mains; et alors il devient imprudent de s'engager plus avant, parce que les bougies s'éteignent, faute d'air respirable. Un chien qui nous accompagnat, se trouvant dans la couche d'acide carbonique, que sa pesanteur rend inférieure à l'air vital, se mit à hurler, éprouva le plus grand malaise, et courut, vers la salle antérieure, respirer un air plus convenable à la vie. Cette extrémité de la grotte est très-humide; le sol glaiseux est très-glissant, et il n'est guère possible d'y pénétrer lorsqu'il a beaucoup plu. On doit penser que cette caverne joignait la mer par des issues inaperçues, et y avait déchargé les eaux souterraines dont elle a sans doute, et pendant long-temps, recelé le cours. Ses replis tortueux semblent annoncer que des courants ont arrondi les coudes que les salles forment entre elles, en même temps que la pente a du faciliter le complet écoulement des eaux. Ses dimensions sont de douze à quinze pas dans sa plus grande largeur, sur onze cents bien comptés en longueur. En revenant, on ne pouvait s'empêcher de sourire à la vue du cortège singulier que nous formions dans cette demeure souterraine. Nos torches
lançant des flammes vives et des torrents de fumée, les nègres
nus qui nous escortaient, nous rappelèrent quelques-unes de ces scènes nocturnes, dont la ronde du sabbat peut donner une idée. En arrivant vers la crevasse qui sert d'entrée, nous eûmes un magnifique effet de lumière. Les rayons du soleil s'y introduisaient à travers les arbres comme par un soupirail, et formaient, par les couleursles plus variées du prisme, des portiques fantastiques.
6 XVIIL