JAMES S-TOWN (ÎLE DE SAINTE-HÉLÈNE
(Du 3 janvier 1825 au 12 du même mois.)
Du milieu de lOcéan Atlantique s'élève le rocher brülé de Sainte-Hélène, dont les flancs calcinés sont taillés en hautes murailles verticales. L'aspect de cette terre semble devoir être la patrie du démon de l'ennui, ainsi que l'a dit avec esprit une femme du monde. Mais les ravines qui entrouvrent çà et là les roches volcaniques de son ossuaire charment la vue par le mélange d’une riante verdure, encaissée par de noirs trachytes des laves refroidies, où des ocres rouges et bigarrées. Cette oppositon de verdure gaie, d'eau fraiche et murmurante coulant dans des gorges étroites, de roches qui, caleinées par le feu, n'ont point encore pu nourrir même des lichens parasites, ou des mousses humiles, porte avec elie un sentiment indéfinissable de beauté et de rudesse, qui épanouit et comprime à-la-fois les émotions du voyageur.
L'ile de Sainte-Hélène, située dans l'hémisphère austral, git par 15° 55° 00” de lat. Sud, et 7° 59 08” de long. occidentale, à 1200 milles à peu près des côtes d'Afrique, à 900 milles de l'Amérique méridionale, à 600 milles de l'ile de lAscension, et à environ 1200 milles de Tristan d'Acuña. Sa plus grande longueur du Nord-Est au Sud-Ouest n’est que de trois lieues, sa largeur de deux, et sa circonférence d’un peu plus de huit. Sa surface comprend 30,300 acres. La position de cette île, les avantages inappréciables qu'elle présente pour établir des croisières , les ressources qu’elle fournit à la nation qui s'y est établie,
pour détruire le commerce des autres peuples maritimes, lui Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I, Partie 11. 60
ont valu de la part des Anglais le nom de Gibraltar des mers de l'Inde. | Le Florentin Améric Vespuce découvrit, dit-on, l'ile de Sainte- Hélène en 1503 : elle était alors couverte d'épaisses forêts, arrosée par de nombreux ruisseaux, dont les bords étaient tapissés de céleri, de cresson, de pourpier et de soude (samphire): des phoques, et surtout les lions de mer, peuplaient ses rivages,
où les tortues franches se rendaient en grand nombre. Mais
nul être humain ne vivait sur sa surface. Cependant on regarde comme certain que le mérite de la découverte de cette ile appartient au Portugais Juan de Nova-Castella , qui parait en avoir eu connaissance le 21 mai 1502, et qui lui donna le nom de la mère de l'empereur Constantin. Castella revenait des Indes, et faisait partie de l'expédition si célèbre de Vasco de Gama. Le premier colon de cette terre isolée fut Fernand Lopez, qu'on y déposa, en 1513, après avoir été mutilé comme rebelle et traitre par les ordres du fameux Albuquerque. Sir Thomas Cavendish, navigateur breton, la visita le 9 juin 1588, et fut surpris d'y trouver une colonie ignorée de Portugais, qui s'y était établie dans l'année 1571. Le capitaine Lancastre, exécutant le premier voyage que les Anglais aient fait aux Indes, y séjourna dix-neuf jours, et trouva l'établissement florissant. Mais les Hollandais, acharnés à la conquête des propriétés portugaises, s'emparerent de Sainte-Hélène, où ils demeurèrent jusqu'à l'année 16571, où ils se déciderent à l'abandonner. À partir de cette époque, les Anglais, toujours à l'affût des circonstancesles plus favorables pour empiéter sur le globe, s'y établirent; ils en furent chassés, en 1672, par les Hollandais, qu'ils en expulsèrent à leur tour l’année suivante. Le roi d'Angleterre la céda à la Compagnie des Indes, en 1674. Dampier visita cette île en 1691; et le 1° juin 1706, une escadre française, commandée par M. Desduguières, insulta cette place, et coula sous ses batteries un bon
ZOOLOGIE. où nombre de navires. Depuis ce temps, elle n'a point changé de maitres.
Nulle personne étrangère à la colonie ne peut librement circuler dans l'intérieur de l'ile; et lorsqu'on en obtient la permission, les autorités font accompagner les voyageurs par un sergent ou par un officier, suivant le grade dont ils jouissent. Quoique le général Waker ait bien voulu mettre à notre disposition, pour nos excursions d'histoire naturelle, un des officiers de la garnison, On conçoit que nous ne profitämes qu'une ou deux fois d'une faveur chèrement achetée par l'ennui d'être suivi pas à pas par un militaire peu jaloux, sans doute, d'arpenter les ravines en compagnie d'un naturaliste, et de partager les plaisirs qu'il peut éprouver à recueillir des plantes, ou ramasser des limacons.
Vue de la mer, l'ile de Sainte-Hélène parait triste et nue. Le pic de Diane, haut de 2697 pieds anglais, se perdant dans les nuages, en est le point culminant’. Aigh-peak, par son cône arrondi, s'élève de la pointe Sud-Ouest, et n'a qu'une cinquantaine de pieds de moins que la montagne précédente. Sur ces monts élevés , l'air est froid, mais agréable; et les pics sourcilleux qui menacent le ciel sont le plus souvent entourés de nuées, qui y entretiennent une constante humidité, et par suite une végétation pressée et active.
Le climat de cette ile est, dit-on, très-salubre. On n'y remarque ni tempêtes ni tremblements de terre. Le ciel y est généralement serein. Le tonnerre et les éclairs sont très-rares, et une brise modérée et agréable tempère ce que les journées ont de trop chaud. Des pluies viennent fréquemment apporter
‘ Les Anglais ont calculé ainsi la hauteur des divers pitons de l’île :
Pic de Diane, 2697 pieds anglais; Pointe de Cuckold, 2677; Mont Halley, 2467; Flag-staff-hill, 2272 ; Barnes-hill, 2015; Alarm-house, 1960; High-knoll, 1903; Longwood-house, 1762; Ladder-hill, 592.
la fraicheur et la vie dans les vallées, qui, sans elles, seraient bientôt brülées : souvent cependant de longues sécheresses ont fait périr le bétail, en détruisant la végétation qui le nourrit. La saison des pluies a lieu en janvier et février dans l'été, et en juillet et août dans l'hiver : sa durée la plus ordinaire est de neuf ou dix semaines. Mais ces pluies, si rares en certains temps, deviennent parfois si abondantes, qu'elles donnent naissance à des torrents, dont le cours au fond des gorges entraine tout ce qu'il rencontre sur son passage. Lorsque cette île se trouvait partout également boisée, il devait en résulter un arrosement plus régulier. C'est ainsi qu'il y a peu d'années, des nuages noirs fondirent sur la montagne qui domine la vallée Rupert, vallée ordinairement sèche que ne traverse aucun ruisseau, et donnèrent naissance à des masses d'eau, dont la brusque irruption détruisit les parapets des fortifications qu'on y a établies, et entrainèrent quelques-uns des canons qui les surmontaient. Pendant notre séjour, les chaleurs furent très-supportables, et les nuits étaient méme fraiches. D'abondantes rosées recouvraient le sol pendant l'absence du soleil sur l'horizon. Nous remarquames que les nuages se condensaient autour des hauts pitons des montagnes, s'en détachaient pour se dissoudre en pluie, non pas sur l'ile, mais à une certaine distance en mer, et sous le vent. Des rafales peu durables suivaient les gorges des vallées, et soufflaient assez fort; tandis que les pavillons des hauts coteaux, qui en forment les bords, n'étaient même pas agités. La mer au mouillage fut calme pendant quelques jours : à la fin de notre relâche, une longue houle se faisait ressentir, et heurse. Le baromètre
eut pour maximum 28° 2, 6, et pour minimum 28 1, 9. Le ther-
tait par un ressac violent les rochers du riva
momètre eut pour maximum à midi 27 degrés, mais plus ordinairement 26.
Sur l'extrémité Nord-Est de Sainte-Hélène s'élève un mont
ZOOLOGIE. hoc de forme pyramidale, dont la mer baigne le pied, que les Anglais ont nommé le Pain de sucre, Sugar-loaf. Un télégraphe est perché sur son sommet; sa base est garnie de trois batteries placées à une faible distance les unes des autres, nommées battermilk, haute et basse batteries de Banks. Dans le Sud- Ouest, l'entrée de la vallée Rupert est fermée par une forte muraille à parapet, garnie de bouches à feu de gros calibre. La pointe Munden sépare Rupert s-Walley, de celle dite de James ou de la Chapelle, à l'entrée de laquelle a été bâtie la bourgade de James's-Town. La ville se trouve dominée, au Sud- Ouest, par une muraille perpendiculaire, dont le plateau se trouve élevé à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer: c'est ce qu'on nomme Ladder-hill, où trente pièces placées en batterie commandent la portion Sud-Ouest de l'ile, la
rade et la vallée de James. Mais à cette rangée de canons ne se
bornent point les moyens de défense de cette dernière : une forte batterie la défend en avant, et se trouve accompagnée de fours pour les boulets rouges, d'obusiers incendiaires, et de meurtrières pour la fusillade. Derrière cette premiere ligne de défense, et sous le canon de Ladder-hill, est percée une porte à darse, par laquelle un homme seul peut passer, et qui est l'unique entrée pratiquée pour arriver à la ville, et par suite au centre de l'ile; les roches qui encaissent cette étroite vallée sont taillées comme des murailles, et recèlent, dans leur intérieur, des chemins couverts, destinés à la garnison, pour prendre par derrière l'énnemi qui, de vive force, se serait emparé des ouvrages extérieurs. Sandy-Bay, placée dans le Sud de l'ile, et où il eùt été aussi possible de tenter un débarquement lorsque le ressac ne se fait pas sentir, est également fortifiée avec art. Mais tous les points de l'ile qui se commandent, les crêtes même les plus abruptes des montagnes, sont hérissés de canons, dont les feux, plongeant dans tous les sens, rendent en quelque sorte
imexpugnable ce misérable rocher. La garnison actuelle toutefois ne se compose que de onze cents hommes, la plupart appartenant aux troupes d'artillerie de la compagnie, mais dont le nombre serait insuffisant dans un moment de crise, sil fallait armer toutes les pièces. Les pitons montagneux ont été utilisés pour l'établissement des vigies, dont les signaux se correspondent et sont répétés par le télégraphe, qui les renvoie aux forts. Un navire apparait-il à l'horizon, un coup de canon de la vigie qui l'a la première apercu, l'indique aux autres postes, qui répètent ce signal, et le transmettent au château d'alarme, Alarm-house. Si on découvre plusieurs navires, les forts tirent chacun cinq coups de canon, et pour une flotte composée d’un certain nombre de voiles, on donne une alarme générale. Chacun se rend aussitôt à son poste de combat, jusqu'à ce que le gouverneur, instruit, par les embarcations qu'il a expédiées, à quelle nation appartiennent ces vaisseaux, ait fait battre la retraite.
Les bâtiments qui vont mouiller sur la rade de James's-Town sont obligés d'expédier une embarcation à Sugar-loaf-point, pour être arraisonnés par deux officiers de la garnison. Un poteau supporte, écrite en gros caractères, cette inscription : Send boat here. Après avoir rempli cette formalité, on fait route vers la rade, en longeant Rupert-Valley, et doublant la pointe Hunden, que couronne la citadelle de même nom. A l'extrémité de cette pointe, à trente ou quarante brasses environ, est caché sous l'eau un écueil, sur lequel plus d’un vaisseau s’est perdu. Le banc sur lequel on mouille n'est profond que de huit à quinze brasses, et s'étend au Nord-Ouest de l'ile, depuis la vallée Rupert jusqu'à ce qu'on nomme Âorse-pasture-point dans le Sud- Ouest. Unruisseau d'une eau fraiche et vive arrose Lemon-Valler, située à environ deux milles dans le Sud-Ouest de James's-Town.
ZOOLOGIE. ee
Les navires ont beaucoup de peine à y renouveler leur eau, à cause des rochers qui en bordent l'entrée.
La vallée de James, dans laquelle a été bâtie la bourgade qui porte le même nom, n'est guère qu'une ravine étroite, qui s'élargit graduellement, à mesure qu'on avance vers la mer. Encaissées par des montagnes dont les flancs s'élèvent verticalement, les maisons qui occupent son fond semblent devoir être englouties sous les rochers, suspendus à une grande hauteur sur leurs toitures. La surface de ses parois latérales estnue, rougeitre, et imite, par sa couleur et son aspect, ces scories rejetées des usines. Le fond de la vallée, au contraire, est garni de tapis d'une verdure qu'un mince ruisseau rafraichit, en serpentant sous des bouquets d'arbres, et au milieu d’un tapis épais de cresson (sisymbrium nasturtium). Le volume des eaux de ce ruisseau varie suivant la saison; il est formé par de nombreuses filtrations, qui se réunissent enfin pour tomber, sur une haute colonnade basaltique, en nappes serrées, dont la chute forme une cascade qui n'a pas moins de deux cents pieds de hauteur. Ces sources jaillissantes, se précipitant d'une voute légèrement concave, tapissée de vertes et épaisses fougères, contrastent avec la sévérité des alentours, où l'œil ne découvre que roches noircies et calcinées, que cendres ou matières volcaniques anciennes.
Vue de la rade, la batterie avancée de James’s-V'alley est séparée de la ville par une allée couverte de peepel-trees, ou figuiers des Banians. C'est à une des extrémités de cette allée qu'est placé le bazar, où les marins peuvent se procurer quelques légumes. La bourgade n'offre rien deremarquable. L'église est un édifice d’une extrême simplicité. L'hôtel du gouverneur est gothique et à peine logeable. Le jardin de la compagnie, qui en forme une dépendance, et qui sert de promenade publique, est embelli par plusieurs végétaux étrangers, venus principalement du Cap. Une seule rue pavée compose à peu près toute
la ville; etles maisons sont, on doit le dire, généralement tenues avec une grande propreté. Une allée de figuiers indiens termine cette longue rue vers l'extrémité de la vallée. Là se trouvent une place d'armes de cent pieds carrés, des casernes pour la garnison, un hôpital militaire, et le jardin botanique. Ce dernier a long-temps été occupé par des végétaux rares et précieux; bien qu'il soit trèes-négligé, on y trouve encore quelques cocotiers, sagoutiers, oliviers, girofliers, cycas, bananiers, etc. Dans cette partie de la ville aussi s'élèvent de nombreuses et chétives baraques en bois, dont l'intérieur, sale, puant et enfumé, est l'asile des Indiens et des Chinois, employés comme manœuvres dans le service de la colonie. Autant l'aspect de ces demeures est dégoütant, autant le fond de la vallée contraste par les délicieuses maisons de plaisance, occupées par les riches Anglais : à gauche et à mi-coteau est l'habitation des Briars, devenue célèbre dans ces derniers temps, que l’art a conquise sur la nature en l'entourant de massifs de végétaux, qui l'ont transformée en un oasis plein de charmes; tandis que tout ce qui l'entoure semble avoir été frappé de mort.
La population de Sainte-Hélène est évaluée à environ trois mille habitants; et dans ce nombre les esclaves noirs y entrent bien pour moitié. Les rivalités et les jalousies, quine manquent jamais de régner dans les corps armés, divisent la classe supérieure de cette faible population, et ne permettent point qu'il y ait là, comme ailleurs, des réunions amicales, des fêtes ou des plaisirs.
Sur le côté droit de la vallée de James’s-Town, on a pratiqué, avec de grands efforts, une route en zigzags, qui conduit au sommet de Ladder-hill. Ce travail, exécuté par des Chinois nourris et payés à raison d'un schelling par jour aux frais de la compagnie, est tellement doux, que des cavaliers et des voitures y montent sans efforts. À gauche, le chemin ou side-path,
ZOOLCOGIE. 48r se dirige dans l'intérieur et aux parties orientales de l'ile; des sentiers le croisent en divers sens, et aboutissent à des habitations occupant cà et là le fond des vallées. Une fois transporté en ces lieux, la scène change : aux horreurs des rochers nus de la côte succèdent des paysages romantiques, pittoresques et animés. Le sol semble revêtir les formes les plus fantastiques; et si des éboulements considérables et des parties de roches brisées sont l'image du chaos, les fraiches pelouses qui sont à côté, le murmure des ondes limpides qui fuient, abritées par des saules de Babylone, forment un contraste plus facile à sentir qu'à peindre. Nos lecteurs auront une idée suffisante de cet heureux assemblage d'une nature à la fois sévère et riante, par la description de la vallée de Sinn, célèbre à plus d'un titre. Cette petite vallée, placée au centre de l'ile, est couverte à son origine de pins aux rameaux droits, au feuillage sombre : bientôt son bassin élargi est tapissé d’un gazon frais, où pullulent des geranium aux fleurs écarlates, qu'ombragent des châtaigniers d'Europe, des pommiers, et quatre ou cinq saules pleureurs gigantesques. Des flancs du ravin coule, sous d'énormes touffes de fougères, une source qui se perd bientôt en humectant le gazon. Tout est riant dans cette partie de la vallée, tandis qu'à quelques pas plus loin ses bords sont nus, tachés de rouge et de noir, traversés par des zones bleuàtres, des veines ocreuses : de profondes crevasses en sillonnent l’ossuaire; des roches éboulées encombrent son bassin; des pans entiers menacent ruine, et de temps en temps s'écroulent avec fracas. Tout dans cette vallée est fait pour inspirer de profondes réflexions : là sont les prestiges de la vie, là est l'image du néant; et, commesila nature voulait lui imprimer encore un caractère plus imposant, là repose, sous quelques pierres que cachent de grands saules, Na- POLÉON BONAPARTE.
Sur la côte orientale de Sainte-Hélène est Zong-wood, an-
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cienne résidence du lieutenant-gouverneur de l'ile, et qui offre une étendue de terrain uniforme, plus considérable que partout ailleurs. Le nom de cette partie vient de plusieurs allées d'arbres indigènes qui y conduisent, arbres qui, par une exception fort remarquable, appartiennent aux végétaux dela famille des syngénèses. Les Anglais les connaissent sous le nom de gum-wood-tree, que Roxburgh a décrits dans son catalogue sous le nom de conyza gummifera. Long-wood est élevé de 1762 pieds au-dessus du niveau de la mer, et sa surface jusqu'a lagstaff est estimée à quinze cents acres. Les paturages fournis par le panicum dactylon sont excellents; mais cette partie de l'ile a le grave inconvénient de n'être jamais arrosée que par les pluies. Le chemin qui conduit à cette habitation est tracé, après qu'on a quitté la vallée de Sinn, sur une arète qui sépare des gorges profondes, et se dirige à l'Est, après avoir contourné un ravin sur lequel on chercherait en vain le plus petit brin d'herbe. Les alentours de Long-wood sont tristes, nus et stériles ; la vue de toutes parts est bornée par d'énormes rochers, et surtout par le mont Barnes, que deux coupoles surmontent. Dead-wood, non loin de là, est la ferme où la Compagnie des Indes entretient de nombreux troupeaux de moutons destinés à être embarqués, comme vivres de rafraichissements, par les vaisseaux qui lui appartiennent, lorsqu'ils se rendent des Indes en Europe.
L'eau, employée pour les besoins de la garnison, est prise à plus d'un mille de James’s-Town, et conduite par des tuyaux en plomb jusqu'à la jetée, où les chaloupes des bâtiments sur rade vont, à l’aide de manches en cuir, remplir les pièces dont elles sont chargées : deux appareils ou grues servent à l'embarquement ou au débarquement des vivres, des munitions ou des marchandises. L'ile ne fournit pas de bois à brüler, et on emploie à cet usage l'ajonc (ulex europæus), qui croit abondamment
ZOOLOGIE. 483 dans les endroits stériles. Les légumes qu'on peut s'y procurer, mais en petit nombre, sont : les choux, les patates, les carottes, les navets, les haricots, les salades, etc.; et parmi les fruits les plus communs sont : les pommes et les pêches. La couche de terre végétale varie en profondeur, et l'on conçoit naturellement qu'elle est d'autant plus épaisse, qu'elle occupe la partie la plus inférieure des vallées. Avant le gouverneur Beatson, l'agriculture était fort négligée; c'est à lui qu'on doit l'introduction de plusieurs plantes utiles, et plus de soins dans la culture de quelques fruits des régions intertropicales. L'orge a parfaitement réussi à Long-wood; mais les vignes qu'on y a transplantées, n'ont jamais servi qu'a donner du raisin de table.
Les jardins les plus frais et les mieux entretenus sont ceux de Plantation-house, maison de campagne, bâtie en 1791 pour l'usage des gouverneurs de Sainte-Hélène, et dont rien n'égale l'heureuse position et la beauté des sites.
Les bœufs ou les vaches importés dans l'ile ne servent point à la consommation des habitants, ou du moins on ne les tue que lorsqu'il y a nécessité absolue. La garnison est nourrie avec des salaisons d'Angleterre, et les poissons dont les côtes fourmillent en sont le complément. La volaille y est peu multipliée, et une poule s'y vend six francs; toutefois ce qu'on peut sy procurer le plus aisément sont quelques sacs de pommes de terre. James's-Town ne possède qu'un seul hôtel assez élégant, où l’on est recu pour le modique prix de trente schellHings par jour. Enfin on trouve un assez nombreux assortiment d'objets les plus disparates, dans un seul magasin que possédait pendant notre séjour un monsieur Saül Salomon, fort serviable, ainsi que d'avance doivent l'indiquer ses deux noms‘.
? Nous ajouterons à ces notes, prises à la hâte et en moins de quelques heures,
Gr.
Or l'ile de Sainte - Hélène doit sa formation à des éruptions volcaniques, depuis long-temps éteintes ; car tout en elle rappelle
son origine ignée. La principale roche est une lave compacte ou
celluleuse, généralement brune, ou fréquemment traversée par des veines colorées très-diversement. Il n'est pas jusqu'aux cendres devenues végétatives qui ne revêtent toutes les teintes de la palette. Des couches épaisses de scories, couleur de briques,
une indication de diverses particularités extraites du Tour through the island of Saint-Helena, par John Barnes. (In-12, London, 1817.)
« Aucune côte, soit d’une île ou du continent, ne présente un aspect plus repoussant sans doute que labord de Sainte-Hélène. Ses rochers renversés , noircis, desséchés, ses précipices , impriment dans l’ame du spectateur de tristes sensations.
« Les navires qui approchent l'ile sont généralement aperçus dans la direction du Sud-Sud-Est à l'Est-Sud-Est, et parfois à une grande distance. M. Barnes dit même qu’on a vu un baleinier du pic de Diane, à vingt-neuf lieues de distance, ou 87 milles, d’après le livre de loch confronté; mais l’obliquité et la densité de l’atmosphère rendent ce fait peu croyable : les vents du Sud-Est règnent constamment.
« James's-Town est entre deux montagnes stériles , sur lesquelles croissent seulement le sa/sola et le pourpier.
« Le château du gouverneur est vieux et incommode. Il a été bâti sur une ancienne muraille de fortification, élevée en 1658 par le capitaine Dutton.
« James’s- Town et la baie sont défendus par une forte ligne d’embrasures en parapet de front; par limportante batterie de Zadder-hill à l'Ouest; et par Munden’s-point, Rupert’s-hill, et Banks’sbatteries , à VEst.
« La quantité d’eau qui passe à travers la ville, dans une saison médiocrement pluvieuse, a été estimée à 2160 lonneaux par 24 heures.
« IL y a trois brasseries. La bière y est peu chère. (On a sévèrement défendu l'introduction du vin et des liqueurs fortes, par suite d’une révolte des soldats qui massacrèrent le gouverneur. )
« Ladder-hill a Goo pieds au-dessus du niveau de la mer. La route qui y conduit a été tracée il y a un siècle. De la ville à la batterie, sur la crête, on compte un mille : à un peu plus de deux milles est High-knoll, montagne élevée et conique, ayant 903 pieds au-dessus du niveau de la mer ; son sommet est terminé par une vigie.
« La route, à trois quarts de mille de Red-hill-house, conduit à Plantation-house , résidence du gouverneur, maison agréable, dans la plus délicieuse situation de l'ile, entourée de jardins élevés à grands frais, de parcs plantés d’arbres de toutes les contrées, de chênes vigoureux : non loin de là on a bâti une église.
« Vers le centre de l'ile, la chaine se découpe, les cimes s’élèvent; et le point culminant est le fameux pic de Diane (2697), nommé aussi Mont-Halley, parce que ce savant le choisit pour y observer le passage de Vénus, en 16:6 : la masse de nuages dont il fut presque constamment entouré, tandis que dans les vallées le ciel était superbe, empêcha cet astrenome d’accomplir son dessein. Le sommet de cette
montagne est brusque et rapide. On y parvient par un étroit sentier, élevé au-dessus de précipices. La
jonchent de grands espaces sur les flancs de Ladder-lill, et plusieurs autres montagnes. Cà et là de longues et imparfaites colonnades d'un basalte gris-brun sont taillées en obélisques ; et on doit citer principalement celles de Loth et sa femme, qui s'élèvent près de Sandy-bay. Loth n'a pas moins, au-dessus de la surface de la mer, de 1444 pieds. Sa circonférence, à la base, est d’un demi-mille; il n'y croit que des lichens et la bruyère à feuilles de romarin. Ailleurs se trouvent en abondance des laves compactes ou alvéolées, d'un bleu noir ou rougeàtre, que les habitants utilisent dans leurs constructions ; aux voutes des cavernes, ou dans les fissures des rochers, pendent des stalactites d'albatre calcaire, tandis que des couches de gypses ont été trouvées sur un petit ilot, nommé #e Georges. Du carbonate de chaux, résultat de débris coquillers, unis à une espèce de horn-blend, a été rencontré, sur une montagne de la côte orientale, à plus de mille pieds au-dessus de la mer. On ne peut attribuer qu'à des oiseaux marins le transfert de ces coquilles en ce lieu.
Des agates, agréablement veinées et employées en bijoux de fantaisie, ne sont pas rares dans la vallée du Cap-Turc. Des pyrites ferrugineuses sont communes à Sandy-bay et à Longwood ; des cristaux de quartz enfumés sont renfermés dans les roches au milieu méme de James’s-Town. Derrière la ville, un coteau entier est formé de pouzzolanes, qu'on exploite avec
végétation y est très-active, et essentiellement charnue et comme alpine. C’est même le seul lieu où il soit possible de rencontrer le plus grand nombre de végétaux indigènes.
« La route de Bates conduit de la précédente à la route Sud-Ouest, qui est uniforme. Sur le pic nommé Back-bone, est un télégraphe, d’où, dit-on, les navires sont vus à vingt lieues de distance en mer. Il y a, dans cette partie, de bons pâturages, des terres cultivées. Non loin est une prodigieuse colonne en roches entassées, nommée Zoth.
« Lemon- Valley, à l'Ouest, est aussi habitée , et a des jardins et des plantations. Horse-pasture est un terrain uniforme et très-élevé, qui se termine à la mer, et a de bons pâturages. Les vallées de cette
partie de la côte ne sont que des gorges étroites, profondes et toutes inaccessibles. »
avantage; des pierres ponces sont éparses au pied de Ægh- Ænoll et de Ladder-hill. Le fer n'y est pas rare à divers états; quant au cuivre et à des traces d’or, qu'on dit y avoir rencontrés, il est probable que ces matières ne reposent que sur un examen superficiel.
Les animaux domestiques introduits pour les besoins de la colonié sont : les bœufs, les chevaux, les moutons, les cochons, les ânes, les mulets et les chiens. Les rats et les souris s'y sont multipliés outre mesure, là comme dans toutes les autres colonies. Les baleines se présentent en grand nombre dans les mois de juin, août et septembre ; et c'est aussi l'époque où les vaches de mer des Anglais (sea cow), dont l'espèce parait étre le lamantin d'Afrique, visitent les criques sablonneuses de cette ile. Le bas peuple en estime l'huile comme un remède énergique dans certaines circonstances.
Les oiseaux qu'on y rencontre appartiennent presque tous aux familles organisées pour chercher sur la mer leur subsistance; ce sont : les 77en-of-war ou frégates, le tropic-btrd ou phaëton, des fous, des noddis, des pétrels du Cap. Le faisan y a été apporté de Bombay en 1788; et on y a aisément naturalisé le faisan de la Chine, la perdrix de France, les poules de Numidie ou peintades, les poules et les pigeons. Il n’est permis de se livrer à la chasse de ce gibier que pendant six mois de l'année. Les volatilles qui vivifient et animent les buissons sont: la tourterelle de Barbarie, le calfat ou moineau de Java, le sénégali amaduva, le serin canarie, et le fre-bird ou loxia oryx.
Les grandes tortues vertes fréquentent les grèves de février à Juin, et un petit Jecko habite l'intérieur des maisons. Les côtes de Sainte-Hélène sont excessivement poissonneuses ; et, bien que la consommation de poissons que les habitants font soit énorme, on ne s'aperçoit d'aucune diminution dans leurs nombreuses tribus. Les principales espèces sont : des squales, des maque-
ZOOLOGIE. 487 reaux, des ésoces, des bonites, des murènes, des congres, des surmulets, des soles, des kurtes, etc. M. Barnes assure qu'on pêche, année commune, 4060 douzaines de maquereaux, 2856 douzaines de poissons œil-de-bœuf, et 15,614 livres d'espèces diverses, sans y comprendre certains poissons plus rares.
On trouve abondamment, sur les récifs, des crabes, des oursins , des astéries, des actinies, des poulpes. Des huitres et une belle patelle adhèrent aux rochers, et dans la baie flottent fréquemment par essaims des myriades de janthines.
Les seuls insectes venimeux sont le scorpion et la scolopendre.
Les grillons, les papillons, les guëpes, les moustiques, les blattes, etc., s'y sont aussi propagés.
En mollusques terrestres nous ne trouvàmes que quelques limaces, et un ou deux hélix.
Les plantes utiles et alimentaires des contrées équatoriales, qu'on a portées à Sainte-Hélène, y végètent parfaitement. Mais la phytologie indigène proprement dite se compose au plus d'une centaine de plantes, parmi lesquelles il y en a beaucoup qui nese trouvent point ailleurs, et qui constituèrent des genres ou des espèces nouvelles, que le docteur Roxburgh n'eut que le temps de ranger dans un catalogue, pendant son séjour à Sainte- Hélène de 1813 à 1814, où il était malade. Le point le plus intéressant à visiter est le pic de Diane, où la plupart des plantes indigènes prennent une organisation alpine et une consistance charnue qui leur est propre.
Les fougères méritent que l’on cite la belle Dicksonte ou tree- Jern des Anglais, quelques polypodium et trichomanes. Les syngénèses y sont d'autant plus remarquables, qu'elles appartiennent à des arbres de taille élevée, dont le troncestusité dans les arts, et tel est surtout le gum-wood-tree, ou conyza gummifera, qui compose les allées de Long-wood. Le genre solidago ou cabbage-tree y compte cinq espèces; le conyza, deux; le
bidens, une; et l'aster, deux. Une petite plante, dédiée par le docteur Roxburgh au général Beatson {B. portulacifolia), est employée en infusion théiforme. Le Lobelia scævolifolia, le Mikania arborea, le Dombeya melanoxylon, le fimbristylis textilis, des phytlica, le plantago robusta, trois Roellia superbes, forment autant de plantes, que les botanistes d'Europe ne connaissent que nominalement. Une gomme odorante très-agréable, nommée toddy, exsude spontanément du tronc du conyza robusta de Roxburgh.
Parmi les végétaux exotiques, usuels et cultivés, les plus remarquables sont : l'arum colocasia, le giroflier, le châtaignier, les citrus, le café, le gayac, l'indigo, l'avocatier, le manguier, les musa du paradis et des sages, l'olivier, le dattier, le goyavier, la canne à sucre, le litchi, le teck, le maïs, etc.
Le palma-christi croit abondamment au milieu des décombres; et une ronce primitivement introduite (rubus pinnatus, W.), envahit, malgré tout ce qu'on peut faire pour la détruire, les terres cultivées. Le physalis peruviana donne aussi ses baies, qu'on estime comme rafraichissantes et acidules, et se plait au milieu des rocailles et dans leurs interstices.
Les cimes des montagnes les plus élevées sont couvertes du cabbage-tree (solidago), du red-wood [Dombeya erythroxylon), du string -tree (acalypha rubra, KR.), du dog-wood (hedyotis arborea, R.), et autres plantes exclusivement propres à l'ile de
Sainte-Hélène.