ÎLE DE L'ASCENSION
(Du 18 janvier 1825 au 28 du même mois. }
Le 17 janvier 1825, nous nous trouvàmes au soir proche du mouillage de Sandy-bay, où nous laissämes tomber l'ancre le lendemain, sur un banc situé sous le vent, par dix brasses de profondeur. Cette partie de l'ile, où fut établi l'observatoire de l'expédition, se trouve placée par 7° 55° 9” 8” de latitude Sud, et par 16° 44 25” 7° de longitude Est.
L'aspect de l'ile de l'Ascension, pris de la rade, est celui de rochers noirs et brulés, que le feu a calcinés, et que ne recouvre pas le moindre vestige de terre. C'est en vain que l'œil chercherait un brin d'herbe sur ce roc; de toutes parts n'apparaissent que des teintes rouges ou noires, de larges taches blanches dues aux fientes des innombrables oiseaux de mer, qui y trouvent un refuge. Green-hill ou Montagne-V'erte, dont le sommet est presque constamment caché par les nuages, affecte une couleur grise uniforme dans le lointain; et les montagnes circonvoisines, par le rouge éclatant de leur surface, ressemblent, sous les rayons du soleil, à des cendres mélangées avec des charbons incandescents.
L’Ascension était restée déserte jusqu'à ce jour. En octobre 1815, les Anglais s'y établirent, dans la crainte que les Américains ne cherchassent enfin à y placer un point militaire. Ils choisirent Sandy-bay, dont l'ancrage est sûr et commode, en établissant un fort sur un rocher qui sépare la rade en deux criques circulaires.
Cette ile à environ trois lieues de longueur du Nord au Sud. Voyage de la Coquille. —Z. Tome I, Partie II. 62
et deux lieues de largeur de l'Est à l'Ouest. On la découvre en mer, par un temps clair, de quinze lieues et plus de distance. Souvent visitée par les navires qui reviennent de l'Inde ou du Cap, pour y prendre des tortues, dont ses côtes sont peuplées pendant six mois, à partir de janvier, elle est devenue célèbre dans toutes les relations des voyages nautiques.
L'Ascension ne se compose en entier que d'un seul volcan, dont les déjections ont donné primitivement naissance à Greenhull, après s'être évasées. Toutes les autres éminences qui s’élèvent au Nord sur la surface ou sur le plateau de l'ile sans ordre régulier, ou comme des cônes solitaires, ou groupés, sont des bouches volcaniques plus récentes, dont les cratères, exactement dessinés pour la plupart, sont dirigés vers le volcan principal ou Green-ull, du côté du vent régnant, en affectant une
profonde déclivité dans ce sens. Ces bouches ignivomes sont
e) très-régulièrement caractérisées dans les montagnes secondaires de l'Ascension, mais moins dans celles de Cross-lill, Red-hit, Zebra-hill, etc.; la plupart présentent des cratères dans un état d'intégrité parfait. Green-hill üre son nom de la verdure que produisent, sur sa cime, des plantes qui végètent avec vigueur au milieu d'un terreau meuble éminemment propre à la végétation. Cette verdure cesse au tiers inférieur de la montagne, où les roches se dénudent, et se tassent diversement, suivant les brisures qu'elles ont éprouvées. Toutes les autres montagnes sont entièrement nues, recouvertes de grosses SCOries ferrugineuses, récemment soumises à l’action du feu, dont la teinte rouge est des plus vives. La surface de l'ile est composée d'un détritus de trapp et de trachyte broyés, disposés çà et là par emplacements unis, mais peu étendus, bordés de toutes parts par des tas de fragments de laves noires, nommés clapers par les Anglais. Des brins rares et maigres de pourpiers, des euphorbes et un chénopode, sont les végétaux qui apparaissent
ZOOLOGIE, A91t
de loin en loin dans les fissures. Mais on assure que, lorsqu'il pleut, l'euphorbe étend rapidement ses colonies gazonnantes, et que certains lieux paraissent se recouvrir magiquement de tapis de verdure, qui n'ont qu'un instant de durée. La chaleur, sur ces demi-collines pierreuses, est brülante; et lorsqu'un léger grain de pluie vient à tomber, il s'en exhale une odeur sulfureuse très-sensible.
Les rivages sont aussi composés de laves noires, trachytiques et poreuses, que la mer, en battant sans cesse, a minées de mille manières. Leur surface est aréolée comme celle d'une éponge; les vagues s'engouffrent çà et là dans des cavernes profondes, qu'elles creusent sans cesse. Des rochers taillés en pieux, en aiguilles, les surmontent, et sont blanchis par les excréments des fous et des frégates; de sorte que ces côtes, vues du mouillage, ressemblent à des palissades noires, sur lesquelles serait tombée une certaine épaisseur de neige. Ailleurs, à la pointe Ouest de Sandy-bay, ces écueils sont en basalte noir, ou recouverts d'une couche mince et d'un gris-blanc d'obsidienne, imitant un vernis. Les rochers sont parfois interrompus, pour donner naissance à de petites baies nombreuses, bordées de larges plages déclives, composées d’un sable blanc de débris de coquilles, qui ont cela de remarquable, que les fragments sont tous de la même grosseur, et parfaitement semblables à des grains de millet,
La mer brise avec force sur ces grèves, surtout au vent de l'ile, et la plupart de celles de dessous le vent sont remplies de roches profondes, qui rendent leur ancrage peu sûr. Sandybay, au pied de la montagne de la Croix, est la seule fréquentée. Elle est au Sud-Ouest, et reconnaissable par le Fort-Anglais à droite, par un tombeau pyramidal * au pied de la montagne qui
! Ce tombeau a été élevé en 1818, par le commandant CuPPAGE, à JAMES
PASLEY, capitaine du sloop Redpole.
est vis-à-vis , etenfin par Cross-hill (ainsi nommée, parce qu'un navigateur y fit planter une croix 1l ÿ a un siècle), et sur laquelle s'élève maintenant un mât de pavillon, établi, en 1817, par le capitaine Heywood, et destiné à signaler aujourd'hui les navires aperçus. Un débarcadère, taillé dans les roches mêmes, a été creusé devant le fort, près le trou où les navires déposaient autrefois leurs lettres : le ressac est trop violent sur la grève, pour qu'on püt en approcher avec sécurité.
Les minéraux qui entrent dans la composition de l’Ascension sont tous ceux qui sont propres à une terre volcanisée, De hautes murailles d’un basalte grisàtre, peu régulièrement disposés en cylindres pentagonaux de grandes dimensions, se font remarquer sur le pourtour de Criquet’s-Valley, ou à la source. Un agrégat, d'apparence gréseuse, du à des fragments de trapp agglutinés par de l'argile rougeûtre, concourt à la formation de larges pans des murailles de Green-hrll; et c'est même dans leur épaisseur, que les gardiens de la source, et ceux du jardin de la montagne, ont creusé leurs maisons et les servitudes qui en dépendent. Un basalte noir forme la partie solide des hauts pitons de Green-hill, et parait à nu dans les déchirures des profondes ravines, où il forme des crêtes dentelées ou aiguës. Des scories tortillées couvrent les monts; un trachyte poreux, dont les cavités sont remplies de parcelles vitrifiées ; l'obsidienne, à l'état le plus vitreux et le plus noir /mirotr de Gallinaze), sont épars çà et là au milieu du terrain inférieur, que des pierres ponces, des cendres et une sorte de pouzzolane recouvrent partout. Une obsidienne grise, semblable à
le)
un émail, revêt les rochers des côtes, où les vagues en défer-
lant jettent une grande quantité de muriate de soude, qui cristallise naturellement, et fournit à la garnison les moyens de
faire des salaisons de tortues et de poissons. La botanique est peu riche sur ce rocher sorti du feu. Cepen-
ZOOLOGIE. 493 dant on est étonné de la verdure extraordinaire qui sest emparée de la Montagne-V'erte, et en général de la partie Sud-Est, où Dampier n'avait vu que du pourpier. Des plantes qu'on y a portées y croissent et sy multiplient prodigieusement; telles sont : un physalis (physalis peruviana), dont les baies ont une saveur agréable; un hibiscus, qui se plait sur le pic le plus élevé de l'ile; un asclepias, un mryosotis. Les plantes indigènes sont un petit arbuste à fleurs blanches [Sherardia fruticosa), un erigeron, diverses mousses et fougères, plusieurs lichens, entre autres la roccelle, un petit gnaphalium et des inarchanties. Une euphorbe croit au milieu des laves en poudre et des scories, qui, dans certaines années humides, se transforment en prairies fraiches et passagères. Sur les sables, nous avons remarqué plusieurs touffes du beau liseron des rivages, qui s'y est naturalisé. La sargasse raisin du tropique n'est pas rare sur les récifs.
Les Anglais, en s'établissant dans cette ile, y ont aussitôt semé les légumes d'Europe, et diverses plantes utiles ou d'agrément, qui y végèlent avec vigueur, Comme nous aurons OCCasion de le dire, en décrivant une course sur les sommets de Green-hull. j
Les productions animales qui ont rendu l'ile de l'Ascension célèbre sont les innombrables tortues de mer, testudo mydas, qui fréquentent ses grèves sablonneuses pour y déposer leurs œufs, et dont l'énorme grosseur fournit, par sa chair salubre, un rafraichissement abondant aux navigateurs. Le commandant de la garnison nous autorisa à en embarquer plusieurs, dont le poids n’était guère moindre de 4 à 500 livres chacune, Ce n'est que la nuit que cette Testudinée se rend sur le rivage, et c’est alors que des gens postés la saisissent et la renversent. Les tortues fournissent à la garnison du Fort-Anglais une ration de viande fraiche, sans préjudice de celle en salaison qu'ils recoi-
vent du gouvernement. Les cabris ou chèvres sauvages qu'y déposerent les anciens navigateurs, malgré qu'on en tue de temps à autre, se sont singulièrement multipliés. Ils se retirent dans la portion Sud-Est de l'ile, au milieu des précipices qui isolent les chaines diverses des montagnes, et y vivent au milieu de pâturages dont les abords difficiles les protégent contre les Anglais, qui les chassent avec des chiens. Les rats et la musareigne de lInde y sont très-répandus, de même que les peintades et les poules redevenues sauvages. Il y existe aussi un troupeau composé de sept bœufs, qui y paturent en liberté”. Les rochers brülés et peu élevés du pourtour comme de l'intérieur de l'ile servent de retraites à des légions d'oiseaux de mer, qui obscurcissent le ciel par leurs bandes nombreuses, et qui passent les jours à pècher à quelque distance des côtes; tels sont : les phaëtons à brins blancs; les fous, qui y comptent trois espèces, dont la plus remarquable est le fou dit manche de velours*. Le nom de cette sorte d'oiseau légitime bien la stupidité de son instinct; car il vient se poser sur les manœuvres, où les matelots le prennent à la main, et se laisse également saisir sur son nid. Les jeunes fous sont recouverts d'un duvet blanc très-fourni, et leurs œufs sont d’un cendré-bleuâtre clair. Des noddis nichent dans les crevasses des rochers. Les frégates à ventre.et tête blancs sont innombrables, et nous en remarquàmes une variété entièrement noire. Nous en tuames plusieurs,
" Les chats, laissés par des navires, s’y trouvent en grand nombre. Ils sont maigres et affamés, et vivent de jeunes fous et d'œufs; les Anglais les chassent avec des chiens, pour en détruire la race s'il est possible.
2? Le rnanche de velours a été pris par la plupart des ornithologistes pour le fou de Bassan eu plumage parfait de mâle, dont ils ne faisaient qu'une variété de taille. Mais le manche de velours diffère par des caractères nets et tranchés du fou de Bassan, ainsi que nous le dirons en donnant la description des espèces, et nous le
nommerons stla dactylatra.
ZOOLOGIE. 100 avant de savoir qu'il était défendu de tirer sur cette rade, parce que le bruit éloigne, nous a-t-on dit, les tortues du rivage. Nous vimes encore une petite hirondelle de mer, blanche, très-gracieuse. L'ile de l'Ascension ne parait pas posséder d'oiseaux de terre proprement dits, autres que ceux importés, tels que la peintade, la poule domestique et les pigeons. Bien qu'on nous indiqua cependant deux sortes de petites tourterelles, probablement originaires des côtes d'Afrique.
Les plages de l’Ascension fourmillent de poissons, et la pêche y est des plus abondantes. L’équipage, pendant tout notre séjour, usa à discrétion de ce genre de ressource, et put faire des salaisons. Les espèces les plus communes et de forte taille, sont : deux balistes vivement peintes, l'une noire à bordures bleues de ciel, l'autre offrant les teintes les plus douces. Une serpe, dont l’avidité était telle, qu'a peine elle donnait à l'hamecon perfide le temps de descendre à une certaine profondeur. Près des rochers du rivage, on remplissait le petit canot, en quelques heures, d’un gros spare (sp. sanguinolent), ponctué de rougebrun , et d'une murénophis de grande taille. Les squales pullulaient le long de la côte, et on en prenait des centaines de petits, aux lignes pendues le long du bord pendant la nuit : aucun de ces poissons n'est délicat, ni d’un manger agréable.
Nul reptile, ni serpent, lézard ou grenouille, n’a été remarqué sur l’Ascension. Mais en revanche, on y trouve abondamment un insecte venimeux du genre scorpion, qui se tient sous les pierres.
Les seuls insectes qu'on observe sur Green-hill sont : deux espèces très-belles de papillons, divers criquets, et le grillon noir, très-commun sous les pierres détachées, une cloporte dans les lieux frais ; mais nous ne vimes aucun coléoptère.
Les mollusques terrestres y sont représentés par une petite hélicinelle et une limace grise. L'intérieur de l'ile, jusque sur
le sommet de la Montagne-Verte, offre à chaque pas une grosse espèce d'ocypode ou tourlourou, qui paraît n'avoir jamais besoin d'aller à la mer; car elle habite des creévasses profondes au centre même de l'ile et sur le morne de Green-hill, élevé de 2658 pieds environ au-dessus du niveau de la mer, et à plus d'une lieue du rivage.
Les côtes sont peu riches en testacés. La plupart de ceux qui se trouvent sur les grèves ont leurs coquilles triturées par les vagues. Ce sont : de petites bivalves, une jolie fissurelle. Les rivages sont jonchés de débris de langoustes. Une natice rayée, un murex à quatre points noirs sur la columelle, sont les seuls mollusques qu'on remarque sur les récifs, que d'excellentes huitres tapissent abondamment. Tous les trous que présentent les rochers sont remplis d'oursins bruns à baguettes aiguës et déliées; et nulle part nous ne vimes en plus grande abondance le grapse peint, superbe crabe, dont les couleurs éclatantes tranchent agréablement sur la teinte sombre des laves.
C'est dans les récifs de la pointe Ouest, qu'occupés à chercher quelques productions marines, nous jouimes d’un brillant spectacle. La mer, en creusant une caverne profonde, s'y engouffrait avec un bruit épouvantable et une force immense, en frappant contre la voute, sur laquelle elle avait fini par pratiquer des brisüres, ou des trous du diamètre d'une bouteille ordinaire. Les vagues, en choquant contre ces parois, et trouvant jour par ces trous multipliés, lançaient des colonnes d'eau à une grande hauteur, qui, retombant en gerbes, imitaient parfaitement quelques-uns des jets d'eau de nos grands parcs.
Les navigateurs qui, jusque vers 1701, s'arrêtaient ou envoyaient un canot sur les rivages pour y prendre des tortues, regardaient cette ile comme seulement propre à fournir ce genre de ressource, et personne jusqu'alors n'y avait aperçu le moindre filet d'eau. Dampier, qui y perdit son navire, fut le
ZOOLOGIE. og premier qui découvrit de l’eau douce, à un demi-mille environ du sommet de la Montagne-Verte, à cette époque, rendue verdoyante par le pourpier, qui y croît pendant quatre mois (avriljuillet). Personne depuis n'avait retrouvé cette source, ou plutôt cette transsudation aqueuse, jusqu'au moment où les Anglais s'établirent dans l'ile, dans le but, sans doute, de s'opposer à ce que tout autre peuple cherchät à en faire un point mulitaire, ou un échelon pour le commerce des Indes. Ils y envoyèrent donc un effectif de cent cinquante hommes environ, composé de ARoyal-marines et de matelots, avec leurs femmes et leurs enfants, et soixante-sept colons. Ces derniers furent presque immédiatement renvoyés; et au moment de notre séjour, le nombre des hommes était réduit à quarante-cinq soldats ou marins, dix nègres, onze femmes et quinze ou seize enfants. Cette diminution provenait d'un secours envoyé à Szerra-Leone, lors de la guerre des Ashantis, et surtout de la mortalité effrayante qu'y porta, en 1823, le navire de l’état the Bann, venant du Cap-Coast, à bord duquel régnait une fièvre maligne dangereuse, qui moissonna le capitaine, seize marins, et communiqua ses ravages parmi la garnison de l'Ascension du 30 mars au 19 mai 1823. L’étendue du cimetière, au pied de Crosshill, atteste la moisson que ce fléau fit dans cette petite population.
Le lieu que les Anglais choisirent pour s'établir dans cette ile, est Sandy-bay'; ils placèrent un fort sur un rocher élevé, au centre de la rade, armé de quatre caronades et de deux pièces de canon : au bas est actuellement une nouvelle batterie de huit pièces de canon, propre à balayer la grève. Les logements sont en petit nombre et peu commodes, sur un sol où il n'y a ni bois, ni pierres, ni chaux, propres à la bâtisse. Les coquilles incinérées donnent cette dernière, et on emploie pour combus-
tible le charbon de terre qu'on envoie d'Angleterre, ou que Voyage de la Coquille. — Z. Tom. 7, Partie II. DAT 53
laissent les navires qui relächent, en échange de tortues. C’est encore de cette manière que les nouveaux colons se procurent du bois propre à la charpente et aux constructions. Les hommes qui composent cette petite garnison sont tenus, payés et nourris comme un équipage de navire. Ils recoivent journellement leur ration de vivres, et l'eau leur est également mesurée. Ils logent dans des maisons entourant une sorte de place quadrilatère, sous la terre de laquelle on à enterré des caisses en fer, qui conservent en réserve, et en cas de besoins indispensables pour des navires anglais, trente tonneaux d'eau douce. Ils ont un magasin fourni de biscuit et de viande salée; mais les légumes qu'ils cultivent, la volaille qu'ils élèvent, les tortues et les poissons, forment un article important, et bien plus que suffisant pour leur consommation journalière. Le chef de cette colonie est lieutenant-colonel des Royal-marines, et, pendant notre séjour, ce poste était rempli par M. Edward Nicholls, des procédés duquel nous eûmes constamment à nous louer. Le second lieutenant du même corps était M. Bennett. Deux médecins de la marine sont attachés à cet établissement.
Une place aussi nue, aussi profondément stérile, eut indubitablement éloigné tout autre peuple d'Europe de s'emparer de ce point important de la navigation des Indes, peu éloigné de Sainte- Hélène : la plupart aes militaires de certaines nations d'ailleurs, habitués aux seuls exercices des camps, n'eussent considéré
l'obligation de séjourner dans une ile de ce genre, que comme
un fort à garder, et leurs idées n’eussent pas été portées plus loin. Mais, il faut l'avouer, les Anglais ont une autre manière d'agir; et le choix qu'ils mettent à donner ces places à des hommes propres à plus d'une chose, fait l'éloge de leur administration et de leurs hardies conceptions; toutes leurs colonies
d'ailleurs portent le cachet de la sagacité et de la profonde con-
ZOOLOGIE. 1eù naissance quils apportent au bien-être des hommes qui les servent.
L'Ascension n'était qu'un rocher affreux; et déja il présente, dans son intérieur, des pâturages abondants ou graminées d'Europe, des jardins couverts de légumes, des champs de patates douces , des parterres remplis d'arbres étrangers, qui prouvent que l’industrie peut surmonter les obstacles que la nature a élevés, pour l'habitation de créatures vivantes au milieu de ces laves et de leurs scories : mais le commandant nous avoua que son gouvernement venait de lui défendre de donner un trop grand accroissement à ces cultures, afin de ne pas y attirer de navires, et ôter à toute autre nation le désir de s'en emparer un jour, et d'y trouver les moyens de s'y maintenir ‘. Les Anglais ne considèrent leur établissement sur cette ile que comme une occupation destinée à repousser les étrangers du centre de l'océan Atlantique. Ce peuple a des idées tellement envahissantes, qu'il n'aurait pas trop du globe entier, pour y envoyer une poignée de ses soldats commander à des Ilotes.
La meilleure idée que nous puissions donner de l'intérieur de l’Ascension, estune description d'une course que nous fimes, le 20 janvier, à Green-hill, avec MM. d'Urville et Bérard, en compagnie du colonel Nicholls. On compte sept ou huit milles, du fort jusqu'à la maison de plaisance construite sur le revers Nord-Ouest de la montagne. La route pratiquée pour des charrettes, que trainent des ânons, seule espèce de monture introduite jusqu'à présent, est assez large, au milieu des scories et des pierres brüulées qui bordent le chemin. Quelques touftes d’un chétif chenopodium et d'une petite graminée se lèvent
"Le but avoué de l’Ascension, comme point militaire, est de servir de mouillage, dans la saison de l’hivernage de Sierra-Leone et de la côte de Guinée, aux frégates qui y sont en station. Elles vont y relâcher tous les six mois, et y rafraîchir leurs équipages avec des tortues.
5oo VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
cà et là au milieu d'une poussière rouge, qui brüle les pieds et qui recouvre tout le pays. La montagne, zébrée, hérissée de deux ou trois petits pitons pierreux, reste à droite. Le sentier contourne une autre montagne rouge, couronnée par un cratère; et bientôt la route s'arrête à la source du Nord de Green-hüll, dans un profond ravin, bordé de hautes colonnes de basalte grisätre, formant des précipices d'une prodigieuse hauteur. A droite, le versant est en entier d’un grès friable, composé de molécules de laves triturées, et unies par un ciment argileux. Toutes les roches gréseuses de ce versant sont disposées par couches horizontales renversées, de l'Ouest au Nord; et c'est entre deux de ces couches, que les nuages qui couronnent presque constamment le dôme de la Montagne-Verte laissent condenser un peu d'eau, qui filtre entre ces couches, et va suinter au dehors, à l'endroit du ravin où ces feuillets se trouvent être rompus, à six pieds d’une place unie qu'on y a pratiquée. Cette source se trouve ainsi, dans le Sud-Est du mouillage , sur le côté Nord de la montagne, et vers le milieu de son élévation environ. Les Anglais y ont placé des caisses en fer de vaisseau ; et en pratiquant des conduits sous toutes les gouttières qui suintent, ils recueillent l'eau que des tuyaux amènent dans les réservoirs. Cette source imparfaite suffit grandement aux besoins des colons; et d'ailleurs, ils ramassent aussi, lors des pluies, les eaux du ciel qui viennent à tomber. Des gardiens habitent cet endroit avec leurs familles ; et leurs maisons, creusées dans la roche, sont tenues avec une grande propreté. Il en est de même des servitudes. Il parait que ce sont les chèvres qui les premières firent découvrir cette source, qui occupait un lieu très-retiré et très-caché : elle porte aujourd'hui le nom de Dampier. Une deuxième source, nommée de Middleton, coule à l'Ouest de celle de Dampier. Un chemin s'élève sur le flanc prolongé de la montagne au Nord-Ouest, et se dessine
ZOOLOGIE: 501 assez brusquement entre le premier mamelon et celui où on a fixé un mât de pavillon (fagstaff). Cette partie est couverte de lichens roccelles. On atteint un ravin, converti en un vaste gueur dans une couche épaisse d’un terreau excellent. Près le jardin, sont les demeures des soldats laboureurs, creusées, ainsi que les servitudes, dans la roche, qui est encore de grès friable de détritus de lave. La montagne, taillée en cet endroit, présente au Nord une plate-forme unie, sur laquelle, adossées à la montagne, on a placé deux maisonnettes pour le commandant et les officiers de la garnison, d'où l'on découvre la haute mer à une grande distance. Ce point a environ deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Le vent y souffle avec force, et des tourbillons de nuages y entretiennent une humidité permanente. D'épais gazons couvrent les alentours; et de riants parterres, composés d'arbrisseaux étrangers, embellissent ce lieu, que bordent d'énormes agavés. Les géraniums, les casses, les agapanthes, viennent parfaitement bien. Les capucines font des pelouses serrées par leur abondance, et les ricins y croissent
jardin planté en légumes, qui y végètent avec vi
en massifs, et sont les premiers arbrisseaux, qui fixeront l’eau des nuages et pousseront de loin en loin les colonies végétales. M. Bérard observa le baromètre en ce lieu, et il obtint pour résultat trois cent cinquante-sept toises d'élévation (2142 pieds). La vue est très-belle, et la moitié de l'ile semble être sous les pieds de l'observateur. Le colonel Nicholls nous proposa de visiter les portions orientales et Sud de l'ile, et nous fimes une course extrémement pénible au milieu des collines rocailleuses de cette partie, qui ne sont formées que d'éboulements, de ravins profonds, de précipices. Le sentier, pendant un mille, contourne le flanc de Green-luill, et n'a été tracé qu'avec de grandes difficultés sur des arètes parfois bordées de précipices immenses, au milieu de ravines, où végètent aujourd'hui des
courges avec la plus grande vigueur : leur large feuillage, leur verdure et celle des herbes et des arbrisseaux, qui croissent de toutes parts, forment un singulier contraste avec les masses imposantes et déchirées des noirs basaltes, qui s'élèvent brusquement à de grandes hauteurs *. Les chainons ou la suite du Talwège, qui se dirige à l'Est, sont recouverts de pâturages assez abondants. Les nuages, chassés par les vents, entretiennent sur cette position de l'ile une humidité nécessaire. Nous comptàmes une trentaine de chèvres sauvages au fond d'un ravin de roches nues , où les grains laissent tomber quelque peu de pluie, qui se conserve dans les creux des pierres. M. Nicholls lança les cinq chiens qu'il a dressés à ce genre de chasse sur le troupeau, qui se dispersa en un clin d'œil. Les chèvres sauvages se précipitent souvent dans des profondeurs étonnantes pour fuir leur cruel ennemi; et ceux-ci ont parfois donné la preuve de leur courage en sy jetant après elles. Le chien le plus avancé parvint à arrêter une jeune chèvre, qu'il étrangla aussitôt. Nous descendimes avec quelque peine dans une jolie vallée, encaissée, longue environ d'un mille, sur un demi-mille de largeur. Les roches du ravin qui y conduit, à l'Est, sont usées et polies par la masse d'eau qui doit s'y précipiter en certaines circonstances; et nous trouvames encore des flaques d’eau, conservées dans des auges faconnées dans les rochers. Sur une ile de la nature de l'Ascension, et dans des courses du genre de celle que nous faisions , de telles rencontres sont précieuses. La surface de ce vallon, nommé Criquet’s-Valley (du nombre des criquets qu'on y remarque), est uniforme, et recouverte d'un tapis de verdure très-serré. Cette verdure n'est due qu'au pourpier, qui y croit avec une plus grande vigueur que dans nos jardins. Les
2 Dans la base de Green-hill, au Nord-Ouest, sont de larges strates de verre
volcanique ou obsidienne.
ZOOLOGIE. 503 crabes de terre (ocypode), les papillons, sont communs en ce lieu ; et les colons y placent leurs ànons, qui aiment singuhèrement l’herbage qu'ils y trouvent. Ce vallon romantique à cela de remarquable, qu'il ressemble à une ancienne arène ; étant renfermé par de hautes coulées de basalte grisätre à sa surface, formant des murailles hautes d'environ 200 pieds et plus, en prenant une forme colonnaire dans leurs faisceaux, et que revétent en arrière des éminences arrondies. Cette vallée ainsi caractérisée ne peut être autre chose qu'un ancien cratère éteint, et probablement celui qui le premier donna naissance à l'ile. Nous gravimes à l'Ouest par une crevasse difficile. Le colonel Nicholls, ayant long-temps fait la guerre de montagnes, et né d'ailleurs au milieu de celles de l'Écosse, était singulièrement propre à escalader ces ravins, où les mains sont plus nécessaires que les pieds. Nous contournàmes Green-hill par le Sud, et, après avoir traversé plusieurs autres profondes crevasses, nous arrivames à ce que les Anglais appellent Casse-cou. Les ravins étaient remplis de peintades, qui volaient par bandes, et qui se nourrissent des baies si extraordinairement abondantes du physalis. Ces baies sont sucrées et très-agréables, et on en fait de fort bonnes confitures. Les poules, redevenues sauvages, s'y sont aussi multipliées en paix, et se nourrissent principalement de grillons. Non loin de Break-neck, un rocher laisse suinter assez d’eau pour qu'on puisse y remplir plusieurs pièces; et on en à disposé quatre, qui servent aux besoins des habitations voisines, que nous atteignimes aussi, harassés de fatigues.
Le lendemain nous montämes le pic le plus élevé de Greenhill. Le Talwège, qui y conduit, est en pente douce et d'environ deux milles de longueur. De verts pâturages le recouvrent, et nous y observâmes les essais que M. Nicholls a fait faire de graiminées d'Europe, phalaris canariensis et lolium perenne; de semis d'avoine, qui n'ont point réussi. De superbes plantations de
patates douces d'Amérique couvrent de larges espaces sur ces terres élevées et d’une excellente qualité. Un petit chêne d’Angleterre a été planté près le pic terminal, qui est conique et se trouve couronner un petit plateau. Le commandant de la station des côtes d'Afrique, le commodore Boulen, en gravissant le pic, manifesta le désir d'y faire planter un pieu, sur lequel on devait écrire le résultat de son entreprise, avec la date du jour où ce commodore, d'un poids et d’une corpulence énormes, parvint au sommet de Green-hill. M. Bérard observa le baromètre, et le résultat qu'il obtint pour la hauteur totale de la montagne fut 443 toises. Le sommet est très-verdoyant. Les nuages qui s'y reposent sans cesse y entretiennent une grande humidité. Le sol de terre végétale est épais , abondant et d'une excellente qualité. Nous ne pumes jouir de la vue des précipices qui forment les flancs, au Sud, de la montagne, ni de celle des bords de l'ile, à cause de la masse de nuages noirs, au milieu desquels nous étions placés. Le thermomètre qui, à terre, à huit heures du matin, pendant que nous étions sur le sommet du pic, marquait 24° 4, descendit seulement sur le pic à 19° 9 centigrades. Nous remarquämes un lycopode arborescent, et plusieurs espèces de fougères fort jolies. Un seul petit arbrisseau, le Sherardia, forme des touffes arrondies cà et là au pied de Æag-staff, mamelon le plus bas du Talwège du pic de Green-hill, consacré à la naturalisation de pins, de chênes, et autres arbres d'Europe. L'examen de Green-hill nous a démontré que cette montagne est le cratère ignivome primitif, le plus anciennement éteint, dont la base a formé le plateau de l'ile, par des coulées immenses de laves, au milieu desquelles des volcans plus récents se sont fait jour, à des époques plus ou moins postérieures. Le cratère de Green- hill ne peut être dessiné que dans le demicercle ouvert au Sud-Est jusqu'au Sud-Ouest. Les hautes murailles et les précipices qui se montrent dans cette partie prou-
vent quelles ont été ses dimensions et sa profondeur. La fraicheur perpétuelle, apportée par les nuages, a permis aux germes de la végétation de s'établir sur le sommet du mont, éteint le premuer, tandis que ses pieds étaient encore témoins des efforts que des bouches nouvelles et moins puissantes faisaient pour lancer des laves , des scories et des cendres. Depuis deux siècles au moins, les derniers volcans ont cessé de vomir leurs déjections. Chaque année, en triturant ces laves et les réduisant en poudre, finira ‘ par transformer l'Ascension, d'un roc brulé et dénudé, en une ile verdoyante, analogue aux motous de la mer du Sud. Le temps et l’espace ne sont rien pour le grand architecte de la nature. L'homme peut bien aider à de telles métamorphoses; mais elles se ressentent long-temps de la petitesse de ses moyens. Green-hill occupe la lisière Sud de l'ile à deux milles de distance environ. Les côtes de cette partie doivent être d'une grande profondeur et très-accores, tandis que les matières que les volcans ont lancées au Nord doivent être déclives, et tendent à un exhaussement successif. La partie Sud, ou la portion ancienne de l'Ascension, est couverte de verdure : la partie Nord, plus considérable, est nue, brulée et sans trace bien sensible d'êtres organisés, Un seul ilot, gisant à l'Est-Sud-Est, nommé l'Jlot aux frégates, se fait remarquer sur la côte orientale. Un banc, assez étendu , sur lequel touchèrent plusieurs navires, est à quelques encäblures de sa pointe occidentale, et s'étend à plus d'un mille, ayant cinq brasses d'eau sur son extrémité. Le climat de l'Ascension est très-salubre, d’après l'opinion de ceux qui y sont établis; et aucune maladie particulière n'avait sévi sur la garnison avant la fatale fièvre maligne importée de la côte de Sierra-Leone, fièvre qui dépeupla si rapidement ce faible établissement. Parmi quelques maladies, nous eumes occasion de voir un homme arrivé récemment de Free- Town, qui présentait trois vers de Médine introduits sous les
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téguments, d'où on en retirait chaque jour un pouce de longueur environ. Les bords de la plaie étaient tuméfiés et ulcérés. Le séjour de Green-lull doit être malsain par l'humidité permanente qui règne dans les appartements; et ceux qui y vivent doivent être atteints à la longue par les péripneumonies et les catarrhes.
Les jours furent généralement beaux et tempérés pendant notre séjour. Des nuages épais voilaient le ciel, et roulaient sans cesse sur les pitons élevés de la Montagne-Verte : mais, : malgré cela, il y plut rarement, et presque jamais sur le reste de l'ile. Pendant plusieurs années de séjour, on n'a pas entendu de tonnerre, et parfois seulement on a vu quelques éclairs. Les vents régnants sont de la partie du Sud-Est ou du Sud-Sud-Est, soufflant peu le matin, mais davantage le soir, et quelquefois par rafales, qui se dirigent diversement dans les canaux que leur présentent les montagnes, Les nuits sont pures et sereines, mais fraiches; et la teinte azurée de la mer était rendue scintillante par les phénomènes d'une vive phosphorescence, dont rien ailleurs ne nous avait encore donné l'idée. En certains temps de l’année, des râs-de-marée, très-forts, bouleversent les côtes, et rendent le mouillage peu sur, de mars à août; et c'est ainsi que ces bouleversements des flots font parfois disparaître , sous la violence du ressac, les sables de Sandy-bay, et mettent à nu les laves qui les supportent.
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