‹ Voyage autour du monde (volume 5)Chapitre 12 sur 30 · DES ALFOUROUS-ENDAMÉÈNES · texte numérisé non relu

DES ALFOUROUS-ENDAMÉÈNES

La population primitive des archipels des Indes orientales était une race noire, qui parait avoir été décimée par d'autres peuples conquérants, sur certaines îles et à diverses époques, ou avoir été chassée des côtes, et reléguée au milieu des mon-

tagnes, aimsi que nous l'apprennent les anciennes histoires et les annales de Malacca en particulier. Ces peuples à peau noire et à cheveux rudes, mais lisses, vivent encore dans les lieux inaccessibles de toutes les terres polynésiennes ‘; et c'est ainsi que le plateau central de la plupart des iles Moluques est occupé, de nos jours, par les /araforas ou Alfourous” ; que les Philippines sont peuplées par Los /ndios des Espagnols, que l'on mentionne los Negros del monte à Mindanao ‘, les V’inzimbers à Madagascar, dont ils seraient les habitants naturels, et que nous apprimes l'existence des Endaménes à la Nouvelle-Guinée.

* En nous servant du nom de Polynésie, exclusivement restreint aux terres si vaguement nommées archipels d'Asie, nous encourrons probablement le blâme de quelques géographes fidèles à une nomenclature incertaine et encore plongée dans le chaos. La dénomination d’Oceanie est si harmonieuse, et peint si bien la dispersion des petites îles volcaniques et madréporiques, éparses sur la surface immense du Grand-Océan, qu’elle survivra indubitablement à toute autre : celle de Pélagie traduirait avec exactitude le surnom de monde maritime, qui lui fut imposé ( d’une manière trop générale cependant) par M. C. A. Walckenaer. Ainsi, le nom de Polynésie, que, jusqu’à ce jour, on avait étendu à plusieurs systèmes de terres aussi distantes que séparées par la nature, ne pouvant plus être appliqué aux îles de la mer du Sud, demeure donc aux îles de PAsie, que la formation primitive, les productions, les races qui les habitent, permettent de grouper par des caractères très-caractéristiques. Peut-être serait-il préférable de le remplacer par un nom neuf, dont le sens fût sans équivoque, tel que pourrait être le mot de Malaisie?

? «Les Alphouréens où Alfoures sont vraisemblablement les premiers et les plus «anciens habitants des Moluques : aujourd’hui même ils ne se confondent pas avec «les autres habitants; mais ils se tiennent renfermés dans les montagnes de Bouro «et de Céram.» (STAVORINUS, Joy. aux Indes, t.T, p. 259.)

3 C’est peut-être à tort qu'on indique, comme appartenant à ces races mal connues, les Laos et les Miaotsé de l’intérieur de la Cochinchine, qu'on nomme aussi kommes à queue dans le pays. BARROW les regarde comme des Cochinchinois encore plongés dans une grossière barbarie. ( Voy. à la Cochinchine, t. I, p. 226.)

& Ainsi nommés, dit MEARES , à cause de leur ressemblance avec les Noirs d’Afrique, tant au physique qu'au moral ( Voy. a la côte N.-0. d'Amérique, t. T, p. 287). Il est probable que ces Vegros sont des Papouas.

Les Alfourous-Endamènes vivent de la manière la plus sauvage et la plus misérable. Toujours en guerre avec leurs voisins, ils ne sont occupés que des moyens de se préserver de leurs embüches et d'échapper aux piéges qu'on leur tend sans cesse. L'habitude qu'ont les Papouas des côtes de les mettre à mort et d'ériger en trophées leurs dépouilles, rend compte de la difficulté qu'on éprouve à les observer, même à la Nouvelle-Guinée; et deux ou trois de ces hommes, réduits en esclavage, que nous vimes à Doréry, sont tout ce que nous en connaissons. Les Papouas nous les peignirent comme d'un caractère féroce, cruel et sombre, n'ayant aucun art, et dont toute la vie s'écoule à chercher leur subsistance dans les forêts. Mais ce tableau hideux, que chaque tribu ne manque point de faire de la tribu voisine, ne peut être regardé comme authentique. Les Endamènes que nous vimes avaient une physionomie repoussante, un nez aplati, des pommettes saillantes, de gros yeux, des dents proclives, des extrémités longues et grèles, une chevelure très-noire, trèsfournie, rude et comme lisse, sans être longue. La barbe était très-dure et très-épaisse. Une profonde stupidité était empreinte sur leurs traits; peut-être était-elle due à l'esclavage. Ces Nègres, dont la peau est d'un noir-brun sale, assez foncé, vont nus. Ils se font des incisions sur les bras et sur la poitrine, et portent dans la cloison du nez un bâtonnet, long de près de six pouces. Leur caractère est silencieux, et leur physionomie farouche; leurs mouvements sont irrésolus et s'exécutent avec lenteur. Les habitants des côtes nous donnèrent quelques détails sur ces Endamènes; mais, comme ils nous parurent dictés par la haine, et que les versions ne s'accordaient point entre elles, soit que le sens de ce qu'ils nous exprimaient füt mal compris, soit qu'euxmêmes nous racontassent, dans l'intention de nous inspirer de la frayeur, des habitudes auxquelles ils ne croyaient point, nous pensons qu'il est inutile de faire connaitre, par des renseigne-

ments faux ou inexacts, une espèce d'hommes dont l'histoire est encore entourée d'épaisses ténèbres ‘.

Nous nous bornerons à tracer la description des cranes d’Alfourous-Endaménes, que nous trouvames à Doréry, où ils servaient de trophées, et de les comparer avec ceux de Papous décrits par MM. Quoy et Gaimard, et aussi avec les crânes de Nègre-Mozambique , de Nouveau-Zélandais et d'Européen. La figure que nous en donnons, pl. 1", est le résultat de la comparaison de plusieurs têtes; mais elle a été plus particulièrement faite sur un crâne conservé avec soin dans une cabane, et enchässé dans une idole grossièrement sculptée en bois, que l'un de nous ne put jamais obtenir des naturels, même en offrant des présents susceptibles de les tenter, et qu'il se décida à aller enlever, pendant la nuit, la veille du départ de la corvette. Cette idole, assez remarquable et qui est déposée maintenant au Muséum d'histoire naturelle de Paris, représente un homme assis, dont le cou supportait un plateau sur lequel reposait le crane d'un Alfourous, solidement enchâssé. Les orbites étaient remplies par des rondelles de nacre, simulant des yeux, et fixées par un mastic noir; tandis que les arcades dentaires étaient recouvertes de deux lèvres en bois très-proéminentes. D’autres crânes d'Alfourous étaient disposés par rangées et attachés aux parois de la cabane qui servait de temple à ces débris, que les Papouas conservaient avec d'autant plus de satisfaction, qu'ils se complaisaient dans l'idée de faire subir un pareil sort à tout ennemi qui tomberait dans leurs mains.

1 Les Endamèënes, retirés dans l’intérieur de la Nouvelle-Guinée, doivent être possesseurs paisibles des côtes méridionales; et ce sont eux, érès-probablement, qui habitent exclusivement les bords du détroit de Torrès. Les expéditions futures

peuvent seules ou détruire ou confirmer nos doutes.

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