OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR QUELQUES CÉTACÉES
Les navigateurs ont chaque jour sous les yeux des troupes nombreuses de cétacées, dont les rapides évolutions ne permettent point de considérer leurs formes à loisir; et ce n'est jamais que d’une manière très-rapide qu'ils peuvent s'en former une idée. Cette famille serait toutefois bien intéressante à étudier; elle fournirait un grand nombre d'individus à décrire, si des obstacles presque insurmontables ne s'y opposaient ; mais, pendant long-temps encore, il faudra nous borner à des apercus. Écrivant pour ceux qui nous suivront un Jour sur ces espaces immenses de mer où les tribus nombreuses de dauphins errent sous les latitudes qui leur conviennent, nous rapporterons quelques-unes des remarques que nous avons faites dans ces journées si longues, où le voyageur, flottant entre le ciel et l'eau, n'a, pour récréer ses regards, qu'un horizon sans bornes, ou parfois la vue de quelques êtres qui viennent animer un instant ces vastes solitudes.
En général, les dauphins, quelle que soit leur espèce, paraissent se plaire à lutter de vitesse avec les navires qu'ils rencontrent, lorsqu'un vent favorable fait faire à ceux-c1 un sillage rapide, et que l’étrave brise les vagues qui rejaillissent en nappes écumeuses, parfois étincelantes par une vive phosphorescence. Leurs prompts mouvements, leurs sauts hors de la mer, leur manière de nager en fendant l'eau avec la rapidité d'une flèche, contribuent à former de leur existence un tableau auquel le matelot, même le plus grossier, n’est jamais indifférent. Après avoir suivi un instant le navire, avoir formé mille
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cercles à l'entour, il est rare que tous les dauphins ne disparaissent point à la fois, en prenant une autre direction. Les marins croient qu'ils sont les précurseurs des mauvais temps, et qu'ils ont pour habitude de se diriger du côté d’où vient le vent.
Dans l'Océan Atlantique, sous la ligne, nos matelots harponnèrent le marsouin gris, à teinte bleuatre ou plombée ;, à ventre blanchätre , à peau lisse, mais recouverte ca et là de cicatrices qui annonçaient d'anciennes et profondes blessures.
Dans les mers orageuses du cap Horn, en allant aux Malouines, à cent quarante lieues de ces iles, nous observames un dauphin, qui différait notablement de ceux dont Commerson et le docteur Quoy ont fait mention. Le dauphin à bandes ( de/phrnus bivittatus, N., pl. IX, fig. 3.) suivit quelque temps notre navire en grande troupe, quoique la mer füt très-grosse. Il s'élançait fréquemment au-dessus des houles, et semblait jouir de la résistance qu'il trouvait dans l'eau, ainsi bouleversée. Sa oueur sur dix
pouces à peu près d'épaisseur. Il est court, mais svelte, dans
taille est d'environ deux pieds et demi de lon
l'ensemble de ses formes. La moitié supérieure du corps est d'un noir lustré et foncé : le ventre est blanc, ainsi que la màchoire inférieure. Ce qu'il offre de remarquable est une large bande d’un blanc satiné, disposée longitudinalement sur chaque geoire dorsale, où les deux portions de cette bande ainsi séparée
côté du corps, et interrompue au milieu vis-à-vis la na s'élargissent. Cette disposition lui donnerait quelque analogie
! Ses dimensions étaient les suivantes : Longueur totale, huit pieds; du bout du museau à la nageoïre dorsale, trois pieds six pouces ; du même point à l'œil, un pied. Longueur de la bouche, dix pouces. Longueur des nageoires pectorales, quatorze pouces; de la caudale, dix-huit pouces; de l'anus au bout de la queue, deux pieds six pouces. Largeur de la tête vis-à-vis les yeux, un pied; près de [a queue, deux pouces
avec le d. cruciger des docteurs Quoy et Gaimard, si ce dernier n'avait pas le corps noir supérieurement, blanc inférieurement, avec une large bande noire sur l'abdomen. Le museau de cette espèce est court et conique; la nageoire dorsale est médiocrement élevée, noire, placée au milieu du corps. La caudale est échancrée au milieu, brune; les pectorales sont minces, blanches, noirâtres seulement sur leur bord antérieur.
Les hautes latitudes du Sud sont encore la patrie du dauphin de Péron, qui fréquente les attérages des iles Malouines, même jusqu'au fond de la baie de la Soledad. Le célèbre historien du voyage de Baudin le rencontra au Sud de la terre de Diémen; le docteur Quoy le vit par deux degrés de latitude, pres de la Nouvelle-Guinée;et nous, nous l’'observames diverses fois par 52° de latitude Sud , vis-à-vis le détroit de Magellan, près du eap Pillar, et par 45°, lorsque nous contournames la Nouvelle- Hollande. Plusieurs centaines de ces dauphins entourèrent la corvette, le 12 janvier 1823, à notre entrée dans la mer du Sud. Nous ne pümes en saisir ce jour-là : mais une autre fois nous y parvinmes; et l'individu que nos matelots harponnèrent nous mettra à même de donner de cette espèce une idée autre que celle qu'on trouve consignée dans les auteurs qui en ont parlé. Ce dauphin, mentionné dans le voyage du capitaine Kotzebue, sous le nom de dauphin du Chili, est décrit sous le nom de delphinus Perontü dans Lacépède et dans la Mammalogie de M. Desmarest ( 771°). C'est le delphinus leucoramphus de Péron ( Hist. voy. terres Australes, p. 217, édit. in-4°); mais comme ce cétacée n'a point de nageoire dorsale, il doit appartenir au genre delphinaptère, pour y prendre place à côté du beluga, dont il se distingue spécifiquement par son museau disposé en bec efflé. Nous le désignerons sous le nom de delphinapterus Peront (pl. IX, fig. 1.)
Ce delphinaptère avait trente-neuf dents de chaque côté de la
mâchoire supérieure, et un égal nombre de chaque côté de l'inférieure. Il pesait soixante-cinq kilogrammes.
pieds pouces ligues.
Tonsueuritotale AR he ESA ete 5 8 Circonférence du corps vis-à-vis l'appareil génital..... » 24 ————— de la tête en passant sur les yeux...... » 27 Honsueuridelaliquene EPP PPT ETAPE CECErEPPES 0 16 ——— du bout du museau à la pectorale..... RAT 0) 29 ———— de la commissure de la bouche à l’œil...... » 2 ——— de l’œil à la nageoire pectorale........... » 9 6 ——— de la nageoire pectorale. . . .....:...... » 1r 6 ———— du bout du museau à la commissure de la
Douche serre ee pee PAT one » 10 ——— de la queue...... RU A EN A SA EEE RE 5.6 CON NO EEE PROMOS » 8 de LE A A REA RAR ER » 1 ——— de l’anus à l’extrémité de la queue......... » 16 6 de l'ouverture dellannus- METRE » o 8
L'évent est placé au milieu de la tête entre les yeux.
Arrondi dans ses contours, gracieux dans ses formes, lisse dans toutes ses parties, ce cétacée est d'autant plus remarquable, qu'il semble recouvert d'un camail noir. Son museau jusqu'à l'œil est d'un blanc soyeux ou argentin. Il en est de même des côtés du corps, des nageoires pectorales, du ventre et d'une partie de la queue. Un large scapulaire, d’un bleu-noir foncé, prenant naissance aux yeux où le blanc décrit un croissant, se dessine et se recourbe sur les flancs, pour recouvrir seulement la partie supérieure du dos. Le bord antérieur des nageoires pectorales et caudales est brun. Le museau est allongé, séparé du crane par un sillon profond. L'iris est d’un vert d'émeraude.
Nous ne vimes que deux fois, par 45 et 43 degrés Sud, après avoir doublé le cap Horn, des individus que nous primes pour le dauphin que MM. Quoy et Gaimard ont nommé dauphin
albigène (d. albigena), et qu'ils soupconnaïent être une variété de leur d. cruciger. Cest véritablement une espèce distincte : que nous nommons delplunus superciliosus, N., pl. IX, fig. 2, et qu'un de nous a dessiné d’après un individu harponné à bord du Castle-Forbes. Cette espèce a beaucoup d’analogie avec le dauphin de Bory (4. Boryü, Desm., 757 ); mais elle en diffère, cependant, d’une manière assez remarquable.
Nous n'observames qu'une fois, dans la baie de la Soledad aux Malouines, le dauphin noir et blanc de MM. Quoy et Gaimard; et tout nous autorise à penser que c'est le delphinus Commersoni, ou le jacobite, dont parle Commerson dans ses manuscrits.
M. de Lacépède mentionne, d'après le capitaine Colnett, la quantité prodigieuse de cachalots qui fréquentent les côtes du Chili et les attérages des iles de la Motcha. Le jour que nous entrames dans la baie de la Concepcion, nous pumes nous assurer de la justesse de cette assertion : la baie en était remplie. Ce cétacée, qui fournit le blanc de baleine ou sperma ceté, est quelquefois harponné par les baleiniers qui se préparent à effectuer leur retour en Europe. On le reconnait seulement en le voyant nager, lors même que sa tête tronquée ne sort point de l'eau, parce que sa nageoire ressemble à une bosse; ce qui le distingue, de prime abord, du gibbar ou finn-back des Anglo- Américains, qui a une nageoire aiguë et prolongée, et de la baleine franche, qui n’en a point.
. ? Cet individu, observé par 44° lat. Sud, en doublant le cap Diémen, avait quatre pieds deux pouces de longueur, trente dents de chaque côté à la mâchoire supérieure, et vingt-neuf à l'inférieure. Tout le dos, ainsi que la tête et le museau qui est conique, étaient de couleur noire. La dorsale, placée un peu au-delà du milieu du corps, la pectorale et la caudale étaient brunes : les côtés et le ventre d’un blanc satiné; une bande blanche passait au-dessus de l'œil et se rendait au front; une tache blanche se dessinait près de la queue. -
Le physeter macrocephalus, hump-back des baleiniers anglais, nage avec lenteur, en ne sortant hors de l'eau que la partie supérieure du dos. Parfois sa grosse tête cubique, ou coupée en devant carrément, apparait un instant à la surface. L'évent forme sur la tête une sorte d'éminence arrondie et volumineuse, mamelonnée, d'ou jaillit une colonne d’eau simple, se divisant, à une faible hauteur, en large nappe; tandis que, chez les baleines, l'évent refoule l'eau en colonne serrée et très-élevée. La couleur de la peau est d'un noir-bleu foncé; mais comme divers testacées s'y attachent de la même manière qu'ils le font sur les rochers, il en résulte çà et là, et plus particulièrement sur la tête, de larges taches blanches.
Les cachalots fournissent le sperma ceti; mais, chassés par les Européens de la plupart des mers, ces animaux diminuent chaque jour. Il parait qu'ils étaient très-communs autrefois près de Madagascar, si on en Juge par cette indication de Marco- Polo : Z{s ont anbre asez, por ce ge en cel mer a balene en grant abondance ; et encore hi a cap doille asez, et por ce ge il prenent de ceste balene e de cestt cap dol asez, ont de l'anbre en grant quantité, et vos saves que la balene fait l'anbre ( pag. 232).
Les dents des cachalots, employées dans les arts, servent aussi d'objet d'échange avantageux chez plusieurs peuplades du Grand-Océan. Ces dents sont pour quelques insulaires l'objet d'une grande vénération, et acquièrent chez quelques autres la valeur des pierres précieuses. Telles sont les idées que se sont formées sur cette matière les habitants de Rotouma, qui pensent que le cachalot est le roi de la mer, et que ses dents, possédant les vertus les plus miraculeuses, protégent ceux qui les portent de tout accident, et les préservent de tout danger.
L'immense baie de la Concepcion nourrit un grand nombre de dauphins, dont nous ne pumes tuer aucun individu. Cette espèce, nommée funenas dans le pays, est ramassée dans ses
ZOOLOGIE. 183 formes, longue de trois pieds au plus, à museau effilé, à dorsale arrondie vers son sommet. La couleur du dos est d'un brun fauve-clair, qui se fond insensiblement avec le blanc de la partie inférieure. Un croissant brun occupe le dos, vis-à-vis les nageoires pectorales, en avant de la dorsale. Ce dauphin, que nous nommons delphinus lunatus (pl. IX, fig. 4 ‘), est un destructeur actif de poissons. Tous les matins, au lever du soleil, des troupes nombreuses s’occupaient à pêcher; et ce n’est qu'au moment où 1ls étaient repus, vers dix heures, qu'ils jouaient en s'élançant hors de l'eau, par des bonds rapides et pleins de force.
Le 19 avril 1823, par 18° de lat. Sud et 137° de long. O. La veille du jour que nous découvrimes l'ile de Clermont-Tonnerre, au milieu des iles de corail de la mer Mauvaise, nous fümes suivis par une nombreuse troupe de dauphins, que nous examinämes fort long-temps sous la proue, où ils passaient et repassaient sans cesse. Leur tête était effilée, terminée par un long museau; leur corps était mince par rapport à sa longueur, qui semblait être de six pieds. La nageoire de la queue était forte et prononcée. Celle du dos, placée au milieu du corps, était presque chez tous bifurquée légèrement au sommet. Ce cétacée, que nous nommerons delphinus maculatus, semblait d'un vert clair dans l’eau ; mais hors de ce liquide, la teinte du dos était glauque ou bleuàtre. Le ventre était de couleur grise, parsemée de taches blanches, arrondies, légèrement bordées de roussàtre. Les rebords des mâchoires, et surtout de la supérieure, étaient d'un blanc pur. L'évent occupait l'espace intermédiaire aux yeux, et ce dauphin soufflait souvent avec force; bien que sa natation füt très-rapide, nous n’en observames pas moins avec attention le mécanisme. C'est par un
* La figure est faite sur l'animal vu en mer de très-près; mais, par cela même, elle ne mérite pas une confiance explicite.
mouvement vif et alternatif de droite et de gauche de la queue, mouvement analogue à celui qui s'opère lorsque les marins goudillent, que ce cétacée, roulant ainsi, tantôt sur un côté et tantôt sur l’autre, se pousse en avant, et acquiert une vélocité peu commune. Dans le même archipel, sur les attérages de l'ile d'Augier, par la même latitude, nous vimes une douzaine de dauphins, appartenant à la section des marsouins. Malheureusement ils ne restèrent qu'un instant, et tout ce que nous pümes en voir se réduit à fort peu de chose. Cette espèce avait environ six pieds. La nageoire dorsale était prononcée, trèsétroite et aigué au sommet. La couleur du corps était d’un gris foncé, tandis que la tête et le cou étaient d'un blanc éblouissant : la tête, d’ailleurs, était courte, ramassée et plus conique encore que dans le marsouin ordinaire. Nous le nommerons delphinus leucocephalus.
Une autre espèce de dauphin que nous avons à mentionner, est celle que nous primes entre Java et Bornéo, dans les canaux étroits où la mer a peu de profondeur, et où elle est généralement calme et réchauffée par les chaleurs d'un ciel équatorial. Ce dauphin (delphinus malayanus, N., pl. IX, fig. 5, d'après un individu harponné) avait cinq pieds onze pouces de longueur totale, et d'épaisseur, vis-à-vis les nageoires, quinze pouces. La hauteur de la dorsale, placée au milieu du corps et échancrée au sommet, était de huit pouces; la longueur de la pectorale, de treize pouces. La tête était longue de seize pouces sur dix de largeur; la nageoïre de la queue avait vingt-trois pouces. La largeur de la queue à la base était de cinq pouces. Une forte caréne , comme celle de certains scombres, occupait les parties latérales et postérieures du corps. L'évent, en croissant, était placé un peu en arrière des yeux, qui étaient très-petits. La tête, grosse et arrondie, très-convexe sur le front qui s'abaisse subitement, présentait à la base du museau une forte rainure.
ZOOLOGTIE. 185 Celui-ci, mince et allongé, garni de dents nombreuses, offrait plus de longueur dans la mâchoire inférieure. La couleur de ce dauphin était uniformément cendrée. La chair de cette espèce, qui fut mangée à bord, comme celle des précédentes, est noire, huileuse, et désagréable pour tout autre que pour des marins avides de viande fraiche. La couche de graisse dense, qui lu sert d'enveloppe, est revêtue d’une peau parfaitement lisse, sur laquelle seulement paraissent parfois quelques cicatrices de plaies antérieures.
Dans les mers chaudes des iles fabuleuses de Salomon, au milieu de ces terres qui se rapprochent de la constitution des Moluques, nous fumes entourés (2 et 10 août 1823) par des milliers de dauphins (delphinus minimus, N.), à museau effilé, dont la taille chez les plus grands ne dépassait pas deux pieds. Leur couleur générale était brune, et on remarquait une tache blanche seulement au bout du museau. Ils sautaient hors de l'eau à la manière des scombres, et suivaient une direction constante , tous formant deux lignes disposées en échiquier.
Nous rencontrames, dans ce vaste espace de mer qui existe hors du tropique entre les îles des Amis et la Nouvelle-Hollande , ainsi que près des iles de Bouka et de Santa-Cruz, le cétacée nommé par les pêcheurs anglais b/ack-fish ou poisson noir. Tout porte à croire que c'est une espèce de physétère non décrite, dont la taille est à peine le double du marsouim ordinaire, et dont la tête est tronquée et la nageoire dorsale falciforme. Ce cétacée est très-agile, et redouté des pécheurs, qui recherchent cependant une matière analogue au sperma -cett contenue dans le crâne. Sa couleur est d’un brun-noir uniforme.
Tels sont les détails que nous pouvons fournir sur les cétacées : ils ne sont ni nombreux, ni importants; mais, nous le répétons, ces animaux échapperont long-temps encore à l'exa-
men rigoureux des naturalistes, et ces détails donneront du Voyage de la Coquille. — Z. Tom. 1. 24
moins l'éveil sur plusieurs espèces. Il en est beaucoup d’autres que nous croyons inutile d'indiquer, n'ayant pu jeter sur elles qu'un regard furtif. Par la même raison, nous ne parlerons point non plus des baleines, que souvent nous rencontrâmes dans divers parages; ce que nous en dirions n'avancerait en
rien la science.