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CHAPITRE V

OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR L HISTOIRE NATURELLE DES DIVERSES CONTRÉES VISITÉES PAR LA CORVETTE ZA COQUILLE, ET PLUS PAR- TICULIÈREMENT SUR L'ORNITHOLOGIE DE CHACUNE D ELLES.

La connaissance des différents pays se lie à l'histoire des étres qui les habitent : aussi devons-nous donner quelques détails sur ceux que l'expédition a explorés, afin de dresser des aperçus de géographie zoologique, utiles pour les voyageurs et pour ceux qui en Europe s'occupent plus particulièrement de cette partie de la science. On sait, au reste, que les navigateurs n'ont à parcourir que quelques points rétrécis des côtes sans s'éloigner le moindrement du littoral, et qu'ils ne peuvent offrir qu'une sorte de catalogue des récoltes qu'ils y ont formées. Ils ne doivent donc prétendre qu'à jalonner la route pour les naturalistes à venir, et assigner la localité précise de certaines espèces, en circonscrivant les limites qui leur conviennent par rapport à leur organisation et à leurs habitudes.

Nous exprimerons ici notre reconnaissance envers quelques personnes de l'expédition , qui voulurent bien nous seconder et accroître nos collections ornithologiques, avec un zèle d'autant plus louable, qu'il était plus désintéressé. MM. Bérard, de Blois de la Calande et Lottin, officiers de a Coquille, nous furent, en effet, très-utiles sous ce rapport; et le premier surtout, qui avait rendu de pareils services dans le voyage autour du monde du capitaine de Freycinet sur /'Uranre , ainsi que notre estimable maitre canonnier, M. Rolland, furent toujours empressés de nous remettre chaque jour le résultat de leurs chasses pénibles et souvent dangereuses.

Les relâches que la corvette /4 Coquille a faites durant son voyage seront décrites dans l'ordre de l'itinéraire de l'expédition, et comprendront ainsi, 1° Sainte-Catherine( côte du Brésil ); 2° les iles Malouines ; 3° la province de Concepcion, au Chili; 4° Callao, près Lima, et Payta, sur la côte du Pérou; 5° Taiti et Borabora, dans l'archipel de la Société; 6° Port-Praslin, à la Nouvelle-Irlande; 7° la baie d'Offak, dans l'ile de Waigiou ; 8° Bourou et Amboine, aux Moluques; 9° Port-Jackson, à la Nouvelle-Galles du Sud; 10° la Bate des iles, à la Nouvelle-Zélande; 11° Oualan, dans l'archipel des Carolines; 12° Dorery, à la Nouvelle-Guinée; 13° Sourabaya, dans la grande ile de Java; 14° le Maurice ; 15° Sainte-Hélène, et 16° l'ile de l'Ascension.

K Ie SAINTE-CATHERINE DU BRÉSIL.

Sans chercher à reproduire les tableaux imposants que les divers voyageurs ont faits du Brésil, le naturaliste qui touche sur ces bords, après une courte absence des contrées européennes, ne peut se dispenser d'éprouver, à la vue des productions de l'Amérique méridionale, une émotion d’autant plus forte, qu'elle surpasse encore ce que son imagination lui promettait d'après le récit des voyageurs. Les premiers jours, il a peine à se familiariser avec cette pompe et cette grandeur que partout la nature étale à sa vue. Ce n'est qu'à la longue qu'il peut s’habituer à ce luxe de végétation et à l'éclatante parure des oiseaux ou des reptiles qui pullulent dans ces riches climats.

Le Brésil a été, dans ces derniers temps, exploré par un grand nombre de naturalistes éminemment distingués, Link, Hofmansech, Spix et Martius, Langsdorff, Prince de Neuwied, Auguste de Saint-Hilaire; mais il est loin d'être connu, et,

tous les jours, il fournit encore une mine précieuse à exploiter dans tous les genres. Malheureusement le point que nous visitâmes, étudié par de Chamisso et Eschscholtz, déja appauvri d’ailleurs par son éloignement de la ligne équinoxiale, ne promet point de récoltes abondantes et variées.

L'ile de Sainte-Catherine, située par 27° de lat. Sud, n'est séparée de la terre-ferme que par un bras de mer, formant un havre spacieux. Les côtes sont fortement ravinées, et des collines élevées, ou des chaines de montagnes, en bornent le pourtour, et d'immenses marécages en occupent plusieurs points. Une riche verdure, produite par d'épaisses fourrées, s'étend à l'horizon, comme un vaste tapis, malgré que l’ossuaire des montagnes ne soit recouvert que d’une faible épaisseur de terre végétale. Le granite forme entièrement la croûte minérale de l'ile de Sainte-Catherine et du continent voisin : parfois il est sillonné par de larges veines de quartz; mais ce n'est guère que sur les rocs du rivage, que frappent et usent les vagues, qu'on peut distinguer la nature des roches. Partout ailleurs leur surface est voilée par une masse de végétaux ; et c'est ainsi que les revêtent des orchidées de toutes les formes, des pothos, des Bromeliées et des cactus.

Le sol de ce point du Brésil est entièrement primitif; et partout où il est possible d'en examiner les roches, on trouve uniquement un beau granite ordinaire, parfois hérissé sur sa surface de cristaux de quartz. Le carbonate de chaux parait manquer complétement , et les habitants le retirent pour leur usage de la calcination des coquilles marines.

Le Brésil est depuis long-temps célèbre par la profusion des végétaux splendides qui couvrent son sol. La richesse des fleurs ou des fruits, leurs teintes diverses et variées, le large feuillage de quelques plantes, opposé aux folioles légères et découpées de quelques autres, des arbres gigantesques, des cierges épi-

neux, des lianes suspendues en longues arcades de verdure, forment l'ensemble le plus imposant et le plus pittoresque que puisse offrir la nature dans son luxe sauvage. Les vieux arbres, malgré la vigueur de leur croissance, sont peuplés de plantes parasites : des touffes de Bromeliées , à longues feuilles acérées, se placent sur les rameaux. Le #{landsia, barbe espagnole, pend jusqu'à terre par flocons blancs et effilés; et des bolets, de couleur de cinabre, cachent sous leur rouge fulgide les troncs et les bois morts en décomposition. Le chou caraïbe, le cotonnier, la canne à sucre, le caféver, le citronnier, forment des massifs délicieux, sur lesquels s'élèvent les colonnes roides du Papayer et du Coquero (cocos Romanzoffiana, Cham. ).

Mais nous ne pouvons résister au plaisir de citer un passage du voyage du prince Maximilien de Neuwied. Il peint exactement les forêts des environs de Sainte-Catherine, et 1l se fait lire avec plaisir, malgré tout ce qu'on a déja écrit sur cette contrée ‘.

« La vie, la végétation la plus abondante, sont répandues «partout : on n'apercoit pas le plus petit espace dépourvu de «plantes. Le long de tous les troncs d'arbres, on voit fleurir, «grimper, sentortiller, s'attacher les grenadilles, les caladium, «les dracontium, les piper, les Begonia , les vanilles, diverses « fougères, des lichens, des mousses d'espèces variées. Les pal- «miers, les mélastomes, les Bignonia, les rhexia, les mimosa, «les inga, les fromagers, les houx, les lauriers, les myrtes, «les Eugenia, les jacaranda, les jatropha, les vismia, les qua- «telés, les figuiers, se montrent partout : la terre est jonchée «de leurs corolles, et l'on est embarrassé de deviner de quel «arbre elles sont tombées. Quelques-unes des tiges gigantesques, «chargées de fleurs, paraissent de loin blanches, jaune foncé,

? Voyage au Brésil, de 1815 à 1817, 3 vol. in-8°. Paris, 1822.

«rouge éclatant, roses, violettes, bleu de ciel. Dans les endroits «marécageux, s'élèvent en groupes serrés sur de longs pétioles «les grandes et belles feuilles elliptiques des heliconia, qui ont « quelquefois huit à dix pieds de haut, et sont ornées de fleurs «bizarres, rouge foncé et couleur de feu. Sur le point de di- «vision des branches des plus grands arbres croissent des Bro- «melia énormes, à fleurs en épis ou en panicules de couleur « écarlate ou à teintes également belles. Il en descend de grosses «iouffes de racines semblables à des cordes, qui tombent jus- «qu'à terre, et causent de nouveaux embarras aux voyageurs. « Ces tiges de Bromelia couvrent les arbres jusqu'à ce qu'elles «meurent, après bien des années d'existence, et, déracinées par « le vent, elles tombent à terre avec un grand bruit. Des milliers «de plantes grimpantes, de toutes les dimensions, depuis la plus «mince jusqu'à la grosseur de la cuisse d'un homme, et dont le «bois est dur et compacte, des Bauhinia, des Banisteria, des « Paullinia, et d’autres, s’entrelacent autour des arbres, s'élèvent « jusqu'à leurs cimes, où elles fleurissent et portent leurs fruits, «sans que l'homme puisse les y apercevoir. Quelques-uns de ces «végétaux ont une forme si singulière, par exemple, certains «Banisteria, qu'on ne peut pas les regarder sans étonnement. « Quelquefois le tronc, autour duquel ces plantes se sont en- «tortillées, meurt et tombe en poussière. L'on voit alors des «tiges colossales soutenues par un lacis qui les maintient de- « bout, et l’on devine aisément la cause de ce phénomène. Il « serait bien difficile de présenter fidèlement le tableau de ces «forêts; car l’art sera toujours insuffisant pour les peindre.»

Les eaux verdàtres de l'immense baie de Sainte-Catherine nourrissent beaucoup de poissons, et des troupes nombreuses d'oiseaux maraudeurs sont sans cesse occupées à faire une péche active : telles sont les frégates ( pelecanus aquilus, L.), les fous; tandis que les rivages sont infestés du vultur aura, oiseau lâche

et vorace, qui ne vit que de cadavres et de débris. Au milieu des petits bois taillis et des terrains unis de Sainte-Catherine, derrière Punta Grossa, nous observâämes l’'émérillon de Saint- Domingue, la pie-grièche tachot, des perroquets et des tourterelles.

La petite ile d’'Ænatomirhime est tellement couverte de verdure, que la végétation s'étend sur les roches jusqu'à l'eau. Au milieu des massifs d’arbrisseaux divers et des aristoloches et des Banisteria, apparaissent les cactus et les opuntia, dont les candélabres hérissés s'élèvent au milieu des longs chaumes des bambous. Elle est peuplée de benteveo (lanius pitangua, Gm. )', et de garlus ( lanius sulfuraceus), oiseaux insectivores, peu défiants, criards, et aussi communs sur ce point du Brésil que les moineaux en France.

Les fourrées épaisses qui occupent les sommets des hautes collines, où serpente le chemin de l’'Armacao, solitaires et formées d'arbres élevés, servent de retraite à un grand nombre d'oiseaux , qui se cachent dans leur épaisseur. De profondes crevasses , des roches éboulées, d’où Jaillissent des sources, et que tapissent de larges scolopendres ou les brillantes Strelitzia, sont l'asile de la fauvette brésilienne et de la moucherolle rubis. Les tangaras, surtout le tricolor et le septicolor, l'écarlate et la houpette , animent, vivifient le feuillage des arbres de moyenne taille de la lisière des bois. Sans cesse en mouvement, il est rare de les voir rester quelques instants immobiles. Les tjes (tanagra brasilia ), les singuliers couroucous, appelés ainsi d'après leur cri, se plaisent également dans les lieux solitaires, où les lianes s'unissent aux arbres, où les corypha se joignent à d’autres végétaux pour former d'épais massifs, sous lesquels

! Figuré dans les dessins de Commerson, avec cette note : Sic Hispanis dictus, quia perpetud vociferatur ben-te-veo.

ZOOLOGIE. 193 se réfugient le marail, dont les mœurs sont très-farouches, et les tinamous.

Les perroquets, les toucans (ramphastos dicolorus ), et les aracaris (7. aracart, L.), dont le vol assez lourd se compose de battements d'ailes alternatifs, se tiennent de préférence sur la sommité des grands arbres, non loin des habitations et des lieux cultivés, où ils trouvent leur nourriture, qui consiste principalement en fruits butireux et succulents du bananier.

Les bois des alentours de San-Miguel et de Sainte-Catherine étaient agréablement animés par un grand nombre d'oiseaux, aujourd'hui très-répandus dans tous nos musées, mais qui sont peut-être les plus remarquables par la variété infinie de leurs couleurs. Tels sont les charmants guits-guits noirs et bleus, les pitpits verts, l’évêque, le guivrou, le ramphocèle scarlate, l’euphone à ventre marron, le moineau noir à tête rouge, des pipra, etc.

Mais les oiseaux les plus communs, pendant notre séjour, se trouvaient être ces volatiles délicats, revêtus de pierres précieuses, que la petitesse de leur taille a fait nommer oiseauxmouches. Les Indiens, dit-on, les désignaient par l'expression métaphorique de cheveux du soleil. Les colons portugais leur donnent celui de chupañflores ou suce-fleurs, dénomination qui leur convient parfaitement. Bourdonnant comme les sphinx, dont ils ont la taille et la manière de voler, chaque jour, à l'instant où le soleil devenait ardent, les oiseaux-mouches, voletant sans interruption et sans se reposer, becquetaient toutes les fleurs , et plus rarement celles des lantana et des melastômes, qui forment des haies, non loin des cabanes des créoles. Nous en tuàmes un grand nombre, en nous placant près des vieux orangers en fleurs, ou au pied d'un grand erythrina à fleurs écarlates, qu'ils aimaient de prédilection. Des corolles de cet

arbre exsude en abondance un suc miellé qui les attire; et, Voyage de la Coquille. —%. Tome I. 25

chaque jour, nous étions assurés d'y trouver réunis l’orverd, le hupecol, le saphir, le vert-et-gris, le gaubine, le brun, le rubis, la tête-bleue, etc.

Ces oiseaux-mouches, si attrayants dans nos collections, sont bien plus séduisants encore lorsqu'on les voit animés par le soleil radieux des tropiques, lui renvoyant les feux qu'ils en recoivent. /n summé& splendet ut sol, a dit Marcorave, en peignant d'un trait ce que le génie de Buffon a si bien rendu en d'autres termes. On ne peut se lasser, en effet, d'admirer la vigueur du coloris, et cependant la vérité des descriptions de ce grand peintre de la nature. « De tous les êtres animés, dit-1l, «voici le plus élégant par la forme et le plus brillant par les «couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont «pas comparables à ce bijou de la nature. Elle l'a comblé de «tous les dons, qu'elle n’a fait que partager aux autres Oiseaux : «légèreté, rapidité, prestesse, grace et riche parure, tout ap- «partient à ce petit favori. L'émeraude, le rubis, la topaze «brillent sur ses habits : il ne les souille jamais de la pous- «sière de la terre; et, dans sa vie toute aérienne, il est toujours «en l'air, volant de fleurs en fleurs : il a leur fraicheur, comme «il a leur éclat; il vit de leur nectar :, et n'habite que les cli- «mats où sans cesse elles se renouvellent. » Buffon, tom. IT, pag. 150.

De vastes savannes s'étendent à de grandes distances dans l'intérieur, vis-à-vis l’île d'Anatomirhime : leur surface fraiche et herbeuse nous présenta souvent des bandes d’anis (crotaphaga ani), oiseau peu défiant, qui se laisse approcher volontiers, et se perche sur les arbres des clarières. Décelée par un petit cri aigu, la pie-grièche ponctuée habite assez com-

© Image poétique, peut-être trop forcée, ainsi que l’a dit dans une de ses lecons un savant professeur, M. de Blainville.

ZOOLOGIE. 195 munément les bois qui bordent ces marécages, ainsi que la jolie moucherolle à longue queue et à tête grise, et les martins-pécheurs ( alcedo bicolor, L. ); tandis que les savannes, recouvertes d'eau, ou qui forment des étangs, sur lesquels s'élèvent des joncs, sont les lieux que fréquentent le jacana aux longs pieds, les vanneaux ( vanellus cayanensis ), et la belle spatule aux ailes roses (platalea aiaïa ).

En parcourant assidument les nombreuses criques afin d’accroître nos collections, nous ne renconträmes qu'un petit nombre de productions marines. Les crustacés se bornèrent à quelques penées fort grosses, au grapse peint et à une lygie. Parmi les testacés, les plus communs étaient une bulle, la tonne, un buccin, et l'huitre du Brésil, qui est fort bonne, quoique petite : elle tapisse les rochers, ainsi qu'une actinie d'un beau rouge. Le bulime à bouche rose, grosse coquille terrestre, est extraordinairement commun sur les arbres près de nostra Señora do dextero. Une méduse, que nous figurons, et la renille américaine ( Ætlas de zool. de l'Urante, pl. LXXX VI, fig. 5), furent les seuls zoophytes qui se présentèrent à notre examen. Quant aux insectes, la saison n'était point favorable, ou du moins, ils étaient rares; et, à part quelques coléoptères tres-répandus dans les collections, nous ne vimes que des phasmes et un grand nombre de lépidoptères, ornés eux-mêmes de vives couleurs. La chique (pulex penetrans), insecte qui occasione des plaies douloureuses, attaqua les pieds de plusieurs des hommes de notre équipage, et paraît y être singulièrement multipliée. Les elater ne lancent leur lumière que pendant les nuits d'été; et, dès le soir, les buissons scintillent par la présence de ces insectes.

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