ÎLE DE LA SOLEDAD, UNE DES ÎLES MALOUINES
Les deux expéditions francaises qui se sont présentées, dans ces derniers temps, sur les iles désertes des Malouines, semblent avoir épuisé tout ce qu'il est possible de dire relativement aux êtres qui y vivent; et c'est ainsi qu'on doit à MM. Quoy et Gaimard : d'excellents renseignements sur leur zoologie; que MM. Gaudichaud * et d'Urville * en ont complété la Flore; que M. Garnot “ en a esquissé les productions animales, sous le rapport de l'ornithologie. Mais la nature, dans ces hautes latitudes, revêt un caractère si étranger aux productions des tropiques , et même des zones tempérées, et la transition est si brusque, qu'on nous saura gré d'ajouter quelqu'autre renseignement sur tout ce qu'elle produit dans ces climats.
Les iles Malouines, tour-à-tour nommées iles de la Vierge, d'Hawkins, Falkland ou de la Soledad, se trouvent être placées, non loin de la terre des États, et à 140 lieues du cap Horn, entre les 52 à 53 degrés de lat. S. Leur étendue est assez considérable, et n’a pas moins de 40 lieues de longueur. Leur surface, formée de montagnes peu élevées, de collines onduleuses, ou de plaines immenses, est entièrement rase, et nul arbrisseau, dans celle de la Soledad du moins, ne vient en récréer la vue, ou en détruire la triste monotonie. Partout règne une effrayante
1 Zoorocie du Voyage autour du monde, du capitaine de Freycinet; in-4°, p.48 à 5o.
? Annales des sciences naturelles, 1825.
$ Mémoires de la Société Linnéenne de Paris, t. IV, 1825.
* Annales des sciences naturelles , janvier 1826.
ZOOLOGIE. 197 solitude. L'homme a déserté ces bords, ou ne s'y présente que passagèrement. Aussi quelques espèces d'animaux, paisibles possesseurs de-ces iles australes, ont-elles accru en paix, et, pendant une longue suite d'années, leurs nombreuses tribus. Les bestiaux portés par les Européens, redevenus sauvages, des oiseaux innombrables, des rivières poissonneuses, en font une excellente relâche pour les navigateurs ; et l'intérêt est encore accru, lorsqu'on se rappelle les efforts généreux, mais non couronnés de succès, qui essayèrent un instant de porter sur ces terres l'industrie de l'homme.
La température habituelle de ces iles doit naturellement être variable, Bougainville assure, cependant, que ceux qui y passèrent plusieurs années n'eurent point occasion d'y remarquer des changements brusques, et que l'hiver différait peu de l'été. Lorsque nous y arrivames, à la fin du printemps et au commencement de la saison estivale (novembre et décembre), le froid était assez vif le matin et le soir, et il gelait même sur le mont Châtellux. Pendant un séjour d'un mois entier, nous avons pu voir ce qu'on appelle belle saison aux Malouines, et nous eùmes des jours assez chauds, lorsqu'on était à terre, protégés du vent par quelque colline; mais aucun d'eux ne s’écoula sans que des nuages sombres ne voilassent le ciel pendant plusieurs heures, ou ne fussent marqués par de grands vents, de la pluie, ou même parfois de la grêle. C'est avec une extrême rapidité que ces grains se forment et se dissipent ; mais souvent on en comptait une dizaine, occupant divers points de l'horizon; et tel endroit de la baie était éclairé par le soleil, tandis qu'à dix pas la pluie tombait par torrents. Nous n'avons jamais vu, sur les bords de la baie de la Soledad, un jour pur et complétement serein.
Le relief du pays n'est pas moins remarquable. Les côtes de cette ile ( {4 Soledad) sont, pour la plupart, basses et bordées
de rochers; des baies ou havres spacieux en morcellent le contour. Des prairies immenses, tourbeuses, couvertes d'herbes, sont interrompues par des collines et par des montagnes, dont la chaine court de l'Est-à l'Ouest. Leur pente est peu rapide; leur croupe est arrondie; leurs sommets sont couronnés de roches, parfois à nu sur leurs flancs. Dans ces montagnes, naissent des sources d’une eau très-limpide, très-bonne, lorsqu'elle coule sur des galets, mais qui prend une amertume prononcée lorsqu'elle court dans des lits creusés dans la tourbe. Ces sources alimentent diverses rivières, qui vont, après un cours de peu détendue, se répandre dans la baie. Quelques-unes s'égarent et vont se perdre dans des prairies basses, où elles forment des mares ou des étangs ; et il n'est pas rare de rencontrer sur les côtes des terrains crevassés, d'où suintent sans cesse des filets d'eau douce qui s’échappent de ces réservoirs, même à d'assez grandes distances. Enfin, quelques-unes de ces mares, placées près des rivages et communiquant avec la mer, conservent des eaux saumätres. Mais le nombre des petits ruisseaux que nous indiquons est si grand, et les prairies si humides , que le plus souvent leur surface entière ne se compose que de flaques d'eaux, revêtues et cachées sous les plantes graminées et autres qui s'y pressent.
L'ossuaire des Malouines appartient à la série des terrains intermédiaires anciens. Il se compose d’une couche inférieure et épaisse de phyllade, recouverte par un grès très-quartzeux, qui forme les montagnes ; tandis que les terrains unis sont inférieurement de phyllade, passant à une argile schisteuse.
La phyllade des iles Malouines parait appartenir à cette espèce orossière, décrite par M. Daubuisson sous le nom de phyllade térénite. Sa couleur est grise, plus ou moins foncée en noirâtre; sa cassure est terne et friable. Les couches se composent de feuillets fendillés dans tous les sens, dont la direction, au lieu d'être
horizontale,est presque verticale, et forme particulièrement sur le pourtour de la baie un angle de 45 degrés : ceux de la grande terre se dirigent à l'Est, et ceux des ilots aux pingoins à l'Ouest, de sorte que la rupture et la séparation de ces iles sont attestées par cette circonstance. Sur plusieurs lieux de cette mème côte, la roche qui les forme offre des impressions nombreuses de spirifères. Ce fait n'avait point échappé à Bougainville, qui le mentionne, page 58 de son Voyage autour du monde.
Cette phyllade supporte un grès schisteux, ou, se séparant par larges plaques, donne lieu au passage presque insensible de ces deux roches. Mais ilarrive, cependant, que la phyllade, au lieu d'être recouverte par le grès, qu'on ne trouve que dans certaines localités, perd graduellement sa couleur noire et ses propriétés, et se fond, pour ainsi dire, en une argile rougeûtre, mêlée de quelques faibles proportions de sables quartzeux. Cette argile se détache par larges plaques plus ou moins épaisses, et la tourbe sèche, qui compose le sol, s'y applique immédiatement. Cette argile, triturée et mêlée à quelques débris de plantes, constitue ce que les premiers colons et Bougainville appelèrent si improprement terre franche.
La tourbe revêt la surface entière des Malouines, sous les deux seules modifications de tourbe sèche et de tourbe marecageuse. La première couvre les coteaux ; elle est le résultat immédiat de la conversion en terre des racines et des plantes rampantes et sèches, qui forment un lacis inextricable sur le sol : la végétation est très-propre pour lui donner naissance, et les arbutus, les empetrum, ajoutent sans cesse à son accroissement. La tourbe marécageuse ne se rencontre que dans les marais ou les prairies humides, qui constituent la plus grande partie de ces iles : elle est de couleur noire très-foncée et limoneuse, et on n y découvre nuls débris de végétaux ; et, dans leur décomposition, ceux-ci semblent être réduits en pulpe. L'ac-
croissement de cette sorte de terrain peut être suivi, pour ainsi dire, chaque jour : on voit les plantes qui le forment, telles que des graminées, des asplenium, des mousses, des lichens, se convertir en tourbe à mesure qu'elles vieillissent et que d’autres leur succèdent. Ces prairies, formées de plantes aquatiques, de caltha sagittata, de Gunnera magellanica, présentent toujours cette tourbe homogène, grasse, et sans racines de végétaux apparentes, tandis que la première acquiert parfois, par certaines proportions de parcelles arenacées, les qualités et l’aspect d’une vraie terre de bruyère.
Les montagnes, au contraire, sont formées de strates épaisses, d'un grès très-quartzeux, que Pernetty appelle grès porphyrise L'élévation du mont Châtellux n’est que de 350 toises environ, d'après les mesures de MM. Bérard et Jacquinot. Leurs flancs sont assez escarpés, souvent recouverts de tapis de verdure, ou parfois représentant des éboulements considérables, absolument dénudés. Le sommet de plusieurs de ces petites chaines qui courent de lorient vers l'occident est recouvert de masses considérables de grès, stratifiées avec une telle régularité, qu'elles forment des murailles verticales, qu'on prendrait pour l'ouvrage des hommes, si la réflexion ne montrait aussitôt que de telles masses n'auraient pu être élevées par la faiblesse humaine, armée des appareils ingénieux avec lesquels elle sait suppléer à la force qui lui manque, ou plutôt s'en créer une. Cette disposition si remarquable avait déja frappé le P. Pernetty, qui, page 2, tome ÎI de sa Description des iles Malouines, l'indique plus particulièrement en parlant de la montagne des Ruines, dont il a donné une très-bonne figure, fig. 1 et 2 de la planche XIIT. Quelques-unes des gorges qui séparent ces petites chaînes offrent le plus singulier contraste avec ce qui les entoure : partout la verdure se presse en un tapis serré dans les environs , tandis que ces ravins, frappés de mort, ne présentent
ZOOLOGIE. 201 que des blocs énormes du même grès, entassés péle-méle, ayant leurs angles vifs, et sous lesquels on entend murmurer à une certaine profondeur des chutes d’eau, qui s'engouffrent dans les interstices des rangées inférieures. Ces ravins, que nous ne traversämes pas en moins de cinquante nfinutes, nous ont présenté seulement des fougères (le /omaria magellanica), ou le Nassawia, distribués par petits groupes, qui ne ressemblent pas mal à des oasis dans le désert. :
L'ile aux Loups marins offre des couches assez épaisses d’argile unie à une grande proportion d'ocre rouge.
On ne trouve point de carbonate de chaux sur les iles Malouines : seulement des polypiers nullipores encroûtent fréquemment les récifs baignés par la mer, et sont jetés à la côte, après avoir été détachés de leur base. Ces polypiers, d'abord rougeàtres , puis blancs lorsqu'ils sont dépouillés de leur croûte animalisée, ressemblent assez à ceux qui vivent dans les eaux de Terre-Neuve, et tous les deux paraitraient jouer le même rôle dans les deux hémisphères et par de hautes latitudes.
Les Malouines ont été évidemment détachées de la côte d'Amérique ; car elles présentent la même composition géologique et les mêmes productions végétales et animales. D'ailleurs, la sonde annonce généralement la connexion qui les unit encore dans ce qu'on nomme canal de Patagonie. La catastrophe puissante qui a brisé la portion australe de l'Amérique, détaché la terre des Etats, la terre de Feu, et morcelé en ilots innombrables sa pointe méridionale, a dù agir dans le même sens sur les Malouines, et peut-être même sur les nouvelles Shetland et la Géorgie du Sud. Nous avons dit d’ailleurs que la roche qui forme l'ossuaire des Malouines est une sorte d'ardoise grossière et feuilletée, recouverte de grès. Forster ‘ nous ap-
! Deuxième Voyage de Cook, 1772 à 1995,t. IV, p. 171, in-8°, et p.210 et 258. Voyage de la Coquille. — 7. Tom. I. 26
Pos 0 VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
prend que les rochers qui bordent le havre de Noël sont formés d'une espèce d’ardoise jaunâtre, placee en couches hortzontales ; et Cook dit : Le sol qui est une espèce de tourbe notre et pourrte a été évidemment forme par des végétaux tombés en putréfaction. La terre des États est composée, suivant le naturaliste allemand, d’une pierre jaunâtre, argileuse, et quelquefois d’une ardoise grise. Enfin, les mêmes roches se représentent sur l'ile de Jules.
Sur deux cent trente plantes qui sont propres au sol des iles qui nous occupent, plus de quatre-vingts sont décrites par les auteurs sous le nom de magellaniques. Ëlles ont aussi été recueillies sur la terre de Feu, ou sur les bords du détroit de Magellan, par Banks, Solander, Forster et Commerson : telles sont, en prenant au hasard, l’ancistrum lucidum , le plantago patagonica, l'empetrum rubrum, le juncus grandiflorus, le caltha sagittata , le perdicium, etc., etc. Enfin, les productions animales sont, comme on le conçoit bien plus aisément encore, entièrement identiques.
C'est au milieu de leur été (décembre) que nous séjournèmes sur ces iles. La plupart des plantes étaient en fleurs; et ces immenses prairies, où rien n’arrêtait la vue, si ce n'était les ondulations du sol, offraient, par leur végétation presque alpine, un charme particulier. Partout, en effet, même sur les roches, des colonies gazonnantes s’avancent graduellement. Dix ou douze graminées au plus couvrent les plaines : leurs pelouses sont remplies par des fougères courtes et le lichen des rennes. Le misandra dioica tapisse le bord des eaux, que recouvre le caltha indiqué par Bougainville sous le nom de nénuphar. Les sommets gréseux des petites chaines environnantes, que battent les vents furieux de cette partie du monde, ne présentent qu'une plante, toujours couchée dans le sens où ils soufflent le plus ordinairement : c'est un lichen fruticuleux, à larges cupules
noires (usnea melaxantha, Ach.). Les ilots semés dans la baie Soledad sont revêtus de la singulière graminée, nommée par Forster dactyls cespitosa ( festuca flabellata , Lamk.), dont le port affecte celui de certains palmiers; à quelque distance en mer, ces ilots semblent être revétus de bois épais et verdoyants.
Les collines et les coteaux secs sont garnis de touffes d'emnpetrum, d'arbutus, qui retracent, dans la partie australe de l'Amérique, la distribution de végétaux de même famille, qu'on retrouve si abondamment dans sa partie boréale. Au pied des montagnes s'élève comme un romarin, dont il à la teinte et presque le port, le seul végétal ligneux de la Soledad, à fleurs blanches et radiées, l'amellus diffusus de Wildenow.
Les prairies de tourbe sèche sont émaillées par des plantes d'un aspect plein de charmes : telles sont principalement la jolie calcéolaire de Fothergill, l'eppactis Lessoni, d'Urville, la primevère farineuse, l’oxalide ennéaphylle, le sésyrénchium filifolium, Gaud., les violettes, les perdicium, le lucet (myrtus nummularia ), Vancistrum, le jonc grandiflore, une luzule, etc.
Dans les fentes des roches de grès, qui gisent cà et là, éboulées des montagnes qui les supportaient, croissent la muüre ou fraisier de Bougainville ( Dal:barda geoides, Smith), la cacalie blanchatre, la Nassauvia Gaudichaudii, Cass., ete. Mais la plante la plus singulière et la plus remarquable est sans contredit le bolax (glebaria ), dont les immenses demi-sphères couvrent le sol d'un pâté de verdure, décrit avec vérité par Pernetty, par Bougainville, et dont parlent Forster et Commerson.
Mais sur ce sol, foulé très-rarement par les pas de l'homme, on ne trouve que des fruits insignifiants et sans consistance, aliment ordinaire de quelques oiseaux. Le plus parfumé d’entre eux et le plus délicat est fourni par un myrte rampant. Les grives recherchent les baies d'empetrum. L'ache, dont So-
lander fit son aptum antarcticum, est un aliment agréable en
salade, ainsi que les jeunes pousses du dactyle gloméré. La plante à bière de Bougainville est le baccharts tridenta. L'oxalide (oxalis enneaphytlla ) peut fournir ses feuilles acéteuses comme un anti-scorbutique précieux. Il serait possible peutètre de découvrir quelques propriétés utiles dans la gomme qui suinte des rosettes florales du bolax ou gommier de Pernetty.
La baie Française et ses nombreux embranchements semblent, dans plusieurs milles d'étendue, former un immense marécage herbeux, tant les frondes du laminarta pyrifera se pressent sur la surface de la mer, et viennent opposer une barrière puissante au sillage des embarcations. Ces fucacées tant multiphiées, ces d'Urvillea utilis, ces Lessonia flavicans, Bory, ces ulves qui tapissent les rochers et servent de lit aux phoques si communs sur ces côtes, recèlent des myriades d'animaux mous, du plus haut intérèt pour la science. C'est là que nous observämes ces nombreuses ascidies, ces élégantes holothuries, ces vers serpulaires, ces moilusques, dont chaque fronde de fucus sert à l'habitation de quelques espèces. Leurs crampons, parfois roulés en boules, et jetés sur le sable des rivases par les tempêtes si fréquentes dans ces latitudes, retiennent encore ces belles moules de Magellan, ornées d'une nacre si pure et si brillante, des vénus, des fissurelles, et diverses autres coquilles propres à ces mers.
Mais nous devons nous borner à cette esquisse, faite à grands traits, de la physionomie générale des iles Malouines, pour indiquer quels sont les êtres qui les habitent, et ceux que nous avons eu l’occasion d'y observer.
Dans un autre article, nous avons dit un mot des Mamnuiferes ; ce seront les oiseaux qui nous intéresseront plus particulièrement dans celui-ci.
Les premiers détails qu'on ait eus sur l’ornithologie des iles
Malouines sont dus à M. de Nerville ‘, gouverneur de la colonie, qu'on essaya d'y établir; et l'indication des oiseaux apercus pendant le séjour des Français est consignée dans le Voyage autour du monde de Bougainville, et dans la relation de dom Pernetty *, ouvrage plein d'observations exactes, quoiqu'en général superficielles.
Ces rivages déserts sont principalement peuplés d'oiseaux palmipèdes , dont les légions nombreuses se multiplient en paix depuis des siècles, quoiqu'elles aient des ennemis actifs et voraces. Les oiseaux terrestres sont beaucoup moins communs; et, en effet, l'isolement de ces iles, leur sol dépourvu d'arbres, le peu de ressources que ces êtres pourraient y trouver, ont restreint singulièrement le nombre des espèces, et même des individus. Les palmipèdes et les échassiers, au contraire, trouvent sans cesse, dans les immenses baies qui morcèlent les côtes, dans les étangs disséminés sur la surface du terrain, ou dans les rivières qui y serpentent, des moyens d'existence appropriés à leur organisation; et, d’ailleurs, la plupart émigrent pendant plusieurs mois de l’année, pour habiter la haute mer, ou bien d'autres espèces sont de passage, et ne se rendent annuellement aux Malouines qu'après avoir séjourné à la terre de Feu ou à celle des États, où elles retournent à des époques déterminées. Ainsi, nous ne connaissons que neuf oiseaux terrestres sur ces iles solitaires antarctiques, huit échassiers , et environ vingt-deux palmipèdes.
Dans nulle contrée, peut-être, les oiseaux de proie ne montrent une plus grande et plus confiante rapacité. On n'en compte que quatre espèces; mais les individus en sont ex-
! BOUGAINVILLE, J’oyage autour du monde, de 1766 à 1769, 1 vol. in-4?°, Paris, 1771.
? Histoire d’un voyage aux iles Malouines, fait en 1763 et 1764, 2 vol. in-8°, Paris, 1770.
cessivement nombreux. Sans cesse affamés, ces oiseaux suivent avec audace tout être animé, dans l'espérance d'en arracher quelque pâture. Chaque fois que nous allions à la chasse, ils épiaient nos mouvements, fondaient sur la proie abattue, ne lâchaient prise qu'à la dernière extrémité, et nous donnaient peut-être l'unique exemple de venir disputer le gibier jusque dans les mains du chasseur. Fréquemment la buse poliosome, corps gris ( falco poliosoma, Quoy et Gaimard ), réunie aux caracaras ( falco novæ-zelandiæ), dévoraient en un clin-d'œil le canard ou l'oie que quelque homme de l'équipage avait laissé derrière lui, dans l'espoir de l'y retrouver peu d'instants après; et leur appétit glouton était si grossier et si insatiable, que les piéges les plus simples suffisaient pour en prendre un grand nombre chaque jour : nos marins en estimaient la chair, et en faisaient des soupes qu'ils trouvaient fort bonnes.
Le vultur aura, Vieiïll., ou percnoptère aura, Cuv., est un oiseau de toute l'Amérique méridionale, qu'on retrouve aussi bien aux Malouines et au Brésil , qu'au Chili et au Pérou. L’odeur qu'il exhale est horriblement infecte, et atteste la dépravation de son gout pour les cadavres. Il plane souvent sur les montagnes, et, dans son vol, il est facile à reconnaitre aux sortes de digitations qui terminent ses ailes déployées. Le busard bariolé (falco histrionicus, Quoy et Gaiïmard ), sans doute l’'émouchet de Bougainville, nous parut habiter plus particulièrement les dunes sablonneuses du bord de la mer. Sans cesse au guet, son regard perçant lui décele bientôt quelque jeune oiseau, un instant éloigné de sa mère, ou les œufs récemment pondus par les mouettes. Il se précipite avec la rapidité d’un trait, s'empare le plus souvent de sa proie, ou trouve, dans la défense courageuse des père et mère, un obstacle à ses habitudes destructrices. Enfin, nous ne vimies qu'une seule chouette à huppe courte, dont le plumage ressemblait à celui du moyen duc de France.
ZOOLOGTE. 207
Les omnivores passereaux, avons-nous dit, n’ont guère que neuf espèces sur les iles Malouines; encore deux ou trois d'entre elles sont-elles de passage. Ce qu'il y a de particulier, c’est que plusieurs de ces oiseaux, qui sans doute vivent sur les terres des alentours du cap Horn, se retrouvent sur les iles Shetland méridionales , par 60 degrés de latitude. Sur ces vastes surfaces rases et herbeuses, le zoologiste rencontre plus ordinairement la prive des Malouines (turdus falklandit, Quoy et Gaimard, Zool., pag. 104), qui habite les lieux abondamment fournis d'empetrum, petits arbrisseaux sous lesquels elle niche, et dont les baies servent à sa nourriture. Cette grive et une autre espèce, voisine du guivrou du Brésil, ne passent que l'été aux iles Malouines, et paraissent retourner en Amérique pendant l'hiver et remonter vers le détroit de Magellan. Peu défiants, ces oiseaux ne fuient point à l'approche de l'homme, mais vont sans crainte se percher, à quelques pas de luï, sur les buissons de gommiers. Les environs de l’ancien établissement français du Port-Louis sont peuplés par deux fauvettes, dont l’une est nouvelle, et sera décrite sous le nom de Ssybia macloviana, N., tandis que la deuxième est très-voisine de la sybia cisticola de la Sicile et de la Sardaigne. Le bruant à gorge noire, décrit dans la Zoologie de l'Üranie, pag. 109, sous le nom d'emberiza melanodera, vit par troupes de quinze à vingt individus, dont la nourriture
principale parait être les oraines des petites plantes qu'ils Ta-
massent sur les lieux secs et où les herbes sont courtes. Un autre petit passereau , que nous ne vimes que dans deux ou trois circonstances , est d'un gris-pale, avec quelques stries plus foncées sur les plumes. C'est sans doute l'oiseau que quelques na-
vigateurs appellent le serin des Malouines, ou le chardonneret
1 Mémoire sur une espèce inédite de Goëland ( Zarus), par Stewart Traill, Hem. of the Wernerian society, t. IV, part. IL, pag. 514.
mentionné par les zoologistes de l'Uranie. Un petit troglodite , assez voisin du nôtre, et ayant les mêmes mœurs, vit principalement sous les grosses touffes de glayeuls, tandis que, sur les schistes du bord de la mer, se tient presque constamment un oiseau (mentionné sans doute par Pernetty, t. Il, pag. 20), dont les rapports d'organisation semblent forcer à le classer parmi les grimpereaux, quoique ses mœurs et ses habitudes l'en éloignent. Le certhia antarctica, Garn., vit en effet sur les rivages; et ses mœurs , Jointes à ce que ce grimpereau ne grimpe Jamais, nous autorisent à le placer dans le genre furnarius de Vieillot : nous le décrirons sous le nom de furnarius fulisirosus, voisin, au reste, de l’Aornero de la Plata, ou fournier proprement dit de D'Azara. Enfin , le dernier oiseau terrestre que nous ayons à mentionner est l'étourneau des terres magellaniques, ou blanche-raie de Buffon (le sturnus militaris de Gm., Syst., pag. 803). Nommé oiseau rouge par Bougainville et Pernetty , cet étourneau n'abandonne point les Maloumes, et remonte sur l'Amérique australe, d'une part jusqu'aux Pampas de Buenos-Ayres, et de l'autre jusqu'au Chili, et même au Pérou. Le rouge éclatant des plumes du male s’efface chez la femelle; et ce quil y a de remarquable, plus cet oiseau est rapproché des latitudes tempérées, plus ses couleurs s’affaiblissent : un grand nombre d'individus mäles et adultes du Chili ne nous présentèrent plus que des teintes d'un rouge ocracé et brunatre, là où brillait aux Malouines le rouge le plus pur.
Les premiers colons détruisirent un grand nombre de ces étourneaux , dont ils séchèrent les parties inférieures des peaux
1 PI. VIT, fig. 5, t. IL, de son Voyage. Commerson a figuré cet oiseau, dans ses dessins inédits , sous le nom d’étourneau à palatine rouge de Monte-Video et des iles Malouines, et aussi sous celui de picho o guanchaco , usité sans doute à Buenos- Ayres.
ZOOLOGIE. | 209 pour en faire des garnitures de robes en plumes rouges, alors fort à la mode en France; car on sait que les habitants de la Louisiane ÿ envoyaient les épaulettes du troupiale commandeur, qui vit en Amérique par grandes troupes, et dont ils faisaient une grande destruction. Telle parure de bal avait peutétre couté la vie à plusieurs milliers de ces oiseaux!
Le nombre des espèces dans l’ordre des échassiers est à peu près égal à celui des passereaux; mais il n’en est pas de même relativement aux individus. Ceux-là trouvent constamment, sur les rochers que la marée abandonne et recouvre chaque jour, une nourriture abondante. Des milliers de petits crustacés, de vers, de mollusques nus, engagés dans les frondes du gigantesque Jucus pyriferus, assurent leur subsistance et celle de leur famille. Tranquilles possesseurs de ces terres lointaines et désertes, la plupart, sans défiance, semblent montrer envers l’homme une indifférence apathique, qui leur est presque toujours funeste. Le genre pluvier nous a fourni une petite espèce nouvelle, voisine du pluvier à collier. Elle sera décrite sous le nom de charadrius pyrocephalus, ainsi que le joli vanneau inédit, nommé vanellus cinctus ’, qui court sur les côtes avec une extrême rapidité, sans cesse occupé à chercher quelques mollusques, en poussant un petit cri plaintif.
Deux espèces d'huitriers , indiquées sous le nom de pres-demer dans Bougainville, vivent par bandes et ne se mélent point entre elles : leurs mœurs sont les mêmes. Elles se nourrissent de moules et de patelles, qui couvrent abondamment les roches d’ardoise brisées qui forment les côtes. Leurs rangs toujours serrés permettent d'en tuer un grand nombre à la fois : leur œil, dont l'iris est d’un jaune brillant, est environné d'un cercle membraneux rose. L'huitrier noir (Læmatopus capensis,
‘ Tringa Urvillii, Garn. Ann. des sciences naturelles, janvier 1826.
Voyage de la Coquille. — Z. Tom. 1. 27
Cuvier), décrit mais mal figuré par MM. Quoy et Gaimard (Zoo!., pl. XX XIV), sous le nom d'A. 1ger, est une espèce distincte et non une variété de l’huitrier commun (X. ostralegus ), qui n'existe point aux iles Malouines. L'espèce qu'on a confondue avec l'huitrier d'Europe, de même taille et de même plumage, plus petite que l’huitrier totalement noir, diffère de tous les deux par la forme du bec, qui, au lieu d'être tranchant et aplati sur les côtés, est au contraire arrondi. Enfin, cet oiseau fournit aussi un de ces nombreux exemples qui viennent infirmer les noms significatifs; car ses tarses blancs impliquent contradiction entre les noms générique et spécifique d'hæmatopus *, leucopus*, que nous lui donnons dans nos descriptions. Cette espèce avait été mentionnée par Bougainville, qui dit, pag. 71 : « Cette pie-de-mer à le bec d'un rouge de corail et les pattes blanches. » Buffon crut que c'était une fausse indication , et que Bougainville s'était trompé.
Dans les cultrirostres, le bihoreau pouacre (ardea nyctcorax ), oiseau solitaire et rare, nous parut parfois guettant sa proie sur le sommet de quelque roche à fleur d'eau. Une calotte noire, d'où sortent deux plumes blanches, effilées, retombant sur les épaules, le firent appeler azgrette par Pernetty. Les sanderlings appartiennent à l'espèce européenne, et forment des volées de plusieurs centaines d'individus sur les plages du camp de l’Uranie. Une bécassine, en tout semblable à celle de France, mais un peu plus grosse, variété peut-être du scolopax longirostris, est fort multipliée. Son vol est droit et bas, et de très-courte durée, s'enlevant d'un lieu pour se reposer seulement à dix pas plus loin. La chair de cette bécassine, qui se tient dans les prairies humides, et qu'on abat faci-
* Hæœmatopus, pieds rouges.
? Leucopus, pieds blancs.
lement, est très-délicate. Un oiseau de cette espèce, que l'un de nous tua, présenta la singularité d'avoir les deux jambes comme éléphantiasées, ou hérissées de tubercules pathologiques du système dermoide.
Le dernier des échassiers que nous ayons à mentionner est le chionts *, oiseau unique dans son genre, dont la place est loin encore d'être fixée, et qui semble ne point appartenir à cet ordre, quoique, d'un autre côté, il soit fort difficile de lui assigner un rang convenable ailleurs. M. Vieillot * en a formé sa 9° famille, les co{eoramphes de la tribu des tetradactyles de ses Grallatores, et M. Temminck * l'a rangé dans ses Palmipèdes. Cet oiseau des hautes latitudes australes est figuré pl. XXX de la Zoologie de l'Uranie. Nommé chionis alba * par Forster ‘, qui
1 On trouve sur cet oiseau une assez longue discussion par Fleurieu, tom. IV, page 290 du foyage de Marchand, qui prouve combien on doit être circonspect pour employer les notes des navigateurs, lorsqu'on n’a pas vu les objets qu’ils mentionnent le plus souvent d’une manière erronée.
? Analyse d'une nouvelle ornithologie élémentaire, in-8°, 1816, Paris.
5 Manuel d'ornithotogie, 2° éd., Analyse, premier volume, 2 v. in-8°, Paris, 1820.
* V'aginalis alba, Gm.; coleoramphus nivalis, Dum.; chionis novæ-hollandiæ, Temm. C’est le white sheath bill de Latham , Synop. 3, pag. 268, et de Shaw, Wisc., tom. XII, pl. CCCCLXXXI.
5 «Ce genre, que nous rencontrâmes dans notre excursion sur la terre des États, «était de la grosseur d’un pigeon et parfaitement blanc; il appartient à la classe « des oiseaux aquatiques qui marchent à gué. Il avait les pieds à demi palmés, et ses « yeux ainsi que la base du bec entourés de petites glandes ou verrues blanches. II «exhalait une odeur si insupportable, que nous ne pûmes en manger la chair, quoi- «que alors les plus mauvais aliments ne nous causassent pas aisément du dégoût. » Forsr., 2° Joy. de Cook, tom. IV, pag. 59.
Ce chionis avait sans doute usé de quelques aliments particuliers pour sentir mauvais, comme le dit Forster : le nôtre n’avait point d’odeur, et nous trouvämes sa chair fort bonne et très-grasse.
« On le trouva aussi bon que du canard », dit Axpersow, 3° V’oy. de Cook, t. I”, PLT19:
le premier le découvrit sur la terre des États, il est mentionné par presque tous les anciens navigateurs sous le nom de prgeon blanc antarctique; et, dès 1739, il avait été indiqué par Lozier- Bouvet. Anderson (3° Joy. de Cook, t. I, p. 113) dit qu'il s'offrit par volées dans la baie de Noël de la terre de Kerguelen ou de la Désolation. Depuis, on l'a rencontré au Sud de la terre de Diemen , de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Hollande ; et on doit le regarder comme un habitant naturel des hautes latitudes australes, et même des terres frappées de stérilité, placées sur les limites du pôle Sud.
Le chionis vaginalis, Vieillot, est cependant moins commun aux iles Malouines, où nous le rencontràmes presque toujours solitaire sur les rochers qui bordent la plage de l'Uranie. Ses mœurs sont farouches; et nous ne püumes nous en procurer que deux individus, l’un aux Malouines, et l'autre dans la traversée. Cependant, nous en vimes, différentes fois, à des distances assez remarquables des terres les plus voisines, voler d'une manière lourde et peu habituelle aux oiseaux de haute mer. Nous ajouterons aux détails publiés par MM. Quoy et Gaimard (Zoo!., p. 131 ) quelques observations sur la figure qu'ils en ont donnée d'après un individu desséché. La blancheur neigeuse et sans taches du plumage est relevée par le grisbleu de l'iris qu'entoure un cercle rouge-brun près de la pupille. La partie moyenne des-deux mandibules est d’un vert uniforme, et marquée de deux taches d'un rouge-brun; leur extrémité est d'un noir encore plus foncé sur la supérieure que sur l'inférieure. Le corps glanduleux qui occupe les joues et la base du fourreau corné, et qu'on ne peut mieux comparer qu'au tissu de la glande lacrymale, est de couleur de chair ‘. Nous trouvames dans le gésier d’un chionis un caillou et une petite
* Nous ajouterons ici les proportions d’un individu que nous avons préparé :
ZOOLOGTE. 213
coquille. Deux cœcums, longs de trente-six lignes, venaient s'insérer à deux pouces de la terminaison de l'intestin.
Parvenus à l'ordre des palmipèdes, nous y trouverons un plus grand nombre de genres, un plus grand nombre d'espèces, et surtout d'individus. Leur fécondité est telle, qu'elle contribue à rendre les Malouines un lieu de relache précieux pour les navigateurs. Nos chasses détruisirent une prodigieuse quantité d'oies, de canards, et autres oiseaux nageurs : ce fut au point que nos marins, classe d'hommes en général peu difficile sur le choix de ses aliments, préféraient les salaisons du bord, vers les derniers temps de notre relàche, aux oies qu'ils avaient à discrétion. «Il est prouvé, dit Pernétty, que, de compte fait, nos équi- «pages ont mangé, en deux mois à peu près, quinze cents ou- «tardes (ores).» Par ce seul énoncé, on peut juger de la multiplication de ces êtres sur les Malouines.
Les rivières ou les étangs saumâtres sont habités par deux grèbes de mème taille, que Pernetty et Bougainville avaient mentionnés sous le nom de plongeons à lunettes (t. 11, p. 15). L'un encore inédit est notre podiceps callipareus, qui est beaucoup plus rare que le second, dont on trouve une bonne figure et la description complète, p. 133 de la Zoologie de MM. Quoy et Gaimard, sous le nom de grèbe Rolland (podiceps Rolland ).
pouces lignes mètres,
Longueur du bout du bec à la queue............. WANRONNO NE 370 CON NESARENSERRREERENREnE mo 2 SONORE O7 AU DEC ER ee LU REA EURE VNOM 010
Girconférence du Corps EP NME NA Eee 12 16 ROIS SS
Longueur du tarse....... 0 te ol oce en De LCA EE D RO HE 1 Ce MG
me le IaequEUR. ee lee Re HR CMNTO 122
Ce VOIRE OCR EE CAMP AN RUE JO PNEO RE 7
——— des rémiges (la première est la plus longue). 7 o o 189
= du tube digestifs. 12 UHR ER 39 MONO ed 7
D NE ARS CO CPR CO A Et PA CNE ARR EE 2e 28) 01000758
L'iris de ces oiseaux a la couleur du carmin le plus vif, et, suivant l'expression de Bougainville, leurs yeux brillent de l'éclat des rubis. Ce navigateur ajoute aussi que leur ponte est deux œufs, et que la mere porte les petits sur son dos; fait dont M. Berard, l'un de nos officiers, fut également témoin, et que, dès 1519, Pigafetta avait mentionné *.
Parmi les oiseaux les plus remarquables des iles Malouines, ceux dont la singularité a frappé tous les voyageurs, et dont sans contredit parlent toutes les relations, sont les manchots, improprement nommés pingoins par les marins, qui ne se piquent point d'une grande exactitude zoologique. Les manchots” sont aux mers du pôle austral ce que sont les pingoins aux mers du pôle boréal; mais cependant les premiers ne craignent point de s'avancer jusque vers la ligne équinoxiale, dans l'hémisphère qui leur est plus particulièrement assigné.
Lorsque la chimère d'un continent austral occupait même les meilleurs esprits, tous les voyageurs qui s'avançaient dans ce qu'on appelait alors Magellanique eurent occasion de voir et de décrire les manchots; et tous, frappés d'étonnement à la vue de cesétres dont l’organisation semblait à cette époque tout aussi paradoxale que celle de l’ornithorhynque dans ces derniers temps, consacrèrent des pages de leurs journaux à décrire les habitudes de cet étrange oiseau, impropre au vol, mais nageur par excellence. La première mention des manchots se trouve dans le voyage de Magellan, lorsqu'il découvrit le fameux détroit qui porte son nom; et, depuis, ces oiseaux furent décrits par
1? Page 13, de la traduction française du Premier oyage autour du monde, etc. Paris, an 1x.
? Les Américains donnent aux trois espèces de manchots de la mer du Sud les noms de ing, macaroni ( ce qui répond en ce sens au mot fat ), et Jack-ass. (De- LANO, pag. 262), 4 narrative of voyages and travels, in the northern and southern hemispheres, etc. Boston, 1817, 1 vol. in-80.
ZOOLOGTE. 215 Garcie de Loaisa (1525); Alfonse de Camargo (1539); Francois Drake (1577), qui leur imposa le premier le nom de pinguins, à cause de leur graisse huileuse ; Thomas Cavendish (1586), et Richard Hawkins (1593), qui dirent leur avoir donné le nom de penguin, mot qui en gallois signifie tête blanche (du celte pen, tête, et gwin, blanc); Sebald de Wert (1600); François Cauche (1651); Narborough (1670); Sharp (1680), les nomment demi-oiseau et demi-poisson. Depuis, ces palmipèdes ayant été observés avec plus de soin, leur histoire fut dégagée de contes populaires par Carteret, Byron, Wallis, Pernetty, Bougainville, et enfin par Pagès (1773), Cook et Forster, et notamment par Fleurieu, dans le Voyage de Marchand, (tom. IV, pag. 296 et suiv., édit. in-8°). L'habitude du corps des manchots est, en effet, très-peu en harmonie avec celle qui a été départie aux autres oiseaux; et ajoutez à cela une lourdeur dans la démarche, une gêne dans les mouvements, des ailerons propres à la natation seulement, une marche verticale sur le talon, des plumes qui approchent par leur texture d'un poil soyeux, on aura des manchots l’idée d'un assemblage bizarre, qu'on pourrait considérer comme étant plutôt le résultat des caprices que des vues sages de la nature. Sans rechercher tout ce qui a été dit sur les manchots, nous présenterons ici sommairement nos observations sur leurs mœurs, en élaguant la plupart des faits indiqués récemment par MM. Quoy et Gaimard, ou par les naturalistes, nos devanciers.
Les iles Malouines sont habitées par trois espèces de manchots, qui sont : le grand manchot (aptenodytes patagonica, Gm. ), le gorfou sauteur ( catarrhactes chrysocoma), et le manchot à lunettes de Pernetty (spheniscus demersa ).
Le grand manchot, nommé aussi pingoin-roi par quelques navigateurs, yellow ou ftng-penguin des Anglais, tres-rare aux îles Malouines, puisque , pendant notre séjour, nous n'en vimes
que deux individus, vit sur les côtes les plus désertes de l'ile de la Soledad. Ses mœurs seraient donc solitaires, à moins qu'à cette époque de l’année (novembre et décembre), la plupart des individus ne se trouvassent encore à la mer. Cette grande et belle espèce, que les pècheurs de phoques recherchent, à cause de l'éclat des plumes citrines, bordées de noir, qui revêtent son cou, semble n'habiter que les hautes latitudes, telles que la terre des États, celle de Feu, la partie Sud de la terre de Diémen. Nulle part on ne l'a trouvée en plus grand nombre que sur les iles Shetland, de Kerguelen, de la Georgie, et récemment sur les Orcades australes, où la mentionne le capitaine Weddell, qui lui a consacré quelques pages ‘. « La beauté de cette espèce, «dit ce navigateur, n'est point surpassée par plusieurs oiseaux «cités pour cet avantage”. Pendant la mue, les individus sem- «blent se repousser avec dégoüt; et ce n'est que lorsque leur «plumage acquiert son éclat naturel, qu'ils se réunissent en «troupes. Ils s'apparient en janvier. Le mâle est très-attentionné «pendant la durée de la couvée, et prend un soin particulier « des petits lorsqu'ils sont éclos. Ils n'ont point de nids; et on « doit remarquer que la femelle porte l'œuf dans une concavité « disposée à cet effet entre la queue et les jambes. La mère «prend soin des jeunes pendant un an, temps qui suffit au
’ A4 Voyage towards the south pole, in the years 1822-1824, by cap. James WepoeLr. Lond., 1 vol. in-8°, 1825, pag. 55.
2? L’aptenodytes patagonica , en effet, a jusqu’à trois pieds de haut. Les doigts sont forts et robustes, et les ailerons beaucoup plus prolongés que dans les autres espèces. La moitié du demi-bec inférieur est rouge. Un scapulaire de plumes trèsnoires couvre la tête et la gorge. Une bande d’un jaune orangé, plus large vers l'occiput, occupe chaque côté pour se réunir sur la poitrine, et séparer le noir de la gorge du gris-cendré de nuance très-douce , qui recouvre le dos de cet oiseau. Les plumes du ventre ont la blancheur et l'éclat du satin; et une teinte jaune, de plus en plus foncée, s'y mêle vers le haut de la poitrine : deux bandes d’un noir vif occupent les flanes.
«changement total de leur plumage, et époque à laquelle ils «doivent aller à l’eau; la mère les y pousse de force lorsqu'ils «hésitent à s'y jeter de plein gré.» Bougainville, qui essaya, mais sans succès, de transporter en Europe cette espèce, dit également, page 69 : « Elle ne vit point en familles comme les «autres ; elle aime la solitude et les endroits écartés : on peut «l'apprivoiser aisément. Un de ces pingoins, qui mourut à « bord, suivait l’homme chargé de lui donner à manger. » Comment se fait-il que cette espèce se retrouve à la Nouvelle-Guinée ? On ne peut, cependant, douter de ce fait que rapporte Sonnerat '; et ce qui nous étonne davantage, c'est que ce voyageur n’a point dépassé Guebé, et qu'il faudrait que le manchot patagonique eût suivi toutes les côtes de la Nouvelle-Hollande, franchi le détroit de Torrès, et suivi toutes les terres des Papous jusqu'aux Moluques. Cependant, cet oiseau ne parait point exister sur toutes les terres qui y conduisent , telles, par exemple, que les côtes de la Nouvelle-Galles du Sud. Enfin, quoique nous ayons séjourné assez long-temps dans ces mers, où deux fois nous nous sommes présentés à des époques différentes, jamais nous ne l'avons rencontré. Ce point de géographie ornithologique mérite bien d'être éclaireï.
La deuxième espèce que nous avons à mentionner est le gorfou sauteur ( catarrhactes chrysocoma), ainsi nommé de Bougainville, parce qu'il s'élance hors de l’eau à la manière du scombre bonite*. Cet oiseau, remarquable principalement par deux touffes de plumes dorées, placées de chaque côté de la tête, ne se montra qu'une ou deux fois pendant notre séjour sur les îles Malouines. Mais il n'en fut pas de même à la mer, où nous en rencontrames plusieurs d'appariés ; et tout porte à
’ Voyage à la Nouvelle-Guinée, pag. 178 et suiv. ? C'est le }umping-yack des Anglais.
Voyage de la Coquille. — Z. Tom 1. 28
croire que la saison de la ponte allait bientôt les ramener sur les rivages des terres magellaniques. Nous en tuâmes plusieurs individus ; et celui qui survivait dans chaque couple nous donna la preuve du vif attachement que ces oiseaux se portent; car il n'abandonnait point son cadavre, et semblait, en le poussant, vouloir lui redonner la vie quil venait de perdre. Les gorfous sauteurs paraissent s'éloigner de toute terre jusqu'a près de deux cents lieues : nous en trouvames, le 12 novembre 1822, dès le 43° degré de lat. S., et 56° long. O.; et, depuis cette époque jusqu'à notre arrivée aux Malouines, nous en vimes de plus en plus. Leurs plumes porlues, si on peut s'exprimer ainsi, sans cesse lubrifiées par une exsudation cutanée huileuse, sont très-favorables pour des habitudes toutes marines. Mais, après ce long exil de la terre, on a remarqué que les manchots en général y reviennent maigres et sans graisse huileuse dans les mailles du tissu cellulaire. Ces oiseaux-poissons, au reste, nagent avec une rapidité étonnante, et se servent de leur queue, composée de quatorze rectrices grèles, à peine garnies de barbes, comme d'un gouvernail, qui accélère leurs évolutions rapides. Elle est, en effet, très-propre à cet usage par la disposition des pennes qui augmentent de longueur, de dehors en dedans, de manière que les deux du milieu sont les plus grandes, et forment un plan aigu et en toit. Liris du gorfou sauteur est de couleur rouge-brun ou d'un rouge de brique peu foncé.
La troisième et dernière espèce de manchot dont nous ayons à nous occuper, est le manchot à lunettes (spheniscus demersa), décrit assez longuement par Pernetty (t. If, pag. 17, Voyage aux Malouines ), et par MM. Quoy et Gaimard (Zool. de l'Uranie, pag. 162 et suiv.). Ce manchot est le plus anciennement connu. Il n'y à presque point de relations de voyages qui ne le mentionnent, et on l'a trouvé à la fois au cap de Bonne-Espérance, au Sud de la terre de Diémen, sur toutes ces terres avan-
cées vers le pôle Sud, stériles, nues, pelées, nommées iles de la Désolation, Macquarie, Antipodes, etc., aussi bien que sur l'extrémité australe de l'Amérique, sur les côtes de la Patagonie, comme sur les Orcades et la Nouvelle-Shetland :. Partout les rivages sont couverts de cette espèce. Leurs innombrables légions stupides, pressées, dans une inactivité singulière, couvrent les grèves, et forment de longues files, dont l'ensemble compose le spectacle le plus bizarre. 4 les regarder de cent pas, on les prendrait pour des enfants de chœur en camail, dit Pernetty.
Le manchot à lunettes a été nommé ainsi de ce que les côtés de la tête sont occupés par un cercle blanc qui enveloppe les yeux. Il fut aussi appelé Jack-ass par les pêcheurs de phoques, d'après l'analogie de son cri avec le braiement d'un âne, et par les Espagnols paxaros ninos, ou oïseau-enfant. Ce manchot se tient constamment debout sur la terre, et marche avec gravité et d'une manière génée , ayant la tête droite, et presque toujours le bec élevé. Lorsqu'il cherche à fuir pour gagner le rivage, et que le danger le presse, il perd l'équilibre, que n'assurent point des membres placés tout-à-fait à l'arrière du corps : il tombe, culbute, se relève, pour tomber cent fois, et il se sert alors de ses ailes informes comme d’un point d'appui, et il fuit rapidement par ce moyen, en s'appuyant aussi sur sa poitrine. Parvenu sur le bord de l’eau, il s'y précipite. Mais là il est dans son élément. Autant sa démarche était génée sur la terre ferme, autant il plonge avec facilité, nage avec prestesse, s’élance avec force, et semble défier l'ennemi qui lui paraissait si dangereux quelques instants auparavant. La stupidité de ces oiseaux est telle, que nos marins en massa-
sl A © g LA
’ Cette espèce s’est propagée, le long des côtes d'Amérique que baigne l'Océan Pacifique, jusqu'à Lima, par 129, où nous la vimes dans la rade de Callao , soumise à l'influence d’une température qui est bien opposée à celle des terres Australes. .
craient impitoyablement un grand nombre, sans que ceux qui étaient dans le voisinage parussent avoir la moindre crainte. La défiance ne leur vint qu'après des scènes répétées de destruction ; et, dans les premiers moments, en les saisissant par le cou, on pouvait les prendre sans difficulté. Cette chasse se fait habituellement à coups de bâton, et détruit souvent sans utilité un nombre infini de ces paisibles animaux. La vie des manchots est excessivement tenace; et souvent nous en avons vu qui paraissaient assommés sur la place, y rester sans mouvement plus de dix minutes, se relever ensuite, chercher à fuir, au moment où le mauvais génie qui avait présidé à leur destruction venait recueillir sa proie, qui, de cette manière, échappait fort souvent. Mais surpris dans leur course mal assurée, ces oiseaux ne cherchent pas toujours à éviter le péril qui les menace. Ils s'arrêtent alors, et essaient de laffronter. Leur bec fort et robuste fait souvent de profondes blessures, et les manchots s'élancent le plus souvent avec beaucoup d'énergie sur leur injuste agresseur.
Soit que ces animaux aient à redouter des ennemis, le chien sauvage entre autres, soit que les côtes schisteuses des grandes terres des Malouines ne leur conviennent point, ce n'est jamais que sur les ilots épars dans les grandes baies, qu'ils creusent leurs terriers. Un de ces ilots en a recu le nom d'#e aux Pingotns. Là leur nombre surpasse tout ce que l'imagination peut concevoir, et n'est pas moindre que quelques dizaines de mille. Ces ilots, entièrement tourbeux, sont recouverts des graminées singulières, nommées improprement glayeuls, s'élevant comme certaines monocotylédones ligneuses et couronnées par des faisceaux de feuilles. Des sentiers, pratiqués par les manchots au milieu de ces forêts herbacées, établissent des moyens de communications faciles avec la mer, et le pourtour entier de cet ilot est creusé dé galeries souterraines, qui leur servent de
demeure. Le sol est tellement meuble et peu ferme, que fréquemment l'observateur qui marche sur cette tourbe s'y enfonce, et se sent bientôt mordu avec force par l'oiseau, étonné d'un tel genre de visite. À l'époque de notre séjour aux Malouines ( du 20 novembre au 20 décembre), quelques femelles couvaient encore, ou soignaient leurs petits. Les trous que ces oiseaux se creusent sont profonds et assez vastes pour loger toute la famille. Rien ne peut déranger les femelles de la fonction maternelle qu'elles sont chargées de remplir; car souvent il nous arriva d'épier longuement leurs mouvements dans le nid, et elles paraissaient indifférentes ou se bornaïent à faire de singuliers mouvements de tète, de côté et d'autre, en apparence fort ridicules. Le manchot pond deux œufs, gros comme ceux de l’oie, de couleur verdàtre, maculés de brun. Les jeunes sont l’objet des soins les plus assidus de leurs père et mère; et deux petits que nous placämes dans un nid étranger, dont nous enlevames les vrais héritiers, furent impitoyablement tués à coups de bec, et jetés hors du trou par la mère, qui ne reconnaïssait point en eux les enfants dont elle avait couvé les germes. L'importante fonction de la reproduction étant accomplie, et les jeunes étant assez forts pour habiter la mer, les manchots abandonnent leur demeure terrestre , et la république entière va à l’eau pendant environ six mois de l'année, pour accomplir ainsi les vues de la nature.
Le cri de ces oiseaux est un braiement semblable à celui de l’âne, tellement prolongé, surtout le soir, que l'illusion est frappante, et que le nom vulgaire donné par les Anglais est fondé sur cette analogie. Divers voyageurs ont mentionné ce fait. Mais une remarque que chacun de nous a pu faire dans les belles soirées de l'été des Malouines, très-rares au reste, c’est qu'au moment où le crépuscule apparait sur l'horizon, tous les manchots poussent ensemble des cris sourds et continuels, de
manière qu'à une certaine distance du lieu qu'ils habitent, on éprouve une illusion parfaite, en croyant entendre le mélange de voix et de mouvements d'une masse de peuple assemblé pour une fête publique, et dont l'atmosphère porte au loin, dans le calme, les sons confus et mélangés.
La chair des manchots est noire, compacte, indigeste, baïgnée par une graisse huileuse, et entourée d'une couche de tissu cellulaire, formant sur le corps une enveloppe épaisse et abondamment gorgée d'huile. La peau est d'une extrême solidité : aussi faut-il écorcher ces oiseaux, pour les manger; et cet aliment, analogue à la chair des phoques, est très-désagréable. Cependant les marins, que la vie dure et agitée de la mer rend très-inconstants dans leurs goûts, le trouvaient fort bon, et en mangeaient quelquefois avec plaisir.
MM. Quoy et Gaïmard observèrent que le départ des manchots eut lieu, pendant leur séjour forcé sur les Malouines, du 20 au 25 avril; ces oiseaux y retourneraient donc vers le mois d'octobre pour y pondre et couver. Ceux que nous avons rencontrés en mer et qui étaient appariés légitimeraient cette idée, et feraient croire que le manchot est monogame, ou du moins qu'il n'abandonne point sa femelle, et vit avec elle, au hasard, sur l'immense surface des mers qui baignent les terres antarctiques *.
* Nous ajouterons à l'histoire de ces oiseaux quelques détails anatomiques sur le manchot à lunettes, mâle.
Cœur , alongé, conique et assez volumineux. APPAREIL DIGESTIF : La langue et ie voile du palais sont recouverts de papilles alongées, mucronées. L’æsophage est très-dilatable, tapissé à l’intérieur par une membrane muqueuse, plissée longitudinalement, et dont les plis se confondent avec ceux que présente l’estomac : cet organe , dans son état de vacuité, a quatre pouces de longueur; il est alongé, et forme un coude à la naissance du tube intestinal. Sa surface intérieure est tapissée d’une foule de cryptes muqueuses, terminées par une ouverture béante. Ces corps sont principalement situés vers la terminaison de l’œsophage. Les intestins forment plusieurs circonvolutions ; leur longueur est de six mètres vingt centimètres, et ceux du gor/fou
Parmi les oiseaux marins que nous eùmes souvent occasion d'observer, les pétrels sont les plus nombreux en individus et en espèces. Ce genre parait en général ne point fréquenter d'habitude les terres, et il ne sy rend sans doute que pour remplir le but de la reproduction. On aurait tort toutefois de croire que ces oiseaux, auxquels on réserve plus particulièrement , en y comprenant les albatros, le nom de pélagiens, puissent séjourner des mois, des années même, sur la surface de l'Océan. Ils s’y rendent fréquemment au contraire, et leur vol rapide leur permet d’ailleurs de franchir aisément l'espace qui les en sépare.
Parmi les pétrels que nous observames dans la baie de la Soledad, nous mentionnerons le petrel Bérard, fig., pl. n° 37, de la Zoologie de l'Uranie ; le pélagique, différent de celui des mers d'Europe, et qui est probablement le stormy petrel de Latham, Syn., tom. VE, n° 18; le procellaria oceanica de Forster. Le pétrel géant, qu'au premier aspect on peut confondre avec l'albatrosse, lorsqu'il vole, vient assez fréquemment auprès des terres faire dégorger les poissons que les cormorans viennent de pècher, et sen emparer par suite. C'est de cette habitude que lui est venu des Espagnols l’affreux nom de quebrante uessos, ou briseur d'os’. Dans ces latitudes, nous observames encore le
sauteur ont huit mètres. Le cœcum est unique, et, avec un peu d'attention, on s’aperçoit que l'extrémité libre est divisée en deux tubercules ; ce qui tendrait à prouver que les deux cœcums sont unis, dans cette espèce d'oiseau, par un tissu cellulaire très-serré. Cet intestin s’insère à deux pouces du cloaque. Les pancréas sont alongés au nombre de deux. Les reins sont à trois lobes, dont l’antérieur est ovale et plus volumineux. La rate est petite, de couleur de lie de vin. Les testicules sont petits, ovales, placés au-devant des reins sur le milieu du rachis. Le foie, bilobé et volumineux, occupe toute la région épigastrique. La vésicule biliaire, dans son état de plénitude, était de trois pouces et demi. Les matières fécales de ces oiseaux sont vertes, couleur qu'on pourrait sans doute attribuer à la bile.
‘ La tête est figurée planche VIII du tome II de Pernetty.
pétrel bleu ( procellaria vittata, Gm.); le pétrel Lesson ( procellaria Lessonit, Garn.; procellaria cinerea, Latham), plus parüculièrement fixé vers le 52° degré de lat. Sud’. Nous ne vimes point le procellaria falklandicus , figuré dans les dessins inédits de Commerson, déposés à la Bibliothèque du Muséum. Les goélands sont très-multipliés sur les iles Malouines. Nous n'y trouvames cependant que deux espèces, l’une à manteau noir (larus marinus et nœvtus, Gm.), et l'autre à manteau gris (larus glaucus et argentatus, Gm.). Nous n'avons à y indiquer non plus qu'une seule mouette, la rieuse ( /arus ridibundus, Gm.). Les Malouines sont peuplées de stercoraire cataracte (lestris catarrhactes, Temm.) (fig. n° 38, Zool. de l’Uranie), que Bougainville mentionne sous le nom de cantard, et que les Anglais nomment poule du Port-Egmont. C'est de ce palmipède que parle Pigafetta (1519) sous le nom de cagassela. Cet oiseau, dont l'iris est brun-clair, est véritablement par les formes un oiseau de proie à pieds palmés, que Pernetty appelle canard gris, et sur les mœurs duquel il donne des détails fort justes, page 25, tome IT de sa narration. Confiant, ou, si on l'aime mieux, audacieux, le stercoraire à plumage sombre, que relèvent deux bandes blanches qui croisent les ailes, est aux mouettes ce qu'est la frégate pour les fous, c'est-à-dire qu'il est sans cesse à les épier, à les poursuivre, pour s'emparer de leur proie, et exercer ainsi le tyrannique pouvoir de la force. Cependant, le stercoraire est lui-même un pêcheur habile; et, chaque jour, le long du navire même, il nous donnait des preuves de sa dextérité, pour saisir sa pâture sur la surface de la mer. Les sternes (sterna hirundo, minuta et fuliginosa de Gm.) couvrent parfois de leurs essaims criards, et comme des nuées,
? Remarques sur la zoologie des îles Malouines, par M. Garnot, Ann. des sciences
nat., cah. de janvier 1826.
les ilots épars dans la baie, et pondent sur le sol même en plein air, sans avoir le soin d'assembler, pour construire un nid, les moindres büchettes. Des formes gracieuses et légères, la blancheur des plumes abdominales, le gris tendre des couvertures des ailes, la calotte d'un noir lustré de l’occiput, la disposition fourchue de la queue, le bec et les pieds d’un rouge de corail, font de la sterne un oiseau aussi gracieux que svelte ;. mais un cri aigre et discordant ne répond point aux teintes douces et suaves du plumage. Bougainville nomme la dernière espèce equerret, et Leguat, ferret. La ponte des sternes est le plus souvent de deux œufs, de la grosseur de ceux des pigeons, de couleur vert-clair, avec des taches brunes : parfois elles placent leurs nids dans les crevasses des rochers, et y portent quelques brins d'herbe. Entourées d'ennemis, qui cherchent à dévorer leurs œufs, les hirondelles de mer ont recu en partage un courage qui étonne d’après leur petite taille. Elles font lâcher prise aux oiseaux de proie ou aux maraudeurs des rivages, et les assaillent avec une ardeur sans exemple. Ces palmipèdes semblent nés pour la société : on ne les trouve jamais que réunis par grandes troupes, et leur attachement parait s'étendre aussi bien sur leurs petits que sur tous les membres de la communauté. Souvent il arriva aux chasseurs qui tuaient quelques-uns de ces oiseaux de voir Les sternes se précipiter sur celles qui avaient été frappées, voler au-dessus en tout sens, et remplir l'air de leurs cris perçcants. Nous vimes, sans nous la procurer, une variété dont la tête est grise, au lieu d’être noire, et que nous serions tentés de regarder comme distincte des espèces précédentes. Le genre cormoran, qui renferme trois espèces et des milliers d'individus, est mentionné par tous les navigateurs. La stupidité des oiseaux qui le composent est devenue proverbiale parmi les marins; et c'est ainsi qu'on les trouve décrits dans les voya-
ges, sous les noms de rigauds, becs-scies, shagg, par les Anglais, Voyage de la Coquille. —7. Tome 1. 29
et même sous un nom bien plus immodeste, que le Père Pernetty n'a pas craint de laisser glisser de sa plume. Les cormorans s'assemblent assez communément par pelotons d’une trentaine d'individus, et bien souvent ce nombre est beaucoup plus considérable. [ls se perchent sur les rochers des côtes, et se déransent à peine, lorsque le chasseur, les ajustant à loisir, en a tué plusieurs. Leur vol est analogue à celui du canard sauvage, et ils ont comme lui la tête et le cou dans une rectitude parfaite. La première espèce ( pelecanus næœvius, Gm.) est entièrement brune. On remarque cependant quelques variétés, dues à l'âge probablement, et qui ont des taches blanches çà et là sur le corps. La deuxième espèce (p.cérrhatus?) a le plumage d'un bleu ardoïsé, le ventre et le cou blancs, la tête surmontée d'une huppe composée de plumes longues de deux pouces. L'iris est de couleur bleu-verdàtre, très-brillante, et la membrane, placée sur la mandibule inférieure, est parsemée de points comme dorés; deux caroncules d'un rouge vif surmontent la tête. Le cormoran oreillard ( carbo leucotis, Cuv.) ne diffère du précédent que parce qu'il manque de huppe, et parce que le cou est bleuardoisé : peut-être ce dernier est-il la femelle, tandis que le premier serait le mâle. On remarque d'ailleurs des variétés assez nombreuses entre ces deux oiseaux.
Le cormoran nigaud ( carbo graculus, Meyer), qui se retrouve aux iles Malouines, ne peut être considéré comme une variété du pelecanus nævius : il en diffère par sa taille, qui est beaucoup plus forte, et par son plumage, qui est bleu-noir foncé et lustré.
Nous n'avons point vu le cyone à cou notr velouté indiqué par Bougainville ; et, sur quatre espèces d'oies qu'il décrit brievement, deux s'offrirent seulement à notre examen.
La première, nommée improprement outarde, est l’oie des Malouines (anas leucoptera), qui habite plus particulièrement les étangs, et qui pait dans les prairies environnantes ; elle
court avec rapidité, et est plus difficile à tirer posée qu'au vol. La femelle, qui est plus petite que le mâle, désignée sous le nom d'anas magellanica, Gm., et figurée dans les planches enluminées de Buffon, fig. 1006, est fauve, à poitrine maillée de brun, à cou et tête d'un marron vif, tandis que le mâle est blanc, à manteau varié de noir et de cendré : l'iris est brun. Pendant notre séjour aux Malouines, nous les avons constämment rencontrées en familles de six à huit individus. Cependant, nous en surprimes un jour plus de soixante sur un petit étang; les pennes de leurs ailes étaient à cette époque molles et impropres au vol : aussi pumes-nous les tuer toutes fort à notre aise. La chair de cette oïe est bonne, bien qu’un peu huileuse, et susceptible de faire un excellent approvisionnement de mer.
La deuxième espèce que nous ayons à mentionner est l’ouiarde de rivage de Bougainville, dont le mâle est très-bien décrit par les auteurs sous le nom d'anas antarctica, Gm.; la femelle, en revanche, l'est très-mal. Cette espèce est bien moins multipliée que la première. Elle ne faisait que d'arriver vers la fin de notre séjour, et parait ne venir aux Malouines que pendant l'été. Elle se nourrit d’ulva et de petits fucus, de mamère que sa chair en contracte un gout détestable, qui la fit rejéter par tout le monde à bord de la Corvette. Le mâle est complètement blanc, à pieds et bec jaunes. La femelle, que nous décrirons sous le nom d'anser antarcticus, Vieill., à la tête et le cou noirs, la poitrine et le ventre maillés de noir et de blanc. Comme ces deux oies étaient toujours ensemble et par paires, et que nos dissections sont venues nous assurer de leur sexe, on ne peut avoir le moindre doute sur leur identité.
Le dernier genre de l'ordre des palmipèdes des Malouines est l’anas, dont nous observames quatre espèces.
La première est le canard aux ailes courtes ( anas cinerea,
Gim.; anas brachyptera, Latham ), figuré dans la Zoologie de l'Uranie, pl. XXXIX. Ce canard est parfaitement décrit par Forster et par Cook ‘, sous le nom donné par les matelots anglais de race-horse ou cheval de course, que Buffon ne sut à quel genre rapporter. Il fut mentionné primitivement dans le 66° volume, partie 1°, des Transactions philosophiques, où 1l est nommé loogerhead-duck ou canard-lourdaud, et assez bien indiqué par Pernetty (t. IE, pag. 21) sous le nom d’ote grise ou d'ote du plain. Ce canard, en effet, ne vole point. Ses ailes, trop courtes pour remplir ce mouvement locomoteur, ne sont garnies que de tuyaux mous et sans consistance ; mais en revanche il court avec une rapidité accrue de toute l'inertie des ailes. Celles-ci sont munies au coude de deux tubercules, cornés et robustes, qui paraissent avoir pour but de servir de moyen de défense à cet oiseau. Ce canard vivait ou par paires ou par troupes considérables sur les grèves, ou plain, en terme de marine, du camp de l’Uranie et sur l'étang du Phoque : c'est du moins ce que nous observames pendant notre séjour. Sa chasse n'était point difficile, lorsqu'on pouvait lui couper le passage pour se rendre à la mer; mais sa course est tellement rapide, qu'il est nécessaire d'employer pour cela une grande vivacité. Dans l’eau, ce canard se retrouve dans son habitation naturelle, et son nager est facile; sa chair est mauvaise, trèshuileuse, et sent le marécage et les fucus pourris : quoique peu délicats, nos matelots n'osèrent point y toucher.
Le millouin des Malouines habite ordinairement l’embouchure de la petite rivière de Bougainville. Craintif et rusé, il se tient toujours éloigné de tout ce qui peut l'inquiéter. Nous trouvames sa chair fort agréable au goût.
Des deux dernières espèces qu'il nous reste à mentionner, et
‘ Deuxième Voyage de Cook, tom. IV, pag. 27, édit. in-4°.
ZOOLOGIE. 229 qui sont toutes deux très-délicates, l'une est le canard à bec jaune et noir de D'Azara; et l’autre, le canard à sourcils blancs (anas supereiliosa , Latham), qu'on retrouve à la Nouvelle-Hollande, où 1l habite particulièrement les étangs.