‹ Voyage autour du monde (volume 5)Chapitre 24 sur 30 · CÔTES DE LIMA ET DE PAYTA, AU PÉROU · texte numérisé non relu

CÔTES DE LIMA ET DE PAYTA, AU PÉROU

Ce que nous aurons à dire sur les environs de Callao et de Lima se bornera à un simple aperçu; car notre séjour sur cette rade de la riche capitale du Pérou n'a été que de cinq jours (du 26 février au 4 mars 1823). Mais Payta, que n'avait jamais visité aucun naturaliste, nous dédommagera de l'insuffisance de nos recherches sur le premier point par des faits géologiques très-remarquables, et que nous eumes davantage le loisir d'étudier ( du 10 mars 1823 au 22 du méme mois ).

Callao, port de Lima, dont il n'est distant que de deux lieues, est situé par 12° 3 20” de latitude $.; et sa baie, rendezvous général des navires de toutes les nations, qu'attire l'or du Pérou, est vaste, et en partie fermée à son entrée par une ile stérile et déserte, nommée Saint-Laurent. Son fond est tresbon pour l’ancrage, et composé d'une vase molle, colorée en vert-olive très-foncé. De la rade, l'aspect du pays est d'une nudité repoussante; et la plaine immense qui s'étend de Callao Jjusqu'’au-delà de Lima, aux montagnes nues et pelées qui forment une ceinture à cette ville, ne présente qu'une verdure

ZOOLOGIE. 247 rare, comme brülée. Cette plaine est unie et peu élevée audessus du niveau de la mer. Son littoral, à une distance assez srande , est formé en entier par des tas de galets considérables, qui ont du y être portés par les submersions fréquentes que produisent les tremblements de terre, dont les habitants consérvent de cruels souvenirs. Ces galets sont parfaitement arrondis, et assez communément de nature granitique ou quartzeuse; ils doivent sans doute leur naissance aux lests des navires mouillés sur la rade, ou peut-être aux éboulements des petits caps de Callao au Sud où de Bocanegro au Nord.

De nombreux ruisseaux et des flaques d'eau sillonnent les alentours de Callao : une herbe épaisse y forme des tapis verdoyants; mais toutefois de larges surfaces sont recouvertes d'efflorescences salines, et s'étendent jusqu'a plus d’un mille dans l’intérieur. Les eaux de la mer, en couvrant fréquemment le sol, l'ont imprégné de l'hydrochlorate de soude qu'elles contiennent. Quelques parties de cette plaine sont livrées à la culture , et les propriétés sont encloses de murs en terre trèssolides , nommés tapias.- La nature de cette terre est une marne productive. Les montagnes de Lima sont complétement dénudées, si on en excepte quelques chétives plantes charnues, telles qu'un solanum et un cactus, les seules qui subsistassent à l'époque de notre séjour. Leur base est formée par des roches granitiques, leur sommet est schisteux, et le schiste est très-souvent chargé de particules ferrugineuses. Ces montagnes présentent quelques traces d'un sol arénacé, dü entierement à l’effritement du granite. Au-delà de cette petite chaine qui entoure Lima, commencent les sterra du Pérou intérieur.

L'ile Saint-Laurent, placée à l'entrée de la baie, est complétement nue, et est en entier formée par une roche de phtanite gris : son aspect est celui d'un ilot d'un rouge foncé ; chaque fragment de roche à sa surface se sépare par feuillets minces,

et souvent, comme les pyrites, ces fragments tombent en déliquescence. Cette ile présente à son extrémité méridionale des crevasses, et des aiguilles affectant diverses formes. Les rochers qui s'élèvent au-dessus de la mer sur toutes les côtes du Pérou sont recouverts d'une couche très-épaisse de matière blanche, nommée guana, attribuée à la fiente des oiseaux maritimes, qui , depuis des.siècles, s'y reproduisent en paix; c'est l'engrais le plus usité dans tout le Pérou.

Plus célèbre par ses mines que par ses productions agriculturielles, le Pérou est loin de rivaliser sous ce rapport avec le Chili, riche en métaux précieux, mais riche surtout en substances nourricières, bien que son sol soit très-mal cultivé. La majeure partie des approvisionnements de la province de Lima est fournie par les ports de Valparaiso, de Coquimbo et de la Concepcion ; et la plupart des cargaisons expédiées sur les navires français consistent en farines et en vin : tout ce qui est nécessaire à la vie y acquiert par conséquent une valeur hors de toute proportign.

La température de Lima était très-chaude en février et mars, époque de notre reliche. Les vents régnants soufflaient du Sud, variaient au Sud-Sud-Ëst, au Sud-Est, et ne restaient que peu d'instants au Nord. Pendant le jour les calmes étaient fréquents, et ce n'était même que vers onze heures du matin, qu'une légere brise venait agiter l'atmosphère. Une brume constante et épaisse apparaissait vers cinq ou six heures de la matinée, et ne se dissipait que vers neuf ou dix heures. Le soleil alors prenait une grande force. Vers quatre heures du soir, la brume tombait de nouveau sous forme de pluie très-fine, et persistait ainsi jusqu'aux approches de la nuit. Ces brouillards périodiques et diurnes sont nommés garua : seuls ils entretiennent la vie végétative sous un ciel où il ne pleut jamais. Les nuits sont remarquables par leur douceur et leur sérénité. Dans le jour,

vers deux heures, la chaleur était très-forte, et le thermomètre centigrade, au soleil, s'élevait jusqu'a 45 degrés : son maximum d'élévation, à l'ombre, paraissait fixé entre 24 et 25 degrés, et la température de l’eau dans la rade était, terme moyen, de 21 degrés. L'hygromètre indiqua toujours une saturation complète. Les grandes perturbations de la nature qui agitent le Pérou sont les tremblements de terre, qui se répètent presque chaque année, et qui souvent renversent de fond en comble des cités entières, et font franchir à la mer les obstacles qui en resserraient les limites naturelles. Callao, en 1747, fut ainsi abimé, et depuis cette époque ces phénomènes se sont souvent reproduits. Suivant dom Hypolite Unanue, les volcans qui sont la source de ces commotions souterraines appartiennent au second groupe des monts ignivomes du Pérou, à la chaine volcanique de Æyaynaputina où Quinistacas, dans la Cordillière des Andes proprement dite.

Les principales productions des environs de Lima sont les patates douces, les papas ou pommes de terre, les pastèques, les melons, les arachis, les pepinos. Aux arbres à fruits importés d'Europe, se joignent ceux des tropiques ; et près des pruniers, des jujubiers, des pèchers, des figuiers, des pommiers, des oliviers, de la vigne, viennent se placer les orangers, les citrons doux, les goyaves, les avocatiers, les passiflores édules, les ananas. Le dattier est naturalisé à Bella-Vista. Les bananiers, les cannes à sucre, les cocotiers sont plantés en plusieurs endroits. Mais parmi les productions estimées dans le pays sont : la pulpe du mimosa inga, nommé pois doux ; la pulpe aigrelette du tamarinier, et le fruit très-gros et d'un rouge vif, nommé tuna , que porte une raquette ou figuier de Barbarie. La coca, qui fournit une substance très-employée comme un masticatoire agréable, est cultivée soigneusement, ainsi que le maïs, le blé

et la salsepareille.

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L'aspect de la végétation de la côte est triste et ne permet point d'espérer des récoltes intéressantes ; et ce n’est sans doute qu'après avoir dépassé la ville de Lima, que se montre plus riche ou plus variée la Flore péruvienne. Aucun arbre, aucun arbrisseau vigoureux n'ombragent les alentours de Callao ; et les endroits humides de la plaine, en effet, présentent seulement cà et la des haies formées par un petit arbuste de la famille des synanthérées, à feuillage blanchâtre, et qui croit le pied dans l’eau. Les fossés ou les mares sont revétus de sagittaires, de samoles, de calcéolaires, et notamment d'une petite utriculaire à peine haute d’un pouce, et surtout de pistia stratiotes. Les lieux un peu secs nous ont offert plusieurs plantes qui s y sont probablement naturalisées, telles que la luzerne cultivée, la verveine officinale, le datura stramontium. Non loin de Belle-Vue commencent des espèces de petits taillis composés de broussailles : là croissent quelques végétaux plus intéressants, deux espèces de sensitives, des héliotropes, un cestrum, des solanum , et surtout une graminée, nommée carapallos dans le pays, dont les feuilles distiques, àpres et consistantes, sont disposées d'une manière flabelliforme. Les bords de plusieurs champs sont ornés d'ipomées à grandes cloches bleues, de capucines, que les créoles nomment mortues, de ricins palmachristi. Les bords des eaux, frais et herbeux, sont garnis de balisiers, de passiflores à très-petites fleurs vertes, de fougères, d'une Nicotiane. Le floribundio ( datura arborea ) et le Plumiera à fleurs rouges sont les arbustes d'ornement que les Péruviens paraissent affectionner le plus. Les côtes méridionales sont garnies de prairies flottantes de macrocystes pyriferes; celles de Callao ne nous ont présenté que le macrocystis pomifera, remarquable par ses frondes entières, non dentées, et par ses formes gréles. Tel est l'aspect d’un pays visité chaque année par un grand nombre d'Européens, et où, malgré un court

ZOOLOGTE. 251 séjour et des excursions bornées, nous nous sommes cependant procuré plusieurs espèces nouvelles d'oiseaux.

Parmi les rapaces, nous mentionnerons en première ligne deux cathartes, que les lois du pays défendent et protégent contre toute agression, et dont les habitudes sont devenues tellement familières, qu'on les voit n'éprouver nulle crainte, et comme des oiseaux de basse-cour au milieu des rues et sur les toits de chaque maison. Leur utilité est d'autant mieux appréciée sous une température constamment élevée et sous un ciel où vit la race espagnole, que ces oiseaux semblent seuls chargés de l'exercice de la police relativement aux préceptes de l'hygiène publique, en purgeant les alentours des habitations des charognes et des immondices de toute sorte que l'incurie des habitants sème au milieu d'eux avec une indifférence apathique. On nous a dit qu'une amende assez forte était imposée à quiconque tuait un de ces oiseaux , et le public en entier témoigna un assez vif mécontentement une fois que, cherchant à nous procurer pour nos collections un de ces vautours, nous tirämes sur un groupe de plusieurs individus. L'aura ou catharte à tète rougeûtre, que nous avons vu exister en abondance dans toute l'Amérique méridionale, est beaucoup moins commun à Lima que l'urubu ( vultur atratus, Wils., vol. IX, p. 75? ) ou catharte à la téte noire. L'urubu laisse exhaler une odeur repoussante et nauséabonde, qui, même à une certaine distance, est encore très-forte, et qui atteste jusqu'à quel point ses goûts sont dépravés.

La chevèche grise, qui se creuse des terriers et qui à pour habitude de se percher sur les mottes de terre, ést très-commune dans les champs.

Les passereaux sont assez nombreux en espèces, et la plupart ont une livrée agréablement nuancée. Ainsi nous observames

plusieurs moucherolles et gobe-mouches, et entre autres le

rubin (muscicapa coronata, Gm.), et le tangara oriflamme; un chardonneret noïr et jaune, très-voisin du /ringilla xanthorea de M. Charles Bonaparte ; le moineau olivarez, un loxie à plumage rouge, un troglodyte, etc. Proche Lima, dans des clarières, vit le petit bouvreuil, que nous avons nommé pyr-

rhula Telasco; et dans les grands arbres du passeo, est assez

e) commun l'ani inédit, que nous décrirons sous le nom d’ani de Las Casas ( crotophaga Casasi). Un fournier brun, flammé de fauve, habite l'ile dénudée de Saint-Laurent. Mais une des découvertes les plus intéressantes de notre très-court séjour sur la côte de Lima , alors agitée par les discordes civiles, est celle de plusieurs espèces d’oiseaux-mouches ; elle nous fait regretter vivement d'avoir été dans l'impossibilité de consacrer un temps plus long à des recherches toutes pacifiques, et qui auraient indubitablement augmenté le catalogue des êtres connus. Trois espèces d'oiseaux-mouches proprement dits voltigeaient alors, pendant les heures les plus chaudes du jour, sur les petits buissons de l’arbrisseau syngénèse, dont nous avons parlé. L'espèce la plus rare est celle que nous avons figurée pl. XXXI, fig. 4, sous le nom d'orthorynchus Cora, nom qui rappelle à notre esprit une touchante prétresse du Soleil : le corps et la tête sont d'un vert-doré brillant; la gorge a l'éclat de l'acier bruni avec des teintes de cuivre de rosette, et deux longues rectrices blanches , terminées de noir, dépassent de beaucoup la queue. La deuxième est l'oiseaumouche Amazili, moins orné sans doute, puisque la moitié supérieure du corps est d'un vert-doré uniforme, et que la partie inférieure est d’un marron sans éclat métallique. La troisième espèce, très-petite, est d'un grisätre sale.

Deux hirondelles, l'une à tête et à ventre d'un rouge ocracé et à plumage bleu-noir, l’autre à ventre blanc, sont les seuls fissirostres que nous ayons vus. Le martin-pécheur, dont Com-

merson a laissé un dessin dans ses manuscrits, sous le nom de camaronero, a les mœurs de celui d'Europe, et fréquente les rives du Rimac et des eaux vives qui s'y rendent : ses couleurs en dessus sont d'un vert métallique, et le déssous du corps est blanc ; le bec et les pieds sont noirs. L'étourneau blanche-raie des terres Magellaniques, que nous avons vu exister aux îles Malouines et au Chili, se retrouve au Pérou : ses couleurs y sont encore beaucoup moins vives que dans les deux localités précédentes.

Plusieurs colombes peuplent Les environs de Lima. Une surtout , à peine de la taille d’un moineau , à plumage d'un fauveguinolentes sur les ailes, aime à courir sur la poussière, dont elle

clair, présentant des tach®s d'un rouge-noir et comme san

a la couleur et qui la dérobe à la vue; Commerson l'a dessinée sous le nom de tortolita : ce sont les colombi-gallines pygmée et cocotzin.

Les échassiers ont quelques espèces analogues à celles d'Europe : telles sont les chevalier, pélidne, et corlieu, etc. Ce dernier a la teinte de son plumage beaucoup moins foncée que le corlieu de France. Les chevaliers sont ceux aux pieds jaunes et aux pieds courts. Mais un oiseau de rivage plus spécialement propre à ces côtes est la maubèche australe.

Les palmipèdes, comme on doit le penser, sont les oiseaux qui s'offrent le plus communément aux regards du navigateur: ce sont ceux au milieu desquels il vit, sans néanmoins pouvoir les étudier à son aise; car la rapidité de leur vol et leurs habitudes au milieu des mers leur accordent une protection puissante et efficace. Les côtes de Lima nous ont toutefois donné quelques espèces nouvelles ; et dans une course sur l'ile de Saint-Laurent, nous y avons tué la belle sterne, que nous avons décrite sous le nom de sterna inca, et un cormoran inédit, que nous avons dédié à notre ami et collègue Gaimard , dont l'esprit aventu-

reux est tourmenté de la soif des voyages lointains. L'ilot de Saint-Laurent et ses falaises abruptes et désertes sont le séjour habituel de légions d'oiseaux de mer, parmi lesquelles, sans contredit, il nous reste plusieurs espèces à connaitre. Il nous suffira de citer quelques palmipèdes communs, tels que la mouette à tête cendrée, les sternes tschegrava et katelkaka, le fou blanc, le cormoran nigaud, le pélican brun, et le manchot à lunettes ( aptenodytes demersa ), qui fréquente la rade; et n'est-il pas remarquable de voir ainsi un oiseau des latitudes les plus élevées et les plus froides du Sud s'avancer sous les latitudes les plus chaudes de l'équateur ?

Il nous reste à mentionner un oiseau sur lequel les auteurs sont loin d'être d'accord. Nous voulons parler du procellaria urinatrix de Latham, dont feu de Lacépède a fait le type de son genre pélécanoïde, et qu'Illiger a adopté sous le nom d'haladroma. Mais les caractères de ce genre sont, suivant nous, itrès-mal définis, et ce mot de pélécanoïde, par exemple, ne nous parait pas heureux. Quant au petit sac membraneux et dilatable qu'on dit pendre sous la gorge du procellaria urinatrix, malgré nos recherches sur un individu frais, nous n'en avons pas vu la moindre apparence, de sorte que nous avons cru devoir lui imposer le nom générique de puffinure, en précisant très-rigoureusement les caractères du genre; et nous avons dédié l'unique espèce qui le compose à notre collègue Garnot, qui contracta sur la côte même du Pérou et au milieu des préparations nombreuses que nécessitaient nos chasses journalières, la fatale dyssenterie qui, après avoir mis ses jours en danger, le forca de débarquer au port Jackson. Le puffinure de Garnot (puffinuria Garnotit) habite par grandes troupes assez loin des côtes, et nous le rencontrâmes à une dizaine de lieues en mer : un canot qu'on lança du navire par un temps de calme ne nous en procura qu'un seul individu. Il vole mé-

ZOOLOGIE. 255 diocrement bien, d'une manière précipitée et en rasant la mer; mais il préfère se tenir en repos sur sa surface, et plonge trèsfréquemment à la manière des grèbes, sans doute pour atteindre les petits poissons qui forment sa proie.

À ce rapide apercu des productions animées de la côte de Lima, nous ajouterons quelques sauriens ; deux espèces de serpents, très-venimeux, dit-on, qui furent donnés au chef de notre expédition , et qu'il eüt été intéressant de faire connaitre ; quelques insectes rares ou brillants, entre autres le melolontha chrysochlora, divers mollusques. Les eaux douces de tous les fossés environnant Callao nourrissent une petite planorbe, qui ne diffère en rien de l'espèce de France; tandis que sur les côtes existent le concholepas, la crépidule et l'oscabrion péruviens, que Dombey le premier fit connaitre, un pecten rouge très-grand , un oursin, etc. Enfin cette partie de l'Océan Pacifique qui baigne la côte de l'Amérique du Sud mérite véritablement son nom de Pacifique; car sa surface, seulement ondulée par des vagues sourdes et profondes, est le plus ordinairement calme et unie : aussi y voit-on se développer de brillants z00phytes mous et fragiles, qui le disputent aux fleurs par la vivacité de leurs couleurs. Mais un phénomène qui parait se reproduire avec assez de fréquence sur les côtes du Pérou, est celui de la coloration de la mer en rouge vif et par surfaces réduites à des limites plus ou moins restreintes. Nous en fumes dupes une fois, en mettant en panne et en sondant sur ce que nous primes pour un haut-fond, et qui était tout simplement le résultat d'une prodigieuse quantité d'animalcules qui teignaient la mer en rouge-foncé. Pour nous assurer de leur nature, nous primes de l’eau dans l'endroit où la mer affectait une teinte rouge de sang, et cette eau, renfermée dans un verre, conserva sa couleur blanche naturelle. En examinant avec une forte loupe quelques gouttes de cette eau

jetée sur du papier, nous y reconnümes des milliers de petits points rouges qui, imitant des crevettes d'une ténuité extrême, s'y agitaient avec une grande vitesse. Cette eau, filtrée, laissa déposés sur le papier joseph environ deux centigrammes d’une matière rouge, muqueuse, qui forma en se desséchant sur le filtre une pellicule qui passa à la couleur verte. Étaient-ce des œufs ? le mouvement de très-vive locomotion ne permet pas de le supposer : étaient-ce des zoophytes ténus, ou plutôt des crustacés microscopiques ? c'est ce que nous sommes portés à supposer. La rade de Callao est souvent rougie par des amas de crustacés longs d'un pouce, et ce fait a été fréquemment indiqué par les anciens navigateurs, et surtout d’une manière précise dans ce passage de la relation des officiers du Wager de l’escadre de l'amiral Anson ( ’oy. à la mer du Sud, in-4°; Lyon, 1756, p. 9) : « Ce que nous trouvames de plus remar- «quable au port Saint-Julien, ce fut une quantité prodigieuse «de petites chevrettes rouges comme des écrevisses, et qui «rendaient l'eau de la mer couleur de sang. »

Payta, dont les environs ont un caractère d'étrangeté si prononcé et si opposé à tout ce que nous connaissons des diverses régions de l'Amérique du Sud, est une bourgade misérable placée à l'extrémité boréale du Pérou, par 5 degrés 6 4” de latitude Sud et par 83 degrés 32 28” de longitude occidentale. Ce point de la côte n'a qu'une faible importance militaire, et serait inconnu sans les ravages qu'y porta en 1741 l'amiral Anson, et que Jean-Jacques Rousseau a rappelés dans son roman le plus célèbre. C'est toutefois de Payta que Mendaña et Ferdinand de Quiros partirent en 1595 pour leur second voyage de découvertes dans la mer du Sud. La baie de Payta ne mérite point le nom de havre ou de port. Cest une sorte de petit golfe, nullement abrité au large depuis le N.-N.-O. jusqu'au N.-N.-E. Mais les vents régnants soufflant du Sud et tou-

jours modérément, il en résulte un mouillage sûr, dont le fond est composé d’une vase olive tenace : quelques navires baleiniers ou contrebandiers sont les seuls qui viennent ancrer sur un point où on ne trouve aucune ressource. La bourgade de Payta, composée en grande partie de cabanes en terre, occupe un profond ravin sur le bord de la mer dans le S.-S.-O. de la baie : elle est dominée de toute part par un immense plateau régulier, qui s'affaisse un peu, dans sa partie Nord, vers le village de Colan.

L'aspect du terrain est affreux; c'est tout-à-fait celui des sables arides des côtes d'Afrique : encore des palmiers au moins s'élèvent pour y former quelques bouquets de verdure; tandis qu'aux alentours de Payta l'œil ne découvre qu'une vaste plaine brülée, où apparaissent rarement sur les sables quelques herbes desséchées, ou, vers Colan seulement, quelques mimeuses tordues et rabougries. A l'horizon, au Sud, se dessine une chaine de petites montagnes, complètement nues, et au pied de laquelle on se dirige pour se frayer une route jusqu'à Piura, ville distante de Payta de quatorze lieues, dont l'intervalle est en entier occupé par les sables dont nous aurons à parler par la suite. Payta enfin n'a ni végétaux ni eau douce, et c'est principalement de Colan, peuplé de descendants des anciens Péruviens, qu'ils retirent ces deux objets de première nécessité. Ce village de Colan ne se compose que de cabanes bâties en terre ou en bambous, à environ deux lieues de Payta au Nord, et non loin de la mer. Une petite rivière ,.le Rio del Chira, qui prend sa source dans les montagnes de Guanguabanba, va se perdre dans des marécages qui rendent cet endroit malsain; car les Indiens eux-mêmes sont fréquemment atteints par les fièvres pernicieuses que leurs effluves font éclore. L'eau de la rivière de Colan est donc la seule qui serve à une grande

distance pour la boisson des Péruviens : elle est renfermée dans Voyage de la Coquille. —7. Tome I. 33

de grandes calebasses, et portée sur de petits ânes à Payta et aux alentours. Mais cette eau contient beaucoup de sels terreux en dissolution, et elle ne contribue pas peu à l'insalubrité qui règne sur ce point de la côte, bien que beaucoup d'habitants se servent, pour la filtrer, de vases poreux, d’un grès qui se laisse traverser aisément. On nous assura que le lit, peu profond et étroit à l'embouchure de cette petite rivière, était habité par des caïimans, dont l'espèce est probablement différente de celle qu'on connait dans les rivières de la Guyane et du Brésil. La température de la baie de Payta pendant notre séjour ( du 10 au 22 mars 1823) fut constamment chaude. Les vents régnants débutaient dans la matinée par des calmes, ou quelquefois par de légères brises inégales de la partie du S.-S.-E. ou de l'E-S.-E. Vers midi, le vent prenait de la consistance, et rafraichissait alors l'atmosphère embrasée. Pour l'ordinaire, chaque soir vers six heures, l'air cessait d'être agité, et le calme le plus parfait accompagnait la disparition du soleil. La mer sur la rade était unie, à peine la moindre ride en ondulait la surface, et un seul jour (le 14) elle devint clapoteuse : trèssouvent, le phénomène qui s'était présenté devant Callao de ses eaux teintes en rouge S'offrit à notre vue, et pendant la nuit elle scintillait par la phosphorescence la plus vive. Le ciel était remarquable par sa sérénité, quoique sa voûte d'azur, émaillée d'étoiles, füt toutes les nuits obscurcie par des nuages gris et détachés, qui s'opposaient aux observations astronomiques. La pluie tombe rarement sur la côte; mais lorsqu'il y pleut, ce sont des averses subites et abondantes, qui sillonnent le terrain par de profondes ravines. Les tremblements de terre se reproduisent avec une constance qui atteste dans tout le Pérou le nombre des crevasses souterraines où leur cause productrice s'agite et fait effort. Nos observations physiques furent assez uniformément fixées à 28 pouces pour le baromètre, de 26 à

28 degrés centigrades pour le thermomètre à midi : la chaleur répandue dans l'atmosphère le maintenait encore à 23-25 à minuit; tandis qu'exposé au soleil, à trois heures du soir, le mercure atteignait 48 degrés centigrades. La température de l'eau de la rade fut assez uniformément de 20 à 23 degrés à midi, et de 18 à 21 degrés à minuit. Tel est l'ensemble de la climature d'un pays que nous devons étudier maintenant sous le rapport de l’histoire naturelle.

Toute la côte, depuis Payta jusqu'à Colan, ne se compose que d'une falaise abruptement coupée du côté de la mer, et dont le sommet forme un long plateau régulier, élevé de 37 à 4o toises à peu près, et qui s'abaisse seulement aux marécages dans lesquels se perd le Rio de Colan. Cette falaise littorale est ainsi la bordure naturelle d’une vaste plaine parfaitement unie, entièrement composée de sables marins stériles, qui s'étendent dans l'intérieur jusqu'à la ville de Pyura, distante de quatorze lieues de Payta, et jusqu'à la Sélla, petite chaine de montagnes schisteuses, situées à cinq ou six lieues seulement de ce dernier bourg et dans sa partié méridionale. Cette plaine ne se compose que de sables et de détritus de coquilles : nulles traces de sentiers ne demeurent long-temps sur un sol arénacé que les vents bouleversent fréquemment; nulles plantes n'y croissent pour le fixer par leurs racines, ou pour en détruire par leur feuillage l'aspect desséché et triste. Quelques éboulements ou des enfoncements du sol offrent seuls cà et là quelques arbustes brülés et rachitiques, croissant au pied des petites dunes qui les abritent.

La base de tout le terrain est de formation primordiale et se compose de roches talqueuses phylladiformes. Ces roches se trouvent former en entier les côtes et les rivages du Sud-Ouest de Payta, ainsi que les montagnes de la Silla. Mais le plateau,

au Sud de Payta, sur lequel on avait placé un fort, et qui est

élevé d'environ 35 toises au-dessus de l'Océan, et entièrement de cette nature de roche, s'affaisse au Nord de ce bourg; car ce terrain de phyllade ne se trouve plus dans cette partie qu’au niveau des eaux de la mer, et supporte entièrement le vaste lambeau de sol tertiaire dont nous aurons à parler par la suite. Cette roche talqueuse phylladiforme est la réunion de feuillets dirigés de l'Est à l'Ouest, assez minces, d'un bleu-noirtre, friables à leur surface supérieure , durs et consistants dans leur portion la plus inférieure, et sillonnés dans le sens vertical par des veines inégales de quartz amorphe. La surface de ce terrain est extérieurement composée d'un schiste argileux, d'autant plus terreux et plus friable , qu'il est plus supérieur.

Entre la formation primordiale et le terrain tertiaire existe une large crevasse ravinée : c'est là qu'est bâtie la bourgade de Payta. Les collines schisteuses sont au Sud, le terrain tertiaire commence aussitôt au Nord, et repose sur les roches primitives affaissées. C’est ce terrain de récente formation qu'il est surtout intéressant de faire connaitre, et dont la decouverte est aussi curieuse qu'importante, ainsi que l'a dit, avec bienveillance, dans son rapport à l'Institut, le savant professeur Cordier. Mais ce qu'il y a de plus remarquable est l’analogie la plus grande que présentent plusieurs espèces de calcaires grossiers de Payta avec ceux des environs de Paris.

Le lambeau de sol tertiaire se compose de couches ou bancs alternatifs, dont voici l’'énumération, en commencant par la formation de phyllade qui le supporte.

1° Roches talqueuses phylladiformes, terrain primordial. 2° Argiles plastiques.

— Sable argileux, schisteux , traversé par des veines entrecroisées de gypse fibreux.

— Grès quartzeux, ferrugineux.

— Sable argileux, schisteux ou compacte, avec des rognons et des pyrites martiales, des géodes quartzeuses. — Argile sablonneuse, grise, feuilletée ou parfois compacte. 3° Calcaire grossier.

— Couche mince de débris de coquilles tassés et réduits en petits fragments, de consistance friable et de couleur très-blanche. — Couche calcaire, mince et sablonneuse, avec coquilles solidifiées, et de

couleur jaune.

— Couche épaisse d'environ un pied de carbonate de chaux mêlé de sables et renfermant encore des coquilles brisées, mais non décomposées.

— Calcaire disposé par lits et renfermant un grand nombre de moules de coquilles; chaque lit étant séparé par des couches très-minces d’un calcaire sablonneux, friable, ou dont les molécules sont unies par un ciment très-peu

tenace.

De cette énumération pure et simple, on doit tirer cette conséquence géologique intéressante, que ce territoire dont nous avons assigné les limites dans les dépendances de Payta n'est sorti du sein des eaux que récemment. Ce sol tertiaire parait exister par lambeaux sur toutes les côtes du Pérou et du Chili. Les bancs épais de débris fossiles dont il est composé seraient des dépôts successifs précipités par la mer avec calme par lits réguliers et dans un temps assez court. Mais ces débris, presque. exclusivement formés de coquilles marines, ne méritent pas le nom de fossiles proprement dits, puisque ce ne sont que des infiltrations calcaires dans des coquilles qui ont servi de moule, et dont les tests décomposés ou altérés ne subsistent plus. Quelques-uns de ces types intérieurs sont toutefois enveloppés d'un réseau calcaire, seule trace qui atteste la désorganisation graduelle de la coquille. Ces moules sont tellement multipliés, qu'ils composent presque en entier le calcaire de Payta : ils se rapportent tous à des coquilles encore vivantes sur les rivages, et qui sont des peignes, des vis, des vénus; ce qui rend remarquables les divers dépôts par assises

de ces mollusques, est la régularité avec laquelle chaque espèce semble, dans les couches les plus inférieures, composer uniquement chacune d'elles. Mais à mesure qu'on s'élève, cette disposition uniforme disparait pour faire place à un tassement irrégulier de plusieurs espèces très-différentes, et c'est dans ces couches superficielles que se montrent les corbules, les arches, les huitres, les murex, et, tout-à-fait à la surface du sol, les balanes et quelques fragments d’ossements triturés. La hauteur moyenne de ces diverses assises, du sol primitif à la surface arénacée, est d'environ 150 pieds. Le calcaire grossier forme une écharpe dont les diverses couches peuvent avoir environ 22 pieds, et sont tout-à-fait supérieures.

La mer a naguère recouvert le sol de Payta, et l'époque ne peut en être très-reculée. Bien qu'on ne puisse émettre sur ce sujet que des suppositions, on doit remarquer cependant que par toute la terre le dernier niveau des eaux parait avoir été fixé environ à 200 pieds. Les côtes de grès de la Nouvelle- Galles du Sud dans l'Australie; les calcaires madréporiques qui flanquent les terrains primitifs ou volcaniques des iles de l'Océanie et de la Polynésie; les attérissements de la Méditerranée dans le golfe de Nice, suivant M. Risso ‘; les observations de M. Brongniart dans le Nord de l'Europe : tous ces faits ne semblent-ils pas témoigner qu'à cette élévation fut long-temps maintenu le dernier niveau de l’eau? Que deviendrait alors l'opinion qui adopte des cataclysmes partiels ?

Sur des sables que les rayons d'un soleil ardent atteignent sans être affaiblis, que les pluies n’humectent presque jamais, il ne doit rien croître. Ces deux principes de vie végétale, l’eau

‘ Histoire naturelle des principales productions de l’Europe méridionale, et plus particulièrement de Nice et des Alpes maritimes, par Risso; 5 vol. in-8°, 1826, tom. I, p. 146.

et la chaleur, n'agissent que simultanément. La chaleur sans eau dessèche les germes, l’eau sans chaleur les énerve et arrète leur développement. Cet état de choses est celui qu'on observe à Payta. Les sables qui environnent cette bourgade sont brülants comme ceux du Sénégal et du Sahara. Nulle rosée bienfaisante, analogue au garua des côtes de Lima, ne rafraichit leur surface; et les brumes épaisses qui s'élèvent de la mer et qui sont vaporisées , passent au-dessus sans s’y arrêter, et ne sont précipitées en pluie que sur les forêts des Andes. L'atmosphère de Payta est trop raréfiée pour permettre à l'humidité, maintenue dans ses couches supérieures, de se faire ressentir aux couches les plus inférieures, et par suite pour aider la végétation à s'établir et à se propager. On nous a dit toutefois ces

Do inférieurs, chargés d’eau et venant du large, procuraient des

que, pendant l'hivernage de quelques années rares , les nua

pluies abondantes, mais de peu de durée, et que, pendant ce court espace de temps, la surface du pays se couvrait, comme par enchantement , de graminées et de plantes charnues. Mais à peine ces pluies ont-elles cessé, que ces pelouses, magiques et nées de la veille, disparaissent pour ne plus renaître , ou du moins pour ne plus reparaitre que lorsque les mêmes circonstances viennent à se reproduire.

Dans nos herborisations réitérées, nous ne rencontrâmes jamais qu'un très-petit nombre de plantes; M. d'Urville n'en a recueilh au plus qu'une vingtaine d'espèces : encore la plupart de celles-ci proviennent-elles des bords cultivés du Rio de Chira. Un mimosa que les Péruviens nomment argoroba est assez commun dans les sables, où il n’atteint guère plus de trois à quatre pieds. Un autre arbuste, très-utile aux gens du peuple par la belle et solide teinture noire que ses gousses leur fournissent, est le mimosa chiaran, qui croit dans les montagnes. Un autre mimosa, que les femmes aiment passionné-

ment, à cause de la douce odeur de ses fleurs réunies en tête, et qu'elles nomment aroma de Castilla, est l'acacie de Farnèse, et a été indubitablement importé d'Espagne. Dans les éboulements des dunes littorales, se plait un petit arbrisseau à feuilles très-longues et d'un vert foncé, qui est peut-être le capparis lénearis, et qu'on nomme sapota dans le pays. Dans les sables des bords de la mer, végètent une sorte de salicorne, appelée nacoupilla, une linaire à fleurs rouges, et une tetragona, nommée vulgairement lxra. Sans doute que l'akaco ou ocymum odorant de nos jardins, que nous rencontrâmes souvent auprès des cabanes de Colan, y a été naturalisé. Il en est de même d'un bon nombre de plantes et d'arbres à fruits, que les habitants cultivent dans les environs de ce village, et qui constituent des bosquets d'un verdure épaisse, et d'autant plus agréable, qu'elle forme un contraste plus frappant avec l'air nu et triste de tout ce qui les entoure.

Par le tableau que nous avons tracé de la végétation des environs de Payta, il sera facile de concevoir que les animaux dont les végétaux assurent l'existence n'y sont pas nombreux. Les oiseaux terrestres en effet, et notamment les granivores , manquent complètement, à l'exception d'un seul, qui parait être un motteux. Cet oiseau , qui est peu commun, se tient sur les sables les plus secs et les plus arides, et son plumage, de couleur jaune terreuse, l'y dérobe aisément à la vue. Les principales espèces que nous observames appartiennent à l'ordre des palmipèdes ou des échassiers, qui s'ébattent par nombreuses tribus sur des côtes où pullulent les mollusques, ou aux accipitres, qui vivent de chairs animales, près des demeures des habitants. Ainsi nous aurons encore à mentionner les deux cathartes aura et urubu, qui semblent régner sur toute l'Amérique. Le dernier, de la taille d'un petit dindon, nous présenta quelques particularités locales dans son genre de vie. Privé des

ZOOLOGIE. 265 charognes, dont il fait ses délices ailleurs, son gout dépravé se rabat sur les matières que vomissent les flots sur les rivages; et là, fouillant les tas de fucus roulés et les débris de toute sorte, il trouve des aplysies, des poulpes, qu'il ne dédaigne nullement. Jouissant, comme à Lima, du privilége de ne jamais être inquiété, 1l se perche sur les toits des maisons et se dérange à peine dans les rues pour laisser passer les habitants. L’urubu, malgré la grossièreté de ses penchants voraces, aime à se réunir aux oiseaux de son espèce. On en voit des troupes séjourner sur les petits bateaux de cabotage mouillés sur la rade et dont les matelots sont à terre, sy promener gravement et sans interruption à la manière des marins qui font le quart. Nous entrevimes, sur les hautes collines qui bordent la mer, un petit épervier, une chouette, et surtout un oiseau de proie de forte taille, et dont la tête était recouverte d'une large huppe, que nous primes pour l'aigle destructeur de Daudin , type du genre harpie des naturalistes actuels.

La rade est couverte de cormorans entièrement noirs, de la mème espèce que ceux du Chili et de Lima, et qu'on retrouve aussi sur toute la côte occidentale de l'Amérique. Nous avons déja dit combien était grande leur stupidité, ou plutôt leur confiance envers l'homme; car les voyageurs qu'on expédie pour accroitre le domaine de la philosophie, rapportant tout à leurs préjugés, ont nommé stupidité ce que d’autres nommeraient confiance et bon naturel.

Après les cormorans, les oiseaux les plus nombreux sont sans contredit les pélicans, qui ne différent point du pelecanus Jfuscus de Gmelin, des îles Antilles. Les marins les nomment grands gosters, et les créoles espagnols alcataraz. Ces oiseaux se réunissent par tribus d’une vingtaine d'individus, et séjournent sur la surface de la mer pendant des heures entières sans se

déplacer. Mais il ne faut pas croire qu'ils y restent dans une Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I, 34

molle indolence. Bien au contraire, leur activité pour remplir leur poche sous-rostrale de poissons est des plus vives, et la quantité qu'ils en prennent est considérable. Ces pélicans vont jusqu'à dix et quinze lieues au large des côtes, et se rencontrent communément depuis Lima jusqu'à Payta. Leur plumage est d'un gris-brun assez foncé dessus comme dessous le corps. Le cou en devant est grisätre, et bordé sur les côtés de deux lignes blanches, qui partent de dessous les yeux. Les plumes de l'occiput sont noires, ainsi que celles du derrière du cou jusqu'aux épaules; ce qui forme une calotte brune terminée par un prolongement de même couleur. La portion membraneuse du gosier est jaunâtre , et le bec est couleur de plomb.

Le fou gris; le noddi; deux sternes ‘ ou hirondelles de mer , l’une à tête, bec et pieds noirs, nommée zoz/nco dans le pays, et l'autre rayador ; la mouette à tête cendrée, sont les palmipèdes les plus communs. La frégate fréquente beaucoup les côtes dans un rayon d'une vingtaine de lieues. Elle est remarquable

au haut du ciel, où elle plane avec aisance , par la blancheur des plumes de l'abdomen, qui relève la couleur noir-foncée de toutes les autres parties du corps. À ces diverses espèces vulgaires nous ajouterons quelques échassiers tels qu'une barge, un corlieu nominé perdix , une maubèche, et surtout un œdienème, que nous ne pumes nous procurer, et que les Péruviens

? On remarquera que, dans les Dictionnaires relatifs à l’histoire naturelle, la plupart des ornithologistes ont fait le mot sterne masculin. Le nom latin séterra ne doit-il pas porter les Français à le rendre féminin? Quel contre-sens d’ailleurs de dire une hirondelle de mer ou un sterne, en parlant du même oiseau? On objectera à cela que le nom vulgaire terr, usité dans les langues du Nord, et donné aux oiseaux de mer, est masculin : pourquoi alors n’en avoir pas latinisé le nom au masculin par le mot de sternus ? M. Vieillot nous paraît être le premier propagateur de cette manière de voir, qui rend le nom de sterne dur et mal sonore, de doux et de facile à prononcer qu'il est en le mettant au féminin.

ZOOLOGTIE. 267 désignent sous le nom de quaréquec. Cet oiseau, de la taille d’un pluvier doré, avait le corps gris; deux cercles de plumes noires, contournant le dessus des yeux, se réunissaient sur l'occiput ; la couleur des pieds était verdätre. Nous tuàmes plusieurs tantale (tantalus loculator , L. ) à plumage blanc, à ailes et queues noires et à peau nue et écailleuse autour du cou.

Les Espagnols de Payta appellent famingos la belle spatule rose { platalea aiaia). Nous observames des bandes nombreuses de cet oiseau agitant leurs ailes couleur de feu sur les petits lacs d'eau salée situés entre Payta et Colan ; et dans ce lieu solitaire, sur quelque roche à fleur d’eau, s'offrit à notre vue une aigrette à plumage d’une blancheur éblouissante , que les habitants nomment garca, et dont les formes grèles et gracieuses rappellent parfaitement celles de l'ardea alba, quoiïqu'on dise que cette espèce d'Europe ne se trouve point en Amérique.

La baie de Payta n'est pas très-poissonneuse ; et quoique ses longues plages déclives soient très-propres pour senner, nous ne réussimes à prendre qu'une très-petite espèce de poisson, dont on aurait pu charger nos embarcations, mais qui est fort mauvaise. La rhinobate thouin, des pastenagues, des tetraodons, que les habitants nomment pepons, et la fistulaire petimbe (fistularia tabacaria, Bloch ), nommée anfa dans le pays, sont les objets les plus ordinaires que nous procura la pêche.

Les rivages sont jonchés de débris de coquillages, que les flots accumulent sur les grèves ; ce qui atteste la fécondité de ces mers en ce genre. La plupart des testacés vivants sont identiques avec ceux dont on retrouve les dépouilles fossiles, du moins autant quil est permis d'en juger par les caractères extérieurs et malgré l'altération que les uns et les autres ont subie. Nous trouvames, non loin du village péruvien de Colan ,

une grande quantité de venus dione , grande et belle espèce de

bivalve très-estimée dans les collections, et que le rescac déta-

che du fond de la mer et apporte sur le sable encore vivante. Les habitants nomment cette élégante coquille #rana do Colan, et l'emploient comme un moyen superstitieux de faire disparaître le gonflement des glandes parotides. Un bulle, la natice blanche , une colombelle , une volute , une tonne, la pyrule et des vis vinrent accroitre nos collections. Mais nous ne devons pas oublier la rare et belle natica glauca, observée par de Humboldt { natica patula, Sowerb., Zool. Journ., pl. V, fig. 4)’, dont nous avons rapporté plusieurs individus. Les bivalves ne nous offrirent guère qu'une huitre arrondie, recouvrant quelques rochers de schistes, les huitres feuille et plicatule, une telline, un solen, une assez grande pholade. Un pollicipes à pieds rouges et verruqueux se faisait remarquer sur les poteaux destinés à supporter le pont.

Les crustacés sont abondants, surtout dans les genres maïa, cancre, squille. Les rivages sont émaillés par un ocypode, qui y est très-abondant, et dont les trous sont à se toucher. Les habitants appellent unias de la mar une espèce d'hippe, et matarakin un bernard l'ermite.

Nous n'avons vu en insectes que la blatte d'Amérique, un scorpion petit et blanchatre , et plusieurs lépidoptères. Plusieurs astéries, plusieurs ophiures sont laissées à sec par la marée descendante; maisl'asterias helianthus , dont on ignorait la patrie, et qui est remarquable par son disque arrondi et couvert de verrues blanches pédicellées, et par ses bords divisés en un grand nombre de lobes, couvre les rochers entre Payta et Colan.

Des holothuries, une grande aplysie, des actinies nécessite-

! Elle est aplatie, orbiculaire, largement ombiliquée en entonnotr; une callosité simple, grande, d’un brun foncé, se contourne en spirale en descendant dans l’ombilic : l'ouverture est grande, très-oblique; elle est en dehors d’une couleur fauve, cendrée ou brunâtre; en dedans, elle est d’un brun foncé.

ront de notre part, et dans d'autres parties de cet ouvrage, une description plus détaillée.

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