‹ Voyage autour du monde (volume 5)Chapitre 25 sur 30 · KE ILE DO-TAÏTI ( ARCHIPEL DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

KE ILE DO-TAÏTI ( ARCHIPEL DE LA SOCIÉTÉ

(Du 3 mai au 22 du même mois.)

Le 22 mars 1823, la corvette {a Coquille abandonna les côtes du Pérou pour cingler à travers le grand Océan Pacifique, vers les iles océaniennes, vantées par tous les anciens navigateurs, et se diriger vers O-taiti, à jamais célèbre en France par les récits naïfs et pleins de charmes de Bougainville. Bientôt elle s'engagea dans les iles basses coralligènes des Pomotous, connues en Europe sous le nom d'archipel de la mer Mauvaise ; et ces iles basses, que ne recouvrent que quelques parcelles de sol, que les vagues sembleraient devoir engloutir à chaque tempête qui les bouleverse, ces iles supportées par des plateaux de corail, ombragées par des forêts de cocotiers, rafraichies par les brises de l'Est, forment un problème de géographie physique on ne peut plus intéressant, et auquel nous consacrerons un long examen dans un travail qui leur sera spécialement consacré. Le 2 mai, l'ile de Maïtea, ou le Pic de la Boudeuse de Bougainville nous apparut au loin comme l'annonce du voisinage d'O-taiti, dont nous eumes en effet connaissance le lendemain. Dans la partie historique de notre voyage, cette ile sera sans doute envisagée sous tous ses rapports moraux et physiques ;

mais nous ne devons présenter ici qu'un tableau rapide de son ensemble, et l’étudier par conséquent sous le seul point de vue de ses productions et de sa constitution géologique.

Taïti, ainsi nommée par ses habitants, nom que les Francais ont l'habitude d'écrire O-taitr, et les Anglais Oraheite et Tahiti, est située ( pornte Venus) par 17° 29 21°S., et 151° 49 18” de long. O., par conséquent dans une zone dont la température n'est pas trop échauffée, et qui est fréquemment rafraichie par des pluies condensées et attirées par les épaisses forêts qui en recouvrent les hautes montagnes.

L'aspet d'O-taiti est enchanteur : ses pics volcaniques, qui s'élèvent dansles nues, s'abaissent graduellement à leur base pour se perdre à la mer ; des gorges profondes , des vallées sinueuses, des colonnades de basalte, des rivières qui en descendent, coupent en divers sens les chaines des principales montagnes: les bords de l'ile sont formés par un plateau horizontal et bas, constamment frais et humide et couvert de cocotiers. Tout le reste de l'ile ne forme qu'une masse de verdure, où les plantes nourricières mêlées aux arbustes sauvages , entrelacées par des lianes vivaces, forment un lacis inextricable.

La température, pendant notre séjour, n'a jamais dépassé 30° du thermomètre centigrade à midi et à l'ombre, et n'a pas été au-dessous de 27° ; son terme moyen était de 29°; à minuit, le maximum indiquait 27°, le minimum 24°. Le baromètre s’est maintenu à 28 pouces. La température des eaux de la mer était généralement de 27°; la nuit, elle était d'un degré inférieur seulement. L'hygromètre à cheveux indiquait toujours une saturation complète.

La température de Taïti est chaude et en même temps humide ; l'atmosphère tient sans cesse en suspension une grande quantité d'eau : aussi est-il rare de voir un jour s'écouler sans nuage et sans que des averses se manifestent de temps à

autre. Les pitons élevés de l'Oroena se découvrent rarement dans leur entier, et le plus ordinairement ils sont voilés par d'épaisses écharpes de nuages noirs. Il pleut fréquemment dans les gorges des moutagnes lorsque le plus beau temps règne sur la côte. Pendant notre séjour, la presque totalité des journées furent pluvieuses : aussi l'humidité et la chaleur, ces deux sources de vie, rendent-elles la végétation d'O-taïti extrémement brillante et active. Souvent, dans les beaux jours, un calme parfait règne dans l'atmosphère ; mais, lorsque le vent s'élève, il souffle par grains , auquels succèdent et du calme et de petites brises. Les vents de la partie de l'Est règnent plus ordinairement dans le mois de mai.

L'ile d'O-taïti est le résultat d'une agglomération de montagnes volcaniques, dont les cimes sont élevées et les pieds bordés par une lisière de terres plates, produites par le détritus du sol accumulé dans les parties les plus inférieures. Cette lisière est aussi la partie fertile et productive de l'ile, et celle que les habitants ont choisie pour établir leurs demeures. Les montagnes d'O-taiti semblent ne constituer qu'un seul plateau, dont le mont Oroena ‘est le point culminant. Fous les autres pitons ne sont que des sommets de monts secondaires qui s'irradient vers le pourtour de l'ile : ils sont séparés par de profondes crevasses, par des précipices, par des vallées où serpentent de petites rivières. Souvent les flancs brusquement coupés de ces montagnes sont colorés en rouge vif par une sorte d'argile ; tantôt de hautes murailles basaltiques les terminent brusquement , et tranchent par le noir de leurs colonnades , dans les interstices desquelles se cramponnent quelques arbustes, avec la teinte verdoyante et fraiche des masses végétales, qui partout ailleurs en voilent les

surfaces.

1 On lui donne 3,323 mètres d’élévation.

Ainsi cette ile si séduisante par la riche végétation , que l'œil suit partout sans interruption; cette île dont le sol de la côte est tellement fertile, que les arbres nourriciers des O-taïtiens viennent sans soins fournir à ces insulaires la base de leur existence , O-taiti n’est que le résultat de déjections volcaniques, et son sol est empreint partout des traces du feu qui lui donna naissance. Les laves, les ponces, les matières vitrifiées qu'on rencontre communément, réunies aux dolérites et au basalte qui forment son ossature, viennent partout affirmer cette origine, et nous savons qu'elle est commune à toutes les iles hautes de la mer du Sud. O-taïti, Eymeo, Huahène , Taa , Borabora et Maupiti, qui sont les terres les plus considérables de l'archipel de la Société , forment une chaine d'iles volcaniques qui s’'avance à l'Est vers les Pomotous, et s'arrête à Maïtea ou pic de la Boudeuse, puis se continue à l'Ouest, par divers petits groupes, avec les archipels de Tonga et des Navigateurs.

Les coteaux élevés qui terminent le rivage entre le district de Pari et la baie de Matavai sont en entier d'une belleespèce de dolérite. Les galets que roulent les petites rivières et qui forment leurs lits, sont des fragments de trachytes ou de laves poreuses, dans les vacuoles desquelles se trouvent encore des fragments de matières vitrifiées; des portions de laves soumises à l’action de l'air extérieur se délitent et se désagrègent en un sable terreux. Les Taitiens nomment le basalte oreate , et totoaié une belle espèce d'obsidienne avec laquelle ils fabriquaient leurs haches et leurs instruments sacrés, et qu'ils vont chercher sur une montagne appelée Papeïda , couronnée par un large cratère, aujourd'hui remplacé par un lac d'eau douce. Le fer à l'état d'oxide est abondamment répandu dans cet ancien terrain igné; les missionnaires nous ont même assuré qu'ils avaient découvert, dans la partieSud d'O-taiti, une mine facile à exploiter de cet utile métal. Quant au basalte, nous avons dit qu'il constituait d’épaisses

murailles dont les colonnades étaient mises à nu dans quelques gorges profondes de l'intérieur de l'ile; et à ce sujet, nous croyons devoir décrire celle qui est regardée par les naturels comme une grande curiosité d'O-taiti , et qu'ils nomment Pya. Banks ne parait l'avoir décrite que d’après le récit des habitants ; et Forster, à notre connaissance, est le seul qui l'ait visitée. Nous extrairons de notre Journal le récit de cette excursion, dont la fidélité donnera de ces climats une peinture exacte.

Le 4 mai 1823, nous nous dirigeàmes vers le Pya ; les hauts pitons de l'Oroena n'étaient point enveloppés de ces ceintures de nuages qui les recouvrent ordinairement : tout nous semblait promettre un jour pur et serein. Nous suivimes le cours de la rivière de Matavai , dont les sinuosités nous forcèrent à la traverser plusieurs fois. Les naturels la nomment Æ/aonou ; partout elle est guéable, et souvent encombrée par d'énormes quartiers de rochers. La vallée s'enfonce et se rétrécit; plus on s'avance vers l'intérieur, plus les eaux sont embarrassées et forment des chutes ou des rapides de médiocre hauteur ; la vallée se resserrant toujours, devient ensuite une gorge étroite et presque impénétrable, au fond de laquelle coulent les sources de la rivière, dont les bords sont rendus impénétrables par des masses de végétaux entre-croisés et pressés; le seul sentier frayé est donc le milieu du Haonou , encore faut-il gravir sans cesse des éboulements considérables et franchir d'énormes blocs de rochers. Le soleil ne réchauffait point cette gorge étroite; les montagnes qui en formaient les parois latérales et rapprochées étaient couronnées de tant de végétaux, qu’à peine un jour triste et sombre pouvait y pénétrer. Cette grande fraicheur, unie à une humidité perpétuelle, parait singulièrement convenir à la famille des fougères : aussi nulle part on ne trouve en plus grande abondance les cyathées arborescentes, les scolopendres

à larges feuilles, les aroïdes et les pandanées. Voyage de la Coquille. — Z. Tom. 1. 35

La coulée basaltique, connue sous le nom de Pya , occupe le revers oriental du mont Oroena ; elle est distante d'environ six milles de la pointe Vénus. Son étendue du Nord au Sud est d'environ deux cents pas, sur une élévation qu'on peut estimer à cent cinquante pieds au plus; sa surface se compose de prismes régulièrement accolés les uns aux autres; tous ces prismes ont cinq faces, et chaque face a huit pouces de largeur. Ses colonnes pentagonales sont brisées en beaucoup de points, et surtout dans la partie Nord. La portion supérieure de la muraille qu'elles concourent à former est recouverte d'une masse d'arbustes d’entre lesquels tombe une épaisse nappe d'eau, qui est une des sources du Æaonou. Cette petite rivière, en ce lieu, a peu de largeur, et elle filtre à travers des masses de roches tellement considérables , qu'il est impossible de pénétrer plus avant. La grande humidité de ces lieux solitaires permet à des forêts de bananiers sauvages de croître, même sous la roche nue, en pelouses serrées.

La portion vraiment solide de l'ile, si je puis m'exprimer ainsi, est constamment enveloppée, dans toutes les autres iles de l'archipel de la Société, de petites iles basses appelées motous, ilots dont la formation toute spéciale est le résultat du travail des polypiers madréporiques. Comme l'ile de Taïti n'a que fort peu de ces ilots de corail, mais qu'elle est au contraire entourée d'une ceinture de récifs à fleur d'eau, destinés un jour à former eux-mêmes des motous, nous parlerons plus spécialement de ces créations neuves, lorsque nous aurons à décrire l'ile de Borabora et ses annexes, très-intéressantes sous ce rapport, et qui peut servir de type pour expliquer cette sorte de créaüon géologique. |

Presque partout, l'eau des nuages, condensée, s'échappe en gerbes, et jaillit au milieu des masses de plantes les plus touffues. Nulle part, en effet, la végétation n'est plus variée que

sur les sommets des montagnes, et c'est même là seulement que le botaniste peut espérer aujourd'hui trouver des plantes rares et nouvelles. Avant de s'enfoncer dans les sentiers ardus de ces cimes escarpées, il est nécessaire d'avoir un guide, et encore plusieurs des montagnes ne peuvent être visitées. C'est la patrie des fougères, surtout des élégantes cyathées. Cette famille est très-variée à O-taïti, et nul doute qu'elle ne puisse offrir des découvertes à faire à un explorateur intrépide. C'est là que se trouvent de hautes fougères arborescentes, imitant le port des palmiers, des arbres nombreux et variés, tels que des figuiers, un vaquois sans épines, un bananier , et des bambous de formes tres-diverses. La partie moyenne des montagnes est couverte de trois espèces de fougères : une entre autres, appelée erimou, Sert aux naturels à imprimer des dessins sur leurs étoffes ; la canne à sucre y croit à l’état sauvage, et y forme des sortes de champs remarquables par la hauteur de leur chaume, qui atteint plus de six pieds. Un indigotier frutescent, et le charmant mnetrosyderos à sommités velues, et à fleurs d'un rougeponceau éclatant, nommé pou-a-rata, y sont les arbustes les plus ordinaires.

La Botanique de Taïti présente un bon nombre de plantes qui se retrouvent sur toutes les iles du Grand-Océan, entre les tropiques, et qu'on observe communément dans les Moluques et jusqu'aux iles de la Sonde.

La végétation rivulaire de la rivière de Matavai, et de la vallée étroite qu'elle arrose, est très-active, quoique peu variée. Les bords de cette rivière sont occupés par des prairies ou plutôt des lisières formées par un gramen appelé matice ( paspalum ? ., qui y est touffu et génant pour la marche : des marchanties et des jungermannia couvrent les rochers humides, sur lesquels filtre sans cesse une eau limpide. Une petite Ænarre, très-jolie,

croit çà et là dans les interstices, ainsi qu'un prper rampant 3).

et à feuilles charnues. Une fougère très-rameuse (anouai) et une large scolopendre croissent dans tous les rochers et dans les bouquets de bois , qui bordent cette vallée {metou à boua. On y trouve l'erooua (urtica argentea) , dont les fibres fournissent les meilleures cordes; un beau phaseolus, probablement le caracolla, qu'on nomme pubr ; et, à chaque pas, on est accroché par les fruits d'une graminée nommée piripire, très-incommode et très-mulhtipliée.

Les plantes qui croissent dans les stations inférieures se ressemblent toutes. On les retrouve également dans les ravins : c'est un scirpe, c'est le pouroumou ( malvacée), un physalis, un liseron volubile ; l'Acbiscus esculentus , une persicaire, une petite cucurbitacée {caca , le menonot& ( verbesine ?), une graminée appelée moou, etc.

Les grands arbres, tels que les rima, les cocoters, permettent, sous leur ombrage, à une végétation plus humile, de croitre dans un sol frais. Aussi le curcuma , appelé erea, y est-1l très-commun, de même que le pouar (convolvulus pes capræ) , un énorme liseron qui enlace plusieurs arbres à la fois, et les couvre de son vaste feuillage et de ses larges fleurs. C'est aussi dans cette localité que se trouve le tacca pinnatifida, ou pra ; le tit ou espèce de maranta, qui croit aussi très-bien dans les montagnes. C'est parmi ces plantes que l'on trouve des buissons de nono (morinda citrifolia), de tirae (Gardenta florida), d'aoutai (läbiscus rosa sinensis), de piquipiouio [abrus precatorius ), un joli mimosa, l’Acbrscus trilobatus , une orchidée, nommée o4oë, à fleurs enveloppées dans des écailles pleines de mucilage et colorées en rouge; le te, plante qui servait à la nourriture dans les temps de disette, mais dont nous ne vimes point la fleur ni le fruit. |

De toutes parts, des végétaux remarquables forment des groupes imposants. L'arbre le plus commun de l'ile, le pourao

(hibiscus tiliaceus ) et le populneus du même genre, ainsi que le fara (pandanus), auquel toutes les expositions conviennent , en s’unissant aux touffes d'arbres à pain (ourou.) et de cocotiers (aari ), au mapé et au tiairi ( aleurites triloba), composent des massifs d'une rare beauté. Mais rien n'égale l'agrément des voutes du Baringtonia * ( houtou), opposé au feuillage filamenteux de l'aeto (casuarina equisetifolia ); aux feuilles argentées du taanou ( Tourneforta argentea ); au vert gai et gracieux du toumanou ( calophyllum inophyllum ); au tarnioa ( gui ? ), qui les enlace; au rtnité ( papayer ) qui s'élève comme une colonne roide au milieu des larges feuilles déchirées du meia ( bananier ) ou du #anina.

Tel est l'aperçu rapide qu'il nous suffit de donner de la Botanique taïtienne pour remplir notre but. Seulement il nous paraît plus utile d'offrir quelques renseignements sur les végétaux nourriciers des insulaires.

La nature semble avoir tout fait pour l'existence des Otaïtiens : elle leur a prodigué les substances alimentaires sous toutes sortes de formes ; elle y a joint un sol fécond et productif, couvert de végétaux usuels, et pour lesquels la culture est peu utile. Sous un ciel tempéré, entourés de fruits savoureux, de racines nutritives, les Taïtiens devaient contracter dans leurs habitudes cette mollesse et cette douceur de mœurs qu'on'a reconnu faire le fond de leur caractère indolent et enclin aux plaisirs des sens.

Au premier rang des arbres utiles qui croissent sur ce sol productif, et qui reçoivent une sorte de culture, sont : l'arbre à pain, que l'on multiplie par la transplantation de ses racines, et que l'on protége pendant les premières années de

* Le Baringtonia ne croît que sur le bord de la mer, très-souvent le pied baigné par l'eau salée.

sa croissance ; le cocotier , dont on enfonce les noix au moment de leur germination, et dont on garantit les stipes pendant leur jeunesse; le bananier, qui est aussi soumis à de légers soins, etc. Peut-être lira-t-on avec intérêt quelques détails sur les plantes usuelles de la Flore taïtienne.

L'arbre à pain est nommé par les naturels ourou , et son fruit maiore ; les Sandwichiens l'appellent également ourou , qu'ils prononcent oulou : c'est le réma des iles Moluques, et le jaquier à feuilles découpées des auteurs { artocarpus incisa. Divers voyageurs ont dit que l'arbre à pain comptait un grand nombre de variétés : malgré tous nos soins, nous n'en avons rencontré que deux, que les naturels distinguent, et auxquelles ils ont consacré les noms de 7naïore maoui, pour désigner la variété à folioles moins découpées que celle qu'ils ont appelée maioré theoa , dont les feuilles sont déchiquetées presque jusqu'aux nervures. |

Le port de cet arbre est élégant ; son tronc est droit , sa tête est souvent mutilée ; mais un large feuillage d’un vert sombre, épars sur le sommet des rameaux, forme une sorte de large parasol ; les feuilles sont alternes. Celles de la première espèce sont très-découpées ; celles de la secoude sont effilées en lanières plus étroites , de sorte que la nervure n’est souvent bordée que d'une aile légère. Le fruit est ovalaire, terminal ou axillaire ; il est gros comme un boulet de 36 : sa surface extérieure est verte, parsemée d'aréoles. Son parenchyme est blanc. Les graines sont toutes avortées. Il ne se mange que rôti.

Avec le tronc de cet arbre, on fabrique tous les ouvrages de charpente qui demandent de la solidité : les pirogues sont construites avec ce bois, dont l'écorce fournit des vêtements. Par tous ces avantages, l'arbre à pain est trop précieux pour qu'on ne cherche point à le renouveler et à le multiplier : aussi les naturels ont-ils le soin, lorsqu'ils ont planté de jeunes rejets,

de leur faire un entourage protecteur, et d'arracher les mauvaises herbes qui croissent au pied. Le marore ne produit point de graines, et l'arbre prend très-difficilement par bouture, de sorte qu'on est réduit à transplanter les rejets radiculaires. Souvent nous avons vu employer ce moyen, qui parait être le seul usité ; et lorsqu'on détruit un vieil arbre à pain, le sol se couvre bientôt de jeunes rejetons. Cet arbre précieux est trèslong à croître, de sorte que le grand nombre de ceux que les missionnaires ont fait abattre pour construire leurs temples, ne sont pas encore remplacés, et ont de beaucoup diminué les ressources des habitants , qui peuvent un jour ressentir de cruelles disettes , résultat de cette mesure imprévoyante.

L'arbre à pain ne produit ses fruits que pendant neuf mois ; il se plait sur les bords de l'ile et dans les lieux frais. Il ne croit que très-rarement à quelques centaines de toises au-dessus du niveau de la mer, et on en voit bien peu dans les bas ravins des montagnes : les plus grands produits de la récolte seretirent en mai et Juin.

Apres le jaquier, on ne peut se dispenser de parler du cocotier, Si éminemment utile , et qui emporte peut-être sur celui que nous avons placé avant lui. Ce précieux palmier couvre les iles de la mer du Sud. Son long stipe, couronné par un brillant faisceau de palmes, atteint jusqu'à 80 pieds et plus. Sans cesse il porte des fruits, les uns parvenus à maturité, les autres encore en fleurs et en boutons. Les Taïtiens en ont coupé un grand nombre , dans ces dernières années, pour jeter des ponts sur les ravines, par l’ordre des missionnaires. Ses feuilles servent à faire des paniers ; son fruit présente le mets et le breuvage, sous le nom de toto nadi : il est mangé en bourgeons, sous le nom d'eouto. Sa coque fournit leur vaisselle; sa chair, lorsque la germination s'effectue, est pour les Taïtiens un aliment délicieux. L'enveloppe florale sert de vase à vider l'eau des

pirogues ; et, avec la toile qui isole les feuilles à leur base , les habitants de Borabora se fabriquent des vêtements qui ont la forme de nos habits, et qu'on nomme eua. Les Taïtiens appellent le cocotier aart, le lait émulsif de la noix pape aari : aux Sandwich , ce palmier est nommé riou.

Ce végétal prête un charme particulier aux paysages de l'Océanie. Il s'élève généralement sur les bords de la mer, qu'il préfère, et où il atteint ses plus grandes dimensions. Il couvre les iles de corail, et les motous de Borabora , de Maurua, et de Raïatea. [l se rapetisse dans sa taille, à mesure qu'il monte sur les collines , et ceux qu’on y voit sont généralement peu élevés; car ce palmier s'arrête vers 150 toises au-dessus du niveau de la mer, et encore n'atteint-il cette ligne que sur des montagnes favorisées ; bien rarement il dépasse ce terme.

Le plus grand avantage qu'on puisse retirer du cocotier pour le commerce, est l'huile que fournit sa chair, et qu'on appelle, dans l’île, mort, quand elle est pour bruler, et monoë , lorsqu'elle sert aux frictions et à oindre les cheveux. Le procédé que les naturels emploient pour retirer l'huile, estsimple, et c'est principalement à Borabora que nous l'avons vu pratiquer. Il consiste à conserver long-temps en tas les cocos murs, et à ràcler la chair en fragments minces, qu'on triture avec les mains dans une petite pirogue consacrée à cet usage, et quon élève au-dessus du sol. On a soin d’abriter la masse de la chair par une petite toiture à faux frais, et on laisse cette masse soumise à l’action de la chaleur et de la fermentation. Elle prend bientôt une couleur jaune foncée, à mesure que l'huile se dégage. Lorsque l'opération préliminaire est à point, on soumet à la presse cette chair de cocos broyée et fermentée, et l'huile s'écoule. L'instrument pour presser cette huile est également peu compliqué. Qu'on se figure le tronc très-vieux d'un Baringtonia, entaillé assez profondément en carré; une plan-

ZOOLOGIE. 281 che épaisse d'arbre à pain y est engagée , et son extrémité libre est soutenue par des pierres. Sa surface est déclive, et a deux rainures latérales, se réunissant pour former une rigole sur un des côtés. Par-dessus et dans l’entaille, on engage un madrier de la mème largeur que la planche épaisse du dessous. Son extrémité est longue pour faire levier, et, par ce moyen, on presse la substance du coco qu'on a renfermé dans une toile naturelle, qui entoure les pétioles des feuilles de ce palmier. Un homme se place au bout du levier , et, par le seul poids du madrier, uni à la force qu'il emploie, il parvient à exprimer toute l'huile, qui s'écoule dans les rigoles et tombe dans un tube de bambou destiné à la recevoir, et nommé ohe. Ces bambous sont la seule mesure de capacité employée et reconnue dans toutes les iles de la Société; ils sont longs de deux pieds, et coupés entre deux nœuds. Celui du sommet a son diaphragme percé; l'huile qu'on y met ne peut s'écouler, parce que c'est la seule ouverture, et qu'on la bouche soigneusement ; et cette huile est destinée à ètre échangée ou donnée en tribut, mais elle conserve toujours une odeur de rancidité dégoutante.

On a calculé que vingt cocos donnaient un bambou d'huile, que 700 bambous formaient un tonneau; ce qui produit le nombre effrayant de 14,000 cocos par tonneau d'huile.

Le bananier croit abondamment à Taïti; les naturels le nomment meia’. Les lieux qu'il préfère sont humides et dans la plaine, quoique ce soit le végétal qui, dans cette ile, s'élève à une plus grande hauteur. On trouve en effet sur les montagnes une espèce de bananier qui croit spontanément, à plus de

$ 600 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Nous ne

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