‹ Voyage autour du monde (volume 5)Chapitre 27 sur 30 · NA ILE DE BORABORA (ARCHIPEL DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

NA ILE DE BORABORA (ARCHIPEL DE LA SOCIÉTÉ

(Du 26 mai 1823 au 9 juin suivant.)

Quel charme magique ont donc ces îles de la mer du Sud dont les descriptions sont si longues, et qui sont cependant si bien connues de la plupart des Européens instruits? Wallis, Bougainville, Cook, Vancouver ne tarissent point sur cet archipel de la Société, plus connu en Europe que bien des provinces des états les plus policés; et les noms d'Eymeo, de Huahène, de Taha, de Raïatea, d'Uhiétéa et de Borabora se reproduisent à chaque instant dans les pages de leurs narrations, etont, malgré une surabondance de détails, et les longueurs minutieuses des journaux de bord, un attrait que le temps n'a

ZOOLOGIE. 307 point encore épuisé. Avec quelle avidité, avec quel plaisir na-t-on pas lu, n’a-t-on pas retenu par cœur les moindres détails sur les habitudes du peuple aimable et frivole qui les habite? Mais ce n'est point ici le sujet dont nous devions nous occuper. De plus sévères et de moins piquantes observations doivent être l'objet de notre étude , et le cercle de nos considérations ne doit pas s'étendre au-delà des descriptions purement physiques du sol.

L'ile de Borabora ‘ ressemble complètement à O-Taiti. Ce sont les mêmes productions, les mêmes habitants, les mêmes circonstances atmosphériques. Tout le système d'iles qui constitue ce que nous nommons archipel de la Société présente en effet une parfaite identité de création. Les détails que nous venons de présenter sur O-Taïti sont donc applicables à Borabora ; mais comme notre séjour dans cette dernière ile a enrichi nos collections d'objets qui ne se sont point offerts à nos recherches dans la première, nous en tracerons dans ce paragraphe une esquisse dégagée de tout ce qui a pu être déja signalé dans le précédent travail.

Borabora, mal à propos nommée Bolabola par d'anciens navigateurs, est, malgré sa petite étendue, extraordinairement pittoresque. Ses sites, très-accidentés, sont remarquables par leur variété, et par la richesse de la végétation, le luxe et le développement du feuillage, la teinte diversement foncée de la verdure. Elle n'est distante d'O-Taïti que d'environ quarante lieues. Un immense récif qui peut avoir sept lieues de tour l’enceint d'une barrière de corail, sur laquelle s'élèvent quelques motous verdoyants, tels que Zoubouai, Toubouaiï-itt, Motouit, et Tenahiroa. Les rivages en dedans de la chaîne extérieure des bancs de polypiers sont morcelés par de nombreuses baies,

! Cette île gît par 16° 30° de lat. S., et 154° 5 56” de long. O.

rétrécissant et découpant profondément la surface de l'ile, qui ne se compose, à bien dire, que d'une montagne solitaire et conique, dont les flancs se prolongent sur les côtés en arêtes déclives et sinueuses. Cette haute montagne est un volcan éteint, dont le cratère est en partie affaissé vers le rivage, et a formé une portion de la baie de Beula, seul lieu où les naturels aient. réuni leurs cabanes pour en composer un village.

Pendant la durée de notre séjour (du 25 mai au 9 juin) les vents soufflèrent de l'Est en variant au Nord-Est et à l'Est-Sud- Est. Un seul jour nous eumes une brise tres- violente du Sud- Ouest. Les vents les plus ordinaires étaient entremélés de calmes, et venaient du Nord-Ouest, de l'Ouest-Nord-Ouest ou du Sud- Ouest, et n'avaient qu'une courte durée. Les brises de l'Est-Sud- Est descendaient fréquemment par raffales des flancs du mont Paya. Le medium du baromètre fut de 28 p. 1 pouce 6 lignes , et celui du thermomètre de 29 degrés centigrades à midi, et 28° à minuit. Une seule fois il marqua 24 degrés et deux fois 25°. La température de l’eau était, à midi, de 27 à 28 degrés, et baissait dans la nuit suivant la force de la brise. L'hygromètre à cheveu ne marqua qu'une fois 95 degrés, et indiqua communément 101°, et Jusqu'à 106 et 110° à deux fois différentes.

La baie de Borabora, nommée Beula par les habitants, est vaste et bien abritée de toutes parts, excepté peut-être aux vents du Sud , qui soufflent avec force dans l'hivernage, et qui passent au-dessus des pointes de Daïly et de la petite île de Toubouai-tti. Une passe étroite, bordée de récifs à fleur d’eau , y conduit en venant du large, et est traversée par des courants d'autant plus forts que son étendue est plus étroite. Le mouillage se trouve être à une demi-encablure du village, sur un fond de corail recouvert de sables madréporiques ; il est abrité par la montagne centrale, ou Paya, dont les flancs s'élèvent si perpendiculairement, que, vus de cette partie, ils semblent être

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taillés à pic. À ses pieds, et sur le rivage bas et au niveau de la mer du pourtour de la baie, sont de loin en loin établies les cabanes des naturels, séparées chacune par des plantations d’'arbres à pain , et entourées de bosquets d'autant plus gracieux, que la nature en a fait tous les frais. Ce village peut contenir environ mille cinquante trois habitants, et son étendue n'a pas moins. d'un mille : il est composé de deux districts nommés Wuatéi ei T. aamoutou, et gouvernés chacun par un roi: Téfaora

possède le premier, et Maï le second.

Ainsi Borabora se compose d'une montagne volcanique centrale, d'un terrain plat qui y est adossé, d'iles basses ou motous, et de récifs à peine recouverts par la surface de la mer. Le paysage, vu de la rade, est un des plus gracieux qu'on puisse imaginer ; et pour peu qu'on soit favorisé par un de ces beaux jours des tropiques, son aspect, résultant d’un mélange de pitons volcaniques nus et décharnés et de sites verdoyants, est enchanteur. Des forêts de cocotier, dont les parasols de verdure, balancés par les brises du large, servent de dôme impénétrable au soleil, couvrent les iles basses ou motous; des bancs de récifs forment sous l’eau des labyrinthes peuplés de madrépores et de zoophytes que teignent les plus riches couleurs. La mer contribue elle-même à l'ornement de ce tableau, lorsque le calme règne sur sa surface légèrement onduleuse, ou lors même qu'agitées, ses vagues viennent heurter contre les roches animalisées et jaillir au loin en gerbes écumeuses. La blancheur du sable qui couvre les grèves, la verdure sombre des Baringtonia qui croissent seulement sur les rivages, les feuilles larges et découpées des arbres à pain, achèvent d’embellir cette scène d'une nature vierge et imposante. La montagne centrale de Borabora donne naissance à de petites chaines de collines qui s'irradient sur divers points, et notamment la première au Nord- Nord-Est; la seconde court du Sud au Sud-Ouest, et la troisième

ae VOYAGE AUTOUR DU MONDE.

se dirige de l'Ouest à l'Ouest-Nord-Ouest, en se terminant à la baie de Fanoüi. Son élévation est d'environ six cent dix-sept toises ; ses flancs, très-abruptes, sont composés d'assises épaisses, d'une belle dolérite, formant des murailles hautes de près de cinquante pieds, et qui sont cà et là complètement nues, et le plus souvent à l'endroit où les assises reposent l’une sur l'autre , recouvertes d'une abondante végétation. Son sommet déchiré est couronné par deux pitons, dont l’un, d'une nudité repoussante, a plus de deux cents pieds d’élévation. La pyramide qu'il forme repose sur une base étroite, et sa surface noircie et fendillée présente partout le trachyte à nu. Une excursion que nous eùmes occasion de faire sur le sommet de la montagne Paya, et jusqu'au pied du haut piton dont nous venons de parler, donnera l'idée la plus étendue de la végétation et de la nature du sol de Borabora, et pourra faire passer dans l'ame de nos lecteurs quelques-unes des sensations qu'elle nous à fait éprouver.

Le 27 mai 1623, nous partimes du bord, MM. Bérard, Lottin et moi, par le plus beau temps du monde, dans l'intention de gravir la montagne et d'en escalader les arêtes ; deux insulaires nous servaient de guides. Débarqués sur le rivage, nous primes un étroit sentier qui se déroule, en formant des zigzags, sur une petite chaine de collines se dirigeant au Nord-Ouest, et qui descend de la portion moyenne de la montagne elle-même. De beaux arbres à pain, des Mape (inocarpus eduls), des Nono (Morinda citrifolia), bordaient ce petit chemin qu'embarrassaient d’ailleurs les tiges volubiles des liserons grimpant sur les branches et retombant en festons ; nous remarquames surtout parmi ces lianes un dolichos, que les naturels nomment Toutouvifaraoa , dont les tiges s'étendent au loin. Bientôt on se trouve sur le sommet de cette petite chaine, formée entièrement de dolérite, recouverte d'une argile trés-rouge, et le sentier alors

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s’abaisse jusqu'au fond de la baie de Tipoto. Là on commence à s'élever sur le côté Nord-Ouest de la montagne, qui, en cet endroit, est encore roide et escarpée; cà et là cependant des débris de cabanes temporaires attestent que les insulaires viennent y séjourner passagèrement pour récolter les fruits des nombreux arbres à pain croissant aux alentours. La végétation est trèsactive ; et aux citronniers à fruits rugueux et aux Cratæva religieux se mélaient des buissons d'Arbiscus rosa sinensis, et de Gardenia , que l'arome suave de ses corolles décelait au loin. De grands arbres de y ( Spondias dulcis) nous fournissaient en abondance leurs pommes aqueuses et sucrées; tandis que nos guides, gravissant sans effort les longs stipes des cocotiers, allaient en cueillir les noix pleines d’ane liqueur émulsive toujours fraiche et agréable, mais dont le voyageur altéré apprécie bien plus le goût savoureux. Nous nous trouvions en ce lieu à cinq heures du matin, au moment où l'abondante rosée qui couvrait les feuilles se dissipait sous l'influence des rayons naissants du soleil ;: un profond silence reposait l’ame qu'une fraicheur délicieuse disposait à jouir des beautés de sites si opposés à ceux des zones tempérées. De toutes nos excursions dans l'Océanie, celle-ci est sans contredit la seule qui ait laissé des traces profondes dans notre imagination.

À mesure que nous nous élevames sur le versant de la montagne, par le seul côté qui soit abordable, le chemin devint si abrupte, qu'il fallut bien souvent nous confier à l'expérience et à l'adresse pratique de nos guides. Quelques jeunes branches d'hibiscus furent écorcées, et les naturels qui nous accompagnaient en firent des cordes qu'ils allaient attacher au tronc des arbres pour nous aider à gravir des quartiers de rochers coupés presque verticalement, dont la surface était rendue glissante par des couches de bissus humectées sans

cesse par des nappes d’eau filtrante. C'est au milieu des bois que nous eùmes occasion de nous apercevoir combien les indigènes, dont l'appareil locomoteur est constamment exercé, l'emportent sur les Européens. Leurs pieds, dont les articulations n'ont Jamais été génées par une chaussure en cuir, jouissent de mouvements assez étendus dans les doigts, et le gros orteil surtout, très-écarté des autres, peut saisir avec force le sol sur lequel il appuie, et servir ainsi à soutenir le corps sur une pente humectée et glissante, et seconder les mains dans cette fonction. Les souliers, en nous déformant les pieds, nous ont entièrement fait perdre cet avantage. Nous escaladimes donc ainsi plusieurs fois des murailles de basalte, hautes de douze ä quinze pieds. De chaque côté, sont d'épais massifs de végétaux que forment les hibiscus, des pandanus, des erooua , ou orties argentées, dont l'écorce textile donne des filaments tenaces et soyeux ; les figuiers maki. Nous remarquàâmes que quelques cocotiers maigres et rachitiques s'étaient élevés sur les collines jusqu'à environ neuf cent trente pieds; mais que passé cette élévation, ce précieux palmier cessait de croître, qu'il ne produisait jamais davantage et que sa végétation n'était vigoureuse qu'autant qu'il se trouvait au niveau de la mer. Après deux heures de marche, nous parvinmes à l'arête terminale de la montagne : là on trouve un plateau circulaire assez étendu et qui supporte un haut piton de forme conique, nommé Ofée par les naturels. Ce morne n'a pas moins de deux cents pieds d'élévation, et les quatre faces qui en composent le corps sont complètement nues ; tandis que son sommet, où croissent quelques arbustes, parait beaucoup plus large que la base, puis est terminé par une pyramide aiguë. La nature de ces roches volcaniques appartient à la dolérite; la facé orientale de ce mont ignivome est formée de murailles verticales de cette belle dolérite , et ressemble, vue

du bord de la mer, à une tour gothique immense. Ces murailles toutefois sont formées de strates hautes de quarante à cinquante pieds; et leurs rebords, larges au plus de douze à quinze pieds, sont couverts de grands arbres très-pressés, et qui, vus du village, ressemblent à de couris arbustes formant à la base de chaque strate un étroit liséré vert. Assis au pied de FOtéé, MM. Bérard et Lottin prirent des vues, tandis que portant au loin nos regards, nous avions en perspective la haute mer et la plupart des iles de la Société. Un horizon clair nous permit de suivre parfaitement les sinuosités et les accidents du sol de Taha et de Raïatea au Sud, de Tupaï au Nord- Ouest, et de Maupiti à l'Ouest. Des pieds de la montagne partent trois petites chaines qui sillonnent l'ile au Nord, au Sud et à l'Ouest; l'une d'elles, dont la direction incline au Nord-Est,

est couverte d'une riche verdure, du milieu de laquelle Di un roc décharné s'élançant d’entre les arbres, et que sa forme nous a fait nommer {e marteau.

L'Otéé, où ce piton qui termine la montagne de Borabess d'une manière si remarquable, parait être jadccessible uni de nos guides nous assura, cependant, que les indigènes le gravissaient parfois pour attraper les phaëtons à brins rouges, qui y nichent en certains temps de l’année. Ce plateau, élevé et solitaire, est l'asile d'une jolie tourterelle qui descend rarement dans la partie inférieure'de l'ile : depuis plusieurs instants ses roucoulements nous annoncaient sa présence; mais son plumage vert la faisait échapper à nos regards : nous parvinmes pourtant à en tuer plusieurs. Cette tourterelle, que les naturels nomment Ouba, est la Columba kurukuru des auteurs, que nous avions trouvée aussi à O-Taïti : son plumage offre quelquefois de légères différences. Au: vert brillant des ailes et du dos, succèdent un vert jaunâtre päle sur le cou, un jaune-

serin sur la gorge, et un jaune vif sur le ventre et sur les couver-

Voyage de la Coquille. — Z. Tome I. 4o

tures inférieures de la queue. Une calotte, d’un violet tendre que borde une auréole jaune, couvre la tête de la manière la plus gracieuse ; les rémiges sont œillées de blanc à leur extrémité ; le bec est jaunâtre, et les pieds sont orangés. L'ouba a huit pouces de longueur totale.

Nous recueillimes en cet endroit quelques coquilles terrestres : un petit bulime, couleur de chair, y était entre autres très-commun. Déja nous l'avions rencontré à O-Taiti ; mais sur le sommet du Paya, on le trouvait abondamment dans les aisselles des feuilles du vaquois inerme, et sur les frondes des fougères : c'est l'Ooa des naturels et le partula taïtensis de M. de Férussac.

Malgré le froid vif que noustressentions avec d'autant plus de force qu'une sueur abondante ruisselait du corps, nous restämes quelques heures pour prendre une vue de file et de l'archipel environnant. Telles sont les réflexions que leur aspect fit naître dans notre esprit. Les iles de la Société reposent toutes sur un plateau peu enfoncé sous la surface de FOcéan, et qui a été tourmenté par des éruptions nombreuses. Chaque ile, en effet, se compose d'un noyau volcanique, plus ou moins élevé, dont les flancs présentent cà et là de larges coulées basaltiques, tandis que le sommet est inégalement dessiné et retrace l'aspect d'un ancien cratère, dont les bords sont hérissés de pitons en certains endroits. Or, à ce noyau primitif et central, s’adjoint une lisière plus ou moins large, très-plate, peu élevée au-dessus de l’eau, qui repose sur une base de corail. Ce terrain récent, en se moulant ainsi sur les bords du noyau primitif, a recu, par l’action des pluies et des ravines, la plus grande partie de l'humus que la végétation avait successivement créé sur ses pentes. Cette lisière, aujourd'hui couverte de végétaux et de culture, la seule que les Océaniens aiment à habiter, est donc la première formation des

polypiers, et celle que depuis long-temps les animaux créateurs ont abandonnée pour se reporter plus au large et former une deuxième ceinture encore en partie cachée sous l’eau, dont les zigzags et les interruptions prouvent. que les zoophytes. saxigènes ont besoin, pour les établir, de trouver, au fond de la mer et à une certaine profondeur, des arêtes capables de supporter leur travail. Enfin les iles basses, ou motous, qui paraissent quelquefois à une distance assez notable de l'ile principale, ont été élevées indubitablement sur l'irradiation de quelques chaines du noyau volcanique central. Jamais, en effet, les bancs de coraux ne s'étendent au large, et toujours ils sont la dépendance de l'ile qu'ils entourent. On conçoit que, lorsque l'irruption du volcan sous-marin ne lui a pas permis de s'élever au-dessus des vagues et que son sommet occupe ainsi une cCertaine profondeur, il en résultera que les polypiers madréporiques se serviront des rebords des cratères pour appuyer la base de leur édifice et de la chaine des récifs qu'ils formeront au moment d'atteindre la surface de la mer, et qu'ils présenteront des zigzags rubanés où même les trois quarts d'un cercle indiquant quels ont du être les contours des cratères : l'intérieur présentera un immense lagon, ainsi qu'on l'observe dans la plupart des iles basses ; et il sera d'autant plus profond au centre, que le cratère aura émis des déjections plus considérables, et que l'érosion qui en sera résultée aura creusé un sillon sur les flancs du mont ignivome, qu'on observe à l'entrée de ces lagons ; et c'est ce qui explique comment, dans ces passes, le plus souvent trèsprofondes, des navires européens peuvent y pénétrer et mouiller au centre même des iles.

Vers midi, nous descendimes le Paya par le côté opposé à celui que nous avions d'abord pris. Le premier chemin occupe le Nord-Ouest de la montagne ; le second se dirige au Sud et

ne peut servir qu à descendre, encore est-il hérissé de dangers:

les naturels qui nous servaient de guides ne l'avaient jamais pratiqué; mais nous voyant décidés à ne pas rétrograder, ils ne balancèrent point à s'engager dans les épaisses broussailles qui nous cachaient les précipices, afin de nous diriger sans accident. Nous avons déja dit que l'élévation perpendiculaire du Paya au midi était à peu près verticale : aussi nous fallut-l, en quittant l'Orée, descendre une vingtaine de pieds à l’aide de cordes. Une fois parvenu à ce point, l'arête de la montagne forme une pente d'environ quarante degrés, entièrement recouverte de l'espèce de poivrier qui donne l'ava, dont les üges genouillées, mais cassantes, soutiennent le voyageur qui sy accroche, et dont elles assurent la marche sur une pente éminemment rapide. On contourne ainsi toute la face méridionale des hautes murailles nues de la montagne sur un rebord formé par les assises du trachyte ; et l'immense précipice qui est au pied est. caché par les tiges nombreuses et disposées comme en taillis des hrbiscus tiliaceus, de l'aleurites et d'un figuier à rejets nombreux ayant le port du ficus religiosa. Pour atteindre la face orientale, on est forcé de gravir, pendant un certain temps, au milieu des quartiers de roches éboulées sur lesquelles des lianes rampantes forment un lacis presque impénétrable, et dans les anfractuosités desquelles poussent de hautes fougères dont les tiges fragiles se brisent comme du verre dans les mains de ceux qui s’y accrochent péniblement , et qui emploient tous leurs efforts pour se tirer de ce dédale. Déja nous avions franchi de longues voûtes de rochers, des pics aigus, les arêtes étroites et la moitié de ces blocs de roches

, A A . op | à à entassées péle-mêle, lorsque nos guides s'égarèrent. Enfin, après

de longs tâtonnements, des inquiétudes fort vives, et. des efforts répétés, après avoir mis nos vêtements en pièces et baïgnés par la sueur, quoique l'air fut froid sur cette montagne,

nous parvinmes au milieu du côté exposé au levant, où nous

pümes descendre avec moins de fatigues et moins de dangers, à laide de mamelons en pente très-abrupte, il est vrai, mais qui ne nous offraient plus qu'un sentier semé de roses, au lieu de la dangereuse descente que nous avions jusqu'à ce moment suivie. Les tiges du pourao et les racines qui rampent sur le sol humide que ne sèchent jamais les rayons du soleil, nous furent d'une utilité incontestable, mais n'empéchèrent point cependant que nos chutes ne fussent fréquentes ; et M. Bérard surtout se blessa d'une manière assez grave. Vers deux heures, nous atteignimes avec une vraie satisfaction la région des cocotiers ; c’est alors que nous trouvâmes, dans la boisson fraiche et limpide que ces coques ligneuses protégent, un breuvage délicieux. Le pied du mont Paya est légèrement déclive dans sa partie Sud; et comme le terrain, en cet endroit, est un peu onduleux, et recouvert d'un terreau meuble, il en résulte que les arbres à pain ne sont nulle part ni plus nombreux, ni d'une plus belle venue; il nous fallut prolonger toute village avant de rejoindre {& Coquille. Nos guides paraissaient enorgueillis de pouvoir raconter à leurs compatriotes l’excursion de la journée, et tous exprimaient le plus vif étonnement de ce que des ratiras de la pahé de France s'exposaient à de telles fatigues pour cueillir quelques herbes ou casser quelques fragments de rochers. Un missionnaire anglais, M. Orsmond, profita de cette circonstance pour dire aux naturels, dans un sermon, que nous appartenions à une nation pauvre et misérable, n'ayant que très- peu d'industrie, envoyant ainsi des vaisseaux pour recueillir des objets que son sol ne possède point, afin de les vendre aux autres nations. Nous étions rendus à bord à quatre heures du soir.

À une faible distance du rivage existent encore les ruines du morai de Pouny , ancien roi de l'ile , et qu'ensanglantaient de nombreux sacrifices humains. Ce moraï n'est plus aujourd'hui qu'un amas informe de gros blocs d’un madrépore compacte,

anciennement dressé en gradins. Des massifs de cocotiers , destinés à assurer l'existence des naturels, couvrent tout le terrain qui s'étend dans sa partie méridionale. Dans les fourrées qui existent sur cette partie de l'ile, nous remarquämes une espèce d'ahouai ( cerbera parviflora ), à corolles blanches; les habitants nomment ea l'arbre, et &pao le suc laiteux très-vénéneux qui s'écoule abondamment des tiges lorsqu'elles sont incisées ; ca et là y croissent des pieds de piments appelés obero , et que les naturels paraissent cultiver avec quelque soin. Aïnsi qu'à O-Taiti, nous rencontrames très-fréquemment, dans les aisselles des feuilles de cocotiers, le martin-pècheur o-fataré (todiramphus divinus , N. }et la perruche bleue ou e-vint (psittacus taitensts ). C'est en ce lieu que nous nous procuràmes pour la première fois une espèce de coucou que les insulaires appellent Ooea, et que Sparmann a décrite (mus. Carts. pl. XX XII ) sous le nom de cuculus taitensis. Ce coucou est de la grosseur de celui de France; il est en entier d'un marron brun avec des flammes fauves. Les rémiges et les rectrices sont également striées; la gorge et le ventre, de couleur blanche, ont dés flammes rousses; 1 Lee est légèrement effilé, et les ue. sont jaunes. Dans les anfractuosités du Paya ne une petite hirondelle de mer, svelte et gracieuse; on la voit, dans le jour et surtout le matin, voler sans cesse à la poursuite des insectes au-dessus des grands arbres d'inocarpes et de spondias. Sa taille est un peu moindre ‘que celle de la petite hirondelle de mer d'Europe; son plumage est en entier du blanc le plus pur. Seulement les tiges des plumes sont de couleur brune, tandis que son bec et ses pieds sont d'un bleu d'azur clair. Les habitants de Borabora nomment cette sterne itae ou ptraë. Nous pensons que c'est l'espèce figurée par le docteur Sparmann (pl. I du mnus. Carls.) sous le nom de sterna alba, bien que cet auteur lui donne indifféremment ‘pour patrie ie cap de Bonne-Espérance et les iles de la mer du

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Sud. Sur les grèves où croissent des Baringtonta et le t00 , arbre majestueux par son feuillage et ses fleurs de couleur orangée

(Guettarda speciosa?), des crabiers gris et blancs guettaient de

petits poissons ; et ces oiseaux, nommés e-hotou, étaient jadis vénérés dans l’ancienne religion des habitants. On nous donna à Borabora une espèce vivante de perruche très-voisine du phigy de Levaillant (pl. LXIV de son Histoire des perroquets ), peut-être encore plus voisine de la perruche fringillaire (pl. LXXI du même ouvrage), et que M. Vigors a décrite récemment (Zoo!. journ., n°3, p. 412)sous le nom de psittacula Kuhlir. Cet oiseau, sur lequel nous fournirons de nouveaux détails dans la partie descriptive des espèces, a la langue terminée par un petit cercle de papilles nerveuses; ses habitudes sont vives et colériques, et son naturel sauvage.

Pour donner une idée des récifs dont nous avons déja fréquemment parlé, nous nous bornerons à raconter les observations que nous avons pu recueillir dans une excursion que nous fimes sur les rnotous les plus éloignés de Borabora, dans le double but de faire draguer sur les côtes sablonneuses de quelques points de ces ilots et d'en étudier la formation. Nous abattimes, en traversant la baie, plusieurs frégates qui volaient au-dessus de nos têtes. Cette espèce, que les naturels nomment otaa , est de moitié plus petite que la frégate qu'on trouve dans l'Océan Atlantique. Son plumage est entièrement noir, et mème le dessous du bec et la gorge sont de cette couleur ; de sorte que nous ne pouvons pas supposer que ce soit le pelecanus minor de Linné, bien quelle paraisse former une espèce distincte. Le premier endroit que nous visitämes fut Motou- Tapou, qui n'est séparé de Toubouar que par un étroit canal parsemé de pâtés de coraux. Motou- Tapou n’est qu'un plateau madréporique récemment sorti du sein des eaux, et que la vé

gé-

tation à déja en grande partie envahi. On n’y compte toutefois

que douze pieds de cocotiers qui, n'étant garantis par rien, sont froissés par les vents violents du large. La Flore de ce motou se réduit à cinq ou six plantes, qui sont les Lobelia arborea ( Forster prodr., n° 308), l'hibiscus tiliaceus , le Tournefortia à feuilles soyeuses, le convobulus pes-capræ ou pouai, et un liseron volubile à fleurs blanches. Ses habitants étaient : un chat que quelque navire européen y aura laissé, réduit à manger des crustacés, et qui parut se délecter avec de la chair de coco que nous lui donnâmes; une hirondelle de mer à calotte noire, nommée ‘era-poupa ; des pluviers dorés et des chevaliers aux pieds rouges, que les habitants confondent sous le nom de torea. Nous abandonnâmes Motou-Tapou pour visiter le banc de récif sur lequel la mer déferle avec violence, et qui forme le côté droit de l'étroit canal dans lequel il faut s'engager pour pénétrer dans la vaste baie de Borabora. Cette masse de corail ne découvre qu'à basse mer; elle se compose de madrépores informes, unis entre eux comme le calcaire grossier de nos carrières, et dont la croûte la plus supérieure est la seule vivante. C’est à la surface de ces bancs qu'on voit s'élever, sous mille formes variées, des arbres à axes pierreux et à écorces animalisées, ornées des couleurs les plus vives et les plus pures. À ces polypiers rameux en succèdent de flabelliformes; aux méandrines sont opposées des caryophyllies : à côté des astrées vivent les disques des fongies. Joignez à cela les teintes blanches, rouges, bleues, les plus vives, et vous aurez une faible idée de ces parterres d'Amphitrite, d'autant plus variés et fantastiques, que le miroir de l’eau reflète de mille manières les rayons lumineux qui les éclairent. Une espèce de caryophyllie, assez rare, a ses cellules terminales disposées en soucoupes, qu'isolent intérieurement plusieurs cloisons minces occupées par les bras filiformes et courts d'un polype d’un jaune d'or brillant ; tandis que la matière calcaire est enveloppée par une écorce d'un

ZOOLOGTIE. 321 rouge de cinabre fort vif; ce sera notre caryophyllia sanguinea. La coquille de la tridacne bénitier est très-commune en ce lieu, et nous remarquämes que constamment ses valves étaient engagées complètement dans la masse des madrépores, et que le mollusque n'avait de place que celle qui lui était impérieusement nécessaire pour les entr'ouvrir: aussi doit-on supposer qu'il s'est ménagé cet espace étroit en ouvrant chaque jour ses valves, à moins quil nait, comme les saxicaves ou quelques autres coquilles perforantes, les moyens d'élargir sa demeure à mesure que son test s'accroit. Le manteau de ce mollusque, que les habitants nomment paoua, est de l'azur le plus éclatant que relèvent encore de nombreux points brillants et dorés. Nulle part nous ne trouvames en plus grande abondance, dans les crevasses des rochers, l'espèce d'holothurie édule, que les Malais nomment {répang, dont la pêche occupe un grand nombre de navires anglais et américains de l'Union, et leur procure des profits considérables. Ce trepang (holothuria edulis, N.) est long de huit pouces environ, de forme cylindrique, et coloré en rouge-brun. Sa surface est recouverte de sables et de graviers qui s'incrustent sur la peau; et lorsqu'on le presse, 1l en jaillit un liquide d'un beau rouge. Plus rarement apparait sur ces récifs une holothurie cylindrique, longue de douze à quinze pouces, etremarquable par de nombreux tentacules placés sur le rebord de la bouche et composés chacun d'un plateau pédicellé ; leur couleur est jaunâtre , tandis que celle du corps de l'animal est d’un gris clair, sur lequel tranchent des cercles plus foncés et que hérissent cà et là de nombreuses éminences papillaires d'un beau jaune.

Sur ces bancs de coraux, que recouvrent ordinairement un pied ou dix-huit pouces d’eau , se trouvent encore de nombreux petits bassins, assez profonds, où vivent des poissons remar-

quables par leur splendide vestiture. Leur nager rapide au Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I. 41

centre des écueils, les reflets variés de leurs écailles, jettent la vie et le mouvement au milieu des animaux, insensibles en apparence, qui joignent au port des plantes l'éclat des fleurs , et que l’on nomme zoophytes. Tels sont : lE-mamo bleu et argenté ; la baliste brune, oz; le labre, tarao, ponctué de rouge-brun ; le momotara , ou coffre à quatre cornes; les aleutères ; Les chétodons, etc., etc. Parmi les crustacés, nous remarquàämes de nombreux crabes vivement peints, la langouste d'O- Taiti (palinurus versicolor ?), et une squille beaucoup plus grande que celle des côtes de France, et dont le corps, agréablement coloré en jaune-serin, est traversé par douze bandes d'un brun-marron lustré.

De larges touffes d'une actinie dont les individus sont groupés et serrés les uns contre les autres recouvrent, en bien des endroits, les madrépores arrondis en tête : les habitants la nomment #ataimomoe, et nous pensons qu'elle constitue une espèce inédite du genre Zoanthe. De petites touffes de fucus turbinés (fucus prxidatus ) et de sargasses forment une verdure variable au fond de l’eau. Le premier est l’érimou des naturels, et est souvent entremêlé à un polypier mollasse et gélatineux, formé de grains arrondis, de couleur verte transparente, enfilés comme des grains de chapelet, que l'on appelle aussi , dans le pays, erimou, en lui ajoutant l’épithète d'onrni. Les frondes flabelliformes de l'ubva pavonia sont mollement balancées à côté des tiges comme noueuses des halimèdes voisines du {una de Solander et d'Ellis, et dont les articulations sont d'un vert gai à l’état frais, et blanchissent en desséchant, lorsque leur axe calcaire se trouve privé de l'écorce animalisée et colorée qui le revétait. L’halimède est l'érimou orou des habitants de Borabora. Des thétis, des ava-ei-matapé ou spatangues à piquants courts et serrés, de couleur marron; des tavouaé ou oursins orbiculaires à piquants roux à la base et blancs à la

pointe; de gros trochus comestibles, des cônes dits piqures de puce, vinrent accroitre le nombre des objets que nous recueillimes sur ces récifs.

La petite ile isolée de Toubouaï , sur laquelle nous nous dirigeames ensuite en quittant les écueils de la passe, diffère des motous en ce qu'elle est de la même constitution géologique que Borabora, c'est-à-dire montueuse, et, nous pensons, de dolérite; mais comme elle est partout très-boisée, nous ne pümes nous assurer, d'une manière positive, du fait. Le pois corail (abrus precatorius), si commun en Amérique, couvrait la lisière de cet ilot; et ses gousses, alors en maturité, étaient remplies de ces graines rouges et noires si vivement colorées. Les mous-

5 5 tiques pullulaient en ce lieu et nous en chassèrent. Sur la orève

o) vivaient les foupa, espèce inédite d’ocypode, l'holothurie eouarr, et la dolabelle téremidi,espèce nouvelle et remarquable dont nous avons communiqué la figure et fanimal en nature à M. Rang, pour faire partie de sa monographie des aplysies, et où on la trouve décrite page 48, et figurée planche II.

La baie de Borabora est souvent fréquentée par des essaims de ces énormes raies que les marins nomment diables de mer, et que les naturels appellent aapiti. Cette espèce vit en troupes, nage avec rapidité, et vient souvent à la surface de la mer, de manière à simuler le sommet d'une roche à fleur d'eau. Elle a de douze à quinze pieds de largeur, etla queue d'unindividu que nous donna un pêcheur avait cinq pieds de longueur. Les habitants des iles de la Société s’en rendent maitres en leur lançant des harpons, et se servent de leur peau pour faire des ràpes avec lesquelles ils polissent les ouvrages en bois.

Nous terminerons le tableau physique de Borabora par une

esquisse historique sur le cocotier ‘. Ce palmier, si abondant

1 Cocotier des Indes, Cocos nucifera, L.; Cocos inermis, frondibus pinnatis , Ar.

sur les iles océaniennes, parait être directement lié à l'existence de l'homme : partout où il croit sur les iles basses, on est assuré que l'espèce humaine s'y est établie, et qu'elle a bâti sa cabane sous la protection de son parasol de verdure. Le cocotier est le végétal océanien par excellence ; et bien qu'il semble former une écharpe autour du globe dont les limites se trouvent être les 25 degrés de latitude, il ne se montre que d'une manière secondaire dans l’ancien monde et dans le nouveau. Il ne croit jamais que sur le littoral des contrées situées entre les tropiques : il a besoin, pour vivre, d'une atmosphère marine et chaude;

foliolis replicatis ensiformibus, L., Sp. pl.; Cocos nucifer, dulci, eduli, Jacquin, Am, , tom. CLXVIIT; Roxb. Corom. I, p. 52, tom. LXXIIT; Labat, Voyage en Amérique, tom. III, pag. 266; Pyrard, Voyage aux Indes orientales, 1679, pag. 22; Flacourt, Hést. de Madagascar, p. 127; Nux indica, Lobel, Ie. 270; Palma indica, coccifera, angulosa, Bauhin, Pinax. Parmi le grand nombre de noms que le cocotier porte dans les diverses contrées où croît ce précieux végétal, nous citerons les suivants : Calappa, Rumphius, Amb., I, p. 1; Tengua, Rheède, Malab., I.

Inaya-Guacuiba, Pison, Bras. 130?

Coquero, au Brésil, Koster, It. ?

Roul ( le cocotier ), Caré (le coco ), aux Maldives; Narquilly, chez les Guzarates; Barca, dans l'Inde, Taylor, It. t. II, p. 190; Klapa, Kalapa, Nior, des Malais; Niou, aux Tonga et aux Fidjis; Nou, à la Nouvelle-Calédonie; Serail, à Waigiou, D’Entrecasteaux, It.

Kasout, à Waigiou; Lamate (le lait), Kambi (la chair), Ouanaté (la coque ), Kani ( le brou }; Ari, à O-Taïti; Lamass , à la Nouvelle-Irlande; Larime (la coque ), Kaourou (le lait), Lamass (la chair ); Sera, à la Nouvelle-Guinée, havre de Doréry; Karafta (la chair), Rouria (le lait émulsif), Yeff£a (le brou filamenteux), Sefeia (la coque ligneuse).

ZOOLOGIE. 325 partout ailleurs il végète sans vigueur et sans grace. Mais dans les iles innombrables de la Polynésie et de l'Océanie, dans celles surtout qui s'élèvent à peine au-dessus des vagues, il parait être dans sa patrie de prédilection, et forme des forèts délicieuses que l'œil du navigateur contemple de loin avec une satisfaction que rien n'égale.

Décrit dans presque toutes les relations des voyages nautiques , le cocotier a recu des marins le titre de ror des végétaux. Son utilité est immense, et tout en lui est formé pour les premiers besoins de l’homme. Ses longs stipes, composés de fibres tenaces, servent, aux Indes, de ponts sur les ravines et sur les petites rivières : ailleurs on en fait quelques meubles domestiques ; en Chine, 1ls constituent la charpente des cabanes des gens pauvres des provinces du Sud. Ses immenses feuilles composées sont utilisées pour faire des toitures, des paniers, des ouvrages variés de vannerie; parfois mème elles remplacent le papier, en recevant des Indiens les lettres qu'ils y incrustent avec un poinçon. Ces feuilles, tissées avec art aux Mariannes, sont employées pour faire des corbeilles gracieuses dont se servent les femmes. Les nervures sont réunies en balais ; enfin, tissées, modifiées de mille manières, on les transforme en parasols, en éventails, en voiles de pirogues, etc. Il est rare qu'on cherche à obtenir du cocotier la sève, qui fournit, dans plusieurs autres espèces de palmiers , le vin dit de palme ou souva, tart, touba, etc.; sève que l’on peut concentrer en un sirop, puis en une sorte de sucre noir hydruré , que les Malais appellent yagra, Jaggart et goula itan. Avec cette matière sucrée, les habitants des Mariannes font des sapa, ou sortes de confitures fort agréables ; et unie à de la chaux et du blanc d'œuf, on s'en sert à Madras pour en composer un stue ou mastic tenace qui résiste à l'action du soleil et de la pluie, et qui, dit-on, acquiert un beau poli.

La toile grossière, disposée en filaments entrecroisés à la base des pétioles, est fréquemment utilisée pour servir de filtre ou de tamis grossier. Les fibres longitudinales des stipes , nommées dock à Java, font des cordages excellents pour la marine. Le bourgeon terminal fournirait un chou d'un excellent goût, si l'on pouvait se décider à détruire, pour un si frêle avantage, les ressources infinies et importantes que le cocotier donne dans le cours de sa vie. Parfois cependant, dans les colonies, on prépare, par luxe de table, des tiges de jeunes cocotiers encore herbacées et n'ayant pas dépassé trois ou quatre ans, remplies, dans leur intérieur, d'une moelle saccharine muqueuse, très-agréable au gout.

Mais les ressources les plus importantes fournies par ce palmier sont ses noix, qui, suspendues par grappes sous le feuillage, se succèdent pendant long-temps sans interruption , et offrent des fruits naissants à côté de ceux complètement mûrs, et d’autres dans un état intermédiaire. L'enveloppe filamenteuse, ou le brou qui entoure chaque noix, est connu dans l'Inde sous le nom de Cure ou de Bastin * , et au Brésil sous celui de Cairo. On en retire, dans les ports de l'Inde, une bourre avantageuse pour calfater les vaisseaux; car on dit qu'elle résiste beaucoup plus long-temps que l'étoupe de chanvre à une immersion dans l’eau. Les càbles, tous les cordages employés dans les ports de l'Inde et du Brésil sont faits de cette matière textile; ils n’ont point la force de ceux du chanvre ; mais ils l'emportent sur eux par l'avantage de pouvoir surnager, étant très-légers.

: On obtient les filaments du Caire ou Kair en les macérant, et en les séparant par le battage. Leur adhérence est rompue à coups de maillet, de manière que l’eau dans laquelle on les immerge a plus d’action pour dissoudre les matières gommeuses et solubles qui les invisquent. Ces filaments sont séchés, battus de nouveau, et mis dans le commerce lorsqu'ils sont nets. Quarante cocos donnent environ six livres de

ce Caire.

Quoique leur durée ne soit point inférieure aux cordages d'Europe, ils ont le désavantage d'être hérissés de barbes rudes sur leur surface, qui les rendent peu maniables *.

La coque ligneuse située sous le brou qui enveloppe l'amande est, par sa dureté et par sa forme, en possession de servir de vases et de vaisselles à tous les insulaires dans l'enfance de la civilisation. Lorsque ces noix n'ont pas encore acquis leur maturité parfaite, elles contiennent un liquide aqueux, d’abord limpide, d'une saveur sucrée, aigrelette, dont les propriétés rafraichissantes et tempérantes ne sont point équivoques. Ce liquide, dont les cocos contiennent jusqu'à près d’un litre, est la boisson ordinaire de tous les peuples répandus dans la mer du Sud. Les dames créoles s'en servent, aux Antilles, pour faire disparaitre les taches du visage et dans l'espérance de rendre la peau vermeille et satinée. Nous avons remarqué que l’usage de cette boisson, dans les blennorhées, occasionnait une vive cuisson , et que les écoulements en recevaient la propriété de tacher le linge en noir ; ce qu'on doit attribuer, sans doute, aux acides carbonique et malique qui y sont contenus, ou au sel à base de chaux et de potasse que M. Trommsdorff y a trouvé. Par l'analyse chimique, en effet, on reconnait que le lait émulsif de coco est composé de beaucoup d’eau, de sucre , d'un peu de gomme et de sels végétaux ; dans la maturité du fruit, ce liquide acquiert de la densité, ressemble à une crème onctueuse, et finit par se transformer en une substance tenace, d'une saveur douceàtre, dure, d'une blancheur éblouissante, et qu'on nomme chair ou lard de coco *. Au centre de cette chair

* Trois tourons de neuf fils de carret se rompent sous un poids de 162,000 liv.

? Cette chair est ainsi composée, d’après M. Trommsdorff ( Journ., t. XXIV, et Journ. de Pharmacie, 1816, t. II, pag. 97 ):

1° D’huile butireuse, surnageant le suc laiteux qu’on en retire par expression, se figeant aisément, et qu'on pourrait nommer beurre végétal ;

séjourne quelque peu du liquide primitif qui n’a point changé de nature, et au milieu duquel se trouve parfois une petite concrétion oviforme, d'un blanc de porcelaine, qui paraît être déposée par couches dues à la précipitation du carbonate de chaux. Ce corps jouit d’une réputation d'autant plus grande chez les Malais, qu'il ne se trouve que dans des circonstances très-rares et encore inappréciées : ils l'ont doté d’ailleurs des propriétés les plus miraculeuses, et ce n’est qu'en le payant fort cher qu'il est possible de se le procurer.

L'usage de la chair de coco fournit une nourriture agréable, soit qu'on la mange lorsqu'elle n'a encore que la consistance de crème, ou soit qu'étant mure, elle serve avec beaucoup d'autres substances à composer des mets qui varient suivant le goût des tribus. Sous le rapport commercial, le cocotier peut encore fournir de grands produits : on retire de la chair de coco râpée, une huile grasse d’une saveur très-douce lorsqu'elle est épurée, brülant avec une belle flamme , se figeant aisément et propre à faire un savon amygdalin; trente-deux cocos donnent à peu près dix-sept livres de pulpe, dont on peut retirer trois hvres d'huile.

Nous n'étendrons pas plus loin ces recherches, bien qu'il soit possible de les compléter par une foule de détails sur l'utilité dont est ce précieux palmier chez tous les peuples dissémuinés sur les rivages des régions équatoriales. Nous nous bornerons à dire que la mythologie indienne l'a divinisé en le faisant naître du sang de Ceuxy, immolé dans un accès de jalousie par son père /xora. Aussi les pauvres Malabares ont l'usage, dans leurs cérémonies nuptiales, pour mettre le sceau

2° De liquide aqueux; 3° D'albumine ; 4° De sucre liquide, ou mucoso-sucré, remplaçant la partie caséeuse du lait des

animaux , tandis que le beurre est l’analogue de l’huile grasse.

i ZOOLOGIE. 329 à leur promesse de s'aimer toujours, d'échanger une de ces noix avec leurs épouses.

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