DES MALAIS
La conformation physique et l'habitude générale de ces peuples a porté quelques auteurs à les distinguer, parmi les variétés
| de l'espèce humaine, sous le nom de race Malaise. Xs nous paraissent être un simple rameau détaché de la grande famille Hindoue caucasique , mélangé au sang Mongol, et fixé sur les iles polynésiennes, depuis leur éloignement du continent d'Asie;
, car l'opinion des orientalistes les plus éclairés leur donne pour Ô patrie primitive la Tartarie ou le royaume d'Ava. Disséminés en un grand nombre de petits états, les Malais : qui peuplèrent les grandes iles conservèrent sur les unes les traditions de leurs ancêtres, ailleurs les modifièrent ou les dénaturèrent, se créèrent de nouvelles idées, et pratiquèrent des coutumes différentes. Tous, cependant, quelle que soit la dispersion de leurs tribus, conservent une forme typique caractérisée, et dans l’en-
semble de leur organisation et dans leurs mœurs. Mais ces peu-
? Consultez l'excellent tableau intitulé Mœurs et usages des habitants de Tinor, par Péron et de Freycinet, tom. IV, p. 1, du Z’oy. de découvertes aux Terres Australes, seconde édition.
ZOOLOGIE. 37 ples, qu'on a dit si faussement être répandus sur toutes les iles du Grand-Océan, ne dépassèrent jamais les iles Tidoriennes, les plus orientales des Moluques ; et quelques traces de leur fusion dans le Grand-Océan se font remarquer seulement à la Nouvelle -Guinée, où le commerce les a attirés dans ces derniers temps, et aux Philippines, où ils ont fondé une petite colonie à Marigondon , sur les bords de la grande Baie de Manille (Chamisso). Le rameau malais est bien loin d'être à nos yeux, comme le veut l'opinion reçue, la souche des TFaïtiens, des Sandwichiens, des Mendocins et des Nouveaux-Zélandais; et on ne reconnait, dans ces peuples, ni la même conformation physique, nulle analogie dans la langue, nulle ressemblance dans la tradition, les arts et les usages. Le seul point de rapprochement serait une sorte d'identité de croyance religieuse; mais, chez ces rameaux distincts, et d'une même origine, ce fait n'a rien de remarquable : il indique que tous les deux ont conservé les traditions indiennes.
Les Malais, dont l'existence politique est moderne dans l’histoire de l'Asie, et dont les légendes de Malacca et quelques écrits anciens nous mettent à même de suivre les traces obscures et quelques-unes des migrations, ne sont bien connus que depuis le douzième siècle, où quelques-unes de leurs tribus émigrèrent de Menang-Kabou, la capitale des états malais à Sumatra , étendirent leurs conquêtes, fondèrent Singhapoura, leur premier établissement sur la Terre-Ferme, et placerent le siége de leur principale autorité à /ohor, sur la presqu'ile de Malacca. Ces peuples, avides de gain et de guerre, s’'adonnèrent particulièrement au commerce; et, par leurs communications avec les Maures de la mer Rouge, ils reçurent avec lenteur et successivement quelques coutumes arabes, et surtout l'islamisme *.
1 MARCO-POLO ( édit. in-4°, pag. 192) dit de Ferlec et du petit Java : « Sous « Magat, cette île fut habitée par des marchands sarrasins, qui jouissent des pré- « rogatives de citoyens, et qui les ont convertis à la foi musulmane. Ils vivent seule-
«ment dans la ville. » -
Chez eux, la navigation se perfectionna, les richesses s'accumulèrent, et des envahissements successifs vinrent chasser les habitants de la plupart des iles orientales ; car telle est la manière dont les Malais s'emparèrent du littoral de la plupart de ces terres, en reléguant dans l’intérieur les anciens propriétaires, ou en les exterminant. Cet état de choses est démontré d’une manière évidente par ce qu'on sait de l'élévation de plusieurs états malais de Bornéo, de Célèbes et de Timor; et les historiens des îles de l'Est sont remplis de documents qui prouvent la continuelle fusion des Malais sur les iles de la Polynésie. Mais, sur toutes celles dont les Européens n’ont pas fait la conquête , les montagnes de l'intérieur sont peuplées par des tribus, tantôt noires, tantôt jaunâtres, qui, confondues sous les noms d’4/fours, Alforèzes, Alfourous, ont été l'objet des opinions les plus contradictoires et les plus absurdes. C’est ainsi que, dans les Moluques, les Hollandais qui y sont établis n’en ont point une idée distincte, et qu'ils en font la peinture la plus hideuse, en nommant sans distinction Papouas les habitants de l'Est, Battas ceux de l'Ouest, et /daans ceux de Bornéo, quoiqu'ils appartiennent, d'ailleurs , évidemment à des races différentes. Or, ces peuples, ainsi refoulés, sans cesse expulsés par des hommes qui tenaient de l'Inde la coutume de faire des esclaves et de les vendre , sont restés stationnaires dans leurs idées. Ils ont fui les nouveau venus, qui, les chassant de leur territoire , les opprimaient ; et, séparés d'eux par des remparts naturels et puissants, leur existence est restée inconnue des Européens : ou, ce qu'on en sait est si imparfait, tant de fables obscurcissent les rapports qu'on a obtenus de quelques Malais qui trafiquent avec eux, qu'on ne peut faire aucun rapprochement positif, soit d’après leurs habitudes ou leurs mœurs, soit d’après leur organisation.
Le rameau malais, depuis long-temps mélangé au sang arabe,
ZOOLOGIE. | 39 a toujours conservé un type caractéristique, quoiqu'il présente quelques variétés assez distinctes. Une des plus remarquables est sans contredit celle des Javans. Assemblés naguère en corps de nation , les habitants de Java formèrent des états populeux, et conservérent, pendant long-temps, lestraditions de l'Inde ; cequi nous est prouvé par les ruines d'un grand nombre de monuments imposants, qui subsistent encore sur cette grande et belle ile; par le faste des cours des sultans et des sousounangs ; par les objets de leur culte et leurs divers emblèmes. Toutes les îles environnantes, d'ailleurs , avant l’arrivée des Portugais dans l’Inde, qui date de 1497, malgré les habitudes locales, avaient les mêmes formes de gouvernement, suivaient les mêmes coutumes , se servaient des mêmes titres ; tels étaient surtout lesétats de Célèbes, de Tidor, de Ternate, de Soulou, de Bornéo , de Sumatra, etc. Java seule paraissait en entier soumise à la même race humaine : aussi doit-on, à bien dire, la considérer comme colonisée par l'Inde bien avant les autres terres. Mais il n’en est pas de même des iles que nous venons de nommer; et voilà ce qui explique comment le rameau malais se trouve réduit à n'y occuper que le littoral, tandis que l'intérieur est peuplé par les plus anciens propriétaires, avec lesquels ils ne se sont presque jamais mélés. Cette explication de la mamière dont les Malais se sont emparés du sol qui leur paraissait avantageux est tellement satisfaisante, qu'on ne voit jamais, en effet, qu'ils aient assis leurs Campongs ou villes ailleurs que sur les bords des grandes baies, ou sur les rives des fleuves
1 Les Malais de Banjer- Massin, royaume de Bornéo, suivant sir Raffles, possédaient des attributs indiens, tels que les figures d’/Zshwara, des empreintes de la vache et de l'éléphant, qui attestent leur ligne primordiale. Ils font descendre leurs ancêtres de Johor même, sur la presqu’ile de Malacca, suivant le docte Leyden ( Trans. bat., t. VIT), qui ajoute que le Javanais pur a les plus grands rapports avec le sanskrit.
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navigables. C'est principalement à Céram , à Bourou, qu'on peut observer l'isolement dans lequel vivent réciproquement les Malais et les naturels de l’intérieur, ou les Æ/fourous. Ceux-ci conservent intacte et pure la langue et les usages qui leur furent transmis par leurs pères. Leur existence se borne au cercle étroit d'un petit nombre d'idées qui leur suffisent; et leurs mœurs se ressentent naturellement de cet isolement, et conservent cette férocité de l’homme grossier primitif.
Dans les iles soumises aux Européens, on conçoit que les Malais ont subi des modifications, et qu'ils ont pris, par leurs rapports continuels avec divers peuples, et surtout avec les émigrations chinoises, des habitudes qui ne leur étaient point naturelles. Elles sont en petit nombre toutefois; mais le type malais dans toute sa pureté se retrouve dans les iles où il a conservé son indépendance, telles que Guebé, Oby, Gilolo ou Halamahira , Flores, Lombok, Bali, etc. Cependant, quoique le Javanais soit la branche la plus distincte du Malais, on ne peut se dispenser de reconnaitre quelques nuances entre l'Æmbotnaïs naturel, le Timorien , le Macassar et le Budgis; mais toujours est-il vrai de dire que ces caractères sont peu saillants, et ne dérangent aucun trait de l'ensemble typique.
Les Malais, dans tous leurs gouvernements, ont consacré la forme despotique des Indiens. La personne de leurs sultans ou de leurs Radjahs est sacrée; et la vénération la plus profonde, ou une humilité servile, leur prodigue des hommages qui tiennent aux coutumes d'Orient. La perfidie la plus noire, la duplicité, une soif ardente de vengeance, qui naît avec d'autant plus de violence sous des lois oppressives, qu'elle est plus concentrée, caractérisent ces peuples : la mauvaise foi malaise est aussi célèbre que le fut jadis celle des Carthaginois, et nos relations sont remplies d'actes d’assassinats et de trahisons des Malais, qui ont toujours exercé la piraterie avec un goût dé;
ZOOLOGIE. : 41 cidé. Fanatisés par la religion mahométane, dont ils reçurent les dogmes, tout en conservant un très-grand nombre de cérémonies hindoues, ces peuples ont surtout adopté la polygamie, et les préceptes les plus vulgaires du Coran, sans être cependant très-rigoristes sur leur exacte observance. En suivant les diverses familles éparses de ce rameau, lés usages ne présentent, en effet, que très-peu de différences : et si nous examinons leur manière de s'habiller, nous verrons partout les chefs richement vêtus à l'orientale, tandis que les gens du peuple ne voilent une complète nudité que par quelque légère portion d'étoffe. Le turban, le sarong, ou une large pagne, composent en grande parte tout l'habillement d'un Orang caya, ou d'un homme de la classe fortunée.
Les Malais sont adonnés à la sensualité, et leur Jalousie est extrème. Ils ont le cœur avili et corrompu; et les débauches auxquelles ils se livrent sont inouïes, au dire de tous ceux qui ont été à même d'en dévoiler les turpitudes ; et, sous ce rapport, les Chinois et les Japonais sont leurs seuls rivaux. C'est chez eux que les analeptiques de toutes les sortes jouissent d'une vogue générale, et que se consomment surtout l'opiumi, les trépangs et les nids d'oiseaux. Un usage qui paraît leur être propre est celui de mâcher le betel. Ce sialogue bien connu, et qu'il serait inutile de décrire, leur procure des sensations agréables ; et ce mélange est un besoin tres-vif pour les deux sexes, qui l'ont constamment à la bouche. On retrouve, cependant, l'habitude de se servir de cet excitant des membranes buccales chez les peuples de race noire de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-frlande ; mais nul doute qu'elle ne provienne de commumications entre les peuplades les plus voisines et de proche en proche. En remontant à la source de cette coutume, on la voit naitre dans l'Inde et se propager en Cochinchine. Le Camoëns, dans une note de la Lusiade, a décrit le cérémonial suivi à la cour
Voyage de la Coquille. — 7. Tom. I. 6
du Samorin de Calicut, lorsqu'il présenta du betel à Gama ;'cérémonial qui s'observe encore présentement dans toutes les réceptions d'apparat des sultans.et des radjahs. Le betel était autrefois, comme de nos jours, l'interprète des sentiments d’amour;'et c'est par l'offre du Sir qu'une femme malaise décèle ses secrètes pensées à celui qui en est l'objet. L'usage du betel, au reste, n'a pu naïître que sous l'Équateur et sur lesiles d'Asie, là où croissent en abondance et Le pinang ( areca) et le poivre, qui, unis à la chaux et souvent au cachou, en fournissent les principaux ingrédients. «
En dernière analyse, il est bien reconnu aujourd'hui par tous ceux qui ont le plus étudié l’histoire des Malais que le.rameau qu'ils forment tire son origine de la race répandue dans l'Inde, et quil est limité entre les 92° et 132° méridiens; que le point le plus éloigné où ils se soient avancés à l'Ouest sont les côtes de Madagascar, où ils se mélangérent aux Maures, qui y abordaient par le Nord ; en refoulant au Sud les Nègres V’inzimbers, maintenant disséminés, et probablement les premiers habitants de cette ile immense; qu'ainsi, ils formèrent les populations riveraines de toutes les iles des archipels de la Polynésie, telles que celles de la Sonde et des Moluques; qu'ils se propagèrent sur une ou plusieurs des Philippines; et qu'enfin quelques essaims aventurés s'avancèrent Jusque sur les iles des Papous et au Nord de la Nouvelle-Guinée, où ils fonderent quelques villages, et s'y arrogèrent l'autorité. On trouve, en effet, des Malais à Waigiou, aux iles d'Arou et dans le détroit de Dampier ; mais ils ne dépassèrent point le 132° méridien, ou, sils le firent, ce ne fut qu'accidentellement et sans projets.
La conformation physique du rameau malais‘est aussi caractérisée que l'ensemble de leurs coutumes, de leurs mœurs et de leurs institutions. En général, les hommes de cette race sont remarquables par la médiocrité de leur taille et par la couleur
jaune cuivrée , mélangée d'une partie d'orangé, de leur peau‘. Les femmes surtout ont des proportions peu développées; et dans plusieurs de nos relaches, soit à Amboine, Bourou, Java, Madura, et autres lieux, nous ne vimes que peu d’'exceptions à ce fait. La taille commune des hommes est, au plus, de cinq pieds quatre ou cinq pouces; mais il n’est pas rare d'en rencontrer qui aient davantage, et dont les proportions soient robustes. Les Malais sont, en général, bien faits, et leur système musculaire est dessiné avec vigueur. Les femmes ont des formes arrondies et courtes, des mamelles volumineuses, une chevelure rude et très-noire, une bouche très-ouverte, des dents qui seraient très-belles si elles n'étaient pas noïrcies et corrodées par le betel. Le caractère des deux sexes est inflammable, irascible, porté à la vengeance et à l’artifice, bas et rampant sous le joug du plus fort, barbare et sans pitié pour leurs ennemis ou leurs esclaves.
Nous ne nous occuperons pas de la langue malaise, et des divers rapprochements qu'il serait possible d'y trouver. L'ouvrage de M. Marsden ne laisse rien à désirer, et prouve que, malgré ses divers idiomes, elle est parlée partout avec de trèslégères modifications locales. Douce, harmonieuse, et simple
dans ses règles, la langue malaise est pleine de tournures orien-
tales, et emploie souvent le style figuré. En recevant la religion des Arabes et leurs sciences, les Malais adoptèrent les caractères de leur alphabet et l'usage d'écrire de droite à gauche; tandis que les habitants de Sumatra, les Javanais, et plusieurs autres peuples indiens, écrivent, comme les Européens, de gauche à
droite.
* M. Bory de Saint-Vincent dit que les membranes muqueuses des Malais ont une couleur fortement violette. Ce fait intéressant, que nous avons négligé de vérifier, mérite bien de fixer l'attention des voyageurs futurs.