‹ Voyage autour du monde (volume 5)Chapitre 8 sur 30 · DES OCÉANIENS · texte numérisé non relu

DES OCÉANIENS

La variété de l'espèce humaine que nous nommons oceanienne est remarquable par sa beauté, relativement aux autres rameaux dont nous aurons à parler ensuite; c'est elle qui peuple la plus grande partie des iles de l'Océanie proprement dite, et que M. Bory de Saint-Vincent a nommée, dans son ingénieux travail sur l'/omme , race océanique. Son histoire, dans l’état actuel des choses, est satisfaisante à tracer; car le long séjour des Européens sur plusieurs des iles de la mer du Sud, les nombreux voyages entrepris dans le but de les explorer, les voca- Pulaires qu'on a dressés des mots usités dans la langue de chacune d'elles, permettent assurément de s'en former une idée plus nette et beaucoup plus précise. Quant à la migration de ces insulaires, de la source originelle, c'est là le point le plus difficile à expliquer; mais les hypothèses doivent se taire devant les faits : et puisque tout nous prouve que le cachet hindou est imprimé sur les hommes du rameau océanten , il serait absurde de chercher trop minutieusement à expliquer comment ils se sont répandus sur ces terres séparées par de grands espaces de mer, et surtout contre la direction habituelle des vents régnants. Ce qu'on pourrait dire pour ou contre, sans preuves certaines, rentrerait dans le cas de ces nombreuses conceptions, plus ou moins ingénieuses, quon peut attaquer et défendre avec des armes à peu près égales.

La race océanienne se trouve occuper des iles séparées les unes des autres par d'immenses distances, au milieu du Grand- Océan; et son existence est démontrée sur la plus grande partie des iles placées au Sud-Est de la Polynésie et à l'Est de l'Australie.

* Mémoire lu à la Société d'Histoire naturelle de Paris, en novembre 1825.

Les hommes de ce rameau, disséminés sur les iles volcaniques ou madréporiques du Tropique du Capricorne ou de la Zone tenipérée australe, ne paraissent avoir envoyé dans l'hémisphère Nord et sous le Tropique du Cancer qu'une seule colonie, qui a peuplé les iles Sandwich. Les insulaires de cet archipel, en effet, ont conservé avec une religieuse fidélité la physionomie de leurs pères, tandis que des hommes d’une autre race occupent évidemment les Philippines, et les Mariannes, et la totalité du vaste archipel des Carolines.

Les Océaniens, ainsi isolés, se sont répandus, sans éprouver que de biens légères modifications, sur les iles des Amis, de la Société : plus tard, on les voit s'établir sur les récifs des iles basses; et la tradition de cette migration récente se conserve encore à Raïatea et à Borabora. Un essaim égaré s'est avancé jusque sur l'ile de Paques /Paschà) ‘; mais déja ils étaient fixés sur les iles de Mendana, Washington, Mangia, Rorotunga ,

Lady Penrhyn, Sauvage, Tonga, et sur les terres de la Nou-

velle-Zélande. La moitié environ de la population des Fidjis et des iles des Navigateurs appartient à ce rameau, qui s'arrête au Nord, d'après nos propres observations, sur l'ile de Rotouma *. Supposer les Océaniens autochthones sur le sol qu'ils habitent serait une exagération ridicule que tous les faits physiques démentiraient ; car leur établissement sur les iles de la mer du Sud doit être d’une époque bien récente, par rapport

aux âges du monde, et dater, au plus, des temps primitifs |

’ Les traits, les coutumes et la langue du peuple de l'ile de Päques ont la plus grande affinité avec ce qu'on observe dans les autres tles de la mer du Sud. FORSTER, t. II, p. 202, in-4°, 2° voy. de Cook.

? Le capitaine MÉARES ( Voy. à la côte N. O., t. II, p. 360 ) observe que, sur les îles Æreewill de Carteret, les habitants, quoique si voisins de la Nouvelle-Guinée, ressemblaient aux Sandwichiens, avaient des pirogues construites de la méme manière, et parlaient absolument le même langage.

de la civilisation Azndoue. L'organisation physique, leurs habitudes et leurs lois, leurs idées religieuses et la poésie qu'ils ont conservées, attestent cette origine; et, quelle que soit la difficulté d'expliquer la descendance de ces peuples, toujours est-il vrai qu'on ne peut soutenir une opinion contraire, sans heurter une analogie fort remarquable. Sur les iles de la Polynésie, que durent traverser les premières migrations indiennes, lorsqu'elles sirradièrent du golfe de Siam et du Cambhoge, devraient rester, toutefois, quelques indices de ce passage. C’est ici, il faut l'avouer, que cette théorie est en défaut, et que les faits nous abandonnent complétement. Peut-être, cependant, les Océaniens pourraient-ils être représentés, dans quelques-unes de ces iles, par cette belle race d'un blanc jaunatre, mentionnée par des auteurs estimables, et qu'un état permanent d'hostilité a refoulée dans l'intérieur. Cette question est sans contredit bien épineuse; et, quoique nous ne cherchions nullement à la résoudre, nous soumettons avec confiance le rapprochement qu'il est possible de faire de ce passage du savant docteur Leyden, concernant les Dayaks, habitants de l'intérieur de Bornéo : « Les « Dayaks ont un extérieur agréable, et sont mieux faits que les « Malais : leur physionomie est plus délicate; le nez et le front « sont plus élevés. Leurs cheveux sont longs, roides et droits. « Leurs femmes sont jolies et gracieuses. Ils ont le corps couvert « de dessins tatoués. Leurs maisons sont assez grandes pour que « plusieurs familles puissent les habiter à la fois, jusqu'à cent «personnes. Dans la construction de leurs pirogues, comme «pour fabriquer divers ustensiles, les Dayaks déploient une « grande adresse. Ils reconnaissent la suprématie de l'Ouvrier « du monde, adorent quelques espèces d'oiseaux, font des sa- « crifices d'esclaves à la mort d'un chef, conservent les tetes de «leurs ennemis, etc., etc.» En un mot, ce tableau, peint à grands traits, est entièrement applicable aux Océaniens.

L'opinion la plus probable est donc celle-ci : Des peuples indiens et navigateurs, partant du golfe de Siam; s'avancèrent successivement d'iles en iles. Ils s'emparèrent des unes, et furent repoussés des autres, qu'occupaient des hommes de race noire. C'est ainsi qu'on les voit déja, aux Hébrides et à la Nouvelle- Calédonie, se mélanger avec eux, et que, même à la Nouvelle- Zélande, où les navigateurs modernes n’indiquent que de vrais Océaniens, ceux plus anciens y trouvèrent une espèce hybride ‘. Enfin, on suit ce rameau sur les iles des Amis, Vasquez, Kermadec, s'étendant naturellement à l'Est par les Fidjis, les îles des Navigateurs, les Roggeween, Palmerston, Scilly, Hervey, jusqu'aux iles de la Société; s'irradiant de celles-ci sur les iles basses, jusqu à l'ile de Pâques, et, poussé par les vents de Sud- Est, se trouvant transporté aux Marquises, à Christmas et aux Sandwich ?. Qu'on ne pense point que de telles navigations ne soient qu'une fiction. Le hasard et les vents, en chassant au large un grand nombre de pirogues, en ont jeté quelques-unes sur des terres où leurs tribus ont ensuite été s'établir ; et ces faits nous sont clairement démontrés par les expéditions des Carolins et des Océaniens, qui font annuellement des trajets de 150 à 200 lieues dans leurs grandes pirogues de mer. Ces embarca-

tions, d'ailleurs, sont très-propres pour des navigations loin-

! « MARION (Joy. aux Indes, par Rochon, p. 364) n’a pas été peu surpris de « trouver à la Nouvelle-Zélande trois espèces d'hommes tout-a-fait distinctes, des « blancs, des noirs et des jaunes. On suppose que les noirs tirent leur origine de la « Nouvelle-Guinée, et que ceux à peau jaune descendent des Chinois. » Marion à bien pu se tromper : cependant, il est de fait que nous y vimes deux ou trois naturels très-bruns, à chevelure laineuse et crépue.

? TURNBULL ( Joy. autour du monde, in-8°, 1807, p. 160) dit, en parlant des Sandwichiens : « Il est assez probable, néanmoins, que la plupart des îles de la «mer du Sud ont été peuplées, à diverses époques, par des émigrants chassés de léur « pays. Cela expliquerait les rapports de mœurs et de langues entre des contrées qui « ne paraissent avoir eu aucune communication. »

4è VOYAGE AUTOUR DU MONDE.

taines ; et nous en avons vu qui servaient aux naturels des îlés basses pour leurs campagnes habituelles, et dont les emménagements étaient propres à de longues traversées sur mer sans communiquer. Bligh, d'ailleurs, a bien pu faire 1200 lieues dans : une chaloupe non pontée'

Le rameau océanien est supérieur à ceux qui forment avec lui la population des iles de la mer du Sud, par la régularité des traits et par l’ensemble des formes corporelles. Les naturels qui lui appartiennent ont, en général, une haute stature et des saillies musculaires nettement dessinées, une tête belle et caractérisée, une physionomie mâle, sur laquelle s'épanouit ordinairement une feinte douceur, ou qui souvent décèle une férocité guerrière. Les yeux sont gros, à fleur de tête, protégés par d'épais sourcils. La couleur de la peau est d'un jaune-clair, plus foncé chez les naturels habitués à chercher sur les coraux leurs moyens de subsistance, et beaucoup plus affaibli chez les femmes. Les Océaniens ont aussi le nez épaté, les narines dilatées, la bouche grande, les lèvres grosses, les dents trèsblanches et tres-belles, et les oreilles singulièrement petites. Les femmes, quoique en général trop vantées, sont, dans l’âge de puberté, remarquables par une certaine élégance dans les traits , tels que des yeux grands et ouverts, des dents du plus bel émail, une peau douce et lisse, une longue chevelure noire, qu'elles arrangent diversement , et un sein régulièrement demisphérique; mais, toutefois, mal faites dans l’ensemble du corps, et ayant, comme les hommes, une grande bouche, un nez épaté, une taille grosse et ramassée. La teinte de leur peau est, d'ailleurs, presque blanche. Les habitants des iles de Mendoce

* Krusenstern, en parlant des insulaires des Mendoces, s'exprime ainsi : « Les femmes « ont la tête belle, plutôt arrondie qu'ovale, de grands yeux brillants, le teint fleuri, « de très-belles dents, les cheveux bouclés naturellement, et la teinte de leur peau

ZOOLOGIE. 49 et de Rotouma sont, à ce qu'on rapporte, les Océamiens les mieux faits : viennent ensuite les Taïtiens, les Sandwichiens, les Tonga ; et déja la dégradation de la beauté chez les femmes est tres-sensible à la Nouvelle-Zélande, tandis, au contraire, que les hommes sont plus robustes et doués de formes plus athlétiques qu'aucun autre peuple de la même race.

Si nous suivons chacun de ces peuples insulaires dans l'ensemble de leurs habitudes journalières, nous y remarquerons l'analogie la plus grande; et chez la plupart d'entre eux, les mêmes circonstances se reproduiront avec des nuances, légères toutefois, qu'ont amenées l'isolement et les localités ‘. Ainsi, placés dans la Zone intertropicale, les habitants des iles Marquises et des Sandwich ne se servent que de vêtements légers et imparfaits, ou ne portent qu'une pagne étroite ou 7nar0 ; mais ils savent, comme les Taïtiens, et de même que les insulaires de Rotouma et des Tonga, fabriquer avec l'écorce de l'aouté (Broussonetia papyrifera) une étoffe tres-fine, réservée le plus ordinairement aux femmes, et des toiles plus grossières, quils retirent du liber de l'arbre à pain ( artocarpus incisa )’.

«est claire. Les Noukahiviens, ajoute-t-il , sont de haute taille, bien faits, robustes, « doués de belles formes, et ayant les traits du visage régulier. » ( Voy. autour du monde, de 1803 à 1806, sur la Vadiejeda et la Neva, 2 vol. in-8° et atlas.)

! Aujourd'hui, cette manière de voir semble être adoptée universellement parmi les étrangers. On lit, dans le n° 51 de la Revue de l'Amérique septentrionale, avril 1826, cette phrase positive : Zn all those particulars, which are considered as marking the broad features of the human constitution and character, the tnhabitants of Oceania exhibit a striking resemblance. Of no races or tribes of men, can it be inferred with greater certainty, that they originated from a common stock. (Journ. of a tour round Hawaii, the largest of the Sandwich islands; By a deputation from the mission of those islands, Boston, 1825, in-12.)

2 L'usage de fabriquer un papier vestimental avec des écorces d'arbres est indien; et Marco-Polo, dans son langage naïf, s'exprime ainsi, en parlant des habitants de l’île de Cipingu, et de la province de Caigui, dans l'archipel des Indes : Z/s sunt

Voyage de la Coquille, — Z. Tom. 1. 7

Comme les naturels des iles de la Société, ils les teignent en rouge très-brillant avec les fruits d'un figuier sauvage ( ficus ténctoria, Forst.), ou avec l'écorce du morinda citrifolia, et en jaune fugace avec le curcuma. C'est avec un maillet quadrilatère et strié sur ses quatre faces que tous ces peuples faconnent leurs étoffes, en frappant sur les écorces ramollies et invisquées avec un gluten. Dans toutes les îles que nous avons mentionnées, on retrouve les mêmes procédés de fabrication , ainsi que l’art de les enduire d’une sorte de caout-chouc pour les rendre imperméables à la pluie. Certes, de tels rapprochements ne sont point le résultat du hasard; ils doivent dériver des arts que pratiquait naguère la souche de ces peuples, que nous verrons, d'ailleurs, rattachés les uns aux autres par des liens de parenté encore bien plus forts. |

Les deux sexes du rameau océanien se drapent avec leurs légers vêtements de la manière la plus gracieuse, lorsque la température variable leur en impose l'obligation. Souvent les femmes jettent sur leurs épaules une large pièce d’étoffe, dont les plis ondulent sur le corps et retracent le costume antique. Les chefs seuls jouissent de la prérogative de porter le #pouta, vêtement qui présente l’analogie la plus remarquable avec le poncho des Araucanos de l'Amérique du Sud. Les Nouveaux- Zélandais, placés en dehors des tropiques, ont senti le besoin de vêtements plus appropriés aux rigueurs de leur climat : ils ont trouvé, dans les fibres soyeuses du phormium, une substance propre à remplir avantageusement ce but, et leur industrie s'est tournée vers la confection de nattes fines et serrées, qu'ils fabriquent avec des procédés très-simples, maïs avec une

jens blances, de beles maineres, e biaus : ils sunt ydules, e se tiennent por

elz, vivent de mercandise e d’ars, e si voz di quil funt dras des scorses d’ar- 3 ; q

OnESE EC AOPENT 47)

grande habileté. Les manteaux dont ils s'enveloppent sont plus épais et plus chauds que les nattes, qu'ils roulent simplement autour du corps, et qui descendent jusqu'à moitié des jambes ; et parfois cet ajustement, chez les chefs, est formé de larges bandes de peau de chien , cousues ensemble, et dont le poil est en dehors.

Tous les peuples de l'Océanie ont un goût à peu près égal pour la parure. Ainsi, les Taïtiens, les Sandwichiens, aiment à se couronner de fleurs ‘; et ceux des iles Marquises et Washington ?, de même que les naturels de Rotouma et des Fidijis, attachent le plus grand prix aux dents des cachalots ; et cette matière, que la superstition rend si précieuse à leurs yeux, est pour eux ce que sont les diamants pour un Européen. Les Zélandais et les habitants de l'ile de Paques remplacent les fleurs par des touffes de plumes, qu'ils placent dans leur chevelure, et passent des bätonnets peints dans les lobes des oreilles. Les Rotoumaiens, comme les insulaires des archipels de la Société et des Pomotous, quoiqu'un immense espace de mer les sépare, ont conservé la même coutume de se garantir des rayons du soleil avec des visières de feuilles de cocotier *. Aux Fidjis, on suit cet usage; et là aussi se fabriquent ces nattes fines qui servent de rnaros aux Taïtiens, et qu'on nomme gnatou

! Les fleurs plus particulièrement choisies par ces naturels jouissent de l'éclat le plus vif, ou laissent exhaler les plus suaves odeurs : ce sont surtout les corolles de l’hibiscus rosa sinensis, ou celles du Gardenia florida, qu'ils choisissent pour tresser des guirlandes, ou pour placer dans les lobes des oreilles’et en recevoir plus aisément l’arome.

? Le groupe des îles Washington fut découvert à la fois par le capitaine français Marchand, sur le Solide, et, en mai 1791, par le capitaine américain Ingraham, commandant le navire the Hope, de Boston.

3 Cette coiffure, nommée éschao à Rotouma, #iao à Taïti, est faconnée à l'instant même où un naturel veut s’en servir. Elle a quelque chose de gracieux sur la tête des jeunes gens.

aux iles des Amis. Les Océaniens ont tous le goût des frictions huileuses, dont ils s'oignent le corps et les cheveux : ceux des tropiques emploient l'huile de coco; ceux placés hors de cette limite se servent d'huile de phoque ou de poisson. Une remarque assez intéressante est relative à cette habitude des femmes des Sandwich et de Rotouma de se poudrer les cheveux avec de la chaux de corail; et on ne trouve l'usage de se barioler le corps de poudre jaune de Curcuma, ou de se couvrir la tête ou la figure de poussière d’ocre, qu'aux Fidjis, à Rotouma et à la Nouvelle-Zélande. Dans cette dernière ile, l'un de nous a vu pratiquer un embellissement dont on ne retrouve des traces que chez des peuplades éparses au Nord de l'Asie et de l'Amérique, et qui consiste à s'appliquer sur le visage de larges mouches noires ou bleu de ciel. Comme l'usage de ces fards semble être un apanage exclusif du rameau nègre, il est intéressant d'en indiquer l'habitude chez quelques peuples océaniens.

La coutume de porter la chevelure flottante, ou coupée ras, est peu caractéristique , et a subi des modifications locales sans nombre. Les Taitiens * ont leur chevelure rasée; les Mendocins ne conservent que deux grosses touffes, nouées sur les côtés du crâne; les Zélandais, les Rotoumaïens, ainsi que la plus grande partie des Océaniens, portent cette parure naturelle, tombant en boucles ondoyantes sur le cou.

Un genre d'ornement généralement pratiqué par tous les insulaires de la mer du Sud, quel que soit leur rameau, ou océanien ou mongol, est le tatouage. Ces dessins, que l’art grave sur la peau d'une manière indélébile, et qui la revètent et voilent en quelque sorte sa nudité, paraissent étrangers à la race nègre, qui ne les pratique que rarement, toujours d'une manière im-

! Le nom de Taïtien, pour nous, est collectif, et comprend les insulaires de Taha, Raïatea, Borabora, Eymeo, Maupity, etc., etc.

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parfaite et grossière, et qui les remplace par les tubercules douloureux et de forme conique que des incisions y font élever. Cette opération, dont le nom varie, toutefois, chez les divers insulaires des grands archipels ‘, ne peut ici nous occuper sous le rapport du sens qu'on y attache, soit pour la désignation des classes ou des rangs, soit comme ornement de fantaisie ou hiéroglyphique. Cependant, le soin et la fidélité que les divers insulaires apportent à reproduire ces dessins doivent nous porter à penser que des motifs qui nous sont inconnus, ou des idées dont la tradition s'est effacée, y attachaient un sens. L’analogie du tatouage, d’ailleurs, mérite que nous l'examinions chez plusieurs des peuplades que sépare aujourd'hui l'espace des mers. Les insulaires des Pomotous se couvrent le corps de figures tatouées ; et déja leurs voisins, les Taïtiens, en ont beaucoup moins, et surtout n'en placent jamais sur le visage, et se bornent, avec ceux de Tonga, à y dessiner quelques traits légers, tels que des cercles ou des étoiles ; mais plusieurs des naturels des Sandwich * et la masse des peuples zélandais et mendocins * ont le visage entièrement recouvert de traits, toujours disposés d’après des principes recus et significatifs. On conçoit que leur aspect doit en acquérir un caractère de férocité remarquable, et que cet usage, né du désir d'inspirer une plus grande terreur à l’en-

Es nemi, ou de blasonner des titres de gloire, s'est conservé, par

! Tatou, Taïti ; Moko, Nouvelle-Zélande ; Chache, Rotouma. Krusenstern dit des insulaires de Noukahiva : « Les principaux chefs sont tatoués de la tête aux pieds, et «surtout les grands-prêtres. Ils se tatouent le visage et les yeux.» Suivant King: « Cette coutume se retrouve aux Sandwich. Les femmes ne sont tatouées qu'aux « pieds, aux mains, aux lèvres et aux lobes des oreilles. »

? KING (5° voyage de Cook ).

* KRUSENSTERN (t. 1, p. 164) observa à Noukahiva que les femmes n’avaient de tatouage que sur les pieds et les mains, comme les gants courts que nos dames portaient autrefois , dit-il. À Taïti , les femmes des classes supérieures suivent encore le même usage.

suite, comme le témoignage de la patience du guerrier à endurer la douleur qui accompagne toujours une pratique qui blesse les organes les plus sensibles de la périphérie du corps.

Les femmes, à la Nouvelle-Zélande, comme aux iles Marquises, se font piquer de dessins à l'angle interne des sourcils et aux commissures des lèvres, et souvent sur le menton. En général, le tatouage des Océaniens se compose de cercles ou demi-cercles, opposés ou bordés de dentelures, qui se rapportent au cercle sans fin du monde de la mythologie indienne. Cependant, celui des naturels de Rotouma diffère assez essentiellement, puisque le haut du corps est recouvert de dessins délicats, de traits légers de poissons, ou autres objets, tandis que celui qui revêt l'abdomen, le dos et les cuisses, est disposé par masses confuses et épaisses.

Nous retrouvons dans le paraé ; ornement singulier et emblématique des Taïtiens, destiné anciennement aux cérémonies funèbres , la représentation de ce que portent au cou, comme un hausse-col, les prêtres des iles Marquises.

Si nous suivons les insulaires de la mer du Sud dans leur vie domestique, nous verrons pratiquer les mêmes coutumes chez tous ceux qui vivent entre les tropiques. Tous préparent et font cuire leurs aliments dans des fours souterrains, à l'aide de pierres chaudes ‘; ils se servent de feuilles de végétaux pour leurs besoins divers; ils convertissent le fruit à pain, la chair du coco , le taro, en bouillies : tous boivent le kava ou l’ava, suc d'un poivrier qui les enivre et les délecte. Avant l'arrivée des

: Toutes les iles hautes, peuplées seulement par le rameau océanien, possédaient, à l'exception de la Nouvelle-Zélande, s’il faut en croire Cook , le cochon de race dite de Siam. Cette circonstance en elle-même est assez caractéristique; et c’est bien gratuitement que quelques personnes pensent que cet animal a pu y être porté par les anciens navigateurs espagnols, qui connaissaient ces îles bien avant l’époque historique de leur découverte.

Européens dans leurs iles, ces peuples éloignaient de leurs repas les femmes, qu'ils regardaient comme des êtres impurs, susceptibles de souiller leurs aliments. Chacun connait, par les voyageurs, l’état de gène, le tabou, que les Océaniens s'étaient imposé : et cette prohibition que M. de Chamisso a découverte dans les lois de Moïse ne doit-elle pas provenir de la même source ?.…. Des productions différentes, un climat soumis à des rigueurs inconnues dans les iles précédentes, ont imposé aux Nouveaux-Zélandais un nouvel ordre de besoins à satisfaire et d'industrie à employer. Ainsi, on retrouve encore la cuisson, opérée le plus souvent avec des pierres chaudes. Seulement, ils ont appris à faire des provisions d'hiver pour la saison rigoureuse , féconde en tempêtes; et ils ont panifié la racine de fougere, et desséché le poisson à la fumée.

Dans la construction de leurs demeures, les Océaniens ont, en général , apporté les modifications nécessitées par les régions dans lesquelles ils vivent. Vastes, spacieuses, logeant plusieurs familles, sans parois closes, telles sont les maisons des insulaires des iles de la Société, de Tonga, de Mangia, des Marquises, de Rotouma : toutes sont sur un modele à peu près identique. Mais, obligés de vivre sur des iles dont les hivers sont intenses et prolongés, que battent des vents tempétueux, les Nouveaux -Zélandais, sans cesse en guerre de tribu à tribu, se sont retirés sur des pitons, sur des crêtes aiguës, inabordables ; ont palissadé leurs Aippahs, et ont construit ras de terre leurs cabanes étroites, dans lesquelles ils n’entrent qu'en rampant , et où deux ou trois personnes au plus peuvent se retirer. Ces demeures n'ont guère plus d'un mètre au-dessus du sol; et les coups de vent qui régnent fréquemment dans ces parages respectent ces singuliers ajoupas, plutôt faits pour servir de retraite à des animaux que pour être l'habitation de l’homme. Chez tous ces peuples, soit de race hindoue océanienne, ou mongole, nous

voyons des maisons communales, destinées aux assemblées publiques ou aux réceptions d'apparat. Partout on remarque l'usage de traiter les affaires avec recueillement et dans la position assise , et les personnes les plus élevées en dignité se couchant seules sur des nattes. Dans la plupart de ces iles, les réceptions amicales sont pratiquées à la suite d’un long discours, et en présentant une feuille de bananier ou un rameau.

Disséminés sur des iles qui fournissent une nourriture abondante et facile, les Océaniens de la Zone équatoriale se livrent peu à la pêche, tandis que les Zélandais lui empruntent leurs ressources pendant l'hiver : aussi, ces derniers y sont-ils habiles, et ils ont su faire, avec le phormium, d'immenses filets, absolument semblables à ceux qu’on fabrique en Europe sous le nom de sennes. À Taïti, aux Sandwich, et ailleurs, les cordes sont faites de faou, de fara ( pandanus ), ou de pouraou (hébrscus tiliaceus ); et nous retrouvons aux iles de la Société ce que le général Krusenstern avait remarqué à Noukahiva, l'usage de prendre le poisson en jetant sur la mer la semence soporifere du taonou { calophyllum inophyllum ).

Les pirogues ont été, Jusqu'à ces derniers temps, l'objet sur lequel les insulaires déployaient toutes les ressources de leur industrie. Chez cette race, la forme universellement adoptée est caractéristique. Les pirogues simples, creusées dans un tronc d'arbre, peuvent se reproduire ailleurs ; mais il n'en est pas de méme des pirogues doubles ou accolées deux à deux, qu'on ne rencontre nulle part, chez des peuples d’une descendance étrangère aux Océaniens *. Nous vimes à Taïti des pirogues doubles qui arrivaient des iles Pomotou : c'étaient de vrais petits navires,

© Si l’on s’en rapporte à Marco - Polo, les anciennes pirogues de l'Inde étaient doubles ( pag. 181): Ælle sunt clauée en tel mainere, car toutes sunt dobles : elle ne sunt pas empecé depèce, por ce ge il n’en ont.

propres à faire de longues traversées, et capables de contenir des vivres, en proportion déterminée, pour l'équipage, qui est logé dans une banne en bois, solidement tissée et disposée sur le tillac. La coque de chacune des deux pirogues est calfatée avec soin, enduite de mastic; et de forts madriers, solidement liés, les unissent. Leur gouvernail est remarquable par un mécanisme ingénieux, que nous ne pouvons point indiquer ici.

Ces pirogues étaient anciennement, chez les Taïtiens, décorées de sculptures, qu'on retrouve encore aujourd'hui sur les embarcations sveltes des Nouveaux-Zélandais. Ces reliefs, débris des arts traditionnels que ces peuples ont conservés, et dont le fini étonne lorsqu'on examine l'imperfection des instruments qu'ils employaient, sont toujours identiques par leurs représentations. Îls les négligent depuis que les Européens leur ont porté le fer : les idées nouvelles qu'ils ont reçues feront bientôt disparaitre les traces de ces ingénieux travaux, qui s'effaceront avec le sens mythologique qu'on y attachait, et que remplace déja, chez plusieurs, une imitation plus ou moins grossière de nos arts et de nos procédés. Les pirogues doubles sont usitées à Taïti, et dans les archipels voisins, aux Sandwich, aux iles Marquises, et jusqu'à Rotouma. Nous ne les avons pas vues à la Nouvelle-Zélande ; mais la nature des baïes nécessite des embarcations plus maniables. On nous assura, cependant, et quelques navigateurs, Cook notamment (p. 283, 1° voyage), affirment que ces insulaires s'en sont parfois servis. Toutes les pirogues zélandaises ont leur avant surmonté d'une tête hideuse, tirant la langue, ce qui est chez eux le signe de guerre et de gloire ; et l'arrière est terminé par une pièce sculptée, haute de quatre pieds, présentant un dieu et des cercles sans fin, dont la signification est entièrement symbolique.

Adonnés à la guerre, comme toutes les tribus dont les droits

se trouvent renfermés dans la force, la ruse, ou la trahison, Voyage de la Coquille. — Z. Tom. I. 8

ces peuples ont fabriqué diverses armes, et n’ont jamais manqué de les embellir par des reliefs sculptés avec soin. Mais on remarque que l'are et la flèche n'étaient usités que chez très-peu d'Océaniens ". Les armes principales, et presque partout identiques dans les diverses iles, sont les longues javelines en bois dur, les casse-tête sous diverses formes, les haches en basalte ou en serpentine, et les frondes. Les instruments d'utilité domestique sont également analogues, et consistent partout en petits tahourets, en vases de bois sculptés, en molettes de basalte pour broyer le kava, en nattes tressées en paille, etc., etc.

Nous ne pouvons, cependant, nous dispenser de rappeler un objet fort remarquable, qu'on ne voit que chez les Sandwichiens. Il s’agit ici des casques, surmontés d'un cimier, ingénieusement fabriqués en paille, et dont la forme est exactement calquée sur les casques grecs ou romains. D'où ces insulaires ont-ils eu la connaissance de ce genre d'ornement? L'ont-ils apporté de l'Inde, après qu'Alexandre leur eut montré cette coiffure guerrière ? Il serait difficile de répondre à cette question; mais il est de fait que les autres Océaniens en ignorent l'usage.

Si nous fouillons dans les débris des arts qui subsistent encore chez les divers peuples répandus dans la mer du Sud, nous y distinguerons sans doute quelques disparates; mais nous y retrouverons aussi bien des points d'analogie. En effet, si on examine attentivement leurs habitudes, leurs lois, leurs mœurs, leurs arts, leur musique, leur grammaire, leur poésie, et même jusqu'à l'ensemble de leurs idées religieuses, on sera frappé de

1 Chez les Taitiens, par exemple, qui se servaient de flèches et de lances, de cassetête, et de frondes en corde de coco pour lancer les pierres. Aux Marquises, une tête d'homme est sculptée sur le casse-tête. Il en est de même à la Nouvelle-Zélande. Seulement, il paraît que les habitants des îles des Amis avaient recu l'usage des flèches des îles Fidjis, qui elles-mêmes l'avaient emprunté aux peuples noirs qui y émigrèrent. Voy. Vabillardière, t. T1, p. 108.

l'analogie qui existe entre ces familles d'un même rameau , isolées sur des terres semées à de si grandes distances les unes des autres. L'identité des divers peuples de l'Océanie entre eux, si on en excepte les habitants des terres du prolongement d'Asie et de la bande des iles Carolines et Mulgraves, sera reconnue jusqu'à l'évidence ; nous l’espérons du moins : mais il n’en sera peut-être pas tout-à-fait de même pour leur descendance directe

du continent de l'Inde. Ici, trop de ténèbres couvrent les usages

primitifs de ces peuples dans les temps reculés, pour ne des rapports exacts avec les usages des peuplades actuelles, qui sont restées stationnaires dans leurs idées, bornées dans leurs ressources, et dont l'industrie n’a point été au-delà de quelques besoins et de quelques circonstances usuelles de la vie. Toutefois, de nouveaux points de contact se présentent encore; et, soit à la Nouvelle-Zélande, soit aux Tonga, des vestiges remarquables et caractéristiques d'idées hindoues, qu'on ne peut récuser, semblent jeter quelque jour sur cette question obscure.

Tous les Océaniens reconnaissent l'autorité de chefs dont les distinctions honorifiques et la puissance se ressemblent dans beaucoup d’iles, ou sont plus restreintes dans quelques autres. L'hérédité du pouvoir, dans quelques familles privilégiées, qui est encore observée religieusement pas les classes inférieures, dénote, cependant, bien une source indienne, ou, du moins, prouve que ces peuples, en sisolant de la souche commune, emportèrent et conservèrent avec eux les idées dominantes de leur patrie; qu'habitués à vénérer la caste des brames, leurs prêtres ou artkrs ‘ héritèrent de la considération dont ont toujours joui, chez ces peuples, les ministres de la divinité; qu'enfin, ils respectèrent plusieurs des traditions, en modifièrent quelques autres, mais, dans toutes, et quoiqu'elles nous soient

! Soit qu'on les nomme erë, Marquises; ariki, Taïti, Nouvelle - Zélande, Ro-

touma ; egt, iles Tonga.

Go VOYAGE AUTOUR DU MONDE.

mal connues, leur conservèrent, pour nous, une physionomie commune. Cook, Vancouver, Bougainville, Wallis, Furnbull , donnent la mesure du respect dont on entoure les chefs aux iles de la Société, des Amis et des Sandwich. Ils possèdent les terres et les fruits, ont des vassaux, qu’ils nourrissent et qui composent leur cour; tandis que les toutous, derniers débris d'une caste de parias, sont regardés comme d'ignobles serviteurs, ainsi que les esclaves pris à la guerre. Les femmes, quoique considérées comme des êtres d'un ordre inférieur, n'en jouissent pas moins de beaucoup de liberté; et bien qu'il leur soit défendu de manger en présence des hommes, dans la plupart des iles, toujours est-il vrai qu'elles succèdent parfois à leurs maris, et que les enfants héritent d’une considération d'autant plus grande, que le rang ou la noblesse du côté de la mère est plus pure et plus ancienne. Telles sont les opinions des Taïtiens, des Tonga , aussi bien que des Nouveaux-Zélandais. Une coutume indienne, singulièrement remarquable, nous prouve la force des traditions, et nous fournit un document du plus grand poids. Les exemples de veuves qui se brülent sur le bücher de leurs époux, pour ne point leur survivre, se reproduisent aux iles des Amis et aux Fidjis; et ici, nous ne pouvons nous dispenser, pour éclairer ceux qui douteraient d'un si grand rapprochement, de citer le texte même de l’auteur qui rapporte ce fait, et qui est d'autant plus croyable, que longtemps il séjourna dans les iles Tonga. Ainsi s'exprime Mariner (t. IT, pag. 278 ) : « La cérémonie des obsèques du toïitonga : se «nomme /angt : ses veuves viennent pleurer près de lui; et,

? Le toitonga est le grand-prêtre des iles des Amis. Aux îles Marquises, les funérailles étaient également célébrées par la mort de trois victimes ( KRUSEN-

STERN, Joy. 1804). Le sacrifice des veuves s'exécute surtout religieusement aux Fidjis ( MARIN ., t. II, pag. 349 ).

«suivant l'ancienne coutume, celle qui tient le principal rang «parmi elles doit être étranglée. Son corps est ensuite enterré «avec celui de son époux, et souvent des enfants sont massacrés «Sur sa tombe. » Ce dernier usage se retrouve aussi bien aux Tonga, aux Fidjis, qu'aux iles de Rotouma et de la Société ; et à la Nouvelle-Zélande, les mânes des chefs sont honorés par des holocaustes sanglants, et par la mort de sept ou huit esclaves, ou méme plus, immolés sur leurs tombeaux. L'histoire ancienne nous représente souvent les funérailles de ses héros célébrées par le trépas des prisonniers de guerre; et ce n'est pas sans quelque étonnement que de telles coutumes nous sont offertes aujourd'hui par des peuples dans un état de demi-civilisation, et qui les ont conservées, à travers un laps considérable de temps, par la simple tradition orale.

Déja, l'identité des Océaniens avec les Indiens, leurs ancêtres, a été reconnue d'abord par Forster, puis par un auteur français, peu connu, qui s'exprime ainsi : « Les naturels des iles «de la Société et des Amis, etc., par le respect et les attentions «qu'ils conservent pour les corps des morts, pendant un assez «long espace de temps, peuvent avoir recu, dans l'origine, cet «usage qui se rapproche beaucoup de ceux des Égyptiens ; car «il est fort probable qu'ils sont originaires de la partie méridio- « nale de l'Inde, où la doctrine de la métempsycose était établie, « depuis un temps immémorial, bien avant que Pythagore en «eut puisé la doctrine dans les conversations qu'il eut avec les «anciens bracmanes » ( Æist. des peuples sauvages ). Les divers rites religieux des Océaniens ont long-temps été un sujet de doutes et d'erreurs pour ceux qui cherchaient à les approfondir. Ce qu'on en savait était si vague, que, jusqu'à ce jour, il n'était pas possible d'en présenter une idée bien nette; et nous sommes certainement loin encore de connaitre la filiation de leur croyance : il est même probable que les fréquentes communi-

cations qu'ils ont actuellement avec les Européens leur feront perdre bientôt la tradition de la plupart de leurs opinions et des sources d’où elles découlent. Aussi nous ne chercherons point à entrer dans de grands détails à ce sujet.

Les Nouveaux-Zélandais sont les insulaires qui ont le mieux conservé les traces de l'antique religion du législateur indien Menou, qui consacra les trois principes de Brahma, de Chiven et de #ichenou. Les sculptures qui ornent les pirogues des chefs principaux ou les palissades de l'Aëppah, représentent presque toujours ces trois principes, entourés de cercles nombreux et sans fin, image sans doute du grand serpent Calengam, qui voulut dévorer le monde et dont Wichenou délivra la terre. La figure du centre de ces ornements offre constamment le Zngam, attribut qui se reproduit sur d’autres reliefs, et même sur des vases. Le fétiche de Jade, qui se porte au cou, représente évidemment une figure indienne, et peut-être Chiven ou le génie du mal. Enfin, des poésies anciennes, dont le sens métaphorique n'est plus compris par les habitants d'aujourd'hui, semblent renfermer quelques-unes des premières idées mystiques, sabéennes et bracmanes de leurs ancêtres, que la tradition n'a pu sauver de l'oubli. Les Zélandais, comme tous les Océaniens, quelles que soient les variations qu'a éprouvées leur théogonie, reconnaissent une trinité. [ls nomment Atoua, Akoua, leurs dieux, et pensent que les ames des justes sont les bons génies, Eatouas, et que les méchants ne deviennent point meilleurs dans un autre monde, et que, sous l’attribut de 7%, ils sont investis du pouvoir de pousser l'homme au mal. Malgré des nuances légères, ne retrouvons-nous pas cet ensemble de faits dans ce que l’on sait du culte des autres peuplades ? Et soit que Æaroa, brisant la coquille qui le tenait emprisonné, s'en servit pour jeter les bases de la grande terre ( fenoa nu ), ou l'ile de Taïti, et en composer, avec les parcelles

qui se détachèrent, les autres iles qui l'entourent; soit que 7angaloa (Mariner, t. [l, p. 168) tira le monde (les iles de Tonga) de la mer, en péchant à la ligne , partout, chez les Océaniens, nous voyons établis une identité de croyance frappante, la divinisation des ames, l'adoration de plusieurs sortes d'animaux et de certaines plantes, la puissance intellectuelle des prêtres, et les augures, les sacrifices humains, les Marais, les idoles”, et l'anthropophagie, qui naquit de leurs préjugés religieux, mais qui s'est effacée de plusieurs îles abondantes en substances alimentaires, et qui s'est conservée intacte sur celles où la rigueur du climat et la pauvreté du sol ont fait sentir le besoin d'une nourriture substantielle ‘.

! Les Dayaks adorent Deouata, l'Ouvrier du monde, et les mânes de leurs ancêtres : ils vénèrent aussi certains oiseaux, et pratiquent les augures; ce que font les Océaniens ( voyez Mémoire sur les idées religieuses des Taïtiens, par LESSON ; Ann. marit. et colon., 2° partie, p.209, 1829 ). La religion des Zélandais de la partie Nord est assez connue, ainsi que leurs diverses cérémonies. Il n’en est pas de même pour ceux de la partie Sud, qui n’ont jamais été visités que très-passagèrement , et par des marins le plus souvent peu instruits. Voici quelques renseignements que nous nous procurâmes du capitaine £dwardson. On pourra juger comment les mêmes idées sont plus ou moins travesties par ceux qui les professent ou plutôt par ceux qui les recueillent.

« Les Nouveaux-Zélandais méridionaux croient qu'un être suprême a créé toutes « choses , excepté ce qui est l'ouvrage de leur propre industrie. Cet être est clément, «et se nomme Maaouha. Is reconnaissent un bon esprit, appelé Voui-Atou, au- «quel ils adressent des prières, la nuit et le jour, pour qu’il les préserve de tout ac- «cident. Rowfkoula, l'esprit, aussi nommé Æatoua, gouverne le monde, pendant le « jour seulement, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. L'esprit nocturne est « Rockiola, la cause de la mort, des maladies et des accidents qui viennent fondre sur « les hommes pendant le temps de sa puissance. Enfin, ils ont encore l’histoire fabu- « leuse d’un homme et d’une femme qui habitaient la lune. » Or, la plupart de ces idées, nous les retrouvons chez les habitants des îles de la Société.

2? Les idoles se ressemblent toutes, quant à la forme générale, depuis l’île de Pâques jusqu'aux îles Sandwich, Mendoce, et de la Société, etc. Consult. les Voy. de Lisianskoï, de Langsdorf, de Krusenstern, de la Pérouse, etc.

$ L’anthropophagie est d’origine indienne. Marco-Polo ( p. 186 ) décrit ainsi les

Les iles de la Société avaient leur paradis, où se rendaient les ames heureuses des tavanas, que le dieu, esprit ailé, emportait et purifiait : celles des rnataboles des îles des Amis habitaient le délicieux séjour de Bolotou, d'où étaient bannies les ames du vulgaire, qui mourait en entier. Les Nouveaux-Zélandais ont la ferme croyance qu'après la mort, les esprits de leurs pères planent sur l’hippah qui leur donna le jour, et se rendent à l'Élysée, qu'ils nomment 4ta-Mira, en plongeant dans la mer, au lieu nommé Reinga, vers le cap Nord. Ces ames, au contraire, errent autour du Pouke-Tapou, ou montagne sacrée, et sont éternellement malheureuses, lorsque Les corps qui les renfermaient ont été mangés sur le champ de carnage, que leurs têtes sont restées au pouvoir des ennemis, et que les cadavres sont ainsi privés de l'oudoupa, ou sépulture de leurs pères. A ces principes d'une religion corrompue, mais dont l'ensemble ne nous est malheureusement que peu connu, à ces restes d’un fanatisme barbare, sont liées des idées de sabéisme ; et, dans leur croyance, ils placent au ciel quelques-uns de leurs organes, qu'ils transforment en météores célestes. Arracher les yeux d'un ennemi ’, boire son sang, dévorer ses chairs palpitantes, c'est

coutumes de plusieurs des peuples qu'il visita : « Lorsqu'ils prennent un homme qui «n’est point de leurs amis, et qui ne peut se racheter, ils le tuent, et le font servir « à tous leurs parents, comme un régal, et ceste chars d’ome, ont-ils por la meilor «viande quil pensent avotr. » Or, c’est ce que pratiquent encore les Nouveaux- Zélandais , et, à ce qu'assurent plusieurs navigateurs d’un grand mérite, l'amiral de Krusenstern entre autres, ce qu’on remarque chez les habitants des îles Mendoce, des Fidjis, de Salomon, des Navigateurs, de la Nouvelle-Calédonie, et ce que pratiquaient naguère les Sandwichiens.

1 TURNBULL rapporte ( pag. 341) qu'à Taïti « lorsque le corps d’un homme, «choisi pour servir de victime expiatoire , est déposé sur le Moraï, on lui enlève les « yeux pour les présenter au Roi sur une feuille d'arbre à pain. Celui-ci ouvre la «bouche comme pour avaler ce qu’on lui offre, et il est supposé en acquérir plus «de force et d’adresse. » M. Marsden, dans son Voy. à la Nouvelle-Zélande, observa la même coutume; et c’est ainsi que le fameux chef Shongé avait arraché et dévoré

ZOOLOGTE. 65 hériter de son courage, de sa valeur, commander à son dieu, et, enfin, accroître ainsi la puissance que chaque guerrier ambitionne. Tels sont les fondements du droit de la guerre chez les insulaires des Marquises ( Xrusenstern), des Fidjis (à Navihi- Levou, Mariner, t. 1, p.335 ), et des Tonga ( Mar, t. I, p. 3338).

Il serait trop long de rechercher les rapports d'analogie qui existent sur les devoirs à rendre aux morts, comme type caractéristique des Océaniens. Leurs prêtres, leurs sacrifices, leurs cérémonies funèbres, leurs tombeaux, les arbres de deuil, annoncent une croyance commune. La poésie méme de ces peuples, semblable à leur langue, qui ne varie que par l'introduction fréquente de mots nouveaux; leur poésie, unie à une musique dans l'enfance, mais composée de mesures lentes, de sons graves, attestent une civilisation régulière et une méditation bien entendue du but primitif et religieux de ces deux arts.

Leur langue, bien que simple en apparence, est riche en tournures orientales; et les règles de leur grammaire, généralement analogues, d'après celles que nous connaissons :, diffèrent singulièrement du malais pur, dont le génie est opposé *. Tous

les yeux de plusieurs de ses ennemis , dans la ferme persuasion qu’il se les appropriait, et que le nombre des étoiles qui lui étaient consacrées au ciel s’augmentait ainsi de celles des chefs qu'il avait vaincus; car, suivant la croyance de ces peuples, chaque œil, après la mort, est une étoile qui brille au firmament.

‘ A Grammar and Vocabulary of the language of New-Zealand, x vol. in-12, 230 pages, 1820.

Grammaire des iles Tonga, à la fin du tome IT de la relation de Mariner, par Martin, édit. orig., 2 vol. im-8°.

Tahiian Grammar, publiée à Taïti, en 1823, par les missionnaires.

2 Nous avions écrit ceci bien avant d’avoir connu l'opinion des missionnaires américains qui sont fixés dans plusieurs des îles océaniennes, et qui disent : /t has been a theory, in which geographers and philologists have universally concurred,, that the Malayan and Polynesian languages were from the same stock, or rather that the latter was only a branch of the former. The investigations of the missio-

Voyage de la Coquille. — Z.: Tom. 1. 9

ceux qui lisent attentivement les Voyageurs, et qui mettent de côté les variantes que chacun d'eux, suivant sa langue maternelle, apporte dans la manière d'écrire les mots, ou de rendre des sons par des lettres, reconnaissent qu'une identité palpable de langage règne entre tous ces insulaires épars et semés sur le Grand-Océan, dans les limites que nous assignons aux Océaniens. Îls savent qu'un Taiïtien peut être entendu aux îles Marquises , ceux-ci aux Sandwich, et un naturel de ces dernières îles à la Nouvelle-Zélande. Cependant, on concoit qu'une terre placée hors des tropiques, et, par conséquent, n’offrant pas les mêmes productions, a du nécessiter de nouveaux termes pour les peindre, ou pour les exprimer.

Ne sait-on pas, d'ailleurs, qu'une sorte de dialecte, conservée par la classe supérieure, et consacrée aux traditions anciennes, permet aux artkis de se comprendre entre eux, tandis que le vulgaire en ignore les règles, que les prètres et les chefs transmettent intactes à leurs enfants? Il serait facile de donner de longues preuves de ceci, pour compléter nos idées; mais nous les croyons superflues : et d’ailleurs, les relations journalières des Européens avec ces peuples en altèrent singulièrement la langue vulgaire ; et, déja corrompue, celle-ci, dans quelques années, présentera sans doute un grand nombre de nos dénominations introduites dans les iles, où l'influence des voyageurs d'Europe est permanente. Dans toutes ces contrées, on retrouve les noms communs de faro, pain; tané, homme; wahine, ou

naries have shown this theory to have no foundation in fact, and that few larguages are more diverse in their radical principles. La langue océanienne ( les auteurs anglais la nomment polynésienne), composée d’un si grand nombre de voyelles, qu'il est rare que chaque mot ne soit pas terminé par une d'elles, leur paraît être neuve, curieuse et spéciale : ils adoptent l'existence de cinq dialectes, qui sont le hawaien, le taitien, le marquisin, le nouveau-zélandais et le tongatabou ( the North American Review, avril 1820 ).

ZOGDOCHE 0. | 67 fafiné, femme; motou, ile; mataou, hamecon; mate, mort, tuer (mot d'origine hébraïque), et tant d'autres, qu'il serait aussi fastidieux qu'inutile de rappeler ici.

Pourquoi cette identité de noms et de coutumes se retrouvet-elle de la Nouvelle-Zélande aux iles Sandwich ? des Marquises à Rotouma ? tandis que les insulaires de cette longue bande de terres presque noyées, connues sous la dénomination vague d'iles Carolines, parlent un autre langage, ont des mœurs différentes, un type autre ? C'est que les Océaniens, émigrés à une époque plus ancienne des rivages de l'Inde, habitèrent les premières terres hautes de l'Océanie; et que les Carolins, venus plus tard et rameau isolé de la grande famille mongole, n'ont pris possession, en partant des mers de Chine, que des iles plus récentes sur l'Océan, qui les confinait au Sud-Est.

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