‹ Voyage autour du monde (volume 5)Chapitre 9 sur 30 · DES GAROLINS ( iameau Mongol-Pelagien · texte numérisé non relu

DES GAROLINS ( iameau Mongol-Pelagien

Si les faits abondent pour caractériser le rameau océanien, il n'en est pas de même pour isoler et décrire celui que nous nommons mongol-pelagien , qui, jusqu'à ce Jour, avait été confondu avec le premier. Les Carolins, cependant, diffèrent des Océaniens par l’ensemble de leur organisation et de leurs habitudes ; et des rapports généraux servent à réunir les divers groupes de cette famille, qui s'est avancée de l'Est à l'Ouest jusqu'au 172: degré de longitude orientale et jusqu'à l'équateur, sans dépasser ces deux limites dans le Grand-Océan. A en juger par les figures et par les descriptions des voyageurs, on doit penser que ce rameau peuplait primitivement les iles Philippines, Mindanao, les Mariannes; qu'il s'est répandu de quelques-unes des terres hautes des Carolines sur les longues chaines d'iles basses qui les entourent, et qu'il s'arrêta aux archipels de Radack, de Mulgrave et de Gilbert, ou iles du Scarborough.

Déja, dans un parallèle des insulaires d'Oualan * avec ceux des iles Pelew, si bien décrits par Wilson ?, nous avons indiqué Fanalogie parfaite qui existe entre ces deux peuples, séparés par une distance de plus de 500 lieues ; et nous savons par les récits du savant de Chamisso *, et surtout par ceux de son ami Kadu , que ces peuples, navigateurs par excellence, se trouvent souvent transportés par les moussons des archipels de Lamursek, par exemple, jusqu'à Radack. Comme nous avons suivi avec notre corvette ces nombreuses bandelettes de terres découpées et à fleur d'eau, en communiquant journellement avec leurs habitants, il nous a été facile de les comparer avec les autres insulaires de l'Océanie proprement dite. Ne doit-on pas être étonné que ces naturels aient été confondus, jusqu'à ce jour, avec les Océaniens, dont les éloigne une foule de caractères ? Aussi, en attribuant leur origine à la race mongole, nous obéissions à notre conviction intime, lorsque des recherches subséquentes nous prouvèrent que cette idée n'était point neuve, et que déja le Père Charles le Gobien ‘ l'avait formellement exprimée dans le passage que nous citons textuellement ( p. 45 et suiv.) : « On «ne sait en quel temps ces iles ( es Mariannes) ont été habitées, «mi de quel pays ces peuples tirent leur origine. Comme ils ont «à peu près les mêmes inclinations que les Japonais et les mêmes «idées de la noblesse, qui y est aussi fière et aussi hautaine, « quelques-uns ont cru que ces insulaires venaient du Japon,

! Notice sur Oualan, par R.-P. LESSON ( Journal des voyages, cahiers de mai et juin 1825.)

? An account of the Pelew islands, by GrorGr KEATE, Lond., 1803.

+ Remarks and opinions of the naturalist of the expedition (von CHAMISSO ). Tomes II et III (2 Joy. of discov., by von KOTZEBUE ).

Histoire des isles Marianes , nouvellement converties à la religion chrétienne, ete., par le Père CHARLES LE GOBIEN , de la Compagnie de Jésus; 2° édit., in-12,

Paris, 17017.

ZOOLOGIE. 69 «qui n'est éloigné de ces iles que de six à sept journées. Les «autres se persuadent qu'ils sont sortis des Philippines et des «iles voisines, parce que la couleur de leurs visages, leur langue, «leurs coutumes, et leur manière de gouvernement, a beaucoup «de rapport à celui des 7agales, qui étaient les habitants des « Philippines, avant que les Espagnols s'en fussent rendus les «maitges. [l y a bien de l'apparence qu'ils tirent leur origine et «des uns et des autres, et que ces îles se sont peuplées par quel- «ques naufrages des Japonais et des Tagales, qui y auront été «jetés par la tempête. » Le même missionnaire, en parlant des Carolins qui aborderent à Guam en 1696, ajoute ( pag. 404) qu'ils approchaient, par la ressemblance, des habitants des Philippines , mais que leur langage était différent.

Nous ne pouvons nous dissimuler, cependant, la difficulté qu'il y a de grouper les habitants des diverses chaines, depuis les iles Pelew jusqu'aux Mulgraves, par le peu de renseignements qu'on a sur ces iles. Les seuls guides qu'on puisse consulter pour cet objet sont Wilson, pour les iles de Palaos; de Chamisso, pour les Carolines, et surtout pour la chaine de Radack; nos propres observations sur Oualan, et celles des premiers missionnaires sur l'ensemble de ces archipels ". Quoique l'histoire de ces peuplades ait été un peu éclaircie dans ces derniers temps, ce que nous savons de leurs idées religieuses, de leurs coutumes

fondamentales et du génie de leur langue, est encore si vague,

qu'il serait au moins prématuré d'essayer d'en tracer un tableau définitif.

Il paraitrait, suivant le récit du Père Cantova, que des hommes

de diverses races, surtout des nègres, auraient, de son temps,

! La relation historique du capitaine de Freycinet, dont les premières parties viennent d'être publiées, renfermera aussi de nombreux documents, qui nous auraient été fort utiles, mais qui n’ont point encore vu le jour.

existé parmi les Carolins. Aussi M. de Chamisso ( Joy. de Kotzebue, t. LL, p. 190) pense que des Papous des contrées placées au Sud ont abordé sur ces iles, s'y sont mélangés, et que des Européens, tels que Martin-Lopez et ses compagnons, ont bien pu les fréquenter souvent dans le cours de leur navigation. Enfin, ce savant ajoute : La race de ces insulatres est la méme que celle qui peuple toutes les iles du Grand-Ocean ; manaère de voir en opposition directe avec l'opinion que nous cherchons à faire prévaloir dans cet apercu, mais qui nous démontre, d'un autre côté, qu'il ne voyait, parmi les habitants de toutes les Carolines, aucune différence, et qu'il trouvait dans la généralité de leurs habitudes physiques et morales la plus grande analogie.

On peut reconnaitre, dans la manière dont les iles Carolines ont été peuplées, deux migrations qui ont eu lieu à des temps divers et séparés. D'abord, les terres hautes recurent des colonies qui ne s’étendirent que successivement et plus tard sur les terres basses. Ces colonies sont certainement venues des côtes du Japon ou des archipels chinois ; car les vents y poussent fréquemment des navigateurs de ces mers : et dès 1648, pendant le séjour des premiers missionnaires espagnols à Guam, un Chinois, nommé Choco, s'y fixa, après y avoir été jeté par un naufrage. Les moussons régulières d’ailleurs, et les typhons des mers placées à l'Occident, enlèvent souvent des insulaires des archipels de l'Ouest , et les transportent sur les côtes des iles qui sont placées à l'extrémité orientale du système entier de ces terres. De la nécessité de vivre sur des iles basses et comme noyées, 1l résulte que les habitudes des Carolins ont été enüèrement dirigées vers la navigation : aussi ces peuples y sont:ls habiles, et c'est avec le plus grand art qu'ils manœuvrent leurs pros élégants et légers ; qu'ils se dirigent à l’aide des astres et de la boussole. Mais, quoique leurs connaissances pratiques soient

très-étendues, beaucoup de ces insulaires, surpris par les ouragans qui règnent à certaine époque de l’année, périssent dans leurs voyages, ou voguent au hasard, jusqu'à ce que leurs provisions soient épuisées, ou qu'ils trouvent un refuge sur quelques plateaux de récifs, que déja la végétation a envahis, et dont ils deviennent alors les premiers colons.

En longeant les chaînes nombreuses des iles Carolines jusqu'aux archipels de Marshall, nous n'apercümes que de légères nuances dans la physionomie générale et les habitudes des insulaires de chaque groupe d’iles, qui, comparés les uns aux autres, présentaient tous les rapports les plus évidents. Lorsque, dans notre traversée de la Nouvelle-Zélande à l'équateur, nous eumes laissé derrière nous, et par conséquent au Sud, l'ile de Rotouma, où nous observames les derniers Océaniens, nous remontâmes au Nord, en suivant une ligne oblique sous les 74° et 72° méridiens. Après avoir atteint les iles du Grand-Cocal et Saint- Augustin, nous ne cessimes plus ensuite d’avoir en vue les chaines d'iles basses et à peine élevées au-dessus de la mer, de Gilbert, de Marshall, de Mulgrave. Chaque jour, nous communiquàämes avec les naturels qui les habitent, et dont la pauvreté nous attesta le peu de ressources de ces récifs, et combien l'industrie des habitants devait suppléer aux privations diverses qui tourmentenñt leur existence.

Le 15 mai 1524, des pirogues que montaient des naturels de l'ile de Xingsmill, vue en 1799 par le Nautilus, vinrent communiquer avec la corvette la Coquille. Ces hommes étaient d'une taille assez élevée, quoique ayant des membres grêèles; la couleur de leur peau était d'un jaune cuivré, assez foncé, et différait, par cette teinte, du jaune-clair des Carolins de l'Ouest. Leurs pirogues étaient faites sur le même modèle que les pros; mais le manque de bois de certaine dimension avait nui à leur exécution. Ces insulaires portaient un poncho, fabriqué avec

des nattes, et nous avons retrouvé cet ajustement chez les Chiliens indigènes et chez les Araucanos d'Amérique, comme chez tous les Carolins indistinctement; sa forme caractéristique se reproduit dans le #pouta, ou vêtement des chefs des Océaniens.

Les jours suivants, nous communiquâmes avec les iles de Blaney, Dundas, Hopper, Woodle, Hall, Mulgrave, Bonham, etc. Leurs habitants nous présentèrent la plus grande ressemblance; mais tous paraissaient plongés dans un état de misère que nous ne vimes point chez les Carolins orientaux. Leur corps, couvert de cicatrices, attestait des hostilités fréquentes. Ils parlaient avec une telle volubilité, que nous ne pumes saisir aucun mot de leur langue ; mais, du reste, nous retrouvames, dans la forme de leurs pirogues et dans leur tactique pour les évoluer, dans les instruments qu'ils nous montrèrent, les mêmes principes et la plus grande analogie. Plusieurs de ces insulaires étaient coiffés avec des chapeaux de forme chinoise, faits avec des feuilles de vaquois, et tous portaient des ornements divers, fabriqués le plus ordinairement avec des tests de coquilles. À mesure que nous nous avançames à l'Ouest, il nous sembla que la teinte foncée de la peau diminuait d'intensité, et qu'elle affectait une couleur jaune plus pure : ce qui pourrait tenir à ce que les uns sont sans cesse occupés sur les récifs des lagons à la pêche, qui les fait vivre, et que les autres habitent des iles basses sur lesquelles s'élèvent des forêts nourricières de cocotiers, qui les ombragent. Nous continuâmes à longer l'ensemble des iles que peuple le rameau mongol-pélagien, ou les Carolins; et nous pumes ainsi compléter nos idées sur les points de contact de tous ces insulaires, et puiser des documents dans nos communications journalières avec les naturels de Pénélap, de Taka, d'Aouera, de Doublon ou Hogoulous, de Tamatam, et de Sataoëlle. Voici le résultat de ce que nous avons vu et ce que

ZOOLOGIE. 75 rapportent , à ce sujet, les voyageurs et les premiers Européens qui s'établirent aux Mariannes.

Nous ne pourrions reconnaitre les anciens habitants des iles Mariannes dans ceux d'aujourd'hui, dont le sang est mêlé au sang espagnol. À plus forte raison, il nous serait fort difficile d'établir l’'analogie qui peut exister entre eux et les Carolins, maintenant que des principes divers dus aux Européens, et une nouvelle religion, ont changé leur physionomie originelle. Nous sommes donc forcés de recourir aux auteurs qui les premiers les ont décrits, lorsque leurs iles furent découvertes. Mais, il faut l'avouer, les lumières que-nous en tirons sont un peu vagues; et les religieux qui traçaient l'histoire de ces peuples préféraient s'étendre sur le nombre de leurs néophytes que sur leurs usages et leur physionomie. Cependant, le Père Le Gobien dit, p. 46, en parlant des Mariannais : « Ces insulaires sont basanés, mais «leur teint est d’un brun plus clair que celui des habitants des «Philippines. Ils sont plus forts et plus robustes que les Euro- «péens. Leur taille est haute, et leur corps est bien propor- «tionné. Quoiqu'ils se nourrissent de fruits et de poissons, ils «ont tant d'embonpoint, qu'ils en paraissent enflés : ce qui ne «les empêche pas d'être souples et agiles. Ils vont nus. Les « hommes se rasent la chevelure, et ne conservent, sur le haut «de la tête, qu'une mèche, à la manière des Japonais. Leur «langue a les plus grands rapports avec la tagale des Philip- «pines. Ils ont des histoires et une poésie, qu'ils aiment beau- «coup. Il y a trois états parmi ce peuple : la noblesse, le peuple, «et une condition médiocre. La noblesse est d’une fierté in- «croyable; elle tient le peuple dans un abaissement extrême. «Les Chamorris, c'est ainsi qu'on les nomme, ne veulent pas «souffrir de mésalliance d’un membre de leur ordre avec quel- «qu'un d'une autre classe. Les canots dont ils se servent pour «pêcher et pour aller d'une ile à l'autre, sont d'une légèreté

Voyage de la Coquille. —Z. Tome I. 10

«surprenante, et la propreté de ces petits vaisseaux ne déplairait «pas en Europe. Ils les calfatent avec une espèce de bitume et de «la chaux, qu'ils détrempent dans de l'huile de coco, etc., etc.» Cette esquisse rapide est entièrement celle que nous pourrions tracer des naturels de Oualan, placé au milieu des Carolines, où nous avons séjourné ; et la plupart des observations puisées dans cette ile coïncident d’une manière étonnante avec celles que nous possédons sur les Carolins occidentaux ou les habitants de Pelew, d'après Wilson. M. de Chamisso, à ce sujet, s'exprime ainsi : « Le peuple des Mariannes, suivant le Frère «Juan de la Concepcion, ressemble aux Bisayas aussi bien par «la physionomie que par le langage, et n'en diffère que par «des nuances diverses. » En parlant des peuples qui habitent ce que ce savant voyageur a désigné par sa première province, M. de Chamisso nous fournit une excellente peinture du groupe entier des Carolines; et nous ne concevons pas comment il se fait qu'il ait pu, au milieu des traits de rapport et d’'analogie qu'il reconnait dans cette famille, ne pas distinguer combien elle s'éloigne des insulaires de l'Océanie proprement dite. « Nous « pensons, disait-il, que ses dialectes sont moins simples que «ceux de la Polynésie orientale; et nous trouvons dans leurs «habitants un ensemble de nations, qui sont diversement liées « par les mêmes arts et par les mêmes manières, par une grande «habileté dans la navigation et dans le commerce. Ils forment « des populations paisibles et douces, n'adorant aucune idole, «vivant sans posséder d'animaux domestiques, des bienfaits de «la terre, et seulement offrant à d'invisibles dieux les prémices «des fruits dont ils se nourrissent. Ils construisent les pirogues «les plus ingénieuses, et font des voyages lointains à l'aide de «leurs grandes connaissances des moussons , des courants et des «étoiles. Mais, malgré les rapports frappants de ces diverses «tribus, elles parlent plusieurs langues. » Ce premier examen

nous démontre donc une ressemblance incontestable de ces insulaires entre eux ; il ne nous reste plus qu'à en résumer les caractères généraux.

La physionomie des Carolins, qui composent notre rameau mongo-lpélagien, estagréable ; la taille des individus est commurnément moyenne; leurs formes sont bien faites et arrondies, mais petites: quelques chefs seuls nous ont paru d'une stature élevée. Leur chevelureesttrès-noire, la barbe ordinairement gréleetrare, quoique, cependant, divers naturels nous l’aient montrée épaisse, rude et touffue. Le front est étroit, les yeux sont manifestement obliques, et les dents très-belles; ils ont une certaine gravité dans le caractère, au milieu même de la gaité des jeunes gens. Leur peau jaune-citron est plus brune lorsqu'ils vivent sur les récifs non boisés, et beaucoup plus claire chez les chefs. Les femmes sont assez blanches, ont des formes potelées, et généralement grasses; le visage est élargi transversalement, le nez un peu épaté, Leur taille est courte, et les filles nubiles l'ont souvent très-bien faite.

De méme que tous les insulaires qui vivent sur les terres placées entre les tropiques, les Mongols-Pélagiens ne portent pour tout vêtement qu'une étroite bande d'étoffe, qui leur ceint le corps; ou, parfois ils jettent sur les épaules deux morceaux de nattes tissées, cousues aux deux bouts, mais non au milieu où ils passent la tête : ce qui constitue le véritable poncho des Araucanos; et nous dirons en passant, d’ailleurs, que d’autres traits de ressemblance ont même fait présumer à quelques auteurs que les peuples du Chili, dont nous parlons, dérivaient. de la même source. On sait, du reste, que plusieurs savants s'accordent à dire que des Mongols ont également peuplé une grande portion de l'Amérique’. Quoi qu'il en soit, une autre

‘ Il faut avouer que, parmi toutes les opinions émises sur les migrations des Mon-

partie de leur ajustement, dont on ne suspectera pas l'origine, est le chapeau, de forme entièrement chinoise, fait de feuille de pandanus, dont ces insulaires se servent pour se garantir de la pluie ou de l'action du soleil : nous le remarquâmes particulièrement chez les habitants de l'ile de Sataoëlle (Tucker de Wilson), d'Hogoulous ou Doublon, d'Aouerra, etc.; et à Oualan , un chapeau chinois, fait de coquilles enfilées, artistement travaillé, sert à distinguer les pirogues des chefs. Cependant, nous retrouvames aussi cette forme de chapeau chez les Papous de la Nouvelle-Guinée; et ceux-ci ont du la recevoir des marchands chinois, qui étaient dans l'habitude de trafiquer sur ces côtes, il n’y a pas encore un demi-siècle.

Nous regardons comme une industrie essentiellement propre à ce rameau la confection des étoffes. Tous les Océaniens emploient, pour leur fabrication, des écorces battues et amincies sous forme de papier; les Carolins, au contraire, se servent d’un petit métier, seul débris des arts de leurs pères, pour assembler les fils et composer une toile par un procédé et par des instruments parfaitement analogues à ceux dont se servent les Européens. On ne peut, en voyant ces tissus formés de fils soyeux de bananier, teints en jaune, en noir, ou en rouge, en-

gols en Amérique, plusieurs sont appuyées par des observations si judicieuses, qu’on ne peut se refuser à admettre un tel rapprochement. Par exemple, M. Auguste de Saint-Hilaire, dans l'aperçu qu'il a donné de son voyage dans l’intérieur du Brésil (Ann. du Muséum, t. IX, 1823), fait cette remarque : « Les Botocudos, souvent «presque blanes , ressemblent plus encore à la race mongole que les autres Indiens. « Quand le jeune homme de cette nation qui m’a accompagné vit des Chinois à Rio- « Janeïro, il les appela ses oncles; et le chant de ce dernier peuple n’est réellement «que celui des Botocudos extrêmement radouci. » On trouve aussi une grande similitude dans les coutumes ; et c’est ainsi que les Botocudos, comme les Carolins, se percent les oreilles et la lèvre inférieure, pour y placer des bâtonnets, dont ils augmentent, chaque jour, le diamètre , de manière à donner à ces parties une extrême dilatation, etc., etc.

ZOOLOGIE. 77 trelacés sur un métier élégant, ornés de dessins qui annoncent du goût, que faire remonter la source d'un art ainsi perfecüuonné à une race plus anciennement civilisée, et depuis longtemps établie en corps de nation. Pourquoi, d’ailleurs, les Carolins n'ont-ils jamais eu recours à l'écorce de l'arbre à pain, si commun sur la plupart de leurs iles, et quils n'avaient qu'à battre avec un maillet pour la convertir en étoffe ? Cela tient à ce qu'ils ont retenu par [a tradition les principes d’un art trèsperfectionné dans leur patrie primitive, et que leur industrie a su en conserver l'usage, pour confectionner les seuls ajustements réclamés par le climat qu'ils habitent. Le tatouage, diversement nommé suivant les iles, nous parait aussi particulier à ces peuples, et, quoique nous n'y attachions pas une grande importance , nous le trouvons, cependant, partout à peu près identique, par sa distribution générale, c'est-àdire, qu'il est placé par larges masses sur le corps, et que, chez divers insulaires, il couvre le tronc en entier, en formant ainsi une sorte de vêtement indélébile, mais arbitraire par les détails. Le genre de vie des Carolins, chez ceux dont les habitudes sont bien connues, diffère peu de celui des Océaniens. Ce sont les mêmes productions qui servent aux mêmes usages; et, sur les iles les plus fertiles, le fruit à pain à châtaignes ( a. incrsa, var. à semences ), le cocotier, le taro et la pèche en font tous les frais. Seulement, ceux qui vivent sur les iles basses, où leurs moyens d'existence sont très-restreints, sont obligés de recourir parfois aux fruits demi-ligneux du pandanus. Partout existe la méthode de cuire les aliments dans des fours souterrains, de composer des bouillies avec les bananes, la pulpe du rima et le coco. Enfin, nous retrouvâmes à Oualan l'usage de boire de l’ava après le repas ; mais cette boisson, nommée schraka,

* Les Chiliens et les Péruviens ont conservé l'usage de composer des breuvages

au lieu d’être faite avec les racines du poivrier, comme chez les Océaniens, est obtenue des feuilles, qu'on broie avec une molette en pierre dans des vases en bois.

Il paraît que les fibres qu'ils retirent d'un Musa, analogue au Musa textilis des Philippines, qui fournit l'abaca, étaient obtenues des Mariannais, de la même espèce de banamier, sous le nom de balibago, et que tous faisaient des étoffes, et s'en servaient. Les habitants de Pelew et les Mariannais étaient nus, d'après M. de Chamisso : et le Père Gobien; mais ils savaient également confectionner ces étoffes, puisqu'on lit dans son Histoire des Mariannes ( pag. 58) cette phrase remarquable : « Les « femmes mariannaises ajoutent à toutes ces parures de certains «tissus de racines d'arbres, dont elles s’habillent les jours de « fête : ce qui les défigure fort. »

Les ornements que ces divers insulaires recherchent, quoique variables de leur nature, sont assez caractéristiques pour ces peuples. Ainsi, tous présentent un goût décidé pour entrelacer des fleurs rouges d’ixora dans les cheveux, ou des feuilles odorantes, et des spadices d’arum dans les oreilles : ces parties ont toujours le lobe fendu d'une manière démesurée ; et depuis les iles de Palaos jusqu à la chaine de Radack, on observe la coutume presque générale de placer dans cet organe, graduellement, des morceaux arrondis d'un bois léger, peint en jaune avec le curcuma, et dont on augmente sans cesse le diamètre. Mais cette mode, ainsi que celle de se couvrir d'habitude la lèvre

enivrants avec le schinus molle et le maïs, qu'ils appellent #ava et schicka : c'est ainsi que nous les avons toujours entendu nommer. Or, quelle singulière analogie dans l’usage de ces liqueurs et dans leur nom!

‘ A piece of banana stuff, worn almost like the maro of Owhyee and Otaheite, is the usual dress, and only at Pelli the men are entirely naked, as was also formerly the case in the Mariana islands. ( Chamisso’s Obs., t. LI, p. 191, de lédit. angl.)

inférieure avec une valve de coquille, se représente avec la plus grande similitude sur les iles du Nord de l'Océan-Pacifique , et même sur la côte N.-O., là où le rameau mongol est reconnu par tous les voyageurs. Il en est de même des chapelets de peütes coquilles dont ils se serrent le ventre, et des ornements de testacés dont ils se font des colliers. Certains Carolins se servent de bracelets faits avec des portions de coquilles ou d'os polis et imitant l'ivoire. Ce dernier usage est essentiellement propre aux peuples de race noire, qui habitent la terre des Papous, la Nouvelle-Irlande et les Hébrides; et nous avons déja dit que le Père Cantova indiquait une fusion de quelques insulaires nègres au milieu de plusieurs iles Carolines.

La maniere dont les Carolins construisent leurs maisons diffère notablement de celle des Océaniens. C'est un système d'architecture qui tient à d’autres idées ; et le soin qui préside à leur arrangement , les peintures diverses qui les ornent, leur forme singulière, mais remarquablement appropriée au climat, mériteraient des détails descriptifs complets, si cela ne nous était pas interdit dans le cadre étroit que nous avons du nous tracer. Tous ces peuples ont de grandes maisons communales pour traiter des affaires en public, ou pour préparer leurs repas.

La construction des pirogues des Carolins est depuis longtemps célèbre ; elle ne ressemble en rien à celle des Océaniens. Ici, on ne peut se dispenser de reconnaître des insulaires essentiellement navigateurs, observateurs exacts du cours des astres, possédant une sorte de boussole, instrument que l’on sait exister depuis long-temps en Chine et au Japon, quoique les habitants de ce pays soient loin d'être aujourd'hui d'habiles marins. Si tous les Carolins évoluent avec facilité leurs pros gracieux, si leur construction montre un talent d'exécution bien supérieur à l'imperfection des instruments qu'ils possèdent, on est, cependant, étonné de voir quelques-uns d’entre eux, tels que les

Oualanais , ignorer l'art de les manœuvrer, et ne pas connaître l'usage des voiles et des mâts. Mais, à part cette exception remarquable, les pirogues, toujours à un seul balancier, sont faites avec ce soin, ce fini, qui rendent leurs formes aussi gracieuses que leur coupe est svelte. Elles sont peintes en rouge, frottées avec quelques substances qui leur donnent laspect d'un ouvrage vernissé; et, par cela déja, on peut remonter aisément à la source d'un art qui est encore poussé au plus haut degré de perfection chez les Mongols des mers de Chine. La marche des pros des Carolins est remarquable, quoiqu'elle soit loin de légitimer ce qu'en ont dit quelques navigateurs, et surtout Anson : elle est de cinq à six nœuds au plus. Mais avec quelle adresse on fait changer indistinctement à ces pirogues l'avant en arrière, par un simple renversement de la voile! et ces fragiles embarcations conservent toutes un genre de construction qui ne varie point dans aucune ile, et que nous eûmes occasion de voir sur la plupart de ces longues chaines d’archipels. Cependant, à mesure qu'on avance dans l'Est, la pénurie des matériaux se fait remarquer ; et déja les pros sont moins soignés, et se ressentent du manque de bois, dont ces iles à fleur d'eau sont privées. Toutefois, le même esprit a présidé à leur forme générale ; et tels s'offrirent à nous ceux des archipels Gilbert et Mulgrave. Les pros des Mariannais ne différaient point de ceux que nous décrivons ici; et ce n'est qu'après la sanglante conquête de leurs iles par les Espagnols, qu'ils négligèrent leur architecture maritime ‘. Mais tel est le gout du rameau mongolpélagien pour la navigation, que, si chez les Océaniens un chef est renommé par son courage ou par son habileté comme

! On a long-temps adopté sans examen l’idée ridicule que les missionnaires avaient émise, que les Mariannais ne connaissaient point le feu, et qu'ils le prenaient pour un animal qui mordait ceux qui l’approchaient de trop près.

ZOOLOGIE. 8r

guerrier, chez les Carolins, il n’a de réputation qu'autant qu'il est le plus habile pilote, et qu'il connait le mieux le cours des astres, les phases des saisons et les vents régnants. Enfin, peu d'insulaires font de plus longs trajets, dans de frêles pirogues, que ceux qui nous occupent. Leurs voyages annuels à #aghal (Guam), pour y chercher du loulou (fer), n'en fourniraient encore qu'une preuve secondaire, si M. de Chamisso, en tracant les aventures du Carolin Xadu, ne nous en donnait un témoignage devenu historique. En remontant à des considérations plus élevées, nous trouvons chez ce peuple, comme chez les Océaniens, une noblesse héréditaire, des classes moyennes, et des serfs avilis. Fière de ces prérogatives, la classe privilégiée, soit quelle se nomme Urosse, Tamole, Rupack, etc., Uent dans une soumission servile le peuple qu'elle regarde comme façonné pour lui obéir : elle possède seule les terres, et même les individus; et, quoique n'ayant aucune marque distinctive, elle jouit d'une autorité d'autant plus forte, que la basse classe se croit seulement faite pour obéir à ses volontés.

Leur croyance religieuse, peu connue, semble n'avoir de culte pour aucun objet extérieur ‘. Point de cabane servant de temple, point d'idoles!Que de traits propres à isoler ces peuples! Mais, de même que les Océaniens, ils possèdent le dogme consolant d'une autre vie; et si les premiers placent les dépouilles de leurs proches sur les rnorais, les Carolins, en général, leur élévent des abris de chaume au milieu des bois ou des plantations de cannes à sucre. Ce n'est pas sans étonnement qu'on ne voit, chez ces peuples, nulle trace extérieure de lidolàtrie, qui règne chez tous les autres rameaux épars dans les mers du Sud.

‘ « Au reste, les Mariannais ne reconnaissent aucune divinité; et avant qu'on leur

« eût prêché l'Évangile , ils n'avaient pas la moindre idée de religion ; ils étaient sans « temples, sans autels, etc. » (Le Gobien, p. 64.) Foyage de la Coquille. — Z. Tom. I. ju

Adonnés à la guerre, parce que l'homme y est naturellement porté, les Carolins ont aussi conservé ou su faire un grand nombre d'instruments de destruction. Cependant, nous ne les trouvons point en possession de l'arc et des flèches, réservés à la race nègre, ni du casse-tête, ni des longues javelines, plus particulièrement usitées chez les Océaniens. Des frondes, des pierres, des bâtons pointus et garnis d'os et d’épines de poissons, des haches de coquilles, voilà les armes les plus habituelles, et sénéralement.

Les Carolins ne suivent point l'usage infame des Océaniens

celles dont ils se servent plus

de prostituer leurs filles, ou les esclaves enlevées à leurs familles. Jaloux de leurs épouses, ils paraissent scrupuleux de conserver intacte la fidélité conjugale, et redoutent le commerce de leurs femmes avec les étrangers. La polygamie semble étre exclusivement réservée aux chefs. Quant à leur caractère, il parait enjoué et bienveillant. Leur abord est plein de douceur : mais cette race tient de ses pères l’art de dissimuler avec adresse; et tel est le tableau que Le Gobien en traça en 17017 : « Ces in- «sulaires en usèrent d'abord avec droiture et bonne foi; mais «bientôt les Espagnols s'apercurent qu'ils avaient affaire à une «nation fourbe et artificieuse, contre laquelle il fallait toujours «ètre en garde pour ne pas être trompé. Ils conservent profon- «dément dans leur cœur le souvenir des injures qu'ils ont re- « çues ; et ils sont tellement maitres de leurs sentiments, qu'ils «attendent plusieurs années l'instant de la vengeance. » Ici, nous n'adopterons point sans examen le caractère que leur donne un Père trompé par son zèle sans doute, et qui n'apprécie point assez ce que ce peuple infortuné avait à endurer d’une nation européenne, qui en opérait la conversion au christianisme avec le fer et le feu. Les Carolins, avec lesquels nous eûmes de fréquentes communications, montrèrent constamment de la bonne foi dans leurs échanges, de la franchise dans leurs ma-

ZOOLOGIE. 83 mères, de la gaité, et un certain abandon qui indiquerait de la droiture, à moins que cela ne fût produit par l'appareil d'une force imposante, qui les porta à n’avoir avec nous que des relations franchement amicales.

La musique des Mongols-Pélagiens, comme celle de tous les peuples dans l'enfance d’une demi-civilisation, est grave, peu mélodieuse, parfois mélée de notes entrecoupées et lentes. Elle est destinée le plus souvent à servir d'accompagnement à leur danse, qui est caractéristique, et qui diffère beaucoup de celle des vrais Océaniens. L'instrument dont ils se servent est le tam-tam, qu'on trouve généralement répandu chez la plupart des peuples orientaux et africains, de races nègre et jaune. Cette poésie, qu'on retrouve chez tous les Carolins, dont les idées sont demeurées stationnaires, ne prouve-t-elle point que, découlant d'une source antique, et quoique brute et sauvage, elle peut encore réveiller dans leur ame des émotions agréables et des souvenirs historiques? que chez ces hommes, isolés dans un cercle étroit, elle suffit pour embellir les longues journées, qui s'écouleraient, sans elle, dans une complète inertie?

La langue de ces peuples semble varier à l’infini, et presque dans chaque ile. Cependant, malgré la différence de l'orthographe usitée par les collecteurs divers des mots employés par ces insulaires , on reconnait le même génie, et, comme le dit fort bien M. de Chamisso, des sortes de règles plus compliquees que chez les vrais Oceaniens. À notre avis, les langues, lorsqu'elles se rapprochent évidemment, peuvent offrir de bons caractères, lorsqu'ils s'adaptent surtout à l'ensemble de ceux qu'on peut ürer des habitudes et de la conformation; mais on ne peut jamais y attacher une valeur absolue. Où en serait-on, en effet, s'il fallait grouper divers peuples de la France, en écrivant des noms tels qu'on les entendrait prononcer? et à

quelle race rapporterait-on alors les habitants de telle ou telle

province ? Cependant, quelques rapprochements existent dans la langue des Carolins. Cà et là on retrouve les jalons de communications. Ainsi, la numération décimale est seule usitée, et, quoique les noms de nombre varient, le système arithmétique est le même. À Oualan comme à l'ile d'Hogoulous, les dénominations numériques sont très-arbitraires, et doivent tenir ou à des migrations diverses, ou à des dialectes corrompus, que nous ignorons. Ainsi, le mot un, chez ces peuples, se dit scha à Oualan ( Nob. ), duon à Radack ( Chamisso), eoth à Ulea, rep à Eap, hatjijai en chamorien, sa à Pénélap (Nob.), yote à Doublon ou Hogoulous ( Nob. ), tong aux Pelew ( Wilson), wsa ( Bisaya ), isa ( Pampango , Chamisso ), ysa (Tagale ), etc. Le mot cing offre beaucoup plus d'analogie, et il présente la plus grande ressemblance dans presque toutes les langues de la mer du Sud, quels que soient les peuples qui l'emploient ; il se dit, comme en malais, #ma, lime. D'un autre côté, le mot tamole, pour désigner un chef, est généralement usité dans les Carolines. Il en est de même du mot ##, poisson, qui semble dériver du malais than, etc.

Nous terminerons ce tableau par une seule réflexion. Les peuples du rameau mongol-pélagien n'avaient point le cochon ni le chien sur leurs iles, avant l’arrivée des Européens; et MM. Quoy et Gaimard nous apprennent que ce dernier est luimème étranger aux iles Mariannes, comme l'indique son nom de galagou, qui veut dire, animal venu par la mer.

Page 1