‹ Voyage autour du monde (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · A. SIAU. CA^TU · texte numérisé non relu

A. SIAU. CA^TU

'entre ses Gouverneurs portugais el ses i tenaces sans cesse en Iitlle; tantôt proclai allures conformes à notre politique européenne dans ]'e:ttrënie Orient, tantôt intimidé et tenu en laisse par les menaces venues de Canton et de Pékin, Alacao n'a acquis une assiette véritable que depuis les efforts du vaillant Ferreira do Amaral; mais le vieux fonds de pourriture d'une origine bâtarde est difficile à balayer d'un seul coup. Il est certain que le; Il Barracons n ont d'abord été de simples dépôts pou^ la H traite des Chinois -a : on pourrait dire anjotii d'hui qoe ce n'est plus qu'une '< éniigralîon invi lontaire n de coulies. Je souhaite sincèrement q le temps arrive bientôt oii le Gouvernement poriu gais , renonçant honnêtement aux revenus qu'il pen çoit sur ce commerce, imite ce que fait l'Irlai pour l'Australie, Une fois l'émigration purgée ( toute spéculation lucrative, qu'ils partent par cetf«

taines les

payes pi

lar Cuba et le Callao^

comme Sidney et Brisbane en payent! Qu'ils chenl aux douleurs de la misère, de la faim et dq pillage les milliers de Chinois qui étouflent dans leii| airi Que ceux-ci se vendent eux-mêmes pour ho] ans, à raison de dix-sept cents francs par fête, mal qu'eux-mêmes du moins touchent et gardent l'a gent qu'ils sont censés valoir! Mais non, le lraval| libre, la seule idée qui puisse régénérer le monâi asiatique, leur ouvrira une carrière plus pure, plu

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noble et plus encourageante, et leur niveau moral s'élèvera d'autant plus qu'ils auront échappé aux a Barracons » , la plus vile et la plus flétrissable des agences que je connaisse 1

Nous avions à peine quitté les a Barracons )) depuis cinq minutes, et nous escaladions tout haletants la 'ce Caiçada da buenita Maria Virgem )) , une montagne russe en dalles glissantes, entre deux rangées de cases peintes en vert avec des grilles de prison en guise de fenêtres, quand nous croisâmes la chaise à porteurs du « procurador » , à laquelle un jeune Chinois hurlant et sanglotant se cramponnait convulsivement. Nous saluâmes la » Sua Excellencia )) (tout le monde est Excellence ici, même moi !), et nous lui demandâmes la cause des larmes si abondantes de son malheureux acolyte, qui portait au cou un écriteau de bois marqué d'un gros numéro. Don*** revenait de l'hôtel de ville en grand costume , et y avait parafé le contrats des sept cents coulies qui doivent partir demain. Mais , se conformant à la loi , il avait refusé le « contrat » à ce pauvre Chinois, car cette jeune queue n'avait pas dix-huit ans ! Le candidat éliminé ne cessait de se rouler aux genoux du juge , et l'on nous traduisit ses paroles : « il le suppliait de le laisser partir; car s'il était rendu à l'agent qui l'avait acheté, il lui faisait perdre parla tout son bénéfice, et il s'exposait en conséquence à subir les plus mauvais traitements ».

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Misérable enfant ,- tout éperdu de désespoir, parci qu'on l'arrête au moment où il doit partir pour ii nouvel Eldorado de guanol

\A février 1867. — A six heures du matin embarquons sur le « Principe Carlos », jolie i nonnière que le Gouverneur de Macao a donnée a Prince pour aller jusqu'à Canton. Nous contournom les anses rocheuses de la presqu'île, et peu à p la n Praya Grande n , le fort de la " Guia », où a i construit le premier pbare des mers de Chine, Monte et les créneaux des bastions se perdent datiil| un horizon confus : nous disons adieu à cette colonie, le dernier avant-poste européen qu'il nom est donné de voir avant le Céleste Empire lui même.

Mais Macao est le premier jalon qu'ont pos| aux abords de la Chine les navigateurs de l'Occ dent, et son histoire se rattache par là même i tous les événements de guerre entre l'Europe et la^ grande puissance asiatique. C'est le Portugais Perestrello qui aborda, avant tout autre, dans la riviëi de Canton, en 1516. Pendant quarante années, compatriotes, séduits par les trésors inconnus jusqu'alors des ressources commerciales de l'Empire, tentèrent d'établir d'humbles comptoirs; mais depuis Ningpo au Nord jusqu'à l'embouchure de la rivière de Citnton au Sud, ils fuient successivement

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culbutés et balayés par les hordes indigènes ou par les décrets des mandarins , comme un navire battu par la tempête qui se heurte aux rochers d'une côte abrupte, sans pouvoir atterrir nulle part. Quoique leurs proclamations pacifiques et les fa*ibles forces navales dont ils disposaient montrassent assez qu'ils avaient en vue de créer seulement un comptoir de commerce profitable aux deux nations, ils furent partout expulsés comme des pestiférés. Après avoir enfin obtenu le droit d'ancrage sous le vent des îles Schang-Chwan et Lam-pa-cao, ils furent en 1557 autorisés à bâtir un entrepôt sur un roc désert, perdu à l'extrémité d'une île. En quelques années ils le fortifièrent si bien, que les mandarins ne purent plus les en chasser : Macao était fondé.

Dès lors, pendant plus de deux siècles et demi, ce comptoir demeura à la fois portugais et chinois, partagé entre l'autorité des mandarins et celle d'un sénat local. Curieux assemblage de deux pouvoirs opposés , levant les impôts en commun , s'observant l'un l'autre, et s'efforçant d'établir une pondération politique semblable à l'échange commercial dont Macao était l'entrepôt entre l'Empire du Milieu et tout le reste du monde I Souvent le pavillon européen dut pourtant céder au dragon jaune, et le « Senado » local , composé de deux u juizes » , de trois tt vereadores » et d'un «c procurador » , tous élus par la communauté, fut contraint de passer en

loi JAVA. SIAH. CANTON,

droit et en fait par les Fourches caudines dès mandarins, et de leur abandonner les plus précieuses des prérogatives, — la juridiction sur les sujets portugais el l'interdiction de la conversion des Chinois au christianisme.

Il semble que dans ce mariage du pouvoir asiatique avec la colonie catholique, cette dernière fat contrainte au rôle passif de la femme et bien souvent maltraitée par son maitre. Comment I par deux fois, en 1802 et en 180S, quand les troupes anglaises, protectrices de la Compagnie des Indes, débarquent à Macao pour défendre cet avanl-poste contre l'éventualité d'une attaque française, les mandarins interviennent et forcent les Portugais à chasser leurs propres défenseursl El, en 1839, quand le commissaire impérial Lin anéantit les factoreries; et que tous les commerçauls européens de Canton viennent chercher refuge à Macao, Lin arrive avec une armée de deux mille hommes, menace la ville, et exige que tout sujet anglais s'embarque sur l'heure. Force est de céder et de s'enfuir jui qu'au mouillage de Hong-Kong. Mais il en coûte J l'Empire la cession de cette île, exigée par te traill qui termine la guerre. Enfin la fermeture de la douane portugaise, en 1849, ne peut entraîner celle de la douane chinoise, et la dispute se termine par l'assassinat du Gouverneur. Ce crime rompt la digdi qui contenait jusqu'alors des courants juxtaposés

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mais si violents , qu'un orage nouveau devait tout submerger. Autant, jusqu'alors, il y avait eu respect de la mitoyenneté dans le comptoir chinoisportugais; autant, politiquement parlant, une ère de vengeance et d'indépendance s'ouvre pour la colonie, qui sort de deux cent quatre-vingt-douze années d'étreinte, d'intimidation et de tutelle. Donc, à partir de 1849, ses Gouverneurs ropux, soutenus par un sénat élu, y régnent en maîtres, construisent, jugent et édictent, sans avoir à demander permission aux suppôts des mandarins de Canton. Mais il n'y a plus qu'un malheur, c'est que le Portugal n'a jamais été légalement possesseur de Macao, et que les Chinois n'avaient peut-être pas tellement tort d'y réclamer la part du lion dans l'administration de^ affaires. Entre la permission, donnée en 1557, d'élever un comptoir, et la cession totale du sol, il y a une barrière que le cabinet de Pékin a laissé sauter de fait, mais non de droit, aux artilleurs portugais,'et le (( senhor » Guimaraes a fait la plus pitoyable des grimaces, quand, en 1862, les plénipotentiaires chinois refusèrent carrément de ratifier un traité, où la souveraineté du Portugal sur la vieille colonie était implicitement reconnue. Quoique la proposition fût appuyée par le chargé d'affaires de France à Pékin, la nullité des prétentions mises en avant n'en fut pas moins affirmée par la Chine. Ainsi, par un singulier retour des choses de ce

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nionde, le Poilugal, qui a ouvert la roule i l'Orienl aux autres nalions commerçantps, est sei à y voir flotter ses couleurs sans l'assentiment de l Chine; tandis que, légalenicnt et de par des traités l'Angleterre est maîtresse à Hong-Kong, et, ave(r elle, la France et les Etats-Unis à Shang-Hai; tandis qu'enfin la Prusse a, dît-on, fort envie de se faire bel et bien céder la magnifique île de Formose.

Mais pendant que l'indépendance politique de lUacao, gagnée pied à pied jusqu'en 1849, arrive maintenant à son apogée, la prospérité commerciale de l'entrepôt subit une marche inverse. Durant le dix-huitième siècle, le florissant commerce de la Compagnie des Indes ébranle tout le Sud de la Chine : il puise là comme à une source vive, ou il y déverse ses importations d'Europe, et c'est Alacao qui est le bureau des échanges. Plus Canton devient inhabitable par suite des vexations des mandarins, plus Macao s'ouvre à nos négociants d'Europe; el non-seulement les jonques, chargées de marchandises, y convergent par milliers, mais cette ville devient un lieu de plaisance pour les nababs dépensiers du trafic oriental. Que de rêves on fonde alors sur ce point infiniment petit, converti en phare des mers de Chine, appelant à lui les navires qui viennent du bout du monde, déchargeant et emmagasinant leurs cargaisons, puis les relançant, comme les rayons divergents d'un foyer de lumière, vers de

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lointains parages avec les produits, encore si recherchés, de TEmpire du Milieu.

Mais en un jour tout cet édifice brillant s*écroule; il suffit qu'en 1841, grâce à Tadmirable activité et aux capitaux de la Grande-Bretagne, un autre rocher désert, du nom de Hong-Kong, soit cédé à la reine des mers et déclaré port franp, pour que le centre de gravité se déplace I La naissance de cette colonie^ britannique tue Tantique cpmptoir portugais ; et il n*y a plus ici , afiburchées sur leurs ancres, que quelques vieilles coques de navires noircies au service de la traite des coulies.

Macao compte environ 125,000 Chinois et 2,000 Portugais. En 1865, au lieu des 1,000 sorties d'il y a trente ans, il n'en a enregistré que 206 ; son commerce se résume presque à l'importation de 7,500 caisses d'opium, d'une valeur de 16,310,000 francs, et à l'exportation de thé pour une valeur de 3,4f00,000 francs. Comme bien vous le pouvez penser, c'est sur les Chinois qui l'habitent ou qui y passent que tombent toutes les impositions, et, suivant la règle fatale des peuples asiatiques, c'est en imposant leurs vices que l'on gagne le plus. Plus de 100,000 piastres (500,000 fr.) proviennent de la ferme des jeux; plus de 300,000 francs de celles de l'opium et des Barraconsl Et c'est quelque chose dans un budget de recettes de 1,188,000 francs seulement. — Quant

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aux dépenses, grâce à l'exiguité du lieu el à la mo* dicité (les appointemenls ', elles ne s'élèvent qu'il 973,000 francs : les 215.000 francs de bénéfici rendent dans les coffres flela métropole, oii il y j dit-on, place pour eux.

Singulière et pittoresque physionomie que ( de ce comptoir antique, qui a eu ses grandeui comme la marine (les Diaz , des Vasco de Gama f des Albuquerque!... Il représente l'ancien mond^ et la race laline à côté de la fougue financière d& Angio- Américains de l'Orient; et la rivière de Can-l ton, découlant de la Chine pure, se heurte à son estuaire contre ces deus sentinelles opposées! l'une est florissante, il ne faut pas oublier qu'A l'antre nous devons l'ouverture de la Chine à notr^ commerce. Celle-ci a semé dans la douleur, celle-Ii a recueilli aux jours d'abondance.

En comparant ces trois colonies de Singapoi de Hong-Kong et de Macao, ceinture de tirailleur^ dont nous avons garni les abords de la Chine, viens tout naturellement à penser aux migrations sens inverse qu'ont faîtes les Chinois pour se répandre, — abeilles laborieuses, — en nuées envah Gantes tout autour de leur ruche. Quel vol hardi ontpris, et quelle estlaterre de l'Orient, qu'elle so^

' 18,750 fraucs pour le Gouteroeur, 11.500 friu juge: 3,S00 francs pour Ii! calanel, 3,001) [roncg pour le pro curndor.

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baignée par FOcéan Indien, TOcéan Antarctique ou rOcéan Pacifique, dont ïk n'aient pas abordé les plages? Nous les avons tus courir aux mines d*or de l'Australie , et nous savons qu'ils se ruent sur celles de Californie. Nous les avons vus accapareurs et usuriers à Java, commis utiles et aimés des Blancs à Singapour, négociants virils, — et les seuls, — à Siam : ils activent heureusement la circulation cochinchinoise ; ils se font honneur à Manille; ils se plaisent aux îles Chincha, dans le guano, et à Cuba, sous les planteurs! Quel peuplé immense formerait à lui tout seul ce peuple pris hors de chez lui! Aimé ici, chassé là-bas, utile à droite, malsain à gauche, mais persévérant dans son négoce, qui pour lui est la vie, le Chinois d'exportation revient toujours au pays natal, mais presque

toujours dans son cercueil, ce qui a fait dire sur quelqu'une des terres où il émigrajt : a Nous recevon^ le Chinois brut et vivant; nous le renvoyoïi» dans sa patrie manufacturé et mort. »

Pour moi, qui ai vu ainsi déjà tant de a Fils du Ciel )> avant d'avoir mis le pied en Chiner pour moi qui ai entendu des hommes sincères tant louer ou tant flétrir le Chinois , il me semble qu'une théorie absolue ne peut être émise sur lui! Le considérant uniquement comme émigrant, je le compare à un genre de plante parasite portant le mal ou le bien suivant la sève de l'arbre auquel il s'attache,

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absorbant cette sève si elle est plus riche que la sienne, la nourrissant si elle lui est inrérîeuce. Cherche-t-il en cfiet à prendre place égale dans une race supérieure? il en pompe pour lui seul la fécondité ; il est forcé par son essence même d*y descendre dans les bas-fonds, d'en exploiter, d*en exagérer les vices et de leur servir d^aliment. Tombet-il au contraire dans une population paresseuse, abâtardie et froide? il la réchauffe par sa TivacUé, il la régénère par son sang, la stimule par Texemple de son travail. Mais par-dessus toute chose, au dehors, c*est un travailleur infatigable; dans la zone plus proche qui entoure sa patrie, c*est un pirate : nous verrons ce qu'il est sur la terre de ses ancêtres. Le voilà, en effet, qui se déroule devant nous, le sol classique de a TEmpire des Fleurs» ! Guidée par un pilote chinois fort habile, notre canonnière serpente entre des centaines d'îles rocheuses, des estacades de bambou et des flottilles de jonques de pêche qui animent à son embouchure le coup d*œil grandiose de la rivière de Canton. Mais comme nous sommes en plein hiver, les fleurs sont absentes ; et , seules, des tombes disséminées, taillées en amphithéâtre dans les roches granitiques, font diversion à la nudité des montagnes qui encaissent le cours d*eau. A droite et à gauche, les^ hauteurs des rocs sont couronnées de forteresses démantelées, vestiges de la puissance première et de Thumiliation

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récente de TEmpire. Nous franchissons Hu-mun (ou Boca tigris), Anung-hoy, Wantong et Ticok-tao, où les ruines attestent les défenses formidables qu'ont anéanties nos canons en 1839 et en 1856. En voyant, dans les canaux nombreux qui communiquent avec le fleuve, des convois interminables de jonques, semblables à ties bancs de harengs, nous pensons aux désastres épouvantables que devaient faire nos gros boulets et nos bombes dans une pareille forêt de mâts. Nos coups sont plus modestes aujourd'hui et moins inhumains, car nous nous contentons de faire la guerre avec mitraille à des nuées épaisses de canards sauvages qui nous rappellent ceux d'Australie.

Après avoir passé la a Gueule du tigre » , qui forme les Dardanelles si renommées de Canton, nous voyons les beaux clippers anglais mouillés pacifiquement en flotte sur cette magnifique rivière, puis les docks commerciaux de Whampoa, et à neuf heures et demie du soir, par un demi-clair de lune, nous entrons dans la ville flottante de Canton. Sur un espace d'environ une lieue et demie, des millions de lanternes de papier colorié illuminent de droite et de gauche cette cité nautique , la plus populeuse du globe. Eif se reflétant sur les ondes tremblantes, et en éclairant chacune une habitation qui flotte, ces lueurs me rappellent les nuées de lucioles et leur magique efiet dans les

paysages de Java. Arriver de nuit et par eau à Can-> ton, c'est descendre dans un a aquarium)) d'hommes, de femmes, de lanternes et de bateaux entassés; c'est se jouer dans un dédale de navires qui dorment sur leurs ancres et qui forment une ville amphibie ! Il y a là comme de l'illusion et du rêve. N'y avait-il pas ainsi une ville populeuse près du Styx, et les tam-tams, les pétards innombrables dans leur effrayant concert ne font-ils pas croire à quelque aspect infernal ? Je suis tellement sous l'impression de notre entrée nocturne dans le Canton flottant, ayant pour horizon une forêt de mâts illuminés de feux de Bengale, et les crêtes des toitures dentelées des pagodes, que je crains de trouver au jour cette ville dépouillée de son cachet saisissant : les lanternes doivent ici faire plus d'effet que le soleil!

Mouillant devant l'îlot de Sha-Myen, petite concession européenne, nous cherchons un gite en frappant à plusieurs portes, et enfin nous sommes a cantonnés )) pour cette nuit chez le vice-consul anglais. Le consul lui-même devait nous donner asile, mais il a son yamoun (résidence) dans l'intérieur de la ville, et les portes des remparts sont barricadées depuis le coucher du soleil.

Monts-de-piété. — Serpent tentateur. — Le village des vieillards et le village des morts. — Sept enfants exposés. — Rue de rÉternelIe Pureté. — Pagode des tortures. — Bienfaits des missionnaires. — Cortège du Vice-Roi. — Première impression sur la Chine.

ISyèrmr 1867. — Température 4- 2® centigrades. Canton s*étend sur les deux rives de sa large rivière, et se compose de deux villes , la ville flottante et la ville terrestre. Dès le matin, le consul anglais, M. Robertson, vient nous prendre ; et, grâce à sa yole ra* pide , nous naviguons de droite et de gauche au milieu de milliers de barques habitées par des familles entières. Un toit de bambou et de feuilles sèches abrite chacune de ces barques- maisons : à Tarrière, Tautel des ancêtres est illuminé par de petites torches parfumées, et vingt fois par jour on y tire des feux d'artifice. Voici les bateaux de fleurs, vrais pontons d'horticulture, où, derrière des arbustes torturés et sous une sorte de serre, végètent à la fois des fleurs et des Chinoises prisonnières. Sirènes d'eau douce, ces dernières sont peintes de carmin sur les joues, de noir sur les sourcils ; elles ont Pair

endormi et paresseux. Mais dès que la brune tombe, il paraît que la barque s'illumine, les instruments de musique sont mis en mouvement, et les ricbes Chinois viennent s'y récréer en vidant des théières. Plus loin une forêt de mâts indique, la station d'où les jonques partent pour l'intérieur par les canaux qui sillonnent l'Empire, et quinze têtes de passagers se montrant à chaque sabord, prouvent l'encombrement de ces bateaux-omnibus. Mais les canons du gaillard d'avant, destinés à les défendre contre les pirates de rivière , me rassurent peu sur ce genre de transport.

Ce qu'il y a de plus curieux , c'est sans contredit la petite anse du fort Fung-Kwang-Paotaï , où les canards, par bandes de quinze et vingt mille, sont encore plus bruyants que les Chinois, ce qui est pourtant bien difficile. Là, chaque navire, deux fois par jour, abat des claies qui viennent en pente douce, comme les tabliers d'un pont-levis, se faire baigner par l'eau de la rivière; des canards, à raison d'environ mille par bateau, prennent leur vol, et vont clapoter dans les bourbes voisines. Au son criard d'une corne dans laquelle souffle le propriétaire des volatiles, tous reviennent au nid avec une étonnante obéissance, «et chaque soir il s'en vend un grand nombre pour les dîners- gala des mandarins. Le village de Fati , peu éloigné de cette anse , est le lieu où l'on fait couver et éclore les œufs par la cha-

leur artificielle. Je croirais volontiers que Fadministration des autorités couveuses est bien supérieure à la police de TEmpire tout entier.

La ville de la terre ferme nous présente bientôt le coup d'oeil le plus original : les rues n'ont guère plus d'un mètre et demi de large , elles sont dallées et glissantes, et une foule immense s'y presse. La première que nous prenons est celle des poissonniers , où une glu visqueuse nous fait presque tomber à chaque pas ; la seconde est celle des bouchers , et à leurs étaux sont suspendus des rats tapés en faisceau, aplatis et fumés comme les oies de Poméranie, des chiens comestibles dont la queue seule est ornée d'une boufifette de poils jaunes; la troisième nous montre des magasins immenses de soieries; puis viennent les porcelaines. Mais toutes ces rues, vrais corridors d'une salle de spectacle asiatique, ont un cachet indescriptible : les dalles sont foulées par une population aux vêtements voyants, à longues queues de cheveux et à chapeaux pointus; les mandarins en soie azur y heurtent des files d'aveugles qui serpentent en se tenant à la robe l'un de l'autre, des lépreux immondes, et des malheureux que l'éléphantiasis fait ramper à terre. Des escouades de vigoureux coulies y bousculent tout le monde. Mais, hélas I pour un Chinois bien mis que nous voyons, nous sommes attristés par la vue de deux cents êtres infirmes ou mourants de faim, se traînant

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