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sans vêtements, el dévorés par une vermine si dense qu'on croirait voir des hannetons sur un chêne. Audessus de ce mouvement bruyant, ies millions de planches écarlate, marquées de caractères d'or et suspendues verticalement, se balancent sous l'effort de la lirise Ce sont des affiches de marchands ou des sentences religieuses.
Nous nous sentons véritablement étourdis par le va-et-vient de celte fourmilière humaine après deux heures de promenade dans ces voies encombrées, où il faut faire le coup de poing pour se frayer un passage. Dégoûtés par les odeurs repoussantes que répandent des seaux jaunâtres pertes sous notre nez, et par les lèpres superposées des mendiants qui s'attachent à nous ; dévorés par les insectes qui les quittent pour nous donner la préférence ; éblouis de la richesse des boutiques; étonnés du tralîc merveilleux des coulies, et apitoyés à la fois par une I misère qui fait venir les larmes aux yeux, nous voulons essayer de nous rendre compte de cette grande ville, dont nous avons parcouru trente rues, sans jamais voir à plus de dix pas devant nous. Nous montons donc dans une grande tour de bois, et après avoir escaladé deux cent cinquante- trois marches, nous dominons cette marqueterie curieuse de maisons de bois et de ruelles se coupant à angle droit. Notre tour n'est autre chose qu'un moul-depiété : chose curieuse, c'est là une des plus vieilles
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institutions de l'Empire chinois. Dans les huit étages de ce monument de bois , nous voyons , rangés avec un ordre aditiijrable , des milliers de petits paquets étiquetés : le Gouvernement a la haute main sur cette administration de bienfaisance , et certes c'est bien la dernière chose que je comptais trouver dans Tempire asiatique.
Le large sommet en tuiles bleues qui nous sert de premier observatoire, ressemble à une succursale de pharmacie. Des centaines de pots de terre vernissée sont rangés sur ses bords, et ils sont pleins de vitriol destiné à être versé sur les yeux des assaillants. De plus, une trentaine de vigies, perchées sur des échafaudages semblables à notre mont-de-piété , dominent cette mer de toits bas et de ruelles sales , non-seulement ils donnent l'alarme pour les incendies , mais ils surveillent les voleurs, qui pullulent ici plus qu'en aucun lieu du monde. Mais Canton est si vaste, que nous n'en distinguons pas bien encore les fortifications et les portes; deux pagodes nous frappent, nous nous y dirigeons d'abord, voulant ensuite gagner une montagne fortifiée qui s'élève au IVord-Est, et d'où nous planerons mieux à vol d'oiseau sur l'ensemble de cette agglomération humaine.
Nous descendons dans la ville , et après avoir marché pendant une heure au milieu d'une foule intense, nous entrons dans la pagode que nous cherchions .
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c'est relie du dieu gardien du Nord; k peine y gomiiies-nous, (ju'uuc chose nous fiapp» bien plus que les troupeaux de bonzes, les tam-tams sonores, et les Bouddhas enluminés. C'est un bouquet d'arbn s te s placé sur un autel, résidence d'un serpent sacré que viennent chaque jour nourrir et adorer les fervents. Dans la légende chinoise, c'est aussi uue femme qui a écrasé la télé du serpent; mais l'esprit de cette tradition toute chrétienne a él^pris k l'inverse par les Chinois, Au lieu d'honorer la femme bienfaitrice, ils sacrifient à l'animal tentateur. Nous avons déjà vu à Java, à Singapour et à Siam, toutes les offrandes faites par les bouddhistes aux démons pervers et aux mauvais génies; nous avons appris que, lorsqu'ils frappent à tour de bras sur les lam-Iams de leurs jonques, c'est pourchasser l'Esprit des ténèbres ; leur grande maxime est celle-ci : » Ne pas s'inquiéter de la bonne Divinité, puisqu'elle est bonne par essence, mais apaiser la mauvaise, qui pourrait nuire « ,
Donc, sous nos yeux, les adorateurs se pressent autour du buisson; tournant le dos à une peinture qui représente une déesse écrasant le reptile, ils portent leurs oS'randes à la vilaine bëte, qui me paraît longue de deux pieds, et qui se " love n prés des cendres chaudes, A la porte de sortie, nous voyons l'urne au-dessus de laquelle on coupe la télé du coq pour tous les serments; c'est un symbole :
a Que ma ièie soit coupée comme celle du coq , dans réternité, si je suis un parjure » . Cette coutume , ingénieusement encouragée par les bonzes , nous fait rire de bon cœur. Car, en fin de compte, ce sont les coqs qui font les frais de la dévotion publique, à la grande joie des bonzes , qui les mangent à belles dents tous les soirs.
Les murs de cette pagode, peints de fresques gi^otesques , sont ornés de grands placards dorés , sur lesquels sont inscrits les noms et prénoms des dieux et des hommes honorés par l'Empereur en vertu de quelque action mémorable. Chaque souverain, à son avènement à TEmpire, les fait tous monter d'un degré dans cette canonisation progressive, et Ton nous montre un certain dieu récemment promu de six grades au-dessus des autres. C'est celui soiis la protection duquel s'étaient mis les Chinois, le jour où ils ont si terriblement battu les Anglais au fort de Takou, & l'entrée du Peï-ho : plus bas, trois noms sont rayés^ Le Vice-Roi de Canton , défait le mois dernier par des bandes rebelles , a mis en pénitence les dieux qui ne l'ont pas écouté.
En effet, en grimpant sur le toit de la pagode, le consul nous montre une flottille amarrée non loin de là; s'il y a plus de jonques que de mâts et plus de trous de boulets que de sabords, c'est que les troupes impériales sont rentrées ainsi depuis six jours, après avoir laissé un millier de morts
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sur le terrain; un district voisin a tout simplement refusé de payer l'impôt et résiste vigoureusement ail Vice-Roi.
La seconde pagode que nous visitons est celle des cinq cents dieux. Ils y sont représentés en statues de trois pieds (le haut, toutes plus grotesques les unes que les autres. Je ne vous parlerais point de ce temple, qui , à l'instar de toutes les pagodes chinoises, inspire un ennui profond, si je n'étais étonné d'y voir des saints bouddhistes portant la mitre, des croix et des chapelets; si ia politesse n'était de garder son chapeau sur la tèle, et si des porcs, rôtis tout entiers, apportés par les fidèles en holocauste à Bouddha, n'étaient, séance tenante^ découpés et avalés par les bonzes.
Reprenant notre marche, nous pointons enfÏR droit au Nord, désireux de promener nos regards sur cette ville populeuse, dans les ruelles de laquelle nous n'avons trouvé jusqu'à présent qu'un étouffant encombrement. Nous escaladons les échelles qui mènent au sommet de la fameuse pagode â cinq étages, qui est au centre d'un groupe de douze forts, et qui s'élève à l'extrémité nord au-dessus de la ville tout entière. Avec ses boiseries peintes en rouge foncé, elle est véritablement grandiose; il n'y reste aucune trace du culte bouddhiste, mais elle porte sur .ses murs des inscriptions plaisani et des caricatures de caserne, qu'y ont bariolées
Iroupes alliées pendant Toccupation, depuis 1858 jusqu'en 1861. De son sommet, nous voyons clairement le triangle arrondi que forme la vieille ville terrestre , avec ses murailles de plus de dix kilomètres de long, ses seize portes à bastions bizarres» ses pagodes » ses mosquées et ses k yamouns ^ » . Voici, à notre gauche, la brèche où les alliés montèrent à Tassant en 1857; tout à côté, sous un ombrage de peupliers, au pied même de la muraille, est le cimetière de nos braves tués à l'ennemi. Voilà le temple des cinq génies, et un kiosque ouvert à tous les vents, où est suspendue une cloche immense : des boulets bien pointés ont égratigné le bronze , et on nous raconte que, coulée il y a deux cents ans , cette cloche fût ébranlée trois fois; après quoi les bonzes la condamnèrent au silence , en prophétisant que le quatrième coup sonnerait la ruine de la cité antique. Il paraît qu'en 1857, au bombardement de Canton, c'était parmi les commandants des canonnières à qui ferait, non pas , comme d'ordinaire , « sauter le cavalier » , mais sonner la cloche. Les boulets firent vite la besogne, et deux jours après Canton fut investi.
Certes, quand on arrive dans une ville lointaine, c'est avec une sorte de fièvre qu'on aime à promener ses regards sur les méandres et les saillies de
i Palais de mandarins entourés de parcs et de casernes.
EOD panorama. Mais je ne veux plus vous cîU qu'un champ qui semble désolé el privé de vie atfj milieu de tant de bàlisses entassées; c'est l'emp]a< cernent des anciennes factoreries, les ruines de li plendeur commerciale de Canton.
Nous voulons rester sur cette impression gi raie, el préférer le Canton vu de haut et de loin, aux ruelles fétides où l'on barbote avec des lépri nous demandons à nos compagnons de nous conduire dans la campagne chinoise. Nous suivons d'abord pendant deux kilomètres le sommet de la muraille : elle a de sept à Luit mètres de large; ii cha- Ique créneau est un canon abrité d'un toit de bois et de feuilles, et l'on nous dit qu'il y en a ainsi deux mille tout autour de la ville. Mais il y en a bon nombre en pierre, et, somme toute, je crois bien que si les soldais en guenilles que nous voyons monter Uèrcment la garde autour de ces pièces séculaires, devaient les servir toutes, elles feraient en éclatant plus de mal aux assiégés qu'aux assiégeants. Sortant par la porte de l'Est, nous cheminons dans une campagne qui nous semble l'abominalioiti de la désolation : collines dénudées el rocheuses^i flaques d'eau croupissante, amas d'immondices, sentiers affreux, rien n'y manque de ce qui peut attrister les regards sur un horizon de tombeaux disséminés. Bientôt nous sommes dans une enceinte for-j tifiée, où sont des étangs el des oiseaux sacrés; nont
lis-
franchissons un portique, et plus de six cents maisonnettes alignées nous apparaissent. C'est un hospice fondé par le Gouvernement chinois pour les vieillards. Tous ces débris , ces squelettes vivants, au nombre d'un millier, sont blottis dans leurs cases sombres, et ils couchent à côté de leur cercueil ouvert tout prêt à les recevoir; quelques-uns, plus valides, charment les loisirs de leur reste d'existence en sculptant de leurs doigts tremblants des fioritures qui ornementent la boite où ils reposeront peut-être demain. Ce peuple stoïque ne craint pas la mort.
Tout à côté est la cité des défunts : c'est une ville carrée dans les ruelles de laquelle nous pénétrons sans peine ; chaque maison en granit est éclairée par une lampe funéraire. Là il y a neuf cent cinquante habitants, mais seulement trois êtres vivants, les gardiens! Moyennant quinze francs par mois', les cercueils sont déposés en ce lieu, jusqu'au moment où la famille du défunt trouvera l'argent ou les moyens de transport nécessaires pour rapatrier ces dépouilles dans le Nord ou dans l'intérieur de la Chine. J'admire ici la facilité avec laquelle les familles peuvent trouver la consolation de réunir dans la terre natale les membres épars que la mort a frappés au loin...
, é Utjungat eosdem
Quos junxit communis amor, commune sepulcrum.
Le culte des Chinois pour les morts a quelque chose de touchant, bien fait pour contraster avec leur