II
grand rideau : toute la salle du trône nous apparaît. — Le Roi mort, blotti dans son pot, au sommet de son autel, tient sa cour exactement comme s'il vivait. On nous dit de le saluer, — adopté : grande satisfaction des mandarins alignés h droite et à gauche , fumant leurs cigarettes tout en se prosternant le front contre terre : en signe de deuil, ils sont tous* en blanc. Un des pages va chercher sur le catafalque de gros cigares, et nous les apporte dans une corbeille de filigrane rougeâtre : il marmote quelques paroles, on nous les traduit : a Cest de la part du second Roi qu'il nous les offre , et qu'il les allume avec un des cierges mortuaires. » De longs cordons blancs et dorés s'étendent du socle du pot d'or dans toutes les directions, comme les fils d'une toile d'araignée : à l'extrémité de chacun est un mandarin en adoration. — Dans leur croyance, ces cordons portent au Roi leurs paroles et leurs prières, ils les pressent contre leurs lèvres avec une émotion et une foi saisissantes. Enfin une grande corbeille d'or est sur la première marche du mausolée, toute remplie de lettres et de placets adressés au défunt depuis la dernière semaine. On attend la réponse! Tout ce spectacle est étrange au possible : quelle idée originale que de continuer pendant une année la vie d'un Roi empoté, et d'entourer sa dépouille de toute la vivante animation d'une cour^ d'un fumoir et d'une correspondance I
De même son harem entier est, depuis neuf mois, réservé pour son usage personnel ! Au lever et au coucher du soleil , ses centaines de femmes viennent parler par les cordons blancs à ce mari calmé et inoflensif. Aux yeux des Siamois, ce n'est pas du
veuvage, c'est de la vie conjugale prolongée seu-
^ lement. Elles ne cesseront de lui appartenir que le jour où il sera mis sur le gril , et il est bien entendu que la fable des épouses se jetant sur le bûcher de Tépoux ne se réalisera pas.
Pour nous, stupéfaits et enchantés, nous faisons à Sa Majesté nos plus civiles révérences, en la remerciant de sa bonne réception, de ses bons cigares, et en lui souhaitant de s'allumer aussi bien qu'eux!
Dans deux mois donc, les scellés seront levés : le Roi survivant décantera le bocal d'or où son collègue est en conserve, et pendant qu'on sortira sa peau et ses os , pour les faire griller au haut de la magnifique montagne artificielle que nous avons visitée avant-hier et que l'on dore sur toutes les tranches, le roi Mongkut doublera du coup son sérail, prodiguera à son bon peuple danses, festins, revues et illuminations.
Ce second Roi confit, auquel nous venons de rendre visite , n'a pas encore de successeur. Jusqu'à présent, il y avait toujours à Siam deux Rois régnant en même temps : Tun menait toutes les affaires, l'autre recevait surtout les honneurs. Il parait que
r harmonie la plus douce «nissait les deux monarques depuis un temps immémorial. Cela doit s^attri-buer moins à une conformité d*idées et à un respectpour le pouvoir suprême, qu'à Tapathie langoureuse de la race siamoise, à la placide jouissance de richesses, de harems et d'adorations qui constituent, bien plus qu'une pensée de gouvernement, le rôle^ des rois asiatiques. D'après ce que l'on nous dit ici , il est très-probable que cette royauté jumelle, fondamentale jusqu'à présent, ne sera point restaurée : le roi Mongkut semble décidé à garder pour lui seul prestige, femmes et finances, et son unique héritier sera son fils aîné, u Alongkut » , que nous avons vu hier*. Ainsi la couronne siamoise, s'inspirant des usages de l'Europe, sera simplifiée et enrichie. Nous voudrions attendre les fêtes superbes qui seront célébrées pour les funérailles du second Roi et de la deuxième royauté , mais deux mois seraient bien longs à passer dans une ville qui n'a plus de grandes nouveautés à nous ofirir, et nous verrons peut-être ailleurs, pendant tout ce temps, des choses moins curieuses, mais plus intéressantes.
Kotre après-midi se passe sur la grande place publique, au milieu d'une foule immense. Le talapoin à robe jaune-serin abonde, et, sans nul doute,
^ Les journaux de novembre 1868 ont annoncé la mort de ces deux Princes, au moment même où leur nom impérissable «ervait de base à l'établissement de Tunité royale.
.1 t JOURS DANS I.Ë BOYSUME DE SIA,
fouf le u liigh life u de Bangkok s'est donné rendezvous pour quelque solennité. Plus de langoutis en colonnade, plus de simples anneaux aux pieds des jeunes filles; mais de longs cortèges de femmes de mandarins sous des écharpcs de soie écarlate et dans des langoutis d'étoSes chinoises qu'envieraient nos u nouveautés « du boulevard. Comme nous nous étonnons de la variété des âges et des costumer de chacun des pensionnats féminins qui se promènent en zigzag dans la foule, nos compagnons veulent bien nous expliquer les mœurs des Siamois au point de vue du ménage.
Chaque mandarin possède un harem de douze, vingt ou trente femmes , suivant son caprice et son budget ; qu'il soit « Somdet-chao-phaya, Cfaaophaya, Phaya, Phra ou Lnang » (ce sont les cinq rangs de celte aristocratie), il doit se distinguer du peuple par la quantité ou la qualité de ses femmes. Parmi elles, une seule est dite « grande u , c'est celle qui a été épousée après les u kan-mack » ou fiançailles solennelles; toutes les autres sont réputées u petites « . Presque toutes sont achetées , mais je n'ai pu savoir au juste le prix moyen : j'en vois du prix de sept à huit cents francs qui sont fort gentilles ; avec quinze cents francs on doit acquérir des créatures angélîques. Chose essentiellement bizarre et paradoxale, c'est la « grande n femme qui est chargée par l'époux de faire les achats de remonte
du harem; c'est elle qui a la haute main sur toute la troupe, qui la mène à la promenade, préside à la cuisine, au logement et à la toilette. Mais aussi elle seule peut hériter et donner naissance à l'héritier du nom et de la fortune; elle seule ne peut pas être vendue ; quant aux autres, « îascivum sed miserabile pecus 1 » si elles font par leurs grâces , leur beauté et leur jeunesse les délices du maitre, elles ne sont pourtant qu'une marchandise; et lorsque le mandarin perd au jeu, achète des terres, ou fait de mauvaises affaires de commerce, sa bourse épuH séej il paye en ferameset en enfants, qui deviennent, à un tauK fixé par la loi, la propriété du créancier.
Mais je veux oublier ces coutumes révoltantes, acceptées ici avec une placide naïveté, pour vous peindre en trois mots ces harems ambulants. Voici en tète la » grande » mandarine, vieille matrone en général, dont le crâne rasé n'est plus ombragé que par un toupet blanchi, et dont les mollets se rident. Puis viennent quinze et vingt ^i petites », jeunes femmes coquettes et pimpantes, avec l'écbarpe sur la poitrine, si elles sont achetées depuis moins de deux ans; sans autre vêtement que des colliers d'or jusqu'à la ceinture , si la lune de miel est passée : la reine du moment, favorisée par le maître, se distingue souvent par la surabondance des joyaux.
A quelques pas en arriére est la suite des esclaves.
qui se comptent par soixante et quatre-vingts : ils portent des cofifrets, des amphores, des boîtes en filigrane et des corbeilles de fruits. Pauvre race encore que celle-là I Elle forme plus d*un quart de la population de Siam : faits prisonniers de guerre ou nés dans cette caste, ils représentent chacun une marchandise valant de deux cents à trois cents francs. Les hommes cultivent, rament, construisent; les femmes servent dans l'intérieur de la maison , et leurs enfants contribuent à augmenter la richesse du patron. Mais c'est là une chose connue, et je tie vous la cite que pour vous faire voir d'où dérive, comme d'une source naturelle, cette vente immorale, qui en est le corollaire , de la femme et des enfants par l'époux et par le père. Mes regards ébahis semblent au Père Larhaudie des regards d'incrédule, et, pour me convaincre, il me montre ce soir le livre de Monseigneur Pallegoix sur le royaume de Thaï ou Siam (1854), d'où j 'extrais la traduction du contrat suivant : « Le mercredi, sixième mois, vingt^cinquième jour de la lune de l'ère 1211 , la première année du Coq, moi sieur Mi, le mari, dame Kôt, l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre au sieur Luang-si, pour quatre-vingts ticaux (240 fr.), pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts dus. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que son maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma, »
JAVA. SWM. CANTON I,a femiresse paternelle et l'amour de la propriété opposeraient un frein à ces ventes incroyables, si le (aux de l'intérêt de l'argent n'était de trente pour cent à Bangkok; de là la moindre dette force en quelques années à la décomposition de la famille. Je conçois que l'abolition de l'esclarage présente des difficultés matérielles et temporaires qui demandent des ména<[ements ; mais s'il y a encore en ce monde, et je le crains, des défenseurs théoriques de l'esclavage, ne doivent-ils pas voir où peuvent être entraînées des races naïves par ce principe maudit, contre lequel nous voyons ici un argument véritablement DOuveau?Du moment, en eflet, qu'un homme peut posséder et aliéner uu autre élre humain qui ne lui est rien par le sang, pourquoi ne pourrait-il pas vendre un enfant qui est sien par la paternité, et une femme qu'il s'est donnée par un contrat de livraison et de mariage? Il est vrai qu'on dira pour le royaume de Siam, ce qu'on a dit pour les Etats confédérés d'Amérique : "Les esclaves ne se plaignent pas et sont dans une condition parfaitemont heureuse, n Ici, je le reconnais, la douceur proverbiale des Siamois, accordant la paresse des esclaves avec la nonchalance des désirs des maîtres, fait de leur caste une race sans soucis comme sans Joies : quand le travail est sans salaire, toute force ne devient-elle pas inerte?
Mais je reviens à notre place publique eii se
SEPT JOURS DJINS LE ROVAtIHB DE SlftM. 391
coudoient plus de viogl-cinq mille mandarines et esclares, où une douzaine des enfants du Roi chetauchent sur des poneys caparaçonnés d'argent, avec une suite de grands seigneurs trottinant en langoulis roses et azur. Tous les ans , à cette époque , le Roi nomme ^ Roi de trois jours n un de ses mandarins favoris : c'est un petit carnaval. 11 y a quelques années encore, ce Roi éphémère açait le droit de [trendre pour lui tous les étalages des boutiques qui se trouvaient sur son passage, ou de les faire piller par ses esclaves. Bien plus, il devenait, comme parla baguette d'une fée, propriétaire de toutes les jonques cliinoises qui avaient le malheur d'entrer à Bangkok pendant son^règne. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus qu'une bacchanale joyeuse qui coûte à Somdetch- Phra-Paramendr-Mongkut quelque vingt mille francs en noces et bombances.
Sur la place où nous admirons les types les plus excentriques, est installée une haute balançoire, audessous de laquelle on a creusé un sillon. Alors le ministre de l'agriculture s'avance, et devenant gyninasiarque pour la circonstance, il se fait balancer à toute volée dans l'espace, afin d'appeler, pour cette ère nouvelle, sur toutes les campagnes du royaume la faveur du bon génie, protecteur des récoltes. Le Roi de trois jours lui succède et l'imile, à la grande joie d'une foule silencieuse et recueillie tout à l'heure, qui redevient bruyante et se met en
lAVA. SIAU. CAMON.
devoir de recommencer son tapage infernal , forcé de cymbales stritlentes et de bourdonnants tam-tams .
Nous laissant porter par le flot, nous arrivo^l jusque devant la façade du palais k tourelles où le J héros de ce carnaval agricole donne sa démissioB ■ sur les marches du balcon royal. En ce momenti-r tontes les galeries et les terrasses du palais se garnissent, comme par enchantement, des costumes les plus brillants : ici des milliers d'esclaves, plus haut des troupes de mandarins dont les couleurs voyantes font une vraie bande de perroquets el de cacatois : le ramage du reste ressemble au plumage ! Au sommet énfîn , toutes les femmes du harem passent leurs i (êtes et leurs bustes nus à travers le grand grillage < de bois qui forme la cage de tant d'oiseaux captifs : elles hissent au-dessus de leurs tètes les petits enfants du Roi, avec leurs joyaux d'apparat tout chatoyants.
Sur la droite est une tourelle blanche dont les créneaux laissent voir des canons d'une si grande longueur que je les prends d'abord pour des lunettes astronomiques. Soudain la tourelle se couvre d'unifoimes écarlate! Ce sont les Amazones! En voici tout un peloton qui vient monter la garde, le schako ouge sur l'oreille, un courbe yatagan en sautoir, c fusil à baïonnette au port d'armes : j'allais dire le. petit doigt sur la couture de la culotte ; mais nou,
SEPT JOURS DANS LE ttOVAGUE DE SIAM. 333
c'est un languutis bouffant, demi-jupon, demi-caleçon de bain, descendant jusqu'à mi-cuisse. Les gradins et le couronnement de la tour en sont TÎte couverts : manœuvrant à merveille leurs longs fnsilg, affichant des postures martiales, ce corps militaire.... de ballet nous fait rire de bon cœur. Elles bissent d'abord trois fois le pavillon rouge à Éléphant blanc : le Koi alors ne fait qu'une courte apparition au balcon , et rentre à pas précipités dans la salle d'audience, oii règne, paraît-il, lapins vive agitation.
Depuis huit jours en effet. Sa Majesté confectionne sa lettre à l'Empereur Napoléon , avec grand renfort de conseils nocturnes qui se terminent toujours par la mise au feu de la lettre rédigée la veille, et par l'élaboration d'un message nouveau destiné au même sort le lendemain ! Qui sait si, après un enfantement aussi torturé, cette lettre infortunée ne finira pas par aller tout droit au lond du panier du quai d'Orsay !
Fin attendant, le soleil se couche, et les Amazones, sur un rhylhme nasillard , élèvent jusqu'au sommet du grand mdt une lanterne antique, historiée et ciselée. Avec elle sont hissées deux gracieuses bran^ ches de palmier que labrise balance. C'est, parait-il, pour dire au diable qne u l'on veille « , et pour le chasser au loin. Fidèles à lu vieille croyance, bien des maisons sur la rive du fleuve imitent au même instant le signal superstitieux de la grande tour.
lAM. CANTON.
15 janvier 1867. — Comme depuis trois jours i nous n'avoDS cessé d'explorer les pagodes, les palais, * les places publiques et la ville flottante de Bangkok, nous voulons aujourd'hui nous arracher à cet échiquier de monuments de faïence el de miroiterie, pour voir la campagne environnante. Elle n'est pas pittoresque et elle n'a pas les paysages admirables ' de Java, mais elle est d'une immense ricliessc. Les crues du Mc-Num, Je Nil de celte Egypte asiatique, fécondent chaque année d'un limon réparateur cette éternelle vallée de rizières qui fournissent déjà par an, en dehors de l'approvisionnement de tout le royaume, une exportation d'environ quatre cents navires de gros tonnage! Mais les Siamois, heureux de leur paisible aisance, ne tirent pas de leur sol le dixième du produit qu'ils pourraient en recueillir. Il y a des mandarins et des esclaves, mais il n'y a pas de commerçants : il y a des paysans maraichers, fournissant les marchés delà bourgade ou de la ville la plus proche; mais il n'y a pas d'agriculteurs. Tant que l'or abondant des mines de l'intérieur, ef , les impôts établis, suffiront au trésor royal et entretiendront ce faste extérieur, ce clinquant habi- ] tuel d'une population qui adore son Roi omnipotent, quel pourrait en effet être le motif qui pousserait 1 les Siamois à des travaux fatigants, puisque le Roi . seul en toucherait )e bénéfice !
Pour deux ou trois sous de riz et un sou de
poisson, un Siamois vit confortablement : il résulte de là que le travail est presque illusoire sur celte terre, que la nature semble avoir créée d'autant plus productive que ses habitants consomment moins. Que de parties fertiles encore incultes, que de ïallées où l'on pourrait faire sans grande peine deux récoltes de riz de plus par an! Que d'élangs, véritables viviers naturels, où le flot apporte des millions de poissons, et que le jusant laisse presque a. sec sans que personne vienne les ramasser! S'il y avait d'autres éléments que cette nobipsse mandarine énervée dans ie sérail et ces esclaves porteurs de boulettes à mâcher; s'il y avait ici une grande direction pour les travaux utiles, des travailleurs rxcités par l'appât du gain et non plus par l'intimidation du rolin ; si, en un mot, cette terre rendait et exportait ce que Dieu lui a donné, quel puissant remède affecté aux misères de ce monde, quelle provision pour parer à une disette comme celle qui a désolé les Indes et l'Algérie, et qui menace toujours laCbine!
Oui, s'il y a par excellence à Siam un cachet saisissant d'élément asiatique non amalgamé; si cet aiguilles de porcelaine des pagodes abritent un peuple qui n'a jamais connu qu'elles; si c'est un boulevard aussi riche qu'original de castes adorées et de castes serviles, de harems brillants et de talapoins en guenilles, de Bouddabs dorés et de huttes
mm
misérables ; si c'est de rOrient pur, à la fois égoïste et brillant, arriéré et grandiose, il y a là d'autres découvertes à faire que celles du touriste : il y a des secours à chercher pour l'humanité qui souffre : il faut ouvrir celte porte et tenter d'activer ceux qui s'isolent derrière elle. Les armes pour cela ne sont pas nécessaires : les Chinois donnent ici l'exemple d'une intrusion pacifique. Les quelques milliers qui ont immigré à Siam ont accaparé tous les négoces; tout ce qui est travail dans le royaume est stimulé , organisé, fructifié par leurs mains. Autant le Siamois représente l'indolence, autant son remuant parasite du Céleste Empire est le type de l'âpreté au gain et de la constance dans les efforts laborieux.
Aussi ne devons-nous pas laisser stagnantes des eaux qui, mises en mouvement, pourraient être si fécondes. Le jour où Siam sera relié à la grande ligne des Indes et du Japon qui pivote sur Singapour, le jour où un comptoir de commerce, au lieu de faire une aventure d'une course à Bangkok, en fera un préliminaire sûr de négoce lucratif, les chiffres donneront raison, j'en suis convaincu, à mes premières impressions. Je voudrais du fond de mon cœur que la France recherchât, au moyen de nos magnifiques te Messageries impériales w , l'honneur de cette conquête commerciale, pacifique et légale, — la seule que nous puissions ambitionner, la seule qui nous donnerait d'autant plus de prestige qu'elle
SEPT JOURS DAMS LE ROYAUME DE SIAiM. 327
serait plus désintéressée sur la question du territoire, plus propagatrice et plus internationale.
Avec ses petits moyens, le Père Larnaudie a montré aux Siamois tous les services que devaient leur rendre nos inventions modernes. Pendant que nous parcourons dans une barque rapide les canaux qui se croisent au milieu des campagnes , nous ne voyons devant chaque hutte que mortiers de bois de teck, où un rustique pilon , soulevé lentement par quelques femmes nues, décortique de bien petites quantités de riz de la façon la plus lente et la plus primitive. Mais bientôt nous arrivons à un moulin qu*a monté et ensuite vendu Factif missionnaire : ses machines à vapeur font, comme vous pouvez Timaginer, une besogne centuple de celle des Indigènes. Dans plusieurs branches de Tindustrie , il a ouvert à ces populations naïves des voies nouvelles, et si un semblable élan était secondé par des moyens pécuniaires qui ne peuvent être de son ressort, le royaume serait transformé en dix ans! ^
Voici vingt-deux ans que ce Père infatigable habite ces parages , et il s'y est fait adorer. Botaniste et physicien , chasseur et mathématicien , ayant la voix grave et pure du prêtre avec la maigreur basanée, la moustache militaire et Tair martial d'un officier d'Afrique, il a traversé les grands bois de Tintérieur, en prêchant partout ^our instruire les
lAVa. glAU. CANTOK.
eiilant en m^me temps |
r lui
autres et en recuei môme mille connaissances précieuses. C'est notre bonheur que de l'entendre raconter sa vie nomade et aventureuse au milieu des tigres ou des populations hostiles. Mais ce que nous voyous surtout, c'est qu'apn''s Paramendr-Maha-Mongkut, il est le roi de Bangkok ! Devant lui , tous et toutes s'inclinent avec un sourire (le bienveillance, — digne récompense de sa couipalissanle bonté I
Des phases originales n'ont pas manqué à sa vie d'exil volontaire : il est le premier, par exemple, qui a fait de la photographie dans celte ville, et vous jugez d'un seul coup d'œil des effets magiques qu'il a produits. L'électricité, à son lour, lui a donné mainte ocrasion de faire des merveilles. Un jour cnlre autres, les lalapuins l'ont provoqué en délî, et, devant un rassemblement immense, l'un d'eux a proclamé qu'il invoquerait son " génie bouddhique u avec de telles formules qu'il ferait de force courber la tête au i Diable des chrétiens n . La comédie sembla d'abord favoriser les desseins des hommes à robe jaune; elle devint désopilanle quand les deus talapoins, qui s'étaient déclarés invulnérables, saisirent d'une main fermetés extrémités de la chaîne d'une machine électrique et s'y attachèrent solidement. Dès que le disque tourna entre les coussinets de peau, les étincelles jaillirent et les secousses firent pirouetter les malheureux
dans les plus grotesques contorsions, comme les grenouilles de nos laboratoires, avec accompagnement de hurlements frénétiques et de danses macabres !
La vapeur, elle aussi , a fait son entrée à Siam , mais bien plutôt pour le bon plaisir du Roi que pour la prospérité du peuple. Nos agiles pagayeurs nous font passer devant une douzaine de yachts
royaux, fort jolis pour l'eau douce surtout,
commandés, en général, par des capitaines allemands, et tenus' en bon ordre par des subrécargues' chinois. En naviguant ainsi sur le Me-Nam, bien en amont de Bangkok, nous arrivons à l'arsenal des barques royales de cérémonie : figurezvous d'immenses pirogues, taillées chacune dans un seul tronc d'arbre et longues de quarante-huit mètres : la poupe et la proue, entièrement dorées, s'élèvent élégamment en forme recourbée avec de superbes ornements de bois sculpté qui représentent des dragons ailés, des crocodiles dauphins et des Siamoises-naïades : au centre est un dais majestueux. Ce doit être un très-beau spectacle, quand le Roi se promène en grand apparat sur le fleuve, de voir cette flottille de barques effilées , montées par quatre-vingts rameurs à pagaies enluminées d'or, auxquelles font cortège les riches embarcations des mandarins jaloux de refléter l'éclat royal et accompagnant leur procession nautique du charivari le plus oriental.
De là nous allons au chantier de construction, où les Siamois terminent de jolies corvettes de bois de teck, sur plans européens : des machines à hélice, venant de Glascow, y seront bientôt installées. Ces ouvriers sont vraiment très-intelligents et contruisent fort bien, malgré Taspect primitif de leurs chantiers, qui sont plutôt des docks : à vingt pas du fleuve , Us creusent un immense trou au fond duquel ils charpentent le navire ; quand il est fini , ils coupent la digue, et le bâtiment se trouve à flot. Mais c*est surtout aux croisières du golfe qu'ils destinent leur marine, car la haute mer n'est pas leur fort, depuis la campagne si fameuse dans laquelle , tentant de doubler le cap de Bonne-Espérance , Us ont coulé à pic en route.
17 janvier 1867. — Ce matin, le Général arrive comme un foudre de guerre : il nous annonce que le Roi, apprenant que nous devons partir demain par le Chow-Phyay veut encore une fois voir le Prince et lui dire adieu. Nous nous rendons en hâte à la partie du palais qui est attenante au sérail. Cette extrémité des pavillons royaux est de la plus grande élégance • six étages de toits vernissés en bleu, orange et vert, des éperons brillants spr les corniches, de la miroiterie sur les pignons, forment un ensemble que relève la construction à jour de cette aile de kiosques. La toiture étincelante n'est pas soutenue
lette toute rose et fraîche : n me love i ... (quelques mots de siamois] « very, vory o — un nouveau temps (l'arrêt : passage de la boulette hnrs de la bouche royale vers un nouveau vase d'or : «verymuch your high higb highacss! me will n (la mastication devient frénétique) " ijrvc sierakiao, my photograph to lo to » (il manque le crachoir) « to you' » ; et ainsi de suite. Je voudrais parler siamois comme il parle anglais, mais je ne puis vous dire la quantité de mots siamois, semi-latins, semi-français, tous inintelligibles pour nous, dont ileDlrecoupe cette douzaine de mois anglais que je transcris. Il s'avance donc, en tenant affectueusement la main dn Princedans les siennes . quant à nous, nous suivons enM silence sous des nefs à reflets de féerie, au milieu* du cortège de ses enfants rieurs qui semblent aimer beaucoup les Européens. Par une Faveur insigne, et peut-être unique pour des étrangers (nous disent le Père Larnaudie et le Général), nous sommes admis k J franchir le seuil du harem! Des groupes de quinze ou -1 vingt femmes, surprises par cette visite inattendue, se jettent immédiatement sur des nattes coloriées qui forment le parquet : appuyées sur les genoux et sur les coudes, elles semblent lerrilïées. Au nombre d'environ cent soixante, elles se réfugient sur des marches d'escaliers tournants, sur des balcons m saillie, sur
' J'time beaacaap Voire Altesse ; je veux vous danner nu phalagrtpliie.
des kiosques reliés par des passerelles de marbre; bien d'autres s'enfuient dans les allées ombragées du jardin; et des fentes des portes entr'ouvertes jaillissent les feux de bien des yeux animés de la plus vive curiosité : les unes, vieilles matrones à la peau ridée et pendante, se blottissent d'un côté dans leurs casaquins jaunes; les autres, tendres nymphes couleur chocolat, jeunes sultanes langoureuses, avec un ruban moins large que la main en sautoir au lieu de corsage , avec un petit langoutis azur, des diamants au cou, aux pieds et aux mains, s'entassent comme des abeilles dans une ruche.
Alors ce roi-frelon se dirige vers le groupe des reines les plus mûres, et prenant une d'elles par la main, il la traîne effarée et tremblante jusque devant nous : de sa droite il tient le bras de la sultane , de sa gauche l'un des nôtres, et c'est du bout du doigt qu'il nous est ainsi donné de lui toucher la main. Je ne voudrais pas être irrespectueux, mais l'antique houri serait taxée de guenon dans toute autre partie du monde : u Bonne femme m , nous dit le Roi en la renvoyant immédiatement après ce » shake-hands » asiatique, (celle m'a donné trois enfants, m Puis il va en chercher une autre : même collision d'index avec madame n"* 2 : a Très-bonne femme, reprend-il, elle m'en a donné dix» ! Voilà comment on présente les Princesses à Siam! Comme toutes commencent à parler au Roi par une phrase rhythmée dont le son,
';&VA. SIAU. CAKTDN.
Jette toute rose et fraîche : "■ me love «... (quelqua mots de siamois) uvery, very» — un nouveauté d'arrêt : passage do la boulette hors de li royale vers un nouveau vase d'or : u very much high higli faighness! me will » (la mastication di vient frénétique) h give sieraklao, my photograph to to n (il manque le crachoir) u to you' i ; et ainsi de suite. Je voudrais parler siamois comme parle anglais, mais je ne puis vous dire la quanti de mots siamois, isemi-latins, semi-français, toi inintelligibles pour nous, dont il entrecoupe cetli douzaine de mots anglais que je transcris. Il s'avanci donc, en tenant affectueusement la main du Prim dans les siennes . quant à nous, nous suivons silence sous des nefs à reflets de féerie, au miiiei du cortège de ses enfants rieurs qui semblent aimer beaucoup les Européens. Par une faveur insigne, et peut-être unique pour des étrangers (nous disent le Père Larnaudic et le Général), nous sommes admis à franchir le seuil du harem ! Des groupes de quinze ou vingt femmes, surprises par cette visite inattendue, se jettent immédiatement sur des nattes coloriées qui forment le parquet ; appuyées sur les genoux et si les coudes, elles semblent lerriGées. Au nombre d' vironceut soixante, elles se réfugient sur des marches d'escaliers tournants, sur des balcons en saillie, sur
J'aime beaucoup Votre Allasse; je pholograpliie.
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des kiosques reliés par des passerelles de marbre; bien d'autres s'enfuient dans les allées ombragées du jardin; et des fentes des portes entr'ouvertes jaillissent les feux de bien des yeux animés de la plus vive curiosité : les unes, vieilles matrones à la peau ridée et pendante, se blottissent d'un côté dans leurs casaquins jaunes ; les autres, tendres nymphes couleur chocolat, jeunes sultanes langoureuses, avec un ruban moins large que la main en sautoir au lieu de corsage, avec un petit langoutis azur, des diamants au cou , aux pieds et aux mains , s'entassent comme des abeilles dans une ruche.
Alors ce roi-frelon se dirige vers le groupe des reines les plus mûres , et prenant une d'elles par la main, il la traîne effarée et tremblante jusque devant nous : de sa droite il tient le bras de la sultane , de sa gauche l'un des nôtres, et c'est du bout du doigt qu'il nous est ainsi donné de lui toucher la main. Je ne voudrais pas être irrespectueux, mais l'antique houri serait taxée de guenon dans toute autre partie du monde : a Bonne femme » , nous dit le Roi en la renvoyant immédiatement après ce » shake-hands » asiatique, a elle m'a donné trois enfants, d Puis il va en chercher une autre : même collision d'index avec madame n** 2 : a Très-bonne femme, reprend-il, elle m'en a donné dix)) ! Voilà comment on présente les Princesses à Siam! Comme toutes commencent à parler au Roi par une phrase rhythmée dont le son,
par des murs , mais seulement par de colossales colonnes de bois de teck, habillées pour ainsi dire de droite et de gauche par les replis moirés de rideaux de soie écarlate mouchetés d'or et d'argent. La base est une haute terrasse de marbre blanc, et sur le premier plan s'élèvent en sentinelles audacieuses les aiguilles de faïence. Il y a là plus de sobriété, mais un cachet oriental plus menreilleux , que dans tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Nous sommes forcés d'attendre quelques instants la fin d'un cérémonial de départ : un des fils du Roi va en palanquin à quelque château de l'intérieur, et le vieux Paramendr-Maha-Mongkut se tient sur le perron blanc qui lui sert aussi pour monter à dos d'éléphant.
Bientôt nous entrons à notre tour : le Roi semble radieux. Après nous avoir fait identiquement à tous les mêmes questions que l'autre jour sur notre âge, noire domicile, la date de notre départ d'Europe, il se met à causer avec une incroyable volubilité : il prend le Duc de Penthièvre par le bras , lui met au doigt une de ses grosses bagues d'or tressé, «very, very pure gold of Siam * », et le promène de la salle du trône aux appartements privés : il est aujourd'hui tout pimpant et tout guilleret : évidemment nous ne lui faisons plus peur, a Pst, pst, pst » : — petit intervalle de temps pendant lequel il mâche une bou-
* Or très-pur de Siam.
JWh. SUM. CANTON, lette toute rose et fraîche : u me love n ... (quelqan mots de siamois) «very, teryu — un nouveau t( tl'arrët : passage de la boulette hors de la boudiej royale vers un nouveau rase d'or : a very much jour J high high highness! me œill « (la mastication deirient frénétique) « give sieraklao, my pliolograpli to to to n (il manque le crachoir) u lo you' « ; et ainsi de suite. Je voudrais parler siamois comme il parle anglais, mais je ne puis vous dire la quantité de mots siamois, semi-latins, semi-français, tous inintelligibles pour nous, dont iT entrecoupe cette douzaine de mots anglais qup je transcris. Il s'avance donc, en tenant affectueusement la main du Prince . dans les siennes . quanta nous, nous suivons eoM silence sous des nefs à reflets de féerie, au milieiT" du cortège de ses enfants rieurs qui semblent aimer beaucoup les Européens. Par une faveur insigne, et peut-être unique pour des étrangers (nous disent le Père Larnaudie et le Général), nous sommes admis à franchir le seuil du harem ! Des groupes de quinze ou vingt femmes, surprises par cette visite inattendue, se jettent immédiatement sur des nattes coloriées qui forment le parquet : appuyées sur les genoux et sur les coudes, elles semblent terrifiées. Au nombre d'environ cent soixante, elles se réfugient sur des marches d'escaliers tournants, sur des balcons en saillie, sur
phologrAphie.
£ beaacDup Votre Atlcï
des kiosques reliés par des passerelles de marbre; bien d'autres s'enfuient dans les allées ombragées du jardin; et des fentes des portes entr'ouvertes jaillissent les feux de bien des yeux animés de la plus vive curiosité : les unes, vieilles matrones à la peau ridée et pendante, se blottissent d'un côté dans leurs casaquins jaunes; les autres, tendres nymphes couleur chocolat, jeunes sultanes langoureuses, avec un ruban moins large que la main en sautoir au lieu de corsage, avec un petit langoutis azur, des diamants au cou , aux pieds et aux mains , s'entassent comme des abeilles dans une ruche.
Alors ce roi-frelon se dirige vers le groupe des reines les plus mûres, et prenant une d'elles par la main, il la traîne effarée et tremblante jusque devant nous : de sa droite il tient le bras de la sultane , de sa gauche l'un des nôtres, et c'est du bout du doigt qu'il nous est ainsi donné de lui toucher la main. Je ne voudrais pas être irrespectueux, mais l'antique houri serait taxée de guenon dans toute autre partie du monde : ce Bonne femme » , nous dit le Roi en la renvoyant immédiatement après ce « shake-hands » asiatique, a elle m'adonne trois enfants, d Puis il va en chercher une autre : même collision d'index avec madame n** 2 : a Très-bonne femme, reprend-il, elle m'en a donné dix » I Voilà comment on présente les Princesses à Siam! Comme toutes commencent à parler au Roi par une phrase rhythmée dont le son,
répété à chaque pas depuis notre entrée au palais , frappe nos oreilles, le Père Larnaudie nous explique que toute réponse au Roi doit être précédée de cette formule sacramentelle : « Moi , ver de terre , moi poussière de vos doigts de pieds, moi cheveu, je rends hommage au maître du monde I »
Durant une heure nous continuons dans le harem une promenade indescriptible : tableaux vivants d*anatomie et de bijouterie, jardins et piscines, kiosques et dortoirs de nattes donnent à cette aile du palais un air à la fois matériel et poétique ! Il y a là plus de huit cents femmes, groupées à titres divers, parmi lesquelles le Roi fait des promotions et des dégradations. Ce qui est officiel, c'est le nombre de ses enfants '. ils sont soixante-treize vivants. Je n*ai pu savoir le chiffre de ceux qui sont morts. A chaque premier jour de Tan, il parait que le Roi inscrit sur un c( grand livre » le budget des produits présents et à venir! C'est le «stud-book» des houris.
Peu à peu notre cortège s'augmente d'une trentaine de fils de Paramendr-Maha-Mongkut, tous plus coquets les uns que les autres, puis on ouvre la porte sacrée de la chapelle du harem. C'est en miniature une pagode aussi riche que les plus belles de la ville : il faut y entrer pieds nus. Le Roi fait briller dans la pénombre un dédale de statuettes et de pierreries, en allumant de sa main et devant nous de nombreux cierges; et nous remarquons surtout un dieu de
cristal de roche, haut de deux pieds, avec une ceinture de rubis et une couronne pyramidale de diamants.
L'audience finit vers quatre heures du soir dans la salle du trône, où, enchantés et reconnaissants , nous prenons congé du bon roi Mongkut : nous embrassons les petits Princes, et saluons le harem, espérant que les Européennes seront moins effarouchées par les voyageurs que les royales Siamoises^.
Pour moi, je me hâte d'écrire ce soir tant de souvenirs curieux : et pourtant, je sens qu'il m'échappe encore un monde de détails sur cette pittoresque ville de Siam où nous venons de passer six jours dans une joyeuse activité et une surexcitation continuelle. Nous avons vu là, je le crois, ce qu'il y a de plus excentrique en Asie : jeunes donzelles du harem habillées de rubis, et vieux Roi qui crache et qui tousse; — adoration de l'Eléphant blanc, et gymnastique ministérielle ; — escadron d'éléphants armés en guerre , et corps des Amazones ; — Roi combustible, et Siamois grillés; — nattes d'argent de la pagode royale, et scorpions, fourmis et millepattes nous dévorant sur le pilotis de bambou vacillant où nous sommes perchés pour écrire et dormir, — telles sont les images pleines de contrastes qui résument, pour ma dernière soirée ici, notre séjour dans le royaume de Siam.
Heureux que nous sommes de l'avoir vu encore
336 JAVA. 8IABI. CANTON.
dans toute son originalité et son indépendance!' Cest certainement le spectacle le plus extraordinaire qui puisse être donné à des Européens que celui d*un Roi asiatique conservant encore intactes les mœurs et les coutumes des Sultans d'autrefois I Mais ne sommes-nous ^eut-être pas les derniers à voir flotter librement les festons écarlate de ce drapeau brodé d'un Eléphant blanc? Ne va-t-il point s'y mêler un peu de blanc et un peu de bleu? Taquiné d'abord , puis harcelé, enfin envahi chaque Jour par l'Europe, le vieil empire sacré s'écroulera sous l'influence de la France et de l'Angleterre. Il me semble déjà voir les conquérants de l'Inde relier avec leurs colonnes de cipayes Siam à RanfToun , M& ^ barbe » des Amazones du grand Roi.
UETOUR DE SIAM.
L'ambassade siamoise. — Le lac Thale-Sap, objet du litige avec la France. — Politique du Roi Mongkut.
20 janvier 1867. — En merj à bord du Cbow- Pbya. — Nous sommes partis de Bangkok avanthier matin, avec Tespoir presque assuré d^arriver à Singapour à tempç pour prendre la malle française l'Impératrice j qui va en Cochinchine. C'est notre rêve de retrouver en ces lointains parages le sol flottant de la patrie! Nous avions retenu nos places aux Messageries il y a presque un mois, et ainsi nous devions voir, au moins durant quelques heures, notre colonie de Cochinchine. Hélas ! à peine étions-nous en marche depuis deux heures , qu*un yacht royal est venu à toute vapeur nous donner la chasse , et porter au capitaine du Chow-Pkya Tordre d'attendre , sur la barre du Me-Nam , la fameuse ambassade que le Roi Mongkut envoie à u son frère l'Empereur des Français! » Et voilà comment depuis deux jours, dardés par les rayons d'un soleil de feu^à demi asphyxiés par les miasmes de la cale, de l'entre-pont et du pont de ce cloaque appelé Chow-Phya, nous
sommes à Tancre au milieu des boues malsaines de la barre. Ce que nous souffrons dans cet entourage de quatre cents passagers indigènes, puants et gluants, familiers et tapageurs, est inimaginable. Hélas ! les millions de fourmis du premier voyage ne sont pas mortes à Bangkok ! Pas un souffle de vent ne vient soulever les vagues et nous débarrasser au moins par le mal de mer de nos passagers qui cuisinent le » kapi » nauséabond et fument Fopium sur le pont encombré. Un moment seulement de distraction nous est donné : au milieu d*une vingtaine de gros navires mouillés sur la barre , la corvette américaine le 'Shenandoah vient jeter Tancre : elle fait une campagne autour du monde. Un de ses canots arrive jusqu*à nous, et nous emmène ensuite à son bord. La plupart des officiers sont d'anciennes connaissances du Prince , qui retrouve même parmi eux des camarades de promotion, avec lesquels il éprouve Timmense joie de pouvoir reparler de TEcole navale et des campagnes faites ensemble sur le Macedonian et sur le John Adams dans le golfe du Mexique.
Enfin plusieurs gros flocons de fumée noire apparaissent derrière les panaches des cocotiers : Tescadre honorifique approche et nous accoste : elle peut s'apercevoir tout d'abord de la mauvaise humeur que nous a inspirée une attente de quarantehuit heures en pareille compagnie. Le général
vient embarquer Tambassade : le chef est le sieur Naï-Phloï, accompagné de son fils Photo, les deux singes les plus grotesques de Siam. Quand on va à Paris, il faut renoncer au langoutis : l'ambassadeur a donc un pantalon, un gilet de flanelle rouge, et un habit noir! Sa première femme (quarante-deux ans) veut raccompagner à Paris, où, si elle n'espère point faire florès, elle pense du moins surveiller Naï- Phloi. Une autre mandarine monte aussi à bord, mais c'est à titre de renfort jusqu'à Singapour seulement. Le second envoyé et ministre plénipotentiaire est Phra-Raxa^Sena, expédié pour la montre et pour sa nationalité de Cambodjien -. jugez combien ce dernier titre fera peser son opinion' dans la balance ! Il est en flanelle vert-pomme et bien plus laid que son supérieur. Ces messieurs, croyant partir pour la Laponie, se drapent dès à présent dans des étoffes chaudes, quoiqu'il y ait encore 45° de chaleur.
Mais, à la suite des cinq autres membres de la mission , toute une escouade de femmes envahit le pont : ce sont les trente ou trente-cinq épouses de Naï-Phloï qui viennent, éplorées, lui faire de tendres adieux. Nous nous empressons d'épargner au diplomate couleur jus de pruneau les longueurs d'une scène aussi déchirante*, et de mettre le holà dans cette explosion de larmes et de sanglots. Le Chow- Phya siffle bruyamment, et les yachts repartent en
sens inverse, avec une dunette chargée de pleureuses, (i Tout cela se calmera, nous dit-on; à Bangkok aussi, quand les chats sont dehors, les souris dansent. »
A peine embarqués, nos diplomates siamois se mettent en devoir de relire leurs instructions et de les apprendre par cœur. La lettre royale, si longtemps élaborée, est plutôt une protestation injuste contre notre, consul qu'un refus de consentement. Ne pouvant plus reculer devant une cession qui lui coûte péniblement, le cabinet du Callahoun veut bien s'exécuter, mais il veut faire ce sacrifice au souverain de la France en personne : ce Puisque vous le voulez absolument, nous vous abandonnons la frontière demandée; mais c'est à Paris seulement, et non au consulat, que nous nous inclinerons )> , et vous nous ferez, seigneur, en nous croquant de par vous-même, beaucoup d'honneur!
Pour les peuples qui n'ont ni union ni nationalité bien délimitées, comme toutes ces tribus de l'Asie méridionale qui supportent le joug d'une foule de petits rois tyrans et qui dépendent , par exemple, tantôt de Hué, tantôt deSiam; pour ces producteurs innombrables dont le travail ne fait bénéficier- que leurs rois, c'est une loi fatale et nécessaire de chercher un appui à l'ombre àfi. pavillon protecteur d'une nation forte qui, en améliorant les ports, et en ouvrant véritablement un champ au commerce,
Infuse dans leurs veines abâtardies et desséchées un sang vivifiant et nouveau. Telle est la situation de la Cochinchine, placée à la porte de cette Chine qui est si populeuse qu'elle ne suffit point à s*alimenter elle-même, et qu'elle demande du riz à chaque mousson favorable. Notre colonie , qui peut produire plus de vingt fois sa consommation, doit, elle aussi, chercher avant tout, — d'une part, à ne point laisser se perdre ses ressources naturelles ni s'aliéner ses rois tributaires; — de Tautre, à maintenir ouverts ses débouchés les plus organiques. De là le litige avec le cabinet de Siam, derrière lequel nous devons toujours craindre un empiétement britannique qui mettrait l'embargo sur nos points de sortie.
Si le Mé-Nam est le Nil de la vallée de Bangkok, le Mé-Khong est celui du Cambodje : ce sont les affluents de ce dernier fleuve que nous avons voulu assurer à notre protectorat. L'indifi^érence ou l'inattention sur ce point pouvait tout perdre ; car celui qui, en dehors de nous, y prendrait position, commanderait ainsi une immense étendue de pays trèsriches. Mais le Mé-Khong, dont Testuaire nous appartient, reçoit des eaux du lac Thaïe -Sap; le fleuve et le lac sont de véritables viviers : nouvel et grand élément de fortune en ces régions, où le poisson, séché au soleil, s'exporte avec des millions de bénéfices pour Java , la Chine et l'Inde. Par un curieux
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phénomène et une disposition peut-être unique dans le monde, les canaux avoisinant le lac, et le lac lui-même (une petite mer intérieure), se trouvent à sec, dit-on, à une même saison tous les ans, et laissent sur le sol une couche épaisse de deux et trois pieds de poissons d'espèces recherchées. Là est la clef de la question franco-siamoise, là Tobjet du litige , qui, perdu , nous appauvrit, qui , gagné , donne à notre protectorat sur le Cambodje une prospérité assurée.
Le malheur veut que la frontière de Siam et du Cambodje coupe le lac en deux parties égales. Aujourd'hui que le Cambodje dépend de nous, nous
voulons le lac tout entier, et les Siamois le
veulent aussi !
Voilà pourquoi Naï-Phloï prend la route de Paris, emportant dans les plis de sa toge les poissons innombrables du Thale-Sap , et risquant fort de revenir bien déchargé et bien appauvri à Fombre des cathédrales de porcelaine de sa ville natale. Le Père Larnaudie sert d'interprète à cette mission, comme il Pavait déjà fait lors de la fameuse ambassade peinte par Gérôme. Les missionnaires en effet ont , dans cette situation délicate , compris les intérêts de Siam menacés par les projets conquérants de la France. Il faut le dire, jamais peut-être gouvernement européen n'a plus favorisé la civilisation chrétienne que ne l'a fait la cour de Siam :
non-seulement elle a laissé à notre culte la plus entière et la plus favorisée des libertés, mais les missionnaires sont devenus les amis personnels du Roi. Alors on peut s^expliquer comment la reconnaissance pour le passé et l'intérêt de prospérité pour l'avenir les portent à se mettre, dans cette grave afiPaire, du côté des plaignants.
Mais, du sein de cette capitale asiatique, la figure la plus vivante, la plus virile, la plus frappante, est celle de M. Aubaret, notre Consul, qui, audacieux et ferme, travaille de toutes ses forces à la grandeur de son pays, bien plus encore pour sa conscience, que pour les apparences humaines. Je ne crois pas que les Siamois Taiment : je suis sûr que les Anglais le redoutent; et je ne doute pas quMl ne soit compris dans les bureaux de Paris. Irrité des tromperies périodiques des Orientaux , isolé comme Robinson dans son île, mais isolé au milieu d'êtres humains, — ce qui est bien plus dur que de l'être sur une terre physiquement déserte, — il est enflammé de ce feu qu'inspirent les questions de prédominance coloniale, mille fois plus vivement ressenties par ceux qui habitent ces lointains parages, que par ceux qu'endort la jouissance banale des cités métropolitaines. Ah! nous croyons trop chez nous que la France est assez grande et assez belle de la Manche à la Méditerranée, et de l'Océan au Rhin ! Là se borne trop souvent notre horizon !
Et ceux-là, presque seuls, qui courent loinlnincs, voudraient imposer son influence, etvi tlolter le pavillon de son commerce et de ses grandq idées dans les pays que nous traitons de sauvages i d'indignes de notre attention.
Puissent du moins les Français qui s'expatrieiH être dignes de propager si loin notre nom! A pari quelques exceptions, comme la maison Malherbe par exemple, quelle satire je pourrais vous faire de la composition de la société qui s'est domiciliée à Bangkok ou qui a été rn rapport auec cette ville! IJ faut venir au bout du monde pour en trouver une pareille : une foule de déserteurs , d'aventuriers et de faillis se disputent le triste honneur de duper le Roi. L'un vend des bijoux faux, venant de Paris, pour deux cent mille francs; l'autre échappe ici h ses créanciers de Manille et de Shaug-Haï; un troisième est rappelé de Bangkok parce que, logégrafuttenient par le Roi, il n'en chargeait pas moins les comptes de son gouvernement d'un loyer de douze mille francs; celui-ci épouse une Siamoise qui a ses entrées au harem, il la couvre de bijoux que lui achètent les sultanes à un prix centuple de la valeur; et réalisant près d'un million de gain, et se disant l'époux d'une des filles du Boi, il vient faire la roue à Paris ! Celui-là enfin (et c'est le sublime du genre ), revenu à Paris, écrit au roi Mongkut une belle et longue lettre « pour supplier Sa
Majesté de lui accorder le grand honneur d'être transporté à Siam après sa mort, et d'être brûlé sur le bûcher de la pagode royale ! »
Mais en regard de cette décadence morale , qui se traduit en opérations de commerce trop honteuses pour être citées, je ne veux pas m'éloigner du fameux royaume sans rendre justice au Roi actuel ; qui , sous les titres pompeux de a descendant des anges, justice parfaite, pieds divins, inexpugnable maître du monde ^ , n'en a pas moins régné avec des idées très-libérales pour les étrangers.
Il a passé de Faustère et mendiante discipline du talapoin à l'exercice du pouvoir et à la possession d'un harem illimité. Depuis le 3 avril 1851, jour où il a jeté le froc. . . . aux houris, il a favorisé les arts, construit des navires à vapeur, établi une imprimerie royale, proclamé la liberté des cultes, etc., etc. Mais il est vrai de dire que ces dehors, cette écorce de civilisation, ne font que recouvrir la sève la plus pure des adorations asiatiques dont il est l'objet; — l'accaparement de toutes les richesses minérales et agricoles du pays; — la jouissance égoïste de revenus qui, en s'engouffrant dans le trésor royal, maintiennent le royaume en stagnation complète ; enfin la crainte que lui inspirent les influences européennes, sont autant d'obstacles jetés sur la voie qui conduirait Siam à la prospérité véritable.
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2i janvier 1867. — Moins houleuse, mais plus nauséabonde qu*à Talier, notre traversée de retour touche à son terme. Ce soir la luçe sort tout argentée de l^Orient, et éclaire les rivages de la presqu'île de Malacca que nous suivons. Nos Siamois se remettent un peu du mal de mer , et madame JVaï-Phloï, s*agenouillant religieusement, brûle des bâtonnets parfumés d'encens, pour implorer Phébé ; mais , tandis que la brise tombe et que le navire se dépouille en un clin d'oeil de ses voiles inutiles, comme un arbre qui perd ses feuilles d'automne, l'ambassadrice se dépouille encore plus vite de son dîner laborieusement acquis à coups de fourchette. Enfin, après quatre jours et quatorze heures de marche, nous revoyons Singapour.
30 janvier 1867. — La mauvaise nouvelle à notre arrivée a été celle du départ de la malle française douze heures avant notre débarquement : ainsi s'évanouissent nos ardeutes espérances de naviguer avec des compatriotes , et de voir la rivière de Saigon. Sans notre séjour malencontreux sur la barre du Me-Nam, toutes ces joies nous auraient été données ! Ne pouvant attendre un mois encore pareille occasion, nous partons aujourd'hui par le Behar^ malle anglaise, directement pour Hong-Kong. Notre séjour ici a été marqué par deux événements bien dissemblables : l'arrivée en inspection du gé-
néral Le Marchant, commandant en chef les troupes de rinde anglaise ; puis Tinspection que nous passons nous-mêmes avec l'ambassadrice Naï-Phloï dans les bazars de Singapour, afin de Taider à acheter des crinolines , des a suivez-moi jeune homme w et des bottines vernies qui la rendront plus grotesque encore que son langoutis , quand elle fera son tour du bois de Boulogne.
Chinoises et palanquins. — Prisonniers à queue coupée. — Un dîner chez Hang-Fa-Loh-Chung. — Création et progrès du comptoir de Hong-Kong. -^ Le turf anglo-chinois.
% février 1867. — En mer, à bord du Behar, en vue des rivages de la Chine.
Il y a neuf jours que nous avons dit adieu , — avec un vif plaisir, — à Filot resserré dé Singapour. Le quai de la Compagnie péninsulaire et orientale est assez éloigné de la ville même, et New-Harbour ressemble plus à une anse riante de Taïti qu*à un dépôt de charbon où les malles viennent s'approvisionner. Plusieurs centaines de huttes faites de bambou et de feuilles abritent une tribu de a Klings » ; une soixantaine d'enfants nus, montés sur des pirogues longues de trois pieds, sont les derniers Indigènes des pays tropicaux que nous devons voir avant ceux du Mexique et de la Nouvelle-Grenade. Ces petits moricauds amphibies tournent avec une étonnante agilité autour du navire , et dès que les passagers jettent un a cent )) dans la mer, ils plongent, se disputent la pièce de cuivre au fond de Teau , et
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reviennent en grappe à la surface , enlacés comme des algues marines. Souvent , grâce à leurs évolutions de marsouins, leur primitive pirogue se remplit d'eau ; mais nageant avec les pieds seulement, ils ont un talent extraordinaire pour la secouer, la débarrasser de Teau envahissante, et pour y sauter sans faire chavirer cette coquille de noix.
Mais à mesure que nous nous avançons vers le Nord, notre gros BehaVy vapeur de 1,600 tonneaux, de 250 chevaux et de 179 hommes d'équipage, commence à éprouver de terrihles secousses. Il n'y a plus véritahlement le charme du voyage nautique dans ces restaurants-malles-poste où les passagers ne sont que des consommateurs, et il devient impossible de s'intéresser à la route et de se considérer comme autre chose qu'un colis vivant. La mer, qui chaque jour est devenue plus grosse, nous fait passer des heures cruelles : elle est creuse, courte et irrégulière : la machine donne toutes ses forces, et par moments nous n'avançons que de trois milles à l'heure : nous dépassons nos mats de perroquet; nous stoppons par instants, volontairement et involontairement, quand l'hélice, élevée hors de Tcau par le tangage^ y rentre avec une telle violence que le choc la paralyse. Bref, la mer de Chine nous salue d'un coup de vent terrible, qui, sans compter certains moments de danger véritable, fait craquer dans toutes ses parties notre II so
coque lourde et maladroite, et nous porte en dehors de notre route , à droite , presque sous le vent des Philippines.
Les rafales ont confiné un grand nombre de passagers dans leurs cabines, et le pont tout entier nous a été laissé en compagnie d'un équipage trèspittoresque. Il n'y a de vrais matelots de gros temps que les vieux loups de mer écossais , quartiers-maîtres rigides. Mais lés chétifs Bengalis, vêtus de blanc; les Malais, grimpeurs en général, mais bien mous au coup de vent; les Nègres d'ébène de Zanzibar, à la barbe et à la tignasse du roux le plus ardent, manquent de force et grelottent. Le pittoresque de cette Babel maritime mis à part, il ne nous reste que la lecture de toutes les a Aurora Floyd » et « Lady Auddley's Secrets w de la bibliothèque du capitaine.
Enfin, ce soir, passant en huit jours de route de 4P de chaleur à 7°, et goûtant fort peu ce brusque et malsain changement de température, nous voyons les falaises hong-konquoises ; nous entrons dans a Sulphur canal » , et dans les chenals les plus resserrés et les plus dangereux. Après une périlleuse traversée, après des émotions de voiles et de vergues brisées , de machine convulsivement ébranlée, rien de joli et d'imposant à la fois comme d'arriver dans l'obscurité à une rade aussi calme que celle de Hong-Kong. De toutes parts des roches hardies, de hautes montagnes, encadrent un
véritable lac d'abri contre les vents déchaînés; sur leurs flancs sont échelonnées en amphithéâtre toutes les maisons brillamment éclairées des marchands anglais, qui, en vingt-cinq ans , ont déjà formé une grande ville. Des milliers de lumières se détachent sur ce fond grandiose , tandis que des centaines de jonques, dormant sur leurs ancres entre les hautes mâtures des clippers, balancent leurs lanternes bariolées, leurs dragons ailés, leurs transparents lumineux, et semblent s'incendier par des fusées, des pétards et des soleils tirés du sommet de leurs proéminents gaillards d'arrière. Nous arrivons, paraît-il, au milieu des réjouissances du premier de Tan chinois, et même les échos lointains nous apportent les éclats des fanfares et des grosses caisses qui animent un bal donné au palais du Gouvernement. Hélas ! tous ces feux de paille ne nous réchauflent guère ; mais le spectacle de ce feu d'artifice multiple, sur la terre et sur l'onde, nous retient tard sur le pont. Si Bangkok est l'image asiatique de Venise, la ville de Hong-Kong, appliquée comme un rideau sur une pente rocheuse et escarpée, nous semble être la Gênes de l'extrême Orient.
9 février 186J. — Au grand jour, les sam-pangs nous accostent : les matelots qui les montent sont de roses Chinoises, en large pantalon lustré, portant un baby ficelé sur leur dos par une écharpe. Ces
JAVA, SIAH. CANTOK.
gondolières, musclées en lutteurs, emporlenl vi' goureusGmenl les lourdes caisses d'opium, chacun) (lu prix de quaire mille francs, qui fonl notre principale cargaison : s'aniniant d'un chant aigu et cadencé, elles les transbordent sur le vieux pontoi " Fnrt-William n (receiving ship), d'où ce poisoi sera octroyé aux demandeurs. — Nous choisissoi du doigt deux barques dans cette floltille, et hnil dames du Céleste Empire, entassant nos bBgages,j nous emmènent en ramant Jusqu'au quai. Mais les' barques n'ont pas de cale, et l'écbafaudage de nos malles, plaçant le centre de gravité à plus d'un mètre et demi au-dessus de l'eau, échappe par miracle au premier chavirement. A terre, c'est à coup»,de poing qu'il nous faut défendre noire bien, tant' les coulies se ruent sur nous en vociférant, et, prok dolor! ils se battent si rurieusement, que la caisse du chocolat et du biscuit destinée au voyage de Pél<in tombe au fond de l'eau salée!
Logés au palais du Gouvernement, qui domine et la ville et la rade, nous avons sous les yeux le spectacle d'une tapageuse animation dans les rues. Les coulies chinois se heurtent et se disputent : les riches négociants du Céleste Empire y fourmillent, trottant dans leurs bottes de toile blancheel cachant leurs bras dans leurs casaquins bleu de ciel; leur quene, d'autant plus longue que le tiers est " en faux i>, traine jusqu'à leurs mollets; enSn, les
Eemmes de la haute société, soutenues par deux ser rantes du peuple, mettent lentement l'un devant l'autre leurs classiques petits [,'ieds torturés, dont les plus grands ont de huit à dis centimètres de long. Il parait que , dès leur naissance , on leur foule le pouce en dedans, et que serrant à outrance par des bandelettes le pied meurtri, devenu ainsi un moignon informe, on ne cesse de le comprimer jusqu'à l'âge mûr. A leur démarche saccadée et pantelante, on les croirait des invalides à jambes de bois ; mais ces vieilles de vingt ans ont le teint sanguin, une coiffure abondante, mastiquée et enjolivée, et des vêlements lustrés, soignés et voyants. Avec leurs boucles d'oreilles de jade, leurs joues peintes de jus de betterave, leurs sourcils rejoignant la chevelure, leurs yeux en amande et leur manque absolu d'expression, elles ont l'air de poupées de cire coloriées, et il semble qu'il suffirait de souffler un peu fort sur elles pour les faire tomber.
La mode des petits pieds a donne lieu à bien des commentaires : les savants graves disent que cet empêchement mis au voyage prouve l'amour des Chinoises pour le pays natal, car, = filles du sol « , elles ne comprennent pas que les Européennes voyagent jusqu'à l'Empire du Milieu, o Ces pays d'Europe sont donc bien misérables, disent-elles, puisqu'on en laisse partir les femmes! «
Les historiens disent que c'est une protestation
3 >i JAVA. SIAM. CANTON.
contre Tinvasioii des Tartares , ou bien une mode venue de la cour de Pékin. Une fi!le de l'Empereur étant née avec des pieds nains , les dames du palais emboîtèrent le pas et ratatinèrent aussitôt leurs pieds. De la cour à la ville et à la campagne , la u fashion )) gagna comme une épidémie, et cela devint le signe distinctif de Taristocratie , Timpossibilité de la marche et du travail prouvant dès lors une richesse capable d'entretenir des servantes.
Mais, suivant les mauvaises langues, la femme chinoise étant quelque peu volage d'instinct, c'est un moyen assuré de la clouer au domicile conjugal; sans quoi elle tombe immédiatement sur le nez, trèsjuste punition d'une escapade. En fin de compte , je trouve que cette mode est disgracieuse, repoussante, cruelle et atroce à tous les points de vue.
Comme ici les rues ressemblent à des montagnes russes, quand elles ne sont pas d'interminables escaliers, et souvent des échelles taillées dans le granit, les Européens ne les gravissent qu'en palanquin. A chaque instant on trouve une place de fiacres humains, et deux ou quatre coulies bien musclés, se relayant d'un commun accord, s'attellent pour un modique salaire. Quant à nous, portés tous trois de front au grand pas trotté, nous trouvons fort agréables l'élasticité de cette légère construction de bambou et la solidité des épaules des Chinois; nous escaladons ainsi, dans les trois
premières heures après notre débarquement, le pie ye plus élevé de Tîle de Hong-Kong, appelé «Victoria Peak )) (1825 pieds), d'où la vue s'étend sur l'archipel des îles environnantes , et, au loin, jusqu'à la grande mer. Mais quelles terres pelées et dénudées que ces premières côtes de la Chine! Quel chaos déroches grisâtres et de montagnes désertes! Au retour, le Gouverneur nous mène en promenade dans ses palanquins de gala , avec six porteurs en uniforme d'opéra pour chacun de nous. Ces palanquins sont aux palanquins a de place )) , ce que sont aux coucous les voitures officielles de la Ville de Paris. Nos porteurs, vêtus d'écarlate, ont les armes d'Angleterre peintes sur leurs chapeaux pointus, et nous avons une escorte de cipayes de rinde , armés jusqu'aux dents. Nous traversons le quartier des villas européennes, puis le fouillis des taudis chinois, et nous entrons dans la prison, édifice de granit le plus remarquable de Hong-Kong, et, après les entrepôts, assurément le plus caractéristique. Car si cette colonie anglaise, érigée en Singapour de la rivière de Canton , réunit les plus riches négociants chinois, elle est par contre le refuge de tous les bandits qui échappent aux mandarins du Céleste Empire, et qui viennent ici tenter fortune. Tous les cent pas, il y a un cipaye, qui est chargé de frapper les malfaiteurs d'un coup de massue de bois de fer , appelée « Penang-lawyer î)
lava. SIAII. CftMTON.
(législateur de l'île de Penang) : c'est le premier 1 avcirtissement; le second est une balle de carabînej toujours armée, Aprf^s huit heures du soir, aucuiiJ Chinois n'a le droit de circuler sans une knternêl et un mol de passe signe par un Européen. Malgr£4 cela, dès que la brume tombe, il parait qu'il y a J peu de villes aussi dangereuses , et l'on nous raconte J les plus audacieux méfaits. Environ un millier d'Indigènes que nous voyons dans l'enceinte de la prison, j nous le prouvent de reste. La première punîtioal qu'ils subissent en Tranchissanl le seuil de lageOle est la perte de leur queue : un vigoureux coup de ciseau les déshonore pour toute leur existence. Les malheureux aimeraient mieux vingt ans de galères 1 que cette opération capillaire, qui les précipite au I plus vil étage de leur échelle sociale, et qui les force, une fois le temps de la prison passé, à aller se ca- I cher loin des autres humains.
Tandis que nous parcourons les sonores couloirs, nous voyons ces nouveaux n chiens d'Alcibiade » pleurant leur queue coupée, honteux et abasourdis, se faufiler le long des murs. Puis nous passons devant le tribunal où l'autorité anglaise rend la juslice en audience publique : mais, soudain, un groupe empressé fend l'auditoire et monte sur l'estrade. C'est un u policeman « malabar, tenant dans la main par leurs sept queues, comme une harde de chiens de meute, sept « Celestials " qu'il vient
d'arrêter pendant qu'ils pillaient une maison des faubourgs. Ce coup d'oeil original nous frappe virement, et rien ne peut vous donner une idée des grimaces de ces perfides larrotis , secoués vigoureusement par le poignet de l'officier de paix. Quelquefois la queue est entièrement fausse, et reste seule, parait-il, entre les mains de la justice!
Pour terminer une journée déjà si intéressante, le Gouverneur, au lieu de nous servir le festin préparé par son cuisinier français, réputé excellent, nous donne dans le plus chinois des restaurants de la ville chinoise, chez Hang-Fa-Loh-Chung, dans Taëping-Schan, un vrai souper de mandarin. Nous grimpons au sommet de l'édifice de bois, qui compte à chaque étage une trentaine de cabinets particuliers. Un tapage infernal y résonne de toutes parts, et tout y brille de lanternes bariolées. Aux sons des violons à une corde et des tambourins de quatre jeunes Chinoises rieuses et peintes, nous nous trouvons avec le Gouverneur, sir Charles Mac Donnel, lady Mac Donnel, une de ses amies, et l'aide de camp Brinkley , devant une table jonchée de fleurs et couverte de plus de deux cents petits plats, et d'autant de petites tasses mignonnes; puis chacun de nous a deux bâtonnets d'ivoire , en guise de fourchettes et de couteaux. Voici le menu textuel et l'ordre de notre festin :
Fruits confits, — œufs de poisson glacés dans du
Sô8 JAVA. SIAM. CANTON.
caramel, — amandes et raisins, — ailerons de requin sauce gluante, — gâteaux de sang coagulé, — hachis de chien sauce aux lotus, — soupe de nids d'hirondelles *, — soupe de graines de lis, — nerfs de baleine, sauce au sucre, — canards de Kwaï- Poh-Hing, — ouïes d*esturgeon en compote, — croquettes de poisson et de rat tapé , — soupe à la graisse de requin , — compotes de bécjie-la-mer ' et de têtards d'eau douce. — Ce dernier plat, dont parle le Père Hue , m'avait toujours paru une illusion. Maintenant qu'il a passé par mon estomac, je dois déclarer qu'il est épouvantable. Enfin, ragoût au sucre composé de nageoires de poisson, de fruits, de jambon, d'amandes et d'arômes, et une soupe aux lotus et aux amandes comme desserti
Les vins sont un vin rose , très-médicinal , et le a sam-chou » , eau-de-vie de riz tiède et écœurante. Ce dernier mot, je puis le donner comme adjectif qualificatif à chacun des mets que nous avons tenté d'introduire dans nos solides estomacs. Il mo semble qu'avec un grand pot de gélatine, des abatis de volailles, des balayures de la boutique
^ C'est la seule chose mangeable : grossier et fade vermicelle qui se vend pour un poids égal d'argent. Le dîner a été commandé par M. G. Smith, contrôleur du quartier chinois, et a coûté environ dix taëls, quatre-vingts francs par tête.
^ Les béche-ta-mer sont les étoiles marines , sorte de gousse visqueuse , que nous avons vu pêcher sur les bancs de corail de l:i côte orientale de TAusIralie.
d*un droguiste, et un fond de tiroir de pharmacie, •j'arriverais à vous reproduire, à mon retour, Tensemble anti-gastrique qui s'appelle un diner purement chinois. C'est assurément la première et la dernière fois que je me laisserai, en novice, tomber dans une pareille bouillie visqueuse et fade , sucrée et dégoûtante. Qu'importent les ravissantes porcelaines à l'enluminure pittoresque, les tasses et les soucoupes qui font envie à nos étagères d'Europe, le chien, le rat, l'aileron de requin qu'on y mange, nous font regretter les graisses du Chow-Phya, et ce n'est pas peu dire I
Mais je m'arrête! Ce premier jour sous
lequel m'apparaît la Chine n'est-il pas un lieu commun? Les Chinois qui se promènent sur nos boulevards n'attirent même plus l'attention des passants; vous en avez vu trente, vous les connaissez comme si vous en aviez vu dix mille, et je ne devrais plus vous les décrire. D'ailleurs, à force d'être extraordinaire, l'Empire du Milieu est devenu sinon chose ordinaire , du moins chose très-connue : ici plus que partout ailleurs, ne dois-^je pas penser:
Qu'il faut être ignorant comQie un maître d'école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous.
Les centaines de publications qui ont mis la Chine en relief me découragent dès la première heure de vous en parler.
java. siftM. casTOK.
ËQ eiïel, rien de ce que j'ai vu aujourd'hui i m'a surpris : j'étais préparé, et mon attente n'a p été dépassée. Pourtant, si la Chine extravagant^ d'aspect, de mœurs, de pensées, a été divulgué) par ceux qui l'ont étudiée dans son essence Jn< gène; si la Chine potiche et paravent, avec ses r □ts vivants ou de faïence, avec ses petits pieds et si nids d'hirondelle, est passée jusque dans les récits d Lotines d'enlanls, il me semhle qu'il me reste u point moins pittoresque, mais plus intéressant à fil chercher, et malgré les détails nécessaires du jour-i nal de chaque jour, je l'y chercherai ; c'est le mar-J riagc du Ciiinois excentrique avec la civilisation inw porlée d'Europe ; la contagion moderne dont ce peuple, resté antique par lui-même, doit être affecté ; le mélange du Ouide indigène et du courant étranger; le clioc du missionnaire contre le bonze de Bouddha, du haleau â vapeur contre la jonque, de l'article de Paris contre la potiche, des balles de cotonnade anglaise contre le paravent laqué : en uu mot la lutte entre le grand mouvement utilitaire cl la plus proverbiale des stagnations du globe 1 Cela certes sera plus nouveau, quoique plus prosaïque, et fera pour moi, au lieu d'un voyage pressenti et prévu dans toutes ses étapes, une route moins battue oii peut-être quelques fruits sont à découvrir, et oii, en tout cas, la pensée sera aiguillonnée. Elle seule en effet peut animer un ensecuble de pagodes,
de mandarins à robe de soie, de repas d'apothicaire, de (( cloisonnés » connus chez nous, dont le
mm
tableau offert à l'avance ne laisserait pas plus de souvenirs qu'une lanterne magique dont on aurait afCché le programme. S'il y a une Chine moderne, greffée sur la Chine classique, puisse-t-elle m'apparaltre !
10 février 1867, dimanche. — J'ai été tout stupéfait ce matin, en entrant à l'église, d'y voir officier des missionnaires français habillés en Chinois. La tète rasée, une queue (fausse, bien entendu) tom-* bant jusqu'à mi-jambes par-dessus la chasuble; des moustaches cirées à la tartare , un casaquin et un cuissard collant bleu de ciel, des babouches montées en galère : tout l'équipement d'un pur Chinois, en un mot, remplaçait la soutane. C'est là une première transformation à laquelle j'étais loin de m'attendre. Il paraît que cette concession faite aux mœurs indigènes est du plus grand effet sûr les populations : en se rapprochant d'elles par ses dehors, en brisant cette apparence européenne qui élève une barrière infranchissable entre le Barbare et le «Fils du Ciel» , les serviteurs de Dieu ont pénétré plus facilement jusqu'aux cœurs ignorants, et la plus grande facilité donnée ainsi au missionnaire en voyage a, du même coup, rapproché les distances morales. — L'assistance , composée d'un millier de fidèles envi-
ron, comptait autant de Portugaises que de Cbi noises : j'ai bien reconnu la religion méridionale des premières en les voyant arriver sous mantilles et en robes de couleur voyante, au moment de r u Ite missa esl » , pour se baiser le pouce cl embrasser la poussière. Les secondes, dont la plupart étaient à petits pieds , se faisaient soutenir pur Ifîurs servantes dans leurs moindres mouvements.
Mais si l'autorité ecclésiastique a fait avec raison un pas vers les coutumes locales, l'autorité civile est restée, à Hong-Kong, exclusivement anglaise. C'est un point de vue curieux que de suivre les phases progressives par lesquelles a passé cet îlot rochcus, long de neuf milles et large de quatre : — en 1839, 7,000 pirates seulement l'habitaient; aujourd'hui il complç 125, OOU âmes et un ancrage annuel de 2,264 navires jaugeant 1,013,748 tonneauxl Avant-poste de la rivière de Canton, la rade de Hong-Kouîj servit d'abord de station aux navires de la Compagnie des Indes qui importaient l'opium dans le Kuang-Tong ; puis elle devint un refuge en 1839, quand le commissaire impérial Lin brûla les célèbres factoreries et déclara guerre ouverte au commerce pestilentiel imposé par l'Europe. En '841, le capitaine anglais Elliot obtînt la cession ))artielle de l'ile , le traité de Nankin la livra tout entière en 1842, et elle fut proclamég colonie eu 1843. Ainsi naquit cet entrepôt puissant dont le
premier jalon avait été jeté par la maison Jardine : aujourd'hui, cette même maison fondatrice étale, plus brillante que jamais, sa ville de magasins; et en examinant avec ma lunette les navires de la rade, j'ai déjà compté neuf de ses navires à vapeur et douze de ses navires à voiles. C'est un monde immense que celui de ce» grandes maisons anglaises qui ont des flottes sur mer et des régiments de coulies sur le rivage : important les cotonnades et Topium , exportant les thés et les soies, leurs comptoirs-casernes se développent sur les quais. En moyenne, chacun de leurs navires, avec son chargement, vaut de huit à dix millions, et pensez quel est le roulement des fonds, quand, de Londres à Calcutta, de Calcutta à Hong- Kong, à Amoy et à Shang-Haï, leurs vingt ou vingtcinq navires cotirent à toute vapeur ou sous toutes
voiles.
De plus,. le mouvement commercial est ici, plus
que partout ailleurs , capricieux et inattendu. Tantôt un typhon écarte de leur direction première les centaines de jonques qui ont le cap, — -ou plutôt Vœil, — sur JBong-Kong, et les jette sur Saigon et Smgapour ; tantôt le riz y baisse de 25 pour cent , comme le 23 mai 1855, quand il en arrive en une nuit 35,000 picols à la fois ( plus de 2,000,000 de Jiilogrammes), ou bien le thé venant en abondance de l'intérieur, dérange tous les calculs, et porte des coups efiroyables à la gigantesque maison Dent,
en 1865 par exemple. Néanmoins, c'est là formidable par lequel l'AngletErre entame la Chine^ el il est saisissant l'aspect de cette première stati(H|l commerciale ob les Dent, les Livingston, la Compa* gnie péninsulaire et orientale, et nos MessagerieM impériales, etc., rivalisent d'activité. Certes je i m'attendais pas non plus à trouver ici ileus journaui quotidiens, VEvemng Mail et le Daily Press, troiu hebdomadaires, le China Mail, ÏEcho do Povo en| portugais, et l'Omnibus en allemand. Ajoutez à cela^ des écoles pour les jeunes Chinois , oîi sont instruitsa 1870 élÈves, deux cathédrales, des clubs, et quins^V banques des plus riches; voilà la sentinelle eurc péenne qui tient garnison au Sud de la Chine.
Magnifique entrepôt au point de vue des chiffrée Hong-Kong n'en est pas moins un séjour peu viable comme climat, comme sécurité, comme chertâa dans les moyens d'existence. Le soleil d'été y aén-J gendre des fièvres telles, que les régiments anglaikl qui y stationnent ont été plus que décimés, et que< la presse anglaise a comparé ce point à Cayennc. Doj plus, les 2,000 -commerçants européens noyés dansa cette population de 121.000 Chinois et de 25, ÛOOl autres Orientaux, ont beau renforcer la police l(h cale eX sévir comme dans une ville en état de siège,,] les vola , les meurtres , les pillages ne leur li pas un moment de repos. Cette rade et ces qnals qui lui servent de bords me l'ont l'effet de ces plat»
creux, dits pièges à mouches, où un appât quelconque attire , pour les détruire , les insectes dévorants et nuisibles. Échappant à leurs mandarins persécuteurs, fuyant des taxes exorbitantes, cherchant fortune dans un milieu hétérogène et nouveau, les Chinois, dont la population en cette île s*est accrue de 118,500 âmes par Tappât du commerce européen, convergent vers Hong-Kong, y viennent travailler un peu, assassiner passablement, voler beaucoup , et se faire pendre en fin de compte !
J*ai entrepris ce matin de lire dans un almanach local les annales de la colonie depuis 1839, mais j'y ai renoncé; car c'est pour chaque mois une même cote qui forme le concert, et cette note est toujours dans ce genre-ci « : 25 septembre 1855 : Le brick de Sa Majesté Britannique le Bittern a poursuivi une flotte de pirates jusqu'à Sheï-Fou; il a coulé trentetrois jonques et 1,200 hommes.)) Le lendemain, c'est le ce godown d , magasin d'un commerçant, qu'une mine fait sauter : on découvre trente coulies qui se proposaient de détruire ainsi tout un quartier : — le surlendemain, c'est le boulanger chinois qui a mis tant d'arsenic dans ses pâtes, que ses employés sont pris de nausées avant même que le pain soit livré. — Une autre fois, arrive la nouvelle que trois navires de commerce ont été pris par une flottille de pirates . la Magicienne^ Vlnfiexihle et le P/ot;er partent aussitôt, et de nouveau quarante
jonques sont coulées et une batterie anéantie. Bref, . Cl piraterie, piraterie ! w telle pourrait être la devise de cette rade, d'où une dizaine de canonnières s'élancent chaque jour sur les innombrables écumèurs de mer qui sillonnent les chenals environnants. En un seul mois , trente-neuf cas de piraterie ont été Cl rapportés » à la Cour de Justice I
Il est tout simple alors que dans le voisinage de populations chinoises fournissant, il est vrai, des coulies, mais dangereuses pour la vie commune , le taux de toute chose soit fort élevé pour rOrient; la viande de mouton coûte 42 cents par catty ( 21 sous par 670 grammes) ; les domestiques et coulies chinois, qu'il faut employer en grand nombre, reviennent à 480 fr. par an, et un seul étage de quatre chambres se loue fort bien 1,250 fr. par mois.
Si donc les particuliers doivent faire de grands sacrifices et chercher une compensation dans des transactions commerciales immenses , l'État , lui aussi , en faisant de Hong-Kong un port franc, se résout à faire des dépenses qui excèdent de 3,153,450 fr. les recettes, et cela pour concentrer sur un niême point le commerce de toute la Chine , et faire gagner mille fois aux ports producteurs ce que perd le port de transbordement.
La méfiance qu'inspire la population indigène, les dangers toujours imminents d'une rupture avec les
mandarins des provinces voisines, Tétat de commerce armé qui caractérise nos échanges avec le Céleste Empire, ont forcé F Angleterre à laisser cette colonie de vingt-six milles de tour sous une tutelle autoritaire. Le Gouverneur, nommé par la Reine, partage le pouvoir avec le Conseil exécutif (composé du secrétaire colonial, du colonel commandant et de Tattorney général), et avec le Conseil législatif (composé des trois fonctionnaires précités, auxquels s^adjoignent le trésorier, Tauditor et le surveyor généraux, plus trois membres non officiels nommés par la métropole sur le choix du Gouverneur). Les questions les plus graves ont souvent agité la colonie, et dans ces moments de crise où l'intérêt commun abattait les délimitations théoriques des pouvoirs, ce ne fut point le Gouverneur, de son propre chef, mais bien toute la communauté européenne qui décida des mesures à prendre. En 1858, par exemple , les mandarins du continent lancèrent des proclamations menaçantes contre les Chinois qui resteraient au service des Européens à Hong-Kong : en quelques jours des milliers de coulies émigrèrent, les marchandises demeurèrent sans porteurs, les marchés de vivres sans approvisionnements î Le meeting força le Gouverneur à dépasser ses pouvoirs et à faire porter aux mandarins fauteurs de cette désertion une nfenace de guerre, s'ils ne revenaient sur leurs ordres, absolument contraires au traité qui
310 JAVA. SIÂM. CANTON
sant devant les tribunes, rentrent droit àTécarie; dans le groupe qui reste, quatre se choquent au tournant et tombent comme des capucins de carte ; un se dérobe et renverse une douzaine de palanquins où s'étaient entassées des Chinoises en gala ; les deux jockeys ce celestials » se disputent alors le prix, excités par les hurlements delà foule enivrée. Le plus habile, roulant comme un sac de farine sur le dos de son cheval , criant de toutes ses forces , fouettant à tour de bras avec sa queue de cheveux, gagne d'une demi-longueur son rival, qui n'a plus que sa peau pour bottes à revers, et qui arrive malgré lui, suspendu par les bras et par les jambes au cou de son cheval emporté. Trois autres courses se succèdent au milieu de Thilarité générale • et presque tous les Chinois présents parient à outrance.
lanquins dans lesquels sont portés les riches négociants chinois, drapés dans les plus belles broderies du monde. Nous montons dans la tribune, d*où la vue est réellement pittoresque : la piste est tracée en ovale dans une vallée verdoyante , encadrée , comme par un fait exprès, de hautes roches granitiques : une seule échappée de vue est laissée sur la gauche ; semblable à un portique sauvage , elle nous montre sur la mer bleue les flottilles de jonques louvoyant sous leurs voiles en nattes jaunes. L'hippodrome est foulé par plus de vingt mille Chinois sémillants, avides de spectacles; tout autour des tribunes se presse, en élégantes toilettes d'Europe, la communauté anglaise, entremêlée des uniformes de la garnison. — Après la course des officiers, sur laquelle sont engagés des paris proportionnés à la richesse proverbiale des négociants anglais en Chine, viennent les cavaliers chinois se démenant sur des poneys à crinière crêtée , à Tair mutin et caracoleur. Les uns ont un chapeau-gibus qui contraste avec leur casaquin bleu , leurs cuissards orange et leurs bottes de satin blanc ; les autres laissent pendre leur queue par-dessus une casaque de jockey anglais : d'autres enfin, des grooms japonais, absolument nus jusqu'à la ceinture, montrent leur dos et leurs bras tatoués des plus vives couleurs : tous ofirent le spectacle le plus amusant. Douze chevaux partent : cinq, en pas-
lAVd. SIAU. CANTON.
en efiet que fuient capturés, puis brûlés par levi pirates, VArraloon Apcar (onze Européens tués) ; i^Ê vapeur p«cenj le Wing-Sunn, près des neuf îles ^ le Cumfa, le North Star, le Ckico, VAndreoi enfin, qui clôt la liste de 18651 Ce sont d'iiorribleit détails que ceux de ces luttes entre un malheurenn navire européen et souvent une trentaine do jonques! Les feux convergents l'arrêtent dans uiu passe; on l'aborde, on y massacre tous les êtres vi-! vants qui ne sont pas dans le complot tramé d'a^^ vance; après que les marchandises sont transbordées sur les navires assaillants qui se partagent la proie, l'incendie fait sombrer au fond de I la coque et la mâture, pièces à conviction du car* nage. Aussi tous lus matelots du Flre-Dart, depuid les mousses jusqu'aux macbinistes, sont-ils armét de revolvers mis en évidence : dans le faux-pont efl dans l'entre-pont il y a des canons chargés à mî-^ traille, mais non pas braqués sur la nier; ils sont,1 au contraire , disposés de telle sorte que chacuû4 d'eux, sur un coup de sifflet du capitaine, doit^ balayer horizontalement d'une manière foudroyante tout l'intérieur du navire, tandis qu'un autre coup de sifflet aura fait monter l'équipage dans les hunes.
^^^k En effet, les premiers coupables à exterminer, s'il^^H
^^^R y a une agression venant du dehors, ce sont left^^H
^^^ passagers indigènes, sans la participation nécessaire ^^H
desquels les pirates ne s'attaquent jamais à nos bfi-^^H
timents Pour détruire les navires à vapeur, il faut une vaste conspiration, et je vous en ai cité quelques résultats épouvantables : quant aux navires à voiles, c'est Toccasion saisie qui fait leur perte. Sont-ils pris en calme, vite les pêcheurs, devenant pirates, mettent en branle vingt rames sur chaque jonque et organisent le siège contre le pauvre ce clipper » qui n'en peut mais.
Grâce au ciel, nous ne voyons que les champs de bataille témoins de tant de désastres , et nos Chinois ne songent qu'à humer leur opium dans leur nonchalante béatitude. La pureté de l'atmosphère nous fait voir dans leurs moindres sinuosités les anses de cet archipel mille fois découpé qui relie Hong-Kong à Macao. Soudain, dans les passes étroites, nous tombons sur un banc de jonques : un gros œil est peint à l'avant, superstition protectrice de la marche : trois canons sur le gaillard d'avant, trois de chaque bord sur le flanc, trois autres sur le château d'arrière, donnent à ces esquifs de pêcheurs aventureux l'apparence la plus guerrière. Il y a des familles entières sur jce pont en montagne ; là on naît, on se marie, l'on meurt, et cinq générations barbotent à la fois dans le plus inextricable fouillis que l'on puisse imaginer. Malgré les peintures fantastiques, les oriflammes brillantes, les bandelettes écarlate et dorées qui décorent l'extérieur de ces navires aux courbes élégantes et hardies, je ne sau-
JAVA. SIflM. CINTOK.
rais comparer ce que Ton ïoit par les onverliires
Ire-ponl et (iii château d'arrière, qu'à Iacargaiso| d'une hnlte de chiffonnier ! A !a vue de notre « Dai de feu, « une population de cent et cent cinquant êtres virants sort des écoutilles de chaque jouque a fourmilière marine, soit par plaisir, soit par fan-' faronnade, prend ses tam-tams et frappe dessus de toutes ses forces, allume pétards et fusées et les lance dans toutes les directions.
Mais dans les jouques , tout n'est pas coLfichet et enfantillage : il y a à la fois naissance et progrès de l'art. Les Chinois sont des barbares (à notre tour de leur renvoyer l'épilhète), en ce sens qu'ils ne naviguent surtout que vent arrière, descendant avec- une mousson et attendant cinq mois pour remonter avec l'autre. Leurs épaisses voiles de nattes, maintenues en tension plate par cinq bambous transversaux dans le plan de la voile, sont d'un lourd assemblage. Mais leur gouvernail est un petit chefd'œuvre ; suspendu à un treuil, pour être enfoncé ou élevé, suivant le besoin qu'on a de sa pression, il est manœuvré par une barre d'une grande longueur î la force en est encore quintuplée par une étrange et ingénieuse disposition. Les Chinois ont découvert que la résistance à l'eau est rendue beaucoup plus forte si, au heu de lui opposer une barrière plane et compacte, on perce cette barrière d'une quantité de trous en forme de losange Alors
Feau ne glisse plus simplement contre le gouvernail, mais elle fait un effort pour se précipiter, en tourbillonnant, au travers de ces ouvertures trop étroites, et de cette lutte s'engendre une action plus efficace.
Après trois heures et demie de route, nous doublons le mouillage de Typa, et la presqu'île de Macao nous apparaît sous les derniers rayons du soleil : les couleurs portugaises flottent sur les forts escarpés qui dominent cette terre rocheuse. Figurez-vous sept ou huit pics hardis, couronnés de créneaux de granit rouge; une agglomération de mamelons dé-' serts arrivant jusqu'à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, puis un chaos de maisons à terrasses méridionales en guise de toits, et peintes en bleu, en vert et en rouge; une douzaine de clochers de cathédrales, des fenêtres barricadées de barreaux de fer, des ruelles dallées, larges de deux mètres, se faufilant dans des quartiers construits en pain de sucre , et, au pied de tout cela, une rade circulaire et enveloppante, où sont pressées des milliers de jonques ; voilà Macao I
Nous débarquons sur un quai encombré dçcouli es, et nous gravissons les plus portugaises des « Calçadas do bom Jésus » , des'a Travessas do san Agostino » , véritables corridors montu eux entre des maisons basses de granit qui semblent des prisons. Étrange population que celle des conquérants de cette terre I Les descendants d'Albuquerque qui trottinent Ici en
foule, suspendus k leur sabre, ou enfoncés daiisleail cache-nez, forment une race <le Portugais croisés d^ Chinois, lesquels avaient déjà été croisés d'un mé-l lange de Malais, d'Indiens el de Nègres; en somme, j race rabougrie et chélive, au teint chocolat clair, aux yeux fendus en amande , végétant dans une atmosphère demi-chrétienne, demi-sorcière, demi-civilisée el demi-asiatique! 11 y a ici deux cabarets anglo-américains : après une course indescriptible k travers les ruelles sombres, nous trouvons un gite dans l'un d'eux, sorte de grange sans fenêtre, humide et puante, où les cancretas par myriades ont élu domicile avant nous.
Celle demeure ne sera évidemment que temporaire pour nous, car nous pouvons en espérer une meilleure.— Quand, àpropos de notre occupation mexicaine , les États-Unis du Mord trouvèrent la situation J tellement tendue , que la guerre menaça d'éclater I entre eux et nous, le Duc de Penlhiévre dut, à son j grand regret, donner sa démission de la marine fé- J dérale, pour ne point courir l'éventualité d'être forcé I de se battre contre son pays. Voulantalors continuer;! son activité maritime, il passa avec le même gradfti dans la marine de son cousin le roi de Portugal, fit J une première campagne sur le Don Jtian, et une I seconde de dis-huit mois, comme lieutenant dé v seau, sur la corvette le Barlholomeo Dîaz, à la cote d'Afrique, à Rio, à Montevideo et à Buenos-Ayres.
Etant encore au service du Portugal, mais en congé, il se trouve donc à même de jouir de tous les privilèges d'une marine dans laquelle il a servi, et il écrit au Gouverneur dès ce soir.
Rien de triste et de nauséabond comme notre case; aussi, pour échapper aux armées dMnsectes voraces, prions-nous Thôtelier de nous faire conduire par un de ses coulies aux théâtres chinois, qui sont la seule chose à voir après le coucher du soleil. Escaladant et grimpant aux échelles pierreuses, décorées du nom de rues, je me sens ici devenir singe! Nous entrons enfin dans une baraque de bois où résonne une musique assourdissante : la salle est remplie de Chinois mangeant, fumant et buvant, quatre par quatre, à de petites tables; nous pénétrons jusqu'à Tavant-scène, et une tragédie, mêlée de tours d'acrobates, qui dure depuis dix heures du matin, se développe devant nous. Mais à peine sommes-nous depuis une heure à jouir, de ce spectacle curieux en nous bouchant les oreilles, que tout à coup un grand mouvement se fait; les bancs et les tables sont culbutés, un flot confus, poussé depuis la porte d'entrée, s'ouvre passage dans un désordre bruyant; qu'estrce donc? Ce sont les aides de camp du Gouverneur, et un capitaine de corvette, et tout un état-major en grande tenue, avec leurs chapeaux à plumes et un musée de décorations sur la poitrine ! Le coup de théâtre
lAVA. SIAM. CANTON.
est magnifique. Comme nous étions jusqu'alors les seuls Européens de la salle et en simple costume de voyageurs, tout le public cliinois trépigne et se lieurle, croyant qu'on vient nous arrêter. - — Mais ceaj messieurs, avec une courtoisie parfaite, sont, contraire, envoyés au Prince pour lui présenter les félicitations du Gouverneur et l'inviter à loger an palais, ils ont dû pour cela, parla nuit sombre e( froide, nous relancer à travers toutes les ruelles de la ville, et la foule immense, qui encombre la sortie du théâtre, déserte tout à l'heure, nous prouve que cette insolite promenade a réveillé toutes les portières. Après un échange de mille politesses, il est convenu que nous nous rendrons demain à midi k l'aimable invitation.
Profitant d'un dernier reste de séjour non officiel à Macao, et pensant que les diners-gala empêcheront désormais les vraies découvertes de touristes, nous repartons infatigables avec notre coulie , et nous pénéirons dans la ville chinoise proprement tenue et illuminéi^ de ravissantes lanternes. Ce qu'il y a de plus curieux ici , ce sont les maisons de jeu; car Macao est le Monaco du Céleste Empire La plupart des riches Chinois du Hainan, du Kwang- Tong et dïi Fou-Kicn, sont assez fous pour venir ici perdre leur argent & un " trente et quarante ^' prohibé chez eux Un croupier patriarche à queue blanche, k barb chc de quatre poils cirés et à ongles démeso*
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rément longs, préside à cette banque, sur laquelle se ruent des centaines de joueurs.
Il est près de minuit, et contents de Taspect original de ces Chinois habillés de soie, circulant chacun avec sa grosse lanterne vénitienne, nous prions notre coulie de nous ramener à la case des cancrelas ! Je ne sais si les uniformes des aides de camp lui ont fait croire que nous sommes couverts d'or, mais le vilain « Celestial » prend plaisir à nous égarer : les maisons deviennent rares, et nous nous trouvons insensiblement perdus dans une campagne déserte, nous sondant l'un Tautre d'un regard inquiet : des buissons et des lagunes sont les seules choses qui s'oflfrent à notre vue en avant, sur une route qui devient sentier de chèvres, tandis que six gaillards chinois, marchant bon pas, nous suivent à une centaine de mètres dans tous les méandres que nous offre le hasard. La disparition soudaine de notre perfide acolyte nous fait voir d'un trait la situation , et dans ce repaire des mendiants, des évadés, des vauriens de la Chine , nous songeons tous deux que les quelques minutes qui suivent peuventbienreprésenter toutes les années que nous espérions vii^re encore. Les ombres humaines qui s'attachent à nous rôdent avec une insistance de plus en plus marquée ; elles se rapprochent, dès que les roches qui surplombent sur la route la rendent plus sombre encore; elles se disséminent dès que, nous
retournant résolument, nous allons droit à elU pour maître fin h cette poursuite odieuse. lUi évidemment cts hommes attendent des camarades,; car leurs sifflets demeurent sans éclios, et la fei meté lie notre marche leur impose encore, Enfin, — après plus d'une demi-heure, pendant li quelle nos cœurs ont battu des plus vives angoissi - — une lueur blafarde nous apparaît dans la dir tioji où, livrés à notre instinct, nous voulions loi
jours trouver la ville européenne c'est la \aS
carne grillée d'un poste I c'est une porte fortifiéB des remparts ! L'habitude des formules des patrouilles militaires el la connaissance parfaite portugais font vite triompher le Prince des hésil lions de l'artilleur qui monte la garde derrière li créneaux, et dés lors nos maraudeurs sont hors vue. Nous revenons édifiés sur les bons instincts du coulie, qui peut se vanter de l'avoir échappé belle ; car s'il avait disparu moins lestement, il aurait commencé par payer pour ses amis. Après avoir raconté notre campagne à Fauve! , nous allons nous rouler par terre dans la même couverture, commi en Australie, jurant, heureusement pas trop tard, qu'on ne nous y reprendra plus
pa-
•dÊ
Le l'a février. — Gracieusement conduits pendant* la première partie du jour pur don Osorio , aide d4| camp du Gouverneur, et pendant la seconde pai
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Son Excellence elle-même, don Josë-Maria do Ponte Horta, major d'artillerie, nous visitons aujourd'hui la possession tout entière, ce qui est' facile, vu qu'elle me semble avoir cinq kilomètres de long sur deux de large. Cette presqu'île a exactement la forme d'une empreinte de pied humain, dont le talon est tourné vers la mer, tandis que le pouce aboutit à une langue de terre, large de quatre cents mètres, qui la réunit à la grande île de Hiang-Shan. Le talon est formé de neuf hautes collines rocheuses qui dominent les forts Bom-Parto, Barra, San Joâo et San Jeronimo : la grande courbe intérieure de la plante du pied est garnie des habitations entassées des Chinois, qui sont au nombre de cent vingtcinq mille, tandis que les deux mille résidents portugais sont domiciliés sur le bord opposé et extérieur. La Praya Grande, esplanade marine, est leur boulevard : manoirs à grilles sombres, castello du Gouverneur, capitania do Porto, villas officielles ou commerçantes y sont alignées , présentant absolument le cachet colorié, cintré et monastique de la mère patrie. Supposez alors qu'une muraille escalade le cou- de-pied (c'est notre muraille d'hier soir!) et que toutes les articulations des doigts se crispent et se relèvent; ce ne sont plus que montagnes en soubresauts, au haut desquelles s'élèvent les forts de San Francisco, de la Guia, de San Paulo do Monte, et sept ou huit autres; ensuile
Va. SIAU. CANTON, viennent ]a plaine cultiTée par les luaraicbers, village de Mong-Ha et la barrière de seize piei de haut qui sépare la colonie da territoire cliin<û
Les routes que nous suivons dans notre intéressante sont taillées en corniche dans le graud et du plus pittoresque effet . une centaine de canon de fp-Qs calibre, braqués sur les hauteurs, se parti geut la besogne de défendre la presqu'île du c6té d la mer enveloppante, ou de bombarder le quarlid des cent vingl-cinq mille queues en cas d'émeute.'
Puis nous visitons la méridionale l'raça da Se, ] cathédrale, le vieil hôtel de viNe, oii siège le Sèneêi et où figure cette inscription depuis 165-4 ■
CIDADË DO NOUE DE DEOS, NAO UA OUTRA UAlg LEjU. ',
iVous parcourons les casernes, les monastères, l'église Saint-Paul construite en 1594 par les Jésuites et aux Irais quarts incendiée aujourd'hui, l'Asylo dos Pobres, etc., etc. , en un mot une sérîu d'édifices antiques et chrétiens, surmontés de croiu ornés de saints dans des niches, couverts de fres» ques curieuses. Ajoutez la mautille qui cache la tête des femmes, l'immense chapeau noir et oblong bous lequel cheminent les moines, la cornette blanche des Sœurs de charité, et l'on jurerait, Je vous assure, qu'on est à l'ombre des basiliques de Lisbonne ou de GèDes! Après les spectacles modernes que viea* ' Gté du Nom de Dieu, — 11 n'en axiste pas de plus layabi
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nent de nous donner depuis dix mois les mondes entièrement nouveaux , et les mondes asiatiques où du moins l'invasion industrielle atout le cachet de Tactualité, c'est comme une illusion de trouver à la porte de FEmpire du Milieu une bonbonnière antique avec des ruines chrétiennes qui semblent attester qu'il n'y a eu, sur cette terre lointaine, que nos vieux monuments et nos vieilles croyances.
Vers trois heures, les canots pavoises nous font naviguer entre trois cents jonques tapageuses, et nous gagnons en rade la canonnière Principe Carlos, où l'on boit à la santé de a l'Armada » . Puis nous prenons la route de terre et cheminons sous des bosquets d'arbres à verdure éternelle que vient baigner la vague : le soleil d'hiver, avec sa triste pourpre un peu pâlie, est près de l'horizon, et perce à peine l'ombre du bocage, nous sommes dans la grotte de CamoënsI L'histoire raconte qu'en 15561e grand poète, venant de faire naufrage dans ces mers inhospitalières, et n'ayant sauvé que les premiers vers des ccLusiades)} , parvint à la nage jusqu'à la colonie portugaise, alors naissante. Il se réfugia dans cette grotte battue par la mer, et, pleurantsùr saVîe d'exil, il chantales gloires de sa patrie. Le site en lui-même, isolé et sauvage, ouvrant la vue sur l'Empire du Miieu, et sur l'Océan qu^aucune grande terre ne rompt jusqu'aux glaces du pôle sud, le site aux gigantesques blocs de granit, a dû, sans contredit, inspirer son ad-
mirable épopée. MaisTédilifé locale a eu le malhenr
d'en profaner loutela pureté solennelle et poétique.
l'endroit même des plus louchants souvenirs qu'il fallait laisser grands par la pensée, on a construit ua kiosque comme ceux do nos boulevards, sur lequel on a affiché des vers, et derrière les grillages duquel on a enfermé un buste de papier mâché qui est ridicule, et qui doit pourtant représenter l'esilé^j le poëte h l'âme amoureuse et sublime. ■
Un autre exilé, un Français, a voulu, sur la face^ septentrionale de la grotte, unir en ce lieu perdu le souvenir de deux Infortunes subies pour les Lettres, et sa pièce est signée : uLoitisRiENZi, poêle religieux, 30 mars 1827. »
Pour nous, un bon temps de galop nous mène pai^ monts et par vaux au village de Morig-Ha, oiis'élèvefl unepagodequiproduit un grand effet de loin, et qiu-J de près sent fort mauvais. Les bonzes n'en font pas' les honneurs gratis, mais ici il y a un fait vraiment curieux. A cause de l'antiquité de la colonisation, les Chinois sont devenus si Portugais, ou les Portugais si Chinois, que les Bouddhas sont nommés, dans -^ la bouche môme des bonzes, des noms de nos saints; et il y a là, à la douzaine, des san Francisco et des ] san Agoslino à quatre bras, à trois tètes, à plis i replis d'embonpoint.
" E crépuscnle va finir au moment où finit aussij pour nous le territoire de la colonie; nous s
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sur Tétroite langue de terre qui relie Macao à Hiang- Shan; à environ deux cents mètres de nous, sur la droite comme sur la gauche, se brisent les flots de la marée montante, et la barrière granitique de TEmpire chinois nous arrête. Le voilà donc le sol fameux où flotte librement le drapeau jaune de l'Empereur ! Mais quelle désillusion ! C'est couverte des immodices, des pourritures et des chififons des « descendants du Feu » , que nous apparaît la a Terre céleste des Fleurs » . Un groupe d'une soixantaine d'hommes vêtus de blanc , tapant sur des tam-tams , et hurlant d'une voix aiguë , portent un mort en terre et défilent devant nous. Mais ce cortège bizarre, ressortant plus vivemept sous les reflets d'une lueur pourpre qui meurt et d'une nuit qui commence, rend encore plus impressionnant pour nous le récit qu'on nous fait du drame accompli en ces lieux.
A cette place même est mort assassiné Tavant-dernier Gouverneur de Macao, le vaillant Ferreira do Amaral. Ayant pris en main la revendication entière de Macao par le Portugal , il s'attira la colère des mandarins dç Canton, qui voulaient à toute force maintenir leurs suppôts avec parité d'autorité dans la colonie portugaise. Ils ne recoururent pas à la guerre ouverte, et luttèrent par le meurtre, ce qui leur coûtait bien moins cher : le 22 août 1849, leurs sicaires se ruèrent sur Amaral au moment où il se promenait à cheval le long de cette muraille,
avec un aide de camp , et ils emportèrent jusqu'aux pieds du Gouverneur de Canton ]a tête et les mains ensanglantées du malheureux officier.
13 février, — Nous commençons à nous habituer à la température d'hiver, et les longues marches en des lieux fort intéressants nous font vite passer le temps.
Au haut du Monte nous visitons d'abord les ruines d'un couvent de jésuites, puis nous étudions en détail la chose la plus caractéristique de Macao ; les a Barracons » , entrepôts célèbres de la prétendue a émigration des coulies » , plus justement flétrie du nom de traite des Chinois La première boutique du marchand d'hommes chez lequel nous entrons se présente sous les dehors les plus riants, des terrasses ornées de fleurs, de grandes poteries chinoises, des salons à meubles d'acajou; ce sont les salles de réception, pour les fonctionnaires Un petit bureau dans un coin, avec des piles de gros livres usés , vient seulement nous rappeler que c'est là que se fait u l'enregistrement de la chair humaine » Les murs sont couverts de tableaux à grand effet (ce peuple aime tant les arts!), représentant les fortunés navires destinés à transporter les dites cargaisons de « Fils du Ciel » sous le soleil meurtrier des plantations de Cuba ou dans les puits fétides de guano du Pérou Je regrette d'avoir à dire
que le pavillon français se montre beaucoup trop dans ces tristes annonces.
Au premier abord, cela parait donc magniOque Mais après les civilités d'usage faites aux moricauds maîtres de céans, nous apercevons de longs corridors où, de droite et de gauche, sont entassés dans des hangars tous les Chinois « en partance pour Témigration » . Ils sont là, attendant le départ, la figure décomposée, le corps aux couleurs blêmes; à peine vêtus de guenilles pourries , ils portent le cachet le plus hideux de la misère sale, et gisent dans la plus abominable infection.
C'est une trop déplorable histoire que celle de la traite des Chinois : quoiqu'elle soit née seulement depuis dix-neuf ans, elle compte les plus horribles massacres , les plus infâmes spéculations, mille fois plus d'atrocités que la traite des nègres qu'elle a remplacée : du sang, toujours du sang!
Les provinces du Sud de la Chine sont en proie à des guerres intestines, qu'aucune force n'a pu encore étouffer : les prisonniers que fait le clan vainqueur sont vendus par lui à un « acheteur d'hommes» portugais, qui a des agents en croisière le long des côtes; tel est le principal mode de recrutement! Puis les pirates innombrables dont cet archipel est le nid le plus fécond, viennent apporter à ces entrepôts la plus belle part de leurs prises : de pauvres p(>clionrs surpris en nombre inégal. Enfin, unis par
l'appâl d'un gnin r^glemniilé entr'eux , do niisérabm entrepreneurs chinois el européens s'enlendenl podi altîrpr par mille réclames el pour convoyer à crédia des troupeaux de joueurs qui ïieunent tenter la fo( fune aux maisons do jeu légales que nous visitions" avant-hiersoir. Pour deux qui gagnent, vingt perdent jusqu'à leur dernière sapèque, et, débiteurs abusés, ils doivent, pour payer, s'abandonner en chair et en os à leurs fallacieux créanciers. Si nous avons vu cette coulame à Stam pour les feniniËS, les enfants et les esclaves, nous la retrouvons encore aujourd'hui en Chine pour l'homme libre lui-même ; il paye donc de sa liberté.
Pris par la force ou trompés par la ruse, des milliers de panvpes diables sont donc, sans contrôle aucun, embarqués d'ici pour leurs lointaines destinations. Cinq fois sur dix, une révolte naît à bord, et l'équipage européen est massacré sans merci; ou bien, par la cruauté d'un capitaine irrité, les cargaisons humaines tout entières meurent étouffées dans la cale. Je crois qu'il n'y a pas au monde de récit plus dramatique que celui de pareils voyages; pendant quatre et cinq mois de mer, des hommes vendus, traités comme des bestiaux, enfouis dans une cale fétide, ne doivent-ils pas devenir do vraies bêtes féroces, quand la fureur de la faim et de la soif, le besoin torturant d'air ou de liberté, les décident, par cinq et six cents, k se jeter sur une quinzaine de
matelots européens, inslrumeiits aveugles de la apéculnlion, el devenus à leurs yeus des bourreaux?
Les plus heureux sont ceux qui arrivent a. destination pour y passer de longues années en esclavage : leur vie pourtant est bien plus dure que celle des Nègres. Car, dans le Noir, le planteur ou i'esfracteur de guano voyait sa propriété et la ménageait pour )a faire durer ; tandis que du Chinois, qui n'est qu'un usufruitde quelques années, il ne songe qu'à tirer le plus de besogne possible en un temps donné, sans s'inquiéter de l'avenir.
Ne sachant ces détails lointains que par ouï-dire, je puis du moins me faire une idée des soixante et quelques émeutes qui ont ensanglanté ces navires d'émigrants par le récit du naufrage de la Martha^ publié à Hong-Kong en janvier dernier. Les coulies paraissaient animés d'un tel désespoir en perdant de vue les eûtes de la Cliine , qu'ils durent être confines dans la cale, tandis qu'un sur vingt était, eu otage, attaché dans les barres de peri'Oquet. La nuit, la crainte d'une émeute avait fait semer sur le pont une centaine de biscaiens armés dé pointes, destinés à les empâcher de faire irruption, leurs pieds nus devant se blesser sur ces projectiles. Néanmoins ils rompirent les écoutillea, tuèrent dix hommes, garrottèrent les autres, et manœuvrèrent si mal, qu'après cinq jours ils 6rent naufrage : une moitié périt dans la mer; deux ma-
telots seuls se sauvèrent et racontèrent cette tragédie, qui glace d'épouvante!
Si tel est le fond des choses, si depuis 1848 jusqu'en 1856 Tautorité locale a fermé les yeux sur ce commerce immoral , il est juste de dire qu'à partir de cette dernière époque le gouvernement portugais a pris la surveillance de ce qui n'avait été jusqu'alors, même avant le départ, que désordre et inhumanité. Après bien des questions , VOICI ce que je puis vous dire sur l'état actuel des coulies, au point de vue de l'embarquement * les malheurs , les révoltes en pleine mer , échappent naturellement à la juridiction portugaise, et ne diminuent pas pour si peu. D'ailleurs, si l'inspection du Barracon tend à prouver que les coulies montent libres sur ces infâmes bateaux, il n'est pas moins vrai qu'ils débarquent plus légalement esclaves à Cuba ou aux îles de guano 1
Il part ainsi chaque année de Macao environ cinq mille Chmpis pour la Havane et huit mille pour le Callao Certes, si l'émigration était dirigée par des bureaux désintéressés et honnêtes, elle serait un immense bienfait pour le pays qui manque de vivres comme pour celui qui manque de travailleurs, et il faudrait saluer de la plus vive sympathie ces jonques libératrices , dégrevant de l'excès de la plus féconde des populations du globe , cette Chine dont le sol n'est pas riche partout, et qui est loin de pou-
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voir nourrir tous ceux qu'elle porte sur sa surface. Mais alors il ne faudrait pas que les clans de pillards, les pirates et les enjôleurs fussent les premiers agents, marquant toute Tentreprise d'une tache originelle que rien ne peut eflfacer. C'est dans ce recrutement qu'est la racine du mal, on aura beau plus tard , à Macao , demander à ces milliers de coulies s'ils partent ou non de leur plein gré; que signifiera leur réponse affirmative? Une fois saisis parles grifi*es des agents devenus des créanciers , une fois lancés dans ks bureaux du Barracon par des commissionnaires qui reçoivent de quarante à cinquante francs par tête d'engagé , une fois livrés par un contrat signé entre les enrôleurs et les mandarins de l'Empire qu'ont gagnés des pots-de-vin, les malheureux ne doivent-ils pas mentir par la gorge à l'inspecteur portugais qui leur demande de signifier, oui ou non, leur consentement? Car ils savent que s'ils refusent de partir, trois intéressés, créanciers, commissionnaires et mandarins, s'acharneront sur eux avec toutes les horreurs de la plus implacable vengeance ; traqués et torturés, mourant de peur et de faim, ils retomberont presque forcément sous leur joug odieux et sous leurs coups meurtriers
Bref, après la première infamie de la capture par les agents subalternes, voici comment se continue... le négoce! Celui qui « a fait la commission dans l'ariîcle hommes )7 reçoit, par tête de Chinois livré,
cinquante franco pour lui et environ trois crnts francspour le vendeur. Le Porlugais demi-nègre qui nous; promène dans ses magasins, en a ainsi aujourd'lmi une centaine, acquise par ses commis-voyageurs ài Canton, dans le Kwang-Tong, le Knang-Se et lei Hou-Nan; c'est un déboursé de trente mille francs. Ce propriétaire a bien le véritable aspect d'un marchand de chair humaine : il est gros, huileux, Irapa et court; le nez est épaté, l'œil farouche, la barbe sale, et il a en main un énorme gourdin à esclaves: — c'est tout dire!
Avant de traiter (le mot n'est que trop vrai) avec un capitaine de navire, — avant d'embarquer k fond de cale ses ballots vivants, le maître d'ua u Barracon n doit faire passer ses coulies devant le: « procurador » portugais. C'est là que commence l'action gouvernementale, et que les dispositions actuelles tendent à donner leurs fruits, tandis que le mal porte en soi son châtiment; car il se trouve précisément que la ruse et la violence, qui semblaient dans le principe un moyen degrandeéconomieetune source immense de gain pour les agents enrflleurs,, deviennent, grâce à la nouvelle loi, la cause rafimç de l'élévation des frais et de la diminution des bénéfices. Sur mille Chinois interrogés par le juge coloial, et mis en demeure de retourner en Chine ou de faire voile pour la Havane, il en est souvent jusqu'à deux cents qui ont le courage de refuser et
de risquer les vengeances a barraconiennes » : si les créanciers qui les ont achetés, convoyés, et nourris dans leurs hangars d'attente , n'exercent pas de terribles représailles, toute la dépense faite pour ces prétendus déserteurs est perdue I
La cargaison humaine qui , par-devant les juges, a consenti au départ, est alors réinternée au a Barracon )) . La loi nouvelle défend qu'elle en sorte avant six jours, délai dans lequel apparaît une seconde fois le « procurador » , qui dit aux coulies : ii Décidez-vous, vous êtes encore libres I » Souvent ceux-ci attendent un ou deux mois qu'un navire lève l'ancre, et, pendant cette attente, ils doivent prononcer le oui fatal deux fois encore avant l'embarquement, pour que leur consentement soit démontré d'une façon manifeste.
Tout en louant hautement l'autorité locale de sa sollicitude dans l'inspection et de son enquête pendant l'attente du départ, il faut pourtant se dire que plus le coulie demeure entre les mains du marchand , moins il lui reste la faculté de se retirer. Car il est un mendiant, un insolvable! A quels sévices ne s'exposerait-il pas, s'il disait : « Je ne veux pas partir » , quand il aura été logé et nourri pendant deux mois par l'entrepreneur? Tournant dans un cercle vicieux, après avoir refusé de parler comme homme libre, il devra, pour payer sa dette, partir après s'être constitué l'esclave de cet entrepreneur!
;î94 JAVA. SIAM. CANTON.
Enfin le navire est arrimé, il va lever Tancre, rheure solennelle approche! et, la veille seulement du départ, le contrat est signé devant le « procurador » . Les coulies sont embarqués , et chacun alors est vendu environ sept cent cinquante francs par le propriétaire du a Barracon » au représentant de l'agence espagnole de navigation. Après avoir harcelé de questions tous nos compagnons, nous obtenons comme bouquet un exemplaire du fameux contrat : il est rédigé en espagnol et en chinois, signé et parafé par le Chinois engagé, le procureur du Roi et le consul d'Espagne. En voici les principales clauses :
« Je m'engage à travailler douze heures par jour, pendant huit ans, au service du possesseur de ce contrat, et à renoncer à toute liberté pendant ce temps. — Mon patron s'engage à me nourrir, à me donner quatre piastres (20 francs) par mois, à me vêtir , et à me laisser libre le jour de l'expiration de ce contrat. »
Comme c'est beau l'administration sur le papier ! Mais, en résumé, cet homme ne devient-il pas pour huit ans la bête de somme d'un planteur? Et ne comprend-on pas que le suicide, comme on me le racontait l'autre jour à Hong-Kong, est la ressource finale de tant de misères ! Mais une mort plus affreuse les attend souvent, et je me souviens de l'impression profonde que fit sur moi un récit de M. Va-
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néechout dans la Revue des Deux-Mondes : le voici en deux mots. Pour Textraction du guano aux îles Chincha, la matière est versée par des manches à vent directement du sommet des roches dans la cale du navire, et cela fait un trajet d'environ cent mètres : il avait vu un malheureux Chinois entraîné avec sa charge de guano dans ce tube resserré, et réduit en poussière quand il arriva en bas : — de pareils accidents sont là très-fréquents. — Mais , préoccupé surtout des travaux d'esclaves de ces pauvres êtres, j'oubliais de terminer la relation de Tafifaire commerciale; j'y reviens.
Excepté à Canton , où l'agence cubaine , en l'année 1865-66, a exporté deux mille sept cent seize coulies, tt misérables..., hères et pauvres diables » , il n'est d'abord pas très-facile de trouver des capitaines et des équipages qui consentent à faire ces transports ; mais enfin l'appât d'un gain assuré, un fret de cinq cents francs par (c Celestîàl » , tente certains capitaines, bien qu'ils jouent là leur vie comme sur un coup de dés. Après les horreurs d'une navigation où le typhus, les révoltes, les coups de revolver amènent chaque jour un incident nouveau, on arrive à Cuba , et voici alors les survivants de nosChinois conduits sur là place, vraie foire de bétail humain l Selon la saison, les besoins de la cul tare, ou l'encombrement de la marchandise, les a Fils du Ciel » sont en hausse ou en baisse, comme la
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^^H farine, le café ou les bœufs ; on fait donc là d«H ^^H coups de bourse sur les arrivages; mai» en général lu ^^m cote est de trois cent cinquante dollars (1750 francs)}! ^^H Je doute seulement que le compte rendu du marchn ^^H de cette foule criarde porte jamais une des forntuleM ^^H proverbiales : <' Aujourd'hui le Cliiuois est calme t »■ ^^H Ainsi, depuis le bouge de Macao jusqu'à la planla^fl ^^H tion de sucre de Cuba ou à la roche de guano, la] ^^V coulie a passé de la valeur de 300 francs à celle] ^^^ de 1750 francs , partagée entre les mains de ceuxj ' qui l'ont u entrepris " , c'est-à-dire cinquante francsfl
pour l'embaucheur, quatre cents francs pour lefl
IBarracon, cinq cents francs pour le capitaine, en cinq cents francs pour l'agence de vente à desti-V nation I M
En promenant mes regards vers ces pauvres êtres 1 pâles, empestés et déguenillés , qui gisent là autourl de nous sur les planches de ces chenils appelés ■ Barracons, je ne puis vous dire conihien mon cœui"! se serre! Je sais bien pourtant que, de cette même -I terrasse, don Osorio nous montre les ioils et les jardins de quelques Chinois partis d'ici il y a vingt ans, embarqués coulies, et revenus riches 1 Si elle résiste aux fièvres, à douze heures de travail forcé pendant huit ans d'esclavage; si elle se fait, comme on le dit, aux coupa de bàlon et au guano, je sais bien que cette race de travailleurs pourra ensuite s'enrichir, car les salaires du travail libre sont très-
rémunérateurs! Mais coinbien en est-il revenu de riches , sur les milliers que la contrebande , la piraterie et les réclames dorées ont entassés dans les cales meurtrières? Si c'est une des plus lucratives spéculations du dix-neuvième siècle qui fait gagner à ces agences de coulies environ quatorze cents francs par tête, ces « messieurs » ne me feront pourtant jamais Teffet d'être autre chose que des pirates déguisés en «employés » ; et il me semble que j'entendrai toujours les coups secs et affreux dont je les ai vus frapper le dos d'hommes vendus par escouades, entrant et sortant à l'instar de troupeaux
de moutons qu'on mène aux champs ou à
l'abattoir !
Ah! que je félicite du fond du cœur la colonie anglaise de Hong-Kong d'avoir, dans un de ses premiers édits, prohibé sur son sol et dans ses eaux ï émigration des couKesI Elle a senti qu'il fallait flétrir moins encore les souffrances qui les attendent sur leur terre adoptive , que les fraudes hideuses et les exactions dissimulées qu'entraîne forcément leur recherche en Chine. Pour Macao, la situation est délicate : sangsue apposée au colosse chinois , cet établissement amphibie n'a jamais été bien délimité dans ses éléments organiques, comme j'espère avoir le temps demain de vous le raconter, en m'inspirant de son histoire. Ni portugais pur, ni chinois pur; ni chrétien, ni bouddhiste; hésitant