II
SIAU, CANTON
trat condamne, 11 du Coran. En i
talons au fond du Iribuiial, le n acquiile, prononce de par lui el a une licure ou deux, les centaines de prévenus sont expédiées, el deux flics sortent par la grande porte; Tune gambade et rit, l'autre pleure et va gémir dans le u Mazas « le pins voisin. — Voilà dès l'abord une alliance qui devient protectorat et qui annonce une bien grande sollicitude ! L'Empereur de Solo {Solo, Sonrakarta ou Souerakarta, ad libitum), doit, il me semble, s'estimer très-flalté que l'amliassadeur de son très-haut et puissant voisin, le Roi do Hollande, veuille bien se charger de mettre l'ordre dans les crimes et délits de son lion peuple !
Dèsq
B le soleil est moins brûlant , nous faisons
une promenade gala en voitures à six cbevaux. Au centre de la ville (cinquante-cinq mille âmes] est une ville intérieure el fortifiée appelée le « Krafon B : c'est le palais de l'Empereur. De hautes morailles flanquées de minaret; blancs l'entourent, et quatre portes seulement y donnent accès; elles sont sculptées à jour et de construction fort ancienne. Le but de notre course est une visite au Prince Mangkou-Negoro.
C'est un Prince indépendant, titré de " Pangheran-Adiepatie et d'Ado » , ce qui révèle la plus aristocratique origine, fl possède beaucoup de terres enclavées dans l'Enipiro, et une armée qui lut est propre, composée de Javanais el stylée à l'euro-
péenne. La rivalité d'influence politique et de forces matérielles entre lui et rEmpèreur est immense; chacun à tour de rôle craint d'être supplanté par Vautre dans le réseau de fière indépendance qui lui reste. Le plus faible appelle à Bon aide Tinfluence des Hollandais , qui , pour les mettre d'accord , les morcellent et les croquent. tous les deux de plus en plus. Ce Mangkou-Negoro mérite du reste l'estime : c'est l'homme le plus distingué de tous les Indigènes de Java. S'inspirant des sciences européennes, il a fait faire de grands progrès à la culture , construit des raffineries et importé quelques machines à vapeur; il représente le progrès au sein du dernier boulevard de la puissance malaise et à l'ombre des palais antiques qui abritent les. derniers descendants des Sultans barbaresques.
Nous arrivons sous le porche de son palais; sa garde bat aux champs, et il vient au-devant de nous eu uniforme de colonel hollandais. Chose curieuse ! cet homme , aussi jaloux qu^un tigre de sa liberté , est plus fier encore de porter cet uniforme , ainsi que les décorations que lui a données le Roi de^ Hollande. Son palais est une sorte de pagode : les ornements de sculptures fantastiques y abondent; mais comme la nuit commence , les détails sont enveloppés pour nous de quelque chose de plus mystérieux encore, grâce au vacillement de lampes étrusques qui ne projettent qu'une lueur vaporeuse
et aux petits nuages embniimés qui s'élèvent audessus des brûle-parfums. I1nc douieslicité pins que nombreuse est accroupie dans les angles; nous sommes sur le marbre blanc du « dalem » , grande salle rectangulaire où se font les réceptions de cérémonie. — Arrive la Princesse, femme assezjeune encore, très-pàle, ayant les yeux d'une douceur extrême, une main parfaite de forme, et des dents noircies par la boulette nationale ' , C'est un fait assez caractéristique que dans ce pays où la'polygamie est la loi la plus sacrée et la plus suivie, ce Prince, ami de l'Europe, ait voulu imiter nos mœurs et prendre cette femme pour compagne unique.
Après nous atoir fait part de ce qui est ainsi pour lui un point d'honneur, il nous fait asseoir, et nous ïoici comme des magots en cercle, pensant que ces conversations où tout se fait par interprète n'auront rien de bien palpitant. Eh bien, nous sommes frappés de voir combien ce prince indien est au courant des affaires d'Europe : il nous parle occupation romaine, photographie, opérette et guerre de sept jours! La lactique militaire, les armes nouvelles le passionnent; ses yeux s'enllamment en voyant la croix de la Légion d'honneur et la médaille de Crimée que porte Fauvel; il saisit
' Celle pâle, que mûclienl ici hontiaei et femnics ! ntiauer, est composée de KJri (bétel}, ilc labac , di oii d'arec) el de yambier.
cette occasion pour lui demander quelques récits de batailles, et alors celui-ci le fait brièvement, mais avec ce charme exquis qui le caractérise en tout. Puis il questionne le Duc de Penthièvre sur l'Amérique , et il veut à foute force des détails sur cette guerre de géants que le Prince a faite à seize ans dans la marine fédérale. Il y a quelque chose d'étrange dans le vague panorama qu'oflFrent à des Asiatiques les mondes éloignés ; et un ensemble de questions moitié enfantines, moitié raisonnées, — mais raisonnées d'après une logique qui est à mille lieues de la nôtre, — me reste dans l'esprit comme le souvenir du colloque le plus ii^ttendu, le plus hétérogène et le plus insondable qui se puisse imaginer. Mangkou-Negoro ne nous laisse pas partir sans aller chercher dans ses archives une véritable surprise pour nous, un album contenant les grandes lithographies du roi Louis-Philippe et de tous ses fils du temps où ceux-ci combattaient sous le soleil d'Afrique. Ce témoignage touchant est bien fait pour nous aller droit au cœur. De plus, il veut nous emmener sur ses terres, dans la montagne, et organiser pour nous les chasses les plus belles , un Woyage de Sultan, et même au besoin une petite guerre ! Il a bien grande envie de nous montrer ses troupes, qu'il fait, paraît-il, manœuvrer avec une rare perfection. C'est à regret qu'il nous faut refuser ; mais si nous succombions aux tentations du
JAVA. suu. canton:
voyage sur le parcours de dis mille lieues qui nous séparent de vous, nous ne serions pas de retour dans la vieille Europe avant l'année 1880 : le cœur doit remporter sur la curiosité!
1" décembre 1866. A mon réveil, j'ai cru qu'il pleuvait à torrenls; mais c'était le vol de milliers de trës-pelits oiseaux appelés « paddas » (voleurs de riz) : ils tournaient en spirales continues autour des beaux arbres du jardin, et faisaient un bruit glapissant comme une cascade qui tombe; de plus, les hautes toufTes , que relient des rideaux de lianes, en étaient littéralement couvertes. A l'harniouie des oiseaux du ciel a succédé celle de la musique militaire : les troupes indigènes ont défilé trois fois devant la Résidence , el ces soldats éiringes dont je I vous envoie le portrait, onl joué sur leurs instru-
' ments de cuivre la « Marseillaise n el la i\ Mère Mi-
chel i> , avec des combinaisons sonores qui auraient fait danser des chèvres. Singulier contraste entre I l'hymne révolutionnaire qui a cnJlammé les pba-
I [anges de la liberté et les humbles janissaires d'un Sultan! entre l'air gouailleur du gamin de Paris et l'aspect bariolé d'une foule asiatique. Là circulent des potentats demi nus dans des palanquins, sous d'immenses parasols dorés, avec un corlége d'esclaves portant tabac, kriss et boulettes de bétel I La réponse impériale est promulguée : nous
rons reçus en grande pompe , en même temps que la députation du Sultan voisin, Hamangkoe-Boi^ vono-Seriopati-Ingalogo-Ngaodoer-Rachman-Saidin- Panatogomo-Ralifatolah VI, Empereur de Djokjokarta! Précédé d'une musiqueindigènephénoménale, voilà un groupe immense de mandarins sautillants sous un groupe égal de grands parasols qui brillent au soleil; c'est le chambellan de service qui vient nous annoncer la grande nouvelle en compagnie de quatre cents Régents et Princes de la cour I Ils sont coiffés d'un « topji » , haute calotte en baudruche blanche ou azur dont la forme ressemble à celle d'un pain de sucre dont on aurait rasé le sommet, (ce qu'un jardinier appellerait un pot de fleurs renversé et un géomètre un tronc de cône); leurs vestes sont en soie rouge, verte, bleue, et ornées de pierreries sur le passe-poil ; leur ce sarrong w , longue jupe chinée, traîne à terre. Arrivé au petit trot, le cortège reste trois secondes sur ses talons; son chef dit en deux mots sa commission, et la tourbe repart à tire-d'aile, malgré une mêlée bruyante de tous les « payongs » (parasols) que les porteurs surpris entre-choquent et bouleversent.
Puis apparaît une autre troupe de Princes dans le même attirail : elle vient chercher la lettre de félicitations de Hamangkoe-Bouvono... (cette fois je n'ai pas le temps d'écrire son nom), lettre qui, par je ne sais quelle combinaison, a été remise d'abord
''iflva. siau, CANTON.
par les députés entre les mains du Résident. Celui-ci la remet au premier ministre, qui la passe au capitaine des gardes. Elle est enveloppée dans un sac de soie jaune (couleur princiérc ici), et déposée sur un large plateau d'or. Le capitaine, alors, devant la foule accroupie à perle de vue, descend solennellement les gradins de marbre, et la porte justju'à la voiture qui attend. Ohl la bonne et merveilleuse voiture! C'est une sorte de sucrier pointu, peint en jaune, perché sur seize ressorts, et précédé d'un échafaudage en fil de fer qui sert de siège à un cocher juché; le tout traîné par six poneys blancs caparaçonnés, et escorté d'un escadron de cavalerie nu-pieds, avec éperons, et en jupons !
L'offîcier, après avoir grimpé les huit marches du marchepied pantelant, s'installe dans ce monument avec un sérieux que je lui envie, et le front haut et découvert, l'œii fixe, les bras tendus, il tient en l'air la lettre sur son plateau , comme si c'étaient l'ostensoir et le Saint Sacrement. Respect, silence , prosternement de toute la population « avant comme après la lettre n : les fronts sont contre terre, on entendrait une mouche voler. Je confesse que je suis pria d'abord d'un fou rire dont les contorsions contenues me font â la fois souffrir et pleurer. Le cortège se met en marche : le sucrier attelé est en tête, sous l'ombre du « payong n doré impérial, déplojfé au haut d'une hampe de quatre
EN SULTAN. lOô
■nôtres ! Noua suivons avec onction dans les voitures du Hi!'siilent , et , à un kilonif'tre (leriière nons , j'aperçois encore le flol monvant des Princes, vizirs, radjahs et adiepaties javanais. Telle devait être la pompe de la reine de Saba venant rendre visite au bon roi Salomon I
Bientôt nous arrivons aux murs du u Kraton « ; les portes antiques crient sur leurs gonds et la cité intérieure et sacrée nous apparaît. Pensez que le u Kraton k contient dix mille personnes ! C'est le Versailles du Louis XIV malais, la ville de palais oii il entasse ses seigneurs, ses enfants, ses femmes et ses valets. Excepté son barcm, tout ce monde accourt, se range en bataille, forme la haie, et s'incline le nez dans la poussière. Nous mettons pied àlerre devant les 1 deux arbres sacrés u les Warringings (géants aux mille contre-forts, symboles de liant rang). Solennellement à l'ombre des parasols verts portés derrière chacun de nous par un radjah à kriss " I d'or, à casque doré, à Jupe écarlate ; nous efforçant d'avoir une démarche majestueuse dans cet apparat asiatique, nous traversons en pompe une série de douze cours intérieure.*, entourées de superbes terrasses. Chaque portique est gardé par un piquet de l'armée impériale, la lance au bras, la jupe nouée aux reins, le turban noir et or sur la tête. Les musiciens indigènes, drapés dans de longues robes rouges, exécutent le plus oriental des charivaris, el
la flûte en bambou, longue de deux mètres et demi , fait merveille. Nous passons devant des monstres de bronze datant des siècles les plus re- , culés, devant des piôces de eanon servies par des artilleurs dignes de ceux de l'an 1346, et devant la cage ou rugissent les tigres de combat.
L'étendard représentant un oiseau fantastique, brodé en at, s'abaisse devant nous à chaque gradin, et saint Georges terrassant le dragon n'était pas plus martial que le soldat couleur chocolat, orné d'un casque de carton enluminé, qui pique la lance en terre sons nos pas. Nous sommes reçus au cœur du palais, dans une vasie cour, par le gros de l'armée, qui parade au milieu d'une nouvelle population prosternée; et devant nous, éclielonnés en cascade s les gradins d'un large escalier en marbre blanc, so accroupis les quatre cents princes que nous avions 1 TUS si brillants tout à l'heure. Cette fois, par respecta pour le niuitre, ils sont nus jusqu'à la ceinture, etli leur longue queue de cheveux est dénouée dans le J dos. C'est l'entrée du palais des femmes du Sultan : trois mille Javanaises y font le service impérial !Les deux grandes maîtresses sont sur le seuil : de là, le coup d'œil est splendide! Celte cour est un rectangle de quatre à cIikj cents mètres de profondeur, ^^ entourée d'une colonnade : elle est remplie de plu- ^^L sieurs centaines de radjahs accroupis eu cercles ré- ^H ^^B guliers suivant leur rang , et montrant au soleil ^^Ê
L'i\ SULTAN. 107
leurs demi-pains de sucre argentés, leurs bustes nus,
leurs demi-pain$ (le sucre argentés, leurs bustes nus, leurs armes étincelantes.
Au centre* s*élève le « pendoppo » , grandiose pavillon à jour, dont la base est de marbre, et dont le toit en sandal est, à l'intérieur, chargé de mille arabesques sculptées, tandis qu'au dehors il dessine les courbes élancées et les étages superposés d'un temple chinois. A droite, alignés la face contre terre, ornés de grands bonnets de baudruche azur, de boucles d'oreilles en diamants et de jupes bleues, voici les trente-deux fils de l'Empereur. A gauche sont des centaines de beaux-frères, cousins et neveux. Au fond, sur une sorte de trône, est Sa Majesté le Sousouhounan-Pakoe-Saïdin-Panatogomo IX. Il a vingt-huit ans, une taille svelte et distinguée, le teini vert pâle, de grands yeux hagards et d'énormes sourcils peints. Sa coifi'ure est en soie noire à stries d'or : son juste-au-corps est orné de broderies d'or qui enchâssent mille diamants de la plus belle eau ; il porte au côté des décorations de fantaisie, d'admirables joyaux, et la croix de commandeur du Lion néerlandais. Sa longue jupe scintillante, des pierreries superbes dans les cheveux, aux oreilles, aux mains et aux pieds, son kriss, dont le fourreau jette des feux inouïs, le font briller comme dans un magique tableau vivant, avec l'expression la plus pachalique et la plus eflféminée.
Vingt jeunes serirantes sont rangées derrière lui,
108 JAVA. BIAU. GAAITON.
semblant vouloir relever l'éclat de leur seigneur et maiire; mais leurs vélemenls par leur absence. Puis quatre nains et (jualre bouffons, dans le plus curieux attirail, se tiennent blottis à leurs pieds comme des chiens de faïence. Infirmes oflïcjcls et bayadères officieuses; pelotons de mandarins en vert, en bleu, en rouge, qui sont portefeu, porte-mouchoir, porte-crachoir, porte-thé, porte-café, porte-parfum et porte-boulet le ; fils Héfl régulièrement, à raison de deux par année, se prosternant le torse nu devant la niajoslé paternelle ; — cousins et neveux, au nombre de trois cents, alliés à ce père unique par la multiplicité des mariages; — enfin grands seigneurs et officiers, au nombre de quatre mille, étendus à quatre pattes, sans proférer un son, sans oser lever les yeux autour du u pendoppo » : tel est l'étrange ensemble qui .est en ce moment ofi'ert À nos yeux éblouis; telle est la cour à demi -fabule use que nous voyons en franchissant le dernier ^gradin du tabouret de marbre. Nous sommes encore les seuls auxquels il soit permis de demeurer debout au milieu de celte moisson humaine qui semble fauchée aux pieds du maître,
Le Résident alors, englouti dans son faux col el dans ses galons d'or, nous donne le signal; nous nous confondons de part et d'autre en une série de révérences périodiques; en bon courtisan, chacun
s*incline et u courbe son échine autant qu*il la peut courber » , comme s'il était pris d'une violente quinte d'éternument. Cela dure fort longtemps, et je me répète en moi-même cette phrase qui me revient des contes de Tenfance : » Grand Mogol , je me jette à vos pieds, sans rire ni pleurer! » Oui, sans rire, croyez-le bien; mais ce n'est pas Tenvie qui m'en manque. — Le Sousouhounan fait asseoir le Duc de Penthièvre à sa droite, le Résident à sa gauche; Fauvel et moi, nous nous tenons sur le côté, vis-à-vis de deux oncles de Panatogomo, dont l'un fait exécuter les plus épouvantables grimaces à sa vieille figure couleur jus de tabac : c'est qu'il a avalé de travers sa boulette de bétel, et le moment est mal choisi. Pendant qu'une des nymphes de service présente un crachoir d'or au malheureux qui s'y délecte en éternuments , le Résident traduit nos compliments. Alors le Sultan, donnant à tous ses traits les jeux étranges et vifs que possèdent au plus haut point les physionomies orientales, répond que a l'arrivée du Prince dans » son Empire le jour de la naissance d'un de ses )) fils est le signe d'une bonne étoile pour le jeune » enfant, et qu'il ne nous laissera point partir sans » nous le faire toucher , afin que notre main lui » porte bonheur. » Puis il fait du doigt un léger signe à l'un de ses fils, qui relève aussitôt la tête, vient eu rampant littéralement jusqu'à ses pieds,
lAVa, SIAM. ( et, sur un mot, court justju' et le canon tonne!
Alors au fond de la vaste cour, à plus de trois cents nif'tres du trùne, une porte êcarlate s'ouvre toute grande, et les cent cinquante euBoyés du Sultan de Djokjokarta s'avancent. Ce cortège met à arriver un temps infini ; les yeux fixés conire terre , le Imste exposé aux rayons dardants du soleil , rampant sur les genoux et sur les mains, les illustres ambassadeurs de l'Empire voisin se traînent jusqu'au pendoppo. Là, joignant les mains et, en signe do prière, les portant verticalement dans le plan du nez avec le pouce sur la bouche, ils se proiternent cinq fois avec un ensemble théâtral et entonnent leur compliment sur un rbythmc cadencé. L'énuméralion des titres, seigneuries, paclialiks des deux Empereurs prend trois quarts d'heure ; la félicitation en elle-même, au sujet du trentetroisième fils, est faite en moins de deux minutes. Notre Sousouliounan lit avec religion la lettre enveloppée de jaune et écrite sur soie jaune, remercie d'un signe majestueux qui semble foudroyer toutes les tëles des députés; leurs demi-pains de sucre bleus et blancs (signe de race noble distinguant les ofGciers), restent désormais inclinés jusqu'à terre et immobiles,
Un nouveau signe du maître fait avancer les demoiselles poite-cave à liqueur, et, à genoux à nos
pieds, elles vident leurs amphores bizarres dans des timbales d'or ciselé. Pour la plus grande gloire du Prophète , le bon musulman avale ses dix coupes de porto et de bordeaux.
Mais voici le moment où notre réception, déjà si extraordinaire , devient palpitante : — en route pour le harem I Le Sousouhounan va causer une surprise à celles qu'il aime , et faire franchir pour la première fois à des Européens ce seuil sacré du bonheur conjugal. Voici Tordre de la marche :
1* Lé Sultan donnant un bras an Prince et Tautre au Résident : trois immenses parasols les ombragent;
2" Les demoiselles d'honneur, trois par trois, comme les Grâces de la statuaire, portant dans des bôîtés toutes brillantes de diamants les parfums , le feu et les cent et cœtera que mâchera FEmpereur;
S'^Fauvel et moi, toujours sous parasols gigantesques;
4° Les officiers de la cour en procession.
Nous ne tardons pas à entrer dans la salle la plus étrange, où nos yeux dévorent un fouillis de dorures, de nattes, d'arabesques, de lits historiés et enluminés; là s'élèvent à l'intérieuf des escaliers tournants de bois de sandal, des petits pigeonniers, Sortes d'autels haut perchés, autour desquels brûlent des parfums suaves dans des coupes suspendues et voilées légèrement par la fumée qui se perd en tour-
échine autant qu'il la
l'Jl était pris d'une violente
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JAVA. SIAM. CAIUTDK. ^M
petit fortin à ma droite. Qu'est rela, dfsais-je? — Rien. — Quoi ! rien ? — Peu de chose. — Mais encore ? — Un petit fort où il y a cinq cents soldats hollandais pour veiller à la sûreté des Européens. — Ahî — H y a deux Kuropéens et cinq cents soldats avec un lieutenant-colonel pour les défendre! Je sais bien que ce n'est qu'un petit pîed-à-lerre que prend là le puissant voisin.
■ Mais lorsqii'or
e pied, la juiiilic si
Et le grand et magnifîquc Sultan ne me fini pas l'effet d'Être libre comme la cavale dn désert! Ici le fortin hollandais et la garnison à armes perfectionnées : là le Prince indépendant Mangkou-Negoro qui a une armée indépendante, stylée à l'européenne, et qui est poussé, choyé, aidé, subventionné pour tenir en échec le demi-dieu du Kraton. Et puis ce demi-dieu, ce Sultau superbe, ne peut recevoir aucune lettre sans qu'elle ait été préalablement remise h la Résidence : son capitaine des gardes, le beau métis, vient y faire chaque matin un rapport détaillé et circonstancié de tout ce qui se passe dans le palais.
Bref, si l'on s'incline jusqu'à terre devant la majesté impériale, et si l'on semble, avec des airs de petit saint Jean, n'être pas digne de dénouer les cordons de ses souliers; si toute la pompe honorilique et le faste d'adoration de l'Orient sont déployés
DK SULTAN. 111
aux pieda du maître, croyez bien que le Sousaubounan-Panatagooio IX, le lion siinrivant des pachaliks javanais, est entouré de filets qui l'empêcheraient de rugir, de bondir dans les forêts vierges oii il régnait jadis, et de déchirer de ses griffes vengeresses les liens puissants dont la race conquérante a enlacé son ile!....
En rentrant au logis, nous trouvions nos lettres d'Europe, qu'un courrier avait apportées au grand galop depuis Batavia. Ce sont les premières réponses a mes premières lettres d'Australie, du 25 juillet. Pensez avec quelle impatience je les attendais! Avec quelle ardeur je les dévore! et combien enfin je suis confondu de l'honneur que vous faites à mes poissons volants, à mes sauvages, à mes mines d'or et à mon pauvre Burlie! Puissent mes bous Javanais scrroupis, mon rhinocéros manqué et mon Sultan à quarante-huit femmes recevoir un pareil accueil auprès de vous I Ah ! quand je vois tant de belles et étonnantes choses, et que je pense aus miens, comme je souffre de ne pouvoir partager avec eux le bonheur de tels spectacles 1
La variété rapide de notre voyage en fait le charme en même temps que la fatigue. En Australie, la couleur locale n'existait pas, mais c'était une passionnante étude que celle de celte nouvelle
Iurope créée en une génération humaine, et un
versations avec des homiues parlant noire langue, ayant nos mœurs et appliquant nos sciences.
Ici nous sommes perdus au milieu de vingt mil- IJons d'hommes ijuc nous ne comprenons pas : une nature exubérante et une population bariolée nous offrent un tableau surchargé de couleurs qu'aucune paJelte ne saurait rendre. — Là-bas, c'était une discussion économique dans un parlement de colons ; — ici c'est u» théâtre avec des mandarins rouges, bleus et verts, avec de magnifiques décors que personne ne prendrait au sérieux. C'est de l'essence d'Asie conservée, au lieu d'un jet de vapeur de MancLester ! — Je voudrais parler à tous ces Malais, sonder leurs cœurs et leurs intelligences, apprendre' leur histoire, étudier leur religion, deviner leurs besoins. Mais je me heurte contre un mur où il n'y a que des ombres de marionnettes ! — De l'autre cùté du tropique, je pensais : — ici je ne puis que voiri illais, en essayant d'appliquer de mon mieux l'attention de mon esprit, j'espère pourtant, en quittant cet empire colonial, avoir rassemblé assez de lueurs éparses et vagues d'abord, puis corroborée» par quelque preuve nouvelle, pour vous résumer en conscience ce qu'est pour moi l'âme de ce corps si brillant, si coloré, si asiatique, si merveilleux, dont la vue nous éblouit tous les jours.
C'est déjà une jolie besogne que d'avoir dans une journée vu quatre mille personnes prosternées,
d'avoir lu vos lettres et d'y répondre !... Une demidouzaine de serviteurs sont venus m'avertir que le dîner était prêt, et il eût été, je crois, malséant d'être en retard, car 'je devais être placé entre deux fils du Sultan ! Nous avions l'honneur d'en posséder trois en compagnie de huit autres Princes javanais; et tous, nonobstant Mahomet, ont bu du Champagne avec bonheur. Nous nous amusions beaucoup de leurs histoires, que l'aimable Résident voulait bien nous traduire. Mon voisin, qui n'a que treize ans, nous raconte que dernièrement l'Empereur l'a fait venir et lui a dit : u Je te trouve trèsgentil, je vais te faire un petit cadeau : voilà pour loi quatre de mes plus jolies bayadères. » Une fois lancée sur ce ton , je vous laisse à penser si la conversation habilement stimulée devint étourdissante ! A cet âge, ils ont déjà chevaux, châteaux, terres et harem , etc. . . Ils sont fiers comme Artaban quand ils sont au dehors ; — dans la maison paternelle, ils deviennent vers de terre l
Mais quelle chose vraiment curieuse que leur langue ! D'abord à Java on en parle quatre : le malais, le javanais, le sundanais et le madourais. Dans chacune de ces branches , il y a des dialectes aussi difiTérents entre eux que le turc l'est de l'anglais ou de l'espagnol. Dialecte n"" 1 , le noble s'adressant à un inférieur; — dialecte n" 2 , l'inférieur à un égal; — dialecte n" 3, l'inférieur au noble; —
IWA. SIAM, CANTON.
1 égal ;
1 Prince, à un Radeii-Adif
peli
le ou a un
Ralifalolah qiielc
Quant à leur religion , ils n'y croient pas ; — qi ques pratiques superstitieuses les forcent à adorer des fétirhes, mais ils (icnnout tout autant h ne paa suivre les préceptes de leur culte qu'à ne pas se convertir au christianisme. Le sérail, les chevaux , et les armes (autrefois les armes blanches, aujoi d'hui les carabines-revolvers), voilà qui résume le J but de leur vie, ou ce qui du moins, pendant notre 1 curieux dîner, ressortait à chaque instant des vives i saillies qu'ils accentuaient de leurs re^uids tour Jt | tour allumés et rêveurs.
Nous entendions dans le lointain la musique do | Fort qui nous jouait du Charles l'I d'Halévy, nous nous drapions dans des ceintures chinées,'! larges de plus d'un métré , que les jeunes Princes nous remettaient de la part des Sultanes; c'est un don qui nous est d'autant plus précieux qne l'étoffe a élé tissée de leurs propres mains dans le sérail : il s'en échappe une odeur délicieuse ! Nous rapportons aussi des cigarettes d'un pied de long enroulées dans des feuilles de mais, et composées de tabac, d'opium, de cannelle et de muscade; quand nous les fumerons sur la belle terre de France, uons nous croirons enivrés des parfums du harem. Enfin, l'ainé des trente-trois (ils nous remet des
photographies de son père et de sa famille : comme le collodion contraste avec le kraton !
La soirée se termine en grande pompe dans le camp opposé , où nous a réclamés le Prince Mangkou- Negoro ; il nous montre, à la lueur d'une centaine de torches , des chevaux caparaçonnés d'argent repoussé comme dans les tournois javanais d'il y a trois cents ans; des hallebardiers bardés de bronze; des costumes pour toutes les dignités, datant d'un siècle ou deux, et dont il revêt des figurants; des lances niellées dont la pointe est un bec de cigogne, des krîss d'une valeur qui confondrait les amateurs les plus prodigues, et il nous donne à chacun une selle en peau de tigre.
Puis , rangés sur une grande terrasse de marbre, entourés de Princes javanais qui portent diamants, bonnets azur et sarrongs roses , et auxquels nous faisons force révérences, nous assistons à une représentation des (c rondgings-fandaks » (danseuses de profession). Comme le Prince indépendant a eu la charmante idée de nous donner une véritable leçon . d'histoire ancienne, ces danseuses nous «retracent dans leurs graves pantomimes les fabuleux épisodes des âges héroïques de la Malaisie. Sous leurs pieds le marbre est couvert de nattes bariolées; le gammelang fait résonner les accents langoureux et suaves des timbres de bois, et les jolies filles de douze ans, vrais serpents de souplesse et d'élé-
gance , s'enlrelaceat et s'enguirlandent dans les pantomimes les plus orientales. Je ine suis peu à peu si bien accoiiliinié à la langueur doucereuse, monotone il esl vrai, mais berçante , des gracieuses baya- (lères, que notre musique rapide et nos ballets mouTementès et lourbillonnants me sembleraient sur l'heure l'ufiblement d'un carnaval et non l'art de la danse.
Mais la nuit est déjà bien avancée, et la raison vent que je quitte ma plume, malgré le plaisir qu? j'éprouve à vous donner sur l'heure l'impression que m'a faite une des journées les plus curieuses de notre voyage. Si l'on m'avait dit, il y a deux ans, que je verrais un Sultan, son harem et son peuple prosterné, j'aurais cru â une promesse folle! Ce soir je crois au bonheur. Ah! le joli pays et le joli voyage ! quelle splendeur que celle des cours orientales ! On se sent transporté dans un autre monde: les parfums vous enivrent ; les costumes sont étincelants comme les étoiles dans l'azur du ciel. Cette nature lusurianle, cette vive lumière, ces palais de marbre, ces danses fantastiques, que de merveilles pour ceux qui sont nés dans la vieille Europe I
DJOKJOK&RTÀ ET BOKO-BOUDOR.
La courbache des gendarmes et le zèle de la population. — Une tortue adorée. — Les tigres de combat. — Visite nocturne et apparat pittoresque du Sultan. — Majesté et impuissance. — Temple grandiose. — Les ponts élastiques. — Mœurs hollandaises. — • La nécropole d'Ambarrawa. — Délices d'un palais de pacha. — Chemin de fer. — Victimes des tigres.
2 décembre 1866. — Nous perdions de vue, dès cinq heures du matin, les minarets du Kraton, et nous suivions la route qui conduit àDjokjokarta, la capitale où règne un autre Sultan : c*est le nom le plus historique de Java. Là, de 1825 à 1830, flottait victorieusement le drapeau de la révolte. Le Prince Dipou-Negoro , doué d'une ambition effrénée, et tuteur d'un Sousouhounan enfant, tenait tête aux forces hollandaises, qui n'achetèrent le triomphe qu'au prix de cinquante-deux millions de francs et par le sang de quinze mille soldats, dont huit mille Européens. — Aujourd'hui, le calme le plus parfait règne sur ces mémorables champs de bataille : de régulières plantations de riz, de cannes à sucre et d'indigo s'y déroulent à nos yeux. Les chefs indigènes, fiers Sicambres qui ont courbé la tête, galopent à nos côtés sur leurs chevaux capara-
JAVA. SIAÛ. CANTON, çonnés :îIssont, onle voit bien, de rare antique ;leur type, au nez busqué ei au front haut, est tnut dific' rent ilu commun du peuple, et leurs manières ont B distinction qui frappe. Ils caracolent en fan-
ayi
nt bien soin de faire
tasia de premier ordre
valoir leur taille svclte, leurs kriss anciens, leurs
bagues de diamants ; ils sont gentils,
tils.
int gen-
Quant h nos chevaux, ils n ont pas les allures fringantes! tout au contraire, ils retiennent la voilure. — Aussitôt nos brillants écuyers cavalcadours s'élancent ventre à terre dans toutes les directions, distribuent avec prodigalité des volées de coups de courbache fout le long de la route, arrêtent les caravanes de piétons qui portent sur leur tête l'huile de 'coco renfermée dans des outres ou de l'indigo dans des urnes; — ils apostrophent les enfants qui pataugent dans les rizières, font irruption dans les hameaux cachés sous l'ombre des bananiers, en un mot mettent en réquisition toute la population de ces lieux. Chacun d'eux
I revient avec une escouade improvisée : une moitié roue de coups l'équipage qui tombe, l'autre donne en hurlant une vigoureuse et utile impulsion au coche, qui progresse de quelques pas, contre le gré des poneys récalcitrants. — Ah ! je ne sais qui m'énlimérait l'autre jour les castes de Java; mais il me semble qu'aujoui'd'hni il n'y en a que deux, «les pousseurs et les poussés ! " Notez que nous voulions
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absolument faire ce voyage à cheval, en souvenir de nos belles galopades dans les prairies australiennes ; mais c'est une impossibilité ici : ce serait une atteinte mortelle portée au prestige des Blancs, qui ne doivent circuler qu'à l'instar de pachas, aux carrosses desquels les douces populations doivent s'at- • teler par tribus, quand les quadrupèdes sont rétifs.
En eflfet, c'est presquje à bras d'hommes que nous avons parcouru toutes les terres de l'Empereur; rien ne pouvait calmer le zèle de nos radjahs et .de nos gendarmes, qui, bien malgré nous; harcelaient les populations d'une si singulière façon. En dix heures de route, nous Cm es sep j lieues; il est vrai que des fruits exquis nous étaient offerts partout et étanchaient par moments notre soif affreuse sous un soleil de plomb. Nous pûmes aussi bien à l'aise voir faire la récolte du riz : les femmes des villages cueillant un à un les épis dorés et velus, en forment des bouquets soignés que les petits enfants portent au mortier de décortication ; ces moissonneuses, en costume négatif, accourent sur notre passage et nous charment par leur naïveté : elles se mettent à l'eau pour nous aider à passer les rivières.
Vers le moment du coucher du soleil, nous arrivons aux ruines de Tjiambji-Séou (qui signifie mille temples). Sur un carré de près de cent soixante mètres de côté, s'élèvent des monceaux de pierres sculptées; une quantité de statues sont encore par-
^ava. SUM. CANTON.
I failelneiit conservées : ce sont des Bouddhas à venlre , avec le sourire sur les lèvres et la plantG des pieds en l'air; ils alteJgnent sept ou huit fois la grandeur humaine. Nous montons par des gradins , digAes des pyramides d'Ëgyple , dans une toute sombre, sorte de clocher où chaque pierre : de tomber sur nos têtes. Au sein des niches pro- • fondes, le gardien du temple, un vieux bouddhiste à longue barbe blanche et vénérable, avec des amulettes suspendues au cou, éclaire des lueurs blafardes àe. sa tVèle lampe des groupes de Bouddhas à quatre bras, à têtes d'éléphant, h têtes de cerf! Bientôt des chauves-souris, grosses comme des poules, éteignant la lampe, nous enteloppent dans
' ces cachots; errant à tâtons, nous ne sommes plus guidés que par les lucioles légères qui voltigent en un essaim lumineux autour de ces statues gigantesques. Dans le mausolée tourné vers la Croix du Sud est une statue de femme, parfaitement belle et bien conservée, dominant un puits profond qui est à ses pieds. Du côté nord est une tête de
, mort, reposant sur une tète d'éléphant ; — reliques du quatrième siècle et mystères que tout celai
Un petit Régent en bas de soie, coquet et mignon, était venu nous joindre Iil par ordre de l'Empereur; mais Ak-Kem était impuissant à nous traduire ses esplicalions mythologiques, N'ayant pu éclairer nos esprits, le Régent a du moins pris soin d'éclairer
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notre route et de nous donner un piquet de cavalerie qui porte en avant une douzaine de torches flambantes. Les campagnes environnantes brillent d'une autre lumière : la crête dentelée du Merapi, ce grand volcan autour duquel nous tournons depuis sept jours, se dessine en couleurs de feu; du côté opposé, rhorizon est à chaque minute embrasé par les éclairs, qui sont, sous les tropiques, les compagnons de chaque soirée; et plus près, les rizières, échelonnées comme des cascades, sont toutes phosphorescentes des ondes agitée^ des lucioles, dont Peau dormante reflète Féclat scintillant. Lès lucioles I les lucioles! une influence magnétique les fait s'élever , puis retomber par saccades, comme une pluie d'étincelles; et nous^ ne pouvons nous lasser d'admirer l'intensité de leur lumière. C'est bien tard dans la nuit que nous franchissons le seuil de l'antique cité de Djokjokarta; là encore, la résidence nous est gracieusement ouverte.
3 décembre 1866. — Malgré l'heure tardive de notre arrivée , nous avons été retenus par l'intéressante conversation du Résident , M. Bosh , dont la figure martiale et les yeux profonds trahissent dès l'abord la fermeté et la science. Ah! il faut des hommes* trempés de fer et merveilleusement doués pour remplir les carrières administratives dans les Indes néerlandaises! L'histoire de chacun d'eux est
attachanle au possible; car, s'ils sonl les plus oinnipolcnts d^s nababs, ils sonl surtout les plus infatigables travailleurs du monde.
Entre ces deux visilps à des Sullans vivants, nous voulons voir les tombeaux des Sultans défunts, glorieux héros du temps de la piralerie, de la guerre, puis de la révolte. Des voilures à six chevaux nous t avec fracas jusqu'au portiinie de la paisible demeure des morts. Au milieu du cimetière est une piscine de marbre, dans les eaux profondes de laquelle nage la u tortue sacrée n . On a préparé sur les bords des offrandes de riz et de viande ; les prêtres, accroupis dans ta position du pêcheur à la ligne, tiennent au bout d'un bâton des petites boulettes de pâtée toutes prêtes pour l'animal-dieu. Une tortue, surtout quand elle est adorée, est fort longue à se décider! Une pluie torrentielle et une humidité intense nous rendent impatients; une idée heureuse nous lait envoyer un b fervent « remuer les profondeurs des eaux. Blanche comme l'ivoire et longue d'un mètre, la bôle sacrée parait aussitôt et tend la bouche, que les fidèles, emplissent religieusement.
Autant les Javanais aiment des habitations ouvertes au grand air pendant leur existence, autant ils aiment à couvrir comme d'une cloche leurs demeures sépulcrales : le toit vient presque jusqu'à terre, et c'est pour ainsi dire en marchant sur les mains
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et sur les genoux que nous pénétrons dans la salle des cercueils. Le chef de Mataram, puis le premier roi du nom, président cette assemblée mortuaire : des centaines de tombes sont rangées le long des murs, et couvertes de toiles blanches que soutient un échafaudage : on croirait voir les lits tendus d'une galerie d'hôpital.
Dans l'après-midi, nous avons la seconde représcn tation passablement augmentée, de notre réception d'avant-hier. Le Kraton impérial de Djokjokarta est frère de celui de Sourakarta. Il contient cinq mille adorateurs de plus : à part cela*, même succession de palais, de pagodes, de terrasses, de colonnades, d'arabesques et de pendoppos. Même procession honorifique sous parasols, et promenade pompeuse jusqu'au seuil du harem. Avant-hier, nous trouvions extraordinaire d'être arrivés le jour où était né un Prince impérial; il est peut-être bien plus étonnant, quand on rend visite au mari d'épouses aussi nombreuses, de tomber sur un jour où l'on n'enregistre aucune naissance.
Je vous fais grâce de cette nouvelle réception , parce qu'elle ressemble trop à la première : et pourtant, mille détails nouveaux ont encore piqué ma curiosité au milieu de tant de splendeurs; et j!ai éprouvé lesjoies plus complètes qu'inspire un opéra que Ton vient entendre de nouveau pour en savourer les charmes déjà à demi révélés.
JAVA. SUM. CflMTON. -J^^"
£n sortant du harem, nous avons rendu visite ans tigres enfermés dans une grande bâtisse de bois, et réservés aux combats de ]a fêle du Siillan. Ce doit être un beau spectacle : dans lu plus spacieuse cour du palais, l'armée est formée sur quatre rangs; de jeunes Princes, au nombre de six, appelés a les six braves devant le soleil « , coiffés du casque d'or et nus jusqu'à la ceinture, vont bravement couper les liens qui retiennent la porte de la grande cage, et montrent toute leur bravoure en ne se retirant devant le tigre que par une sorte de danse macabre aux sons de la mnsique des cymbales. Alors la béte aux yeux faroucbes bondit et se rue contre la muraille humaine, toute hérissée de lances, et finit par tomber percée et rugissante. Quelquefois un buffle sauvage est lancé pour lutter avec le tigre ; c'est un combat désespéré, avec les péripéties les plus atroces. A la dernière fête, le moment le plus pathétique a été aussi le plus risible : chargé et vaincu par le buffle, le tigre, en un bond de six mètres, s'est élancé par-dessus les lances jusqu'au haut d'un cocotier. Suivant l'usage des «premières tropicales n , une trentaine d'Indigènes étaient, en loges aè* Tiennes, perchés sur cet arbre : en un clin d'œil et avec ensemble, ils se laissèrent choir, comme les fruitstrop mûrs d'un arbre que l'on secoue, et grdce àleur nature de singe, aucun d'eux ne fut blessé.
Les tigres que nouB avions sous les yeux étaient
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enfermés seulement depuis quinze jours : le Sultan avait requis toute une moitié de la population de la province pour les traquer dans une fondrière. Ah! quelle différence avec les animaux endormis de nos jardins zoologiques! Dès qu'ils nous voient, dès qu'ils sentent » la chair fraîche » , ils s'élancent à six et sept mètres d'un bout à l'autre de leur arène, et se cramponnent fébrilement aux pieux de bois qui les tiennent prisonniers et qu'ils ébranlent : leurs yeux de feu , leurs griffes crochues, leurs rugissements font frémir. Il y aurait du reste de quoi se sauver, tant est affreuse l'odeur des carcasses et des chairs pourries de moutons et de chiens qu'on a jetés tout entiers dans leur cage , et dont il y a déjà des monceaux sous leurs pieds. Mais que c'est beau un tigre royal , quand il a encore un reste d'élan de sa vie libre !
Quand le Sultan nous a dit adieu, il avait déjà pris avec nous des manières d'une parfaite bonhomie : vousn*avez qu'à voir son portrait pour vous en convaincre ; gros et bon vivant, il porte un serretête bizarre qui lui donne l'air d'avoir des oreilles d'àne en carton; mais^^ il a l'œil bien intelligent : s'il est très-roide devant son peuple et dans les cérémonies de cour, il est ailleurs très-simple et trèssociable, venant en cachette jouer au whist et boire du bon bourgogne chez le Résident. Ilest bien un peu ennuyé d'une grand'fante qui le gourmande sur son
JAVA. SlâM. caaiTON.
r des Blancs, et bien souvent il a eu envie de la reléguer dans ses i lavalides», mais elle est immensément riche, el il en héritera, s'il est sage! Ainsi, ou a beau Ëlre sultan, on fait encore la cour à sa tante.... de Java, et ou jouit mille fois plus d'une escapade, parce que c'est du fruil défendu. i Je sors à regret du u JKralon n , pensant que je ne I li probablement plus jamais de pareilles splendeurs 1 J'aurais voulu vous y mener avec moi, vous en faire voir tous les détails. — Sous ce portique passe un palanquin : il est porté en cadence par quatre coulies aux membres nerveux, aux épaules de bronze: quatre parasols azur el or ombragent la jeune Prin-
I cesse nonchalamment balancée dans sa boile légère : i derrière elle trottine une bande d'enfants, les uns 1 richement vèttis de soie voyante et ornés de tout un atlirail de colliers vingt fois enroulés et de bracelets d'or rouge; les autres, sans vergogne, nus comme des petits chérubins de pain d'épice. lUais tajidis que je contemple les poses gracieuses de ce groupe espiègle et rieur, il disparait soudain, et je n'ai plus devant moi qu'un bataillon djokjokartien qui semble me dire : u Européen, cette Princesse est du sang de Mataram; elle rentre au harem, dont elle eslla reine parlagrdcc et la jeunesse : nos longues fourches ornées de dents de requin, nos masses d'ébène el nos casse-léte de bois de fer suffisent pour t'ii
idiquer que tu n'y rentreras pas.
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Et', me retournant, je n'ai pjus sous les yeux que des idoles de bois , à moustaches d'or et à poitrine argentée, auxquelles les croyants offrent de Tencens; des fruits et des poulets peints en rose, enveloppés dans des paniers ronds et légers qui ne laissent passer que la tête et la queue.
Telle était notre promenade en nous acheminant vers la Résidence : nous remerciâmes au seuil du a Kraton » les hauts dignitaires qui avaient eu rhonneur de porter au-dessus de nos têtes les parasols d'ordonnance, et parcourûmes avec bonheur CCS belles avenues taillées en berceau, où pendaient des (c duryans » , fruit semblable à un melon r.llongé, les « jacks » classiques et les <( pains » de Farbre-boulanger. Ce jardin continuel nous mena, comme à Sourakarta, devant le fort où sont casernes les cinq cents Hollandais, garde d'honneur àe Ralifatolah VI, puis chez le Panghéran-Adiepatie-Sourio-Ningrat IV, qui est le Prince indépendant symétrique de Mangkou-Negoro. Celui-là toutefois n'est guère redoutable : quoiqu'il porte l'uniforme de lieutenant-colonel avec l'air le plus martial de toutes les Néerlandes, il ne commande encore que cent cinquante hommes d'infanterie et soixante-dix hommes de cavalerie : il n est que le masque d'un contre-poids, l'embryon d'un épouvantail d'indépendance, et le chef honoraire d'une opposition qui a quelaue chose de dynastique. On