‹ Voyage autour du monde (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

JAVA. SIAMi CASTOS.

dirait vraimeot que Louis X( est arrinë jusqu'ici par la deux ceut cinquantième incarnation d'un Bouddha, car la fameuse devise n Diviser pour régner n n'a jamais été plus nettement appliquée.

Le jeune Prince, fort jaloux de son hareni, ne nous le laisse voir que de loin : seule la Sultane dite l' grande » est appelée h recevoir nos hommages. Elle a treize ans; des ailerons d'or se hérissent sur sa chevelure d'ébène ; dans le groupe parfumé de musc qui la suit, est une petite Malaise albinos fort étrange. Après leurs grâces féminines, auxquelles leur grosse lèvre pendante et leurs yeux en coulisse portent en vérité un terrible ombrage, nous passons en revue les collections de lances et de Itriss, puis un manuscrit superhemcnl relié en or massif et relevé de pierreries, où sont inscrites sur parchemin les annales généalogiques de la Famille u sainte » des Sourio depuis quatre cents ans. — A Bali, il y a quelques années seulement que le Prince indigène a cessé de suivre la coutume antique qui l'ohligeait à épouser ses sœurs, pour perpétuer la consanguinité de la souche royale dans la plus parfaite intégrité. — A Java de même, la noblesse n'est pas seulement une institution politique, mais surtout aussi un dogme religieux, et nous sommes frappés autant de la majesté instinctive et naturelle de nos hâtes, que de la vénération sincère dont le peuple les honore en tout point.

. DJORJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 135

Nous fumions sur les gradins de la terrasse les cigares d'un pied de long dont le Sultan nous avait fait cadeau, quand, du fond de la sombre avenue , une grande lueur s'éleva tout à coup : elle gagne ; des torches nombreuses éclairent en vacillant les beaux bouquets de la verdure tropicale : illuminés un instant par les reflets de la résine flamboyante, les grands arbres rentrent Fun après Fautre dans la nuit : comme des ombres vagues , les silhouettes de tout le peuple, qui à cette heure encombre la vaste avenue, se courbent jusqu^à terre sur le passage du cortège. Voilà les dragons vêtus de drap écarlate, les lanciers verts à la longue jupe flottante! voilà six chevaux isabelle excités par un escadron de coureurs blancs galonnés d'or, qui font la voltige et qui s'élancent! c'est le Sultan : il vient, avec une grâce parfaite, rendre au Prince sa visite.

Il est minuit bien passé... les dernières torches viennent de disparaître dans le feuillage : tout rentre dans le silence, et je vous écris sur ma terrasse de marbre, humant les fraîcheurs de la nuit, tout enivré de ma vie nouvelle '.

^ Bien nous a pris pourtant de ne pas fixer notre résidence en ce lieu enchanteur : sept nrois après notre passage, le 30 juin 1867, un épouvantable tremblement de terre a détruit les maisons et englouti les habitants. C'est à Djokjokarta qu'il a été le plus violent , et un millier de personnes ont succombé.

JAVA. SIAU. CAKTO\.

A décembre 1866. — Nous rentrons aujourd'lmi sur le terrilûire des possessions bollaiidaisps. Comme vous le voyez, c'est au galop de nos chevaux que nous parcourons l'intérieur de celle île féerique : une seule fois exceptée, nous ne nous sommes jamais arrêtés plus de trente-six heures dans chacune | de nos différentes étapes : les changements calment la fièvre, cette sœur inséparahie du voya-M geur en ces régions, et peut-être aussi la beauté des spectacles gagne-t-elle à la rapidité de notrt course, comme l'illumioalion des lucioles sur le^ forêts vierges paraît plus belle dans son semble que dans ses détails. Les terres princicrei que nous quittons sont comme des îlots indépen-^ dants qui s'élèvent au-dessus d'une mer soumise i la Hollande. Dans ces îlots d'un million d'hoi chacun , terres volcaniques où grondent à la fois les feux souterrains de la nature et les feu.x que souffle l'esprit de conquête, oasis dernières où s'est réfugiée l'antique race des dominateurs de la lUalaisie, que de secrets, que de haines étouffées, que d'ambitions éteintes d'une part, que de stratagèmes victorieux et de conquêtes tacites de l'autre I Sous ces dehors pompeux de magnîlicence barbaresque ou de déférence artificielle, quelle mascarade honorifique, au sein des parfums enivrants du sérail, comme dans les cartons administratifs d'une diplomatie autoritaire! Ne semblerait-il pas au premier abord

"DJOKJOKARTA ET BORO-GOU Dl}£.

que cea deux radeaux, surnageanl au naufrage général Jos Sullans javanais, dussent élre peu à peu submergés par la marée monlanle qui a couvert Je reste de Java, el Timor, et Bail , et Macassar, et Bornéo ? Non, ce sont au contraire, pour mes faibles yeux du moins, les otages élevés par les conquérants sur un piédestal d'autant plus haut qu'ils sont plus impuissants, afin de dorer le pacte immense qui lie , à la fois par la force et par l'amour, la race soumise à ses dominateurs européens. L'habile tactique de feinte modération et de respect volontaire vis-à-vis de la dernière ombre d'une noblesse détrônée, qu'il suffirait d'un coup de canon pour anéantir, me parait la clef des rapports entre le Gouvernement colonial et les Sultans soi-disant indépendants. Ainsi des ménagements gratuits pour deux Princes assurent la reconnaissance et la servilité de vingt millions d'Indigènes

C'est la province de Kadou qui est limitrophe, à l'Ouest, du petit Empire de Djokjokarla. Quand nous admirions les meneilles de )a nature depuis Batavia jusqu'ici, on nous disait toujours que dans le Kadou nous trouverions le paradis de Javn. Montagneuse el volcanique, cette contrée possède sur ses sommets arrondis des forêts vierges et impénétrables ; à mi-c6le, des plantations de café, régulières et alignées comme les parterres d'un potager; dans les vallées, de la vanille et de l'in-

jaVJl, SIAM. CANTON, tligo. Pourquoi faut-il que ces placides spectacles soient eUnstés pour nous, quand notre escorte lire le sabre pour intimider des populations qui s'accroupissent bien bénévolement, mais qui, par moments, sont un peu récalcitrantes dans les moatées où il faut pousser aux roues?

Ah! quand ou n'a point vu cette verdure inouïe des tropiques, cette végétation si bumide, si arrosée sous un soleil brûlant, ces fouillis ^gigantesques de lianes et de bambous, ces dômes de montagnes qui jusqu'à leur crête sont des mamelons de feuillage, OH ne peut concevoir l'impression enchanteresse que nous éprouvons à chaque pas. Enfin nous francliissous une montagne curieuse, d'une forme esactemenl trapézoïdale et couverte de iecks, on l'appelle' u Clou de Java n (les Indigènes prétendent qu'elle est le centre de l'ile), et nous arrivons h Magelaug, capitale de la province. Visite immédiate au Rési-

■ dent : son huissier galonné nous dit qu'il est malade j — El de quoi ? — Réponse i II a eu froid ! En voilà un, grand Dieu! qui peut se vanter d'avoir eu une bonne chance! Quant à nous, on nous aurait trempés depuis vingt-cinq jours dans une chaudière de I bateau à vapeur, que nous ne serions pas plus ruis-^H 5 décembre 1866. —Le Régent de céans, Radcii.^| Touniongong-Danou-Kousoumo , Prince distinguj^H

■ DJUKJOKÂHTA ET BÛEO BOUDO

de figure cojiinie de manières, nous inèDe dans ses équipages au lemple de Boro-Boudor, situé à quelques lieues d'ici. Cette construclion s'élùue sur un niumelon régulier au centre d'une grande vallée circulaire, qui lui sert de ceinture. Au loin sur l'horizon, semblables aux créneaux d'une forteresse naturelle, les crêtes des volcans éteints la dominent; c'est là que les chefs de l'invasion hindoue ont, au huitième siècle, construit ce colosse en l'honneur de Buuddha.

A distance, le monument a la forme d'une cloche ; il mesure tr(?nte-six mètres de hauteur et cent huit de diamètre; quand on est plus pri's, on est frappé des centaines da statues de Bouddha échelonnées, des pieds uu sommet, sur les parapets de sept galeries superposées qui forment les gradins de cette pyramide massive, construite sans ciment et*admirablemenl conservée. Chaque statue de Bouddha (et il y en a cinq cent cinquante-cinq de grandeur héraldique) est abritée par une coupole à jour, taillée dans le granit. 11 n'est pas une pierre qui &e soit sculptée, ce qui fait plus de quatre mille ^ grands sujets de bas-reliefs bizarres, tous nets et 1" finement ciselés, riches de détails et d'eusemble. ' C'est, en un mot, une pyramide grandiose, habillée et ornementée : elle sert d'étagère gigantesque à l'des idoles protégées par des globes de dentelle de ■pierre, qui sont disposées sur l'extrême bord de

jaVA. SIAM. CANTON.

chaque terrasse comme les sentinelles des donjons du moyen âge, et elle déroule sur ses muraillei galerie de sculptures qui se font suite les unes aux autres et qui représentent les plus curieus épisodes.

Nous suivons avec admiralion une chasse à l'éléphani, un halkli do rhinocéros, où les chasseurs de Mahomet sont plus hcureus que ne l'ont été les disciples de saint Hubert : — une bataille, puis un naufrage sur du corail; là, on croirait vraiment voir nager les matelots tombant à la mer du haut d'une ni&ture brisée. Puis viennent les aris de la paix, les diQ'érents genres de culture, avec la charrue javanaise telle qu'elle est encore aujourd'hui. Ainsi, en onze siècles, les plus essentiels des înslnimenls, les instruments aratoires, n'onl pas vu l'ombre d'un perfectionnement! Un comice agricole de province ferait ici une révolution! — ËnGn, j'ai la tète remplie de mille autres reproductions, tellef que cérémonies de mariage (un peu accentuées), création de l'homme, serpent tentateur, déluge, etc., rappelant de très-près notre Histoire sainte.

Quatre escaliers majestueux, de cent cinquante marches chacun, nous conduisent à la coupole du sommet, élégant sanctuaire dont le dôme est formé de pierres qui se soutiennent par leur propre poids.

Imitant un Indigène, je me suis hissé s noux du dieu; j'ai allongé le bras et je suis arrivé à pincer son oreille, ce qui, dans la croyance j a va-

^^ noux du ^^h pincer s<

^^K trô

DiOKJOKARTA ET BORO-OOUDOR.

[ naise, assure « la bonne veine " . Mais si je n'ai pas, en général, une admiration béale pour les montimenls qui ne parient pas à l'âme, mais seulement à la curiosité de l'étranger, j'ai été frappé ici de voir que la statue divine n'était point terminée et était loin d'atteindre la perfection des bas-reliefs. — Le Régent nous expliqua que « l'image de l'ordoanan teur suprême du monde était à dessein inachevée, n parce que la main de l'homme ne doit pas pré- M tendre à la reproduction }-éeUe des traits divins n . — Cette pensée profonde et vraiment philosophique ù propos de la construction d'une idole, n'est-elle pas à la fois exacte cl contradictoire, délicate ef primitive, attachante et fantasque?

A voir la grandeur des traits fondamentaux alliés à la finesse des moindres dentelures, que d'années et que de bras n'aura-t-il pas fallu pour achever un pareil ouvrage ! Aujourd'hui , il n'y a plus alentour ni adorateurs ni même habitants : la ferveur est morte; des siècles passés il ne reste qu'une seule trace , celle que le temps et la désertion n'ont pn détruire : — le granit.

En revanche, sur la plate-forme qu'il faut traverser pour arriver au pied de la masse sacrée, plate-forme ombragée du plus luxuriant quinconce d'arbres séculaires, nous trouvons les tentes de contrôleurs et d'ingénieurs qui sont penchés sur des caries de quatre mètres carrés, où ils lavent les

JAVA. 31AU. CAMON.

plans mÎDutteux d'un cadastre. Ainsi, à côté da vestige de l'invasiou hindoue, est l'application scienti- 6que et utilitaire de la conquête européenne. Dans ce quartier général d'un état-major d'exploitation commerciale, chaque coin de terre est reporté sur le papier; les teintes variées représeulenl les différents rendements des cultures européennes et indigènes. L'aulorilé galonnée taille, comme dans un gilteau, les carrés de terrain destinés, l'un au café, l'autre au sucre, celui-ci à la vanille, celui-lii au riz nécessaire à la nourriture de la commune. C'est l'échiquier sur lequel la Hollande joue à coup sûr la grande partie d'épiceries qui lui fait gagner plus de soixante millions de francs par an.

Notre Régent essaye par momenis de nous parler français et nous ttichons de le comprendre; il nous ramène sous sou pcndoppo el dans son dalem, nous donne son porliait, et hoiis présente à ses nombreuses femmes ; mais désormais un harem ne nous semble plus extraordinaire.

• 6 décembre 1866. — Je me souviens d'une de ces gravures qui représentent les féeries des campagues de l'Empire : Bonaparte, du haut des Alpes, montrant à ses soldats étonnés les plaines resplendissantes de l'Italie. — L'n spectacle d'une réalité / aussi merveilleuse que cette peinture est exagérée, nous fait embrasser d'un seul coup d'œil toutes les

iKAHTA ET BORO-DOtJDOR.

cultures de Java; nous francliissons la chaîne que dominent les volcans de Soumbing et de Suidoro (3,500 et 3,400 mctres), et la plaine d'AmbarraTira nous apparaît sons des effets de lumière si beaux, que je ne puis les décrire 1 La nature renaît toute fumante après un orage dont les gros nuages noirs fuient derrière nous; de touffus contre-Forts de caféiers nous séparent de la marqueterie végétale qui est à plusieurs milliers de pieds au-dessous de noire route en comicbe; les nappes vertes de la canne à sucre forment une mer de verdure; des palissades jaunes limitent de petits jardins ou l'on cultive avec soin le quinquina, le thé, la muscade, le girofle, le

Page 1