livre et la cannelle : ce sont comme les voiles
ilorées d'une escadre orientale!
Quand c'est au détour d'un col qu'apparaît soudain un panorama aussi immense, if S'jmble que la nature se soit fait un jeu d'étaler tout ce qu'elle a de plus beau sous la plus vive des lumières : en bas la luxuriante abondance, en haut les volcans dentelés I il y a quelque chose de plus qu'humain qui raaisit le cœur du voyageur, n Noos reverrons des
palais et des pagodes, des tempêtes et des mines ts d'or, me disais-je; mais nous sera-t-il donné de nder jamais du regard un paysage aussi riche et isible, aussi tropical et grandiose? ^' S'il y a des personnes insensibles aux beautés de la nature, qu'elles viennent ici : elles seront muettes d'admi-
ration I Mais qu'un peintre n'essaye point de rendre une parcillo image; il n'y a pas de palette qui puisse fournir des couleurs assez vives, pas de perspeclive qui puisse donner une idée de la profondeur des dûmes de fleurs!
Tout à l'heure, il nous fallait dix buffles roses pour gravir les lacets du col : une escouade de gamins, prenant l'air important de cornacs, tiraient à tour de bras sur les ficelles qui passent par les trous percés dans les naseaux des pauvres bâtes; mais celles-ci ne répondaient qii en faisant de formidables téle-à-queue, et en s'élançant par folles saccades de droite et de gauche, sans s'inquiéter du précipice. Évidemment ces buffles veulent rejoindre leurs semblables, couchés ou nageant dans les lacs delà vallée que nous dominons : ils aiment l'eau passionnément; le museau et les comes dépassent seuls la surface des vagues légères qu'ils agitent, et ils restent ainsi des journées entières avec l'expression nonchalante (le la béatitude la plus complète. S'ils peuvent trouver quelque marécage bourbeux, ils s'y roulent en troupeaux. Alors les bambins vont les chercher pour le travail, ils les mènent aux eaux limpides, et entièrement nus, souvent par trois ou quatre à califourchon sur un seul buffle, ils leur font la toilelle au fond des ravins, dans le» beaux lacs tout verls des Victoria regia, ou tout roses des fleurs de lotus.
1)J0KJ0KARTA £T BORO-fiOUDOR. 145
Maintenant, pendant de longues heures nous descendons au grand galop de nos poneys la chaîne des montagnes ; mais ce n*est point sans péril. Sur les nombreux torrents et sur les ravins profonds qui coupent la route, il y a des ponts suspendus extraordinaires : pas un clou n'entre dans leur construction. Deux câbles d'écorce de bambou sont jetés parallèlement d'un côté du ravin à la rive opposée, et noués aux sommets des plus gros cocotiers : de légères tresses de lianes, attachées à un pied Tune de Tautre, en tombent verticalement, comme les cordes d'une lyre, et s'enchevêtrent dans un treillis plan, sorte de natte souple en bambou, qui est le tablier infiniment mince de ce pont bizarre. C'est làdessus que nos coureurs royaux lancent nos bétes à toute vitesse : l'élasticité incroyable de cette cage de roseaux est la seule chose qui la rende solide. Au moment où nous nous y engoufirons , tout plie sous notre poids, vacille, se rétrécit et s'afiaisse dans son ensemble : les lianes verticales s'allongent, les bambous secs s'entre-choquent précipitamment, et nous pourrions croire à un feu de file de mousqueterie. Des millions d'hirondelles ont leurs nids ' sous le tapis végétal que les pieds de nos chevaux agitent comme les vagues d'un lac : elles s'envolent en nuées gazouillantes et stridentes. Pour nous, qui
^ Nburriture si estimée des Chinois , qu'ils viennent la cheiv cher jusqu'à Java.
sotnines la canse de ces détonations et de cet effroi, il nous semble que nous nous retrouvons dans' ces mines d'Auslialie oii nous noua laissions entraîner par notre propre poids, en passant le pied dans la bague d'une corde : nous semblons plonger dans le ravin avec nos coureurs, nos poneys, noire carrosse, pnis rebondir sur la terre ferme, après anoir élé, avec le sentiiuent du vertige, balancés comme d&ns un liamac.
Emportés dans cette descente, nous arrivions dans la plaine bien plus vile que nous ne l'eussions voulu : nous rencontrions sur la route le contrôleur d'Ambarraua, M. Musscbenbrok, qui accourail en personne, croyant avoir à nous porter secours au Tond de quelque précipice. ^Savant aimable et cbasseur inirépide, beiireux, trois fois heureux mortel! Il en est à son quatorzième tigre, à son quatrième taureau sauvage, et à son cent trente et unième sanglier. Il nous raconte ses luttes corps à corps avec les hôtes féroces de ces bois, et les ascensions qu'il a faites sur presque fous Its volcans de l'ile. Le «■ Slamal n est, parait-il, le bois de Boulogne des rhinocéros (iU lui ont échappé comme ânous, ce qui nous console un peu) : l'odeur des cratères les attire, et ils ont creusé sur les sommets de véritables tranchées dans la lave , où les Indiens leur préparent des fondrières. Quand ceux-ci ont le bonheur de capturer un des monstres, ils n'en gardent que la corne nasale, qui se vend un
DJOKJOKAfttA fit BORO-DOUDOR. 1«7
prix énorme; on en fdit un Remède qui guérit , dit-on, deis morâureis de serpient.
\ M.* Musschenbrok nous à amené son fils, âgé de dix ans, le plus raviàsant enfant de là terre ^ qu'il élève à la javanaise , fc'est-à-dîre nu de la tète aux pieds, pour le fortifier contre les atteintes pestilentielles de ce climat , qui épargne si peu les jeunes constitutions. Le petit blond afiVonte sans chapeau le soleil le plus ardent, couche sur une natté soùs la véranda, et a ainsi survécu à tant d'autres nés ici comme lui, pautres petits êtres tjue la fièvre et ladyssenterie ont fauchés sans pitié I Déjà, avec Tadresse féline d'un Indigène, Tënfant sait grimper merveilleusement aux cocotiers, ou se faufiler dans la jongle, prendre d'une main un ser^ pent par la queue et glisser l'autre jusque sur la tête avec la rapidité de l'éclair. — Ce trait vous prouve que les Hollandais, âù contraire des Anglais dans rinde, cherchent à fusionner leurs mœurs avec celles des Indigènes; et il est certain, d'après les statis*» tiques, qu'ils réussissent, malgré bien des douleur^, à réduire des quatre cinquièmes la mortalité qui frappe lents imprudents voisins. L'absorption de roast-beefs et de spiritueux à des doses surhumaines est plus que notoire dans l'Inde; elle est passée en proverbe I Ici , au contraire , la sobriété de la race conquérante nous frappe au plus haut point; et, en vérité, ceux-là seuls succombent qui sont dé-
AVd. SIAM. CAKTOA.
signés par la fatalité. — Nous nous trouvons parl'aitemeDl de ce régime : à nous trois, depuis près d'uD mois, nous n'ïtvons certainement pas mangé pour sis francs de viande (j'en excepte le coq de quarante francs de Samadang ) , el bu pour vingt francs de vin. Des montagnes de riz cuit â l'eau, des piments et du kari eu abondance pour slimnlants, quelques fruits sains pour nous rafraicliir, nous ont permis de courir la poste quinze heures par jour, tandis que tous les Européens faisaient la sieste, et d'éviter les h routes de nuit » qu'ont faites certains voyageurs effrayés du soleil! N'esl-ce pas le comble du ridicule que de visiter le plus beau pays du globe, à trois mille lieues de l'Europe, pour ne le voir que de nuil, c'est-à-dire pour n'en rien voir?
Mais les mœurs néerlandaises, forcément peu " fashionables h , ont élé accablées des critiques des Anglais qui monteraient au Tankonbanprahou en faux-col irréprocbable. Le plus grand laisser-aller est donc de mise ici : jusqu'il ciuq et six heures, tous les jours, vons rencontrez dans les rues, ou vous voyez sous les vérandas qui les bordent, des fonctionnaires qui témoignent de leur grade par le galon doré de leur casquette, et de la chaleur par des vêtements blancs qui flottent dans un négligé nocturne : à leurs bras sont leurs "fcumies, les chcveu\ défaits, les pieds nus dans des babouches, le corps it peu près voilà par un sarrong court el une seule
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. U9
« cabaya » flottante. La plus livide pâleur est marquée sur leur visage ; leurs yeux langoureux accusent un afiaiblissement progressif; la fièvre les mine et le soleil les tue ! Et pourtant, fascinées par ce je ne sais quoi qui enivre sous les tropiques, attachées aux douceurs contemplatives de- la vie créole, bercées par un demi-sommeil, un demi-délire, qui ne sont que le commencement de la mort, elles aiment leur Java, la magnificence de leurs palais, le pouvoir quasiroyal de leurs maris ou de leurs fils, Tarène où ceux-ci développent leurs viriles facultés, -— et elles sacrifient la santé au devoir!
7 décembre 1866. — Nous sommes dans une gorge marécageuse que domine le Merabou : c'est par ici qu'une invasion étrangère serait assurée de pénétrer au cœur de Java , ou que les Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta, levant Tétendard de la révolte, pourraient faire une irruption fatale et se répandre dans les possessions du littoral. Aussi les Hollandais, pour barrer cette route, ont-ils voulu y élever un centre de fortifications et de casernes.
Voici d'abord le fort de Banjou-Birou (eau bleue), commencé en 1857 : tout ce que le génie peut exécuter de plus solide, non-seulement comme casernes, magasins à poudre et tours d'observation, mais encore comme casemates, doubles remparts et bastions à feux convergents, a été réuni en ce point. C'est une
JAVa. SIAK. CANTON. ^~
œuvre giganlesque, doat les difficultés sont annoncùcs par son nom mémo. A mesure que l'on jelait pilotis sur pilotis, eatacade sur estacade, l'eau envahissait pendant la nuit et engloutissait l'ouvrage du jour ; les faisceaux de bambous et de troncs de teets enfonçaient de dix-huit pieds asant d'oflrîr une résistance aux marteaux des pionniers, et les vénéneuses émanations tuaient les sapeurs pendant qu'ils manœuvraient leurs haches. Enfin la science et surtout la persévérance ont triomphé d'un sol mouvant et rebelle. Peut-être les cadavres et les ossements entassés des ouvriers héroïques de la colonisation ont-ils servi à rendre plus ferme la fange où s'appuyaient les pilotis; mais quand un nombre d'hommes qu'on n'a pas voulu nous dire, et soixante-dix millions de francs, eurent été ensevelis au pied de la montagne, le fort audacieux, véritable nécropole, s'est élevépour défier les envahisseurs comme les rebelles. Ah ! s'ils sortaient tousde leurs tombes, les nobles pontonniers qui ont succombé dans cet ouvrage, s'ils venaient se joindre aux régiments vivants qui occupent aujourd'hui Ambarrawa, les bastions ne pourraient plus renfermer tant de défenseurs, et les ennemis n'oseraient charger leurs rangs impénétrables ! Ce sont les plans envoyés de la métropole qui ont voulu, envers et contre tout, l'élévation de celte harriére : le voyageur pourtant, en- traversant la plaine d'Amharrawa, est frappé de la facilité avec la-
bjOKJOKARTA ET BOItO-OOUOOR, 151
i|uelle une faible arlillerie pourrait foodroyer cesforleresaes, en lançant ses feux des contre-forts de la montagne qui y touchent, et qui sont sans défenBe. Mais, api'ès tant (te lubeurs, on n'a mémo pas en ix attendre le feu du canon. l'ar une belle nuit, le 16 juillet de l'année derniJ^re, des roulements sourds se font entendre : les colonnes se mettent à vaciller comme des peudules, les murs so lézardent, s'inclinent et se couchent; les pièces de canon se déplacent parallèlement à elles-mâmes, et la garnison éperdue, croyant à la fin du monde, se rue sur les portes cadenassées; les femmes et les enfants, qui abondent toujours dansles casernes de Java, hurlent affreusement au milieu des tués et des mourants, entre des écroulements subits et des fracassements nicessants. C'est le volcan Merbabou qui s'est mis en éruption et qui, pendant plus d'un quart d'heure, a sapé les plus solides constructions de granit; et c'a été pour nous d'un intérêt palpitant de parcourir ces ruines avec les ofHciers qui, ayant été témoins du drame, nous en raGonlaient les plus sanglants détails. Il est impossible de voir, sans avoir le frisson, ces murs penchés, ces colonnes courbées, ces dalles soulevées, et ce sol entr'ouvert par les secousses volcaniques.
Nous quittâmes le Banjou-Birou pourvoir la forteresse proprement dite d'Ambarrawa, magniËqne assemblage d'habitations pour les officiers, de ca-
sernes et d )l<^pitallx datant de 1831; les lézardes innombrables, qui prouuent que le font craque en mille points, ont forcé de décréter la démolition des élaijes supérionrs. En se coucbant chaque soir, on craint de ne se réveiller que sous les décombres ; trois mille hommes doivent pourtant occuper cette position.
Ainsi, avant la Julie suprême contre le canon, il a déjà Tallu succomber sous trois ennemis impitoyables : — la fièvre du marais qui a tué les hommes, — l'eau fangeuse qui a englouti les fondements, — le feu souterraiu qui a abattu les murs I Mais l'armée coloniale, composée, pour ses chefs, des plus intrépides officiers, pour sa masse, des éléments les pins bigarrés et les plus excentriques, maintiendra ses chevrons, qui sont la patience à tonte épreuve alliée à la fougue la plus constante.
C'est un curieux spectacle que celui d'une caserne fi Java : les rangs sont mt^lt^s de blonds Hollandais, de jaunes Malais, de noirs Africains, et en général des aventuriers du monde entier qui passèrent ici après la guerre de Crimée et la révolte des Indes anglaises. Habitués au feu, et entretenus dans cette bonne habitude par de petites expéditions incessantes dans l'archipel, ces soldats emportent l'admiration de leurs officiers en temps de guerre; aussi tient-on à leur rendre la vie douce et aisée, quand le canon interrompt ses gronilementa. Nous
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en avons vu beaucoup sur les routes de Fintérieur, voyageant chacun avec sa femme et ses enfants; ici, la caserne m'a paru être d'abord une école, tant elle regorgeait de petits êtres nus se jouant dans la poussière , puis un ouvroir, tant il y avait de femmes malaises installées dans les chambrées internationales et fourbissant les boutons d'uniformes ; et cela pour les Blancs comme pour les soldats de la côte d'Afrique aux torses noir d'ébène, turcos renforcés, aux allures farouches, qui semblent toujours monter à l'assaut. Le tout est original, varié de couleur et singulier ^'ensemble. Mais, plus que débonnaire et condescendante, l'autorité approuve et encourage cette polyandrie réglementée militairement, avec une proportion différente en temps de paix et en temps de guerre , association numérique et monstrueuse qui, sous aucun prétexte et sous aucun climat, ne saurait échapper au blâme le plus violent.
Mais Caton n'a pas inspecté cette belle ile, heureusement pour lui , car il en serait mort plus tôt ! Quoique nous ne craignions pas semblable apoplexie, nous poursuivons au galop notre route, où la chaleur nous ferait plutôt mourir, et je vous écris d'Ounarang, sous le volcan du même nom. Le feu de la terre ne nous tourmente pas; en revanche l'eau du ciel tombe par torrents sur notre modeste case de bambou; elle perce le toit, qui ressemble en
ce moment à une écumoire; je me hâte doi terminer mon pensum, en tenant d'u parapluie au-dessus de ma table, qui est " pede cïaudo t> , et de l'autre ma plume de paon javanais.
8 décembre 1866. — Une journée de roule nous ramène à Samarang, le terme de noire beau voyage dans l'intérieur. — Plus de deux cents lieues faites à toute vitesse, avec des spectacles nouveaux comme avec des obligations nouvelles à cbaque heure, nous ont autant enchanté l'espril que fatigué le corps sous ce soleil torride. il nous parait étonnant de n'avoir plus à nous lever à quatre heures demain matin et d'avoir an contraire à savourer pendant deux jours les délices de la Késidence. l'oint d'ornements banals sur les murs de stuc, point de portes ni de tentures qui arrêtent tes fraîches évolutions de lft>: brise de mer, point de meubles d'Europe dans ce pa^ lais asiatique. L'édat du marbre n'esl relevé que par d'immenses tapis de cent peaux de tigres; et, à travers les colonnades blanches, l'œil n'esl arrêté que par les touffes admirables de la vcgélalion tropicale.
A l'heure du dîner, les serviteurs, en grande tenue nationale, s'échelonnent sur les gradins du perron; les équipages de poneys arrivent au galop, et le général commandant, suivi d'un brillant état-major, vient mêler au fasie oriental de ces péristyles for des uniformes hollandais et le cliquetis des suhres;
DJOKJOKARTA ET BORO-BQUDOR. 155
bientôt les cristaux reflètent mille lumières, et une table royale nous rassemble. Les cicatrices, de maintes blessures sur ces fronts brons^s au soleil de Bornéo, de Bali, deMacassar, de Timor, témoignent des exploits de nos- aimaUes convives. — r Vous pensez si nous avons joui des récits de phacun t — L'un me racontait la guerre de Bali, où le roi Klong-Klong s'est défendu si longtemps avec gloire; c^est à Michiels , a le colonel au cc^ur de tigf^ » » qu'écbut rbonneur de soumettre entièrement cette belle île : il mourut béroïquement dans l'action , au moment le plus décisif ^e la victoire. — Un autre me détaillait les iparches forcées dans la jongle, dans les marais pestilentiels, contre des ennemis armés de flèches empoisonnées. Après une escarmouche de nu|t, iip des ofHci^rs avait entendu des cris afireux; il y courut: c'étaient douze blessés tombés dans une sorte de fondrière, où ils se débattaient contre un véritable troupeau de cropodiles qui leur avaient déjà arraché les membres et qui s^ les disputaient par lambeaux.
9 décembre 1866. — r Ma chambre est à ^le seule tout un palais; on y organiserait le plus beau bal du monde ; elle donne sur différentes terrasses d'où la vue est féerique ; une escouade de serviteurs est accrpiipie à ma porte et n'attend qu'un sigq^ pour courir et exécuter mes ordres. Mais je ne les trouble
[uère : j'erre Bor le marbre, enchanté d'en ressentir îft fraîcheur, et, vingt fois par jour, je me plonge dans une baignoire qui louche à mon lit de nattes , baignoire remplie d'une eau fraîche et courante, si spacieuse que l'on y nage à l'aise. Un gendarme à. I cheval m'apporta soudain un paquet venu par la dernière malle d'Europe; quelque ami m'envoyait un livre du boulevard pour me surprendre au sein des splendeurs pachaliques. C'était \ Affaire Clemenceau! Je me hâte de me replonger dans mon lac de salon et d'y lire ces pages entraînantes : elles m'arracbèrent au calme qui semblait me sourire, et assurément elles eurent peu de lecteurs plus semlilables à Hassan, lorsque
L'on catendftil ï peine nu fond de Glisser l'eau fugitive, eE d'instuit en Les robinets d'airain chanter en s'égi
baignairt
10 décembre 1866. — Le premier chemin de fer de Java. — Voilà donc ces belles plaines, ces vallées pittoresques, ces Diontagnes sauvages où nous avons vu galoper des rhinocéros et ramper des , serpents, oii nous avons eu tout « l'humour v et ' les aventures d'un voyage en poste de satrape, les voilà qui vont être sillonnées par deux prosaïques
I soies ferrées, comme le sont les ferres d'Europe 1 Eh bien, je suis encore heureux d'avoir fait ce voyage à la vieille mode; et plus lard Je dirai, à l'inslar des
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anciens d'aujourd^hui : a De n^on temps, comme c'était joli ! que d'imprévu il y avait alors I que de couleur locale ! » Mais, est-ce réalité, est-ce imagination ? sur les vingt-huit kilomètres que nous venons de parcourir , le pays m'a paru moins merveilleux, les villages ont passé devant mes yeux comme ,une masse confuse de bambous et d'hommes, les forêts vierges comme une ombre verte sans détails; les gorges roses de lotus m'ont semblé sans poésie, et les attelages de buffles sans labeur.
Nous avions commencé par visiter les travaux de la station qui est située sur le littoral, au milieu des marais et de leurs boues malsaines; les fondations en béton qu'il a fallu construire ont coûté des sommes immenses. Les directeurs et les ingénieurs de la compagnie, les uns en casque indien et en veste blanche, les autres en chapeau gibus et en habit noir, faisaient au Prince les honneurs de la ligne. Nous étions sur un wagon d'ouvriers, remorqué jusqu'aux derniers rails par une locomotive que pavoisaient les couleurs de France. Il nous fallait procéder souvent avec lenteur, car le sol mouvant a englouti vingt fois les pilotis et la voie n'était pas encore bien assise. Nous ne nous arrêtâmes qu'au pied de la chaîne dont les quatre volcans dessinaient les formes coniques sur l'azur cendré du ciel.
Les dépenses s'élèvent déjà à dix millions, et il va être nécessaire d'attaquer les flancs escarpés des
JdVA. GIAU. CANTON.
montagnes dont le passage poiitera lin^l-hiiit millions. Le principal tronçon mènera de SamaraDg (port de mer) à Sourakarla : il y aura des pentes de an trentième et bon nombre de viaducs et de tunnels. — Le deuxième tronçon, imposé à la compa- ! gouvernement, reliera au littoral la forteresse d'Ambarrawa, destinée à être le centre et la clef de la vaste ligne de défense qui couvre l'île. Quant au trafic, il est assuré sur la plus <}rande échelle; la voie ferrée trace sa ligne droite à travers des terres fort habitées, riches en caféiers, en cannes à sucre, et surtout en forêts de tecks magnifiques, mais inexploitées jusqu'à ce jour, — Lorsqu'on a vu , comme nous , des caravanes de sept et huit cents coulies, portant des sacs de café aux deux extrémités du bambou équilibré qui s'incruste dans leurs épaules; lorsqu'à câtë de ces iiles de porteurs trottants, on a croisé des convois de quatre cents bêles de somme pliant sous leurs bals, puis des deux cents charrettes trainées par des buffles et remplies d'huile de coco, de vanille, de cannelle, de quinine, de Ihé, et de mille produits divers, on ne peut concevoir comment il se fait que, depuis quinze is, cette chaîne de transports difficiles et lents ait pas été remplacée par la locomotion à vapeur! Mais il parait que la lutte a été fort longue et très-obstinée pour obtenir enfin cette concession du gouvernement : des intérêts privés, des inimitiés
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personnelles» l'acharnement dé conservateurs qui voient dans Fintroduction des chemins de fer le signal des réformes nouvelles et lé bouleversement des idées de monopole» ont joué dans cette affaire un rôle déplorable au détriment du bien public. Du reste, si les pétitionnaires ont triomphé, grâce à leur audace et à leur persévérance, ce n'est point sans périls qu'ils s'aventurent, carie gouvernement n'a garanti l'intérêt des fonds engagés dans l'entreprise, qu'à la condition d'un embranchement sur la forteresse; et c'est là un parasite des plus voraces apposé au tronçon naissant.
Pourtant cet embryon de chemin de fer va naître viable, non point précisément par ses propres forces intérieures, mais par la fécondité surabondante de la terre qui le nourrira. J'ai voulu chercher à me fafre une idée précise des ressources des trois petites provinces contiguës, Samarang, le Kadou et Sourakarta , qu^une ligne ferrée de moins de deux cents kilomètres va suffire à relier intimement de centré à centre, et dont ies richesses seront, en six heureSy au lieu de six sèfiiaineSf transportées sur le quai du port d'embarquement. D'une liasse volumineuse d'imprimés statistiques, empilés dans la bibliothèque de la Résidence , j'ai pu extraire quelques chiffres de l'année 1863, malgré la difficulté bien naturelle que j'ai à comprendre les Aanwijzing- Betrekkelijk , les Uitgestrektheid , les Maatshappij
d^s en-téte^^H
et les Gelai Inkoopskoffijpakbuizen , d^s i administralifs.
La Résidt^nce de Samarang conlient 1,03] .038 habilanls, dont 4,000 Européens el 12,000 Chinois, — 19i,000 buffles, — 37,000 bœufs, — 13,000 chevaux. Son sol produit comme principales cultures, 101,649 picols ' de sucre, — 4lS7 picols de lafaac, — 109,325 picols de café provenant de 48,853,276 caféiers, et 3,392,079 picols de riz.
Le Kadou est peuplé de 491,333 habitants, dont 211 Européens seulement et 3,000 Chinois; il compte 68,000 buffles, — 94,000 bœufs, — 28,000 chevaux, el produit 29,000 livres d'indigo, — 74,296 picols de café sur 22,000,000 d'arbre», e(^ 91 1 ,664 picols de riz.
La terre princiére de Soiirakarla compte 713,000 ^ habitants, —47,000 buffles, — 41,000 bœufs, — 6,000 chevaux, el une production annuelle de 65,194 livres d'indigo, — 92,719 picols de sucre, 439,827 livres de tabac, — 67,406 picols de café.
Songez maintenant quelle nouvelle source de richesses ce sera pour ce pays, tjuand plus de deux ] I millions de porteurs (car toul Jatanais esl corvéable), et plus de cinq cent mille bêles de somme el d'atte- ' lage, qui convoyaient péniblement plus de quatre milliards de kilogrammes de marcbandises, seront
I l* piwl (Itiiiivaiil ^ n9 liilni.
DJOKJOKARTA ET BORO-DOUDOR. 161
remplacés par des locomotives et des wagons! Par là même, les porteurs seront convertis en travailleurs, les bêtes de somme en bêtes de labour, et, par un admirable déplacement des forces, des espaces immenses, encore incultes, seront mis en exploitation, des forêts vierges seront abattues pour les constructions navales, et les populations entassées pourront se désagréger pour faire d'un Java arriéré une Amérique du Nord à la vapeur.
Ce résultat admirable et certain ne sera pas local : il gagnera forcément de proche en proche les Résidences voisines, et autour de Samarang et de Sourakarta il y aura une zone d'activité , de défrichement et de richesse qui éclipsera toutes les autres parties de Java. Qu'importent les premiers regrets, les objections irréfléchies , les préjugés antiques dlndigènes ignorants qui s'effrayeront peut-être de la vapeur, comme les Africains qui brisaient la boussole, cet alpha de la navigation! Qu'importe encore le désespoir des admirateurs d'une nature vierge, qui ne veulent voir les tropiques que par les yeux de Bernardin de Saint-Pierre ! Le fait est à peine croyable, mais l'opposition au chemin de fer a été nulle de la part des Naturels, très-vigoureuse de la part de bon nombre d'Européens : aussi n'est-ce pas du tout du lieu commun que de prêcher la vapeur à Java. Nous avons vu dans Tintérieur des hommes d'une grande valeur nous affir-
AVa. SIAM, Cil\TO\.
mer que les chemins de Tery seraient inuliles : ils nous montraient sur la carte la t'omie de l'ile, qui esl lout en luugneur el rékrécie encore par les monfa^ueg centrales : ils nous faisaient toucher du doigt la distance insijjni fiante qui sépare les versants nord de la mer, et nous indiquaient le réseau admirable, toujours sur la carte, des routes inaugurées par le maréchal Daendels. Mais nous n'avions pas fait trente milles sur ces routes encombrées de files iulermiuables, que nous demeurions plus convaincus que jamais de la nécessité d'une innovation. Combien n'avonsnous pas été con&rmés depuis dans cette idée, en apprenant qu'en dépit d'une ferlilrlé prodigieuse, le prix du riz, cette base de l'alimentation, variait dans des limites considérables à de petites distances, faute de voies suffisantes de comniunicalion. Par exemple, il vaut sept ou huit roupies' â Uaiavia, cinq à TJandjour, et trois ou même deux roupies e( demie à soixante ou soixante-dix kilomètres plus avant dans les terres. Bien mieux, il y a peu ^^— d'années, on a vu, en temps de disette, des Java- ^^B nais mourir presque de faim dans une Résidence, ^^V alors qu'à cinquante lieues de la une autre province ^^^ était dans l'abondance.
Mais cette opposition faite au chemin de fer par
I les hommes qui s'appuient superficiellement sur
^^L ks difficultés dispendieuses de viaducs, de tun-
DJOKJOKARTA ET BORO-DOUDOR. 163
nels el de rampes , est doublée d*une idée premièFe et dominante : la crainte du travail libre, C*est eu effet une vote nouvelle dans laquelle entre la colonie néerlandaise : ce chemin de fer est la pierre de touche, il est Fécueil où pourrait bien s*échouer la vieille galiote d'il y a deux cents ans, où pourraient sombrer avec elle les idées économiques d'un autre âge! La jeune compagnie qui, après tant d'instances, a obtenu la concession, nous donne l'exemple de la première application du travail libre : elle emploie 9,000 ouvriers, et les paye à raison de un franc par jour. Nous faisons pour elle des vœux ardents, car nous sommes convaincus que son audacieuse initiative ouvrira l'intérieur à tous les bienfaits de la civilisation, bien plus encore dans l'ordre moral que dans l'ordre matériel.
Mais tandis que je suis encore en train de feuilleter ces tableaux pleins de chiffres qui sont sous mes yeux, je ne résiste pas à sauter à pieds joints hors de mon chemin de fer, de mes sacs de café et de sucre, pour vous citer un trait qui m'a frappé. — La statistique véridique est, sans en avoir l'air, bien souvent fantaisiste, et j'y trouve non pas les animaux féroces tués parles hommes, mais les hommes que n'ont pas manques les monstres des forêts. En l'an de grâce 1863 \ 273 individus ont été mangés
^ Pièce n? 18 , Verslag van het beheer en den Staat van Nederlandsch'lndie, over 1863.
parles tigres, 158 par les crocodiles, 72 ont été broyés par les rhinocéros, et 22 sont morts de morsures de serpents. La foudre du ciel a bien voulu joindre son concours efficace dans cette battue terrestre, et pulvériser 493 humains !
Viii(!(t millions d'Indigènes et vingt-cinq mille Hollandais. — Habileté dans la domination. — Corvées. — Cultures forcées du sucre et du café. — Bénéfices nets. — Princes javanais et employés européens. — Prospérité matérielle. — Soumission aveugle. — Devoirs d*une métropole au dix-neuvième siècle.
11 décembre 1866. — Un paquebot part aujourd'hui pour Batavia, et nous devons le prendre. Nous aurions voulu rester ici davantage , non plus à cause des curiosités indiennes et des plaisirs de TinconnUy c'eût été pour un motif plus élevé : le Résident qui nous reçut, M. Keuchenius , est un de ces hommes distingués qui font une impression profonde. Nous ne pouvions nous lasser de le retenir bien avant dans la nuit pour jouir de son commerce si savant, si aimable et si captivant. La variété et la rapidité d'un voyage a ses plaisirs comme ses ligueurs , et quand on rencontre une grande intelligence qui inspire au plus haut point le charme et le respect , c'est un véritable chagrin de devoir s'en séparer si vite et de ne pouvoir se reporter en pensée auprès d'elle qu€ par l'émotion des souvenirs et de la reconnaissance.
Un canot de la marine royale, armé de pagaies.
]\VA. SIflM. CANTOX.
nous éloigne rapidement du quai où \c R^.sident, général lUaleson et bon nombre d'officiers sont nus dire adieu au Prince : nous longeons le chenal de la jetée où sont entassées les '< prahus n malaises à la proue élancée, les barques arabes aux sculptures de sandal et aux kiosques byzantins sur l'arrière ; des subrécargues chinois, d'nne vois tonnante, dirigent les déchargeinenls. Mais, bientôt, ces sons criards deviennent confus pour nos oreilles, la plaine se réduit sur l'horizon en une étroite ligne bleuâtre que dominent les nuées du matin, et audessus d'elles, les volcans élèvent leur têfe altiire et noire. — Plus nous avançons dans la rade, plus les lames secouent notre frète canot, et embarquent d'une façon peu rasl^urant(': enfin nous atteignons le steamer qui nous attend sous vapeur, et nous nous installons dans le plus coquet, le plus neuf, le plus propre et le plus mignon des navires que j'aie jamais vus. Ab! il n'est pas hollandais pour rien, notre it minister Franzen van de Putlel n L'Iiélice 1 tourne, et nous prenons notre aire : nos cabines
I sont meublées comme des boudoirs, et éclairées par
I de grands sabords : les canapés de rolin, les toilettes
^^ soignées, les cuivres brillants, tout rappelle la clas- ^^h siqae propreté nationale. Noire équipage est malais ^^K et manœuvre à merveille; ce sont de vrais singes ^^^K dans la mâture, et je me suis pris d'alîTcction pour ^^^V cette race si agile, si attentive et si paticato. Un des
mt ve- ^H
LE SVSTËMË COLONIAL. 161
traits càracléHstiqtieJS de ces Iddiëtas, c*èst rftmôùt qu'ils ont pour les enfants des Blancs : tandis qU^ j'étudiais Ce matiii la carte sur le potit , et qu'un matelot accroupi à mes pieds suivait d'un regard impassible le feu de moii cigare , eh me présentant la mèche toujours flambante dès qu'il le voyait s'éteindre, j'avais devant moi le spectacle de trois bébés blancs servis chacun par deux petites filles malaises de dix ans. Plus loin, des enfants de six ans avaient chacun quatre domestiques, exécutant leurs cent mille volontés, et blottis àléur^ genoux depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir! En vérité, ils commatident comme un sultan à des esclaves, et ils donnent des ordres quand ils mériteî'aient de recèvoii" le fouet. La chaleur est affreuse, aussi nos quelques passagères européennes font-elles la sieste dans leurs cabines; pendant ce temps, trois et quati'e fillettes malaises se tiennent les jambes Croisées à letir porté : dès que la maîtresse élernue, la petite troupe se levé comme un seul homme pour lui porter secours.
Pour nioi , je n*ài pas tardé à trouver sur le pont lih petit coin bien tranquille, et jpuisque me voici pour trénte*-sîx heures à la mer, enfin en possession de moi-même , respirant librement la brise réparatrice avec l'horizon ouvert devant moi , je veux bien vite en profiter, avant d'avoir encore des spectacles nouveaux, et vous écrire rapidement comment se
: à mes yeux la domination liollandaise dai l'ardiipel Indien,
Mais la jiosîlion d'un voyageur est souvent délicate S'il est accueilli avec boulé, avec expansion, avn une hospilalilé qui le remplit de reconnaissance, 1 critique dans sa bouche a bien des cbances d'étn considérée sinon comme un abus de confiance, moins comme un acte d'ingratitude! Pourtant, il yj deux éléments fort distincts dans une colonie : lel hommes, — et le système. Ah! j'ai avant tout ^ cœur de vous dire combien les hommes à Java m'oafl inspiré de vive sympathie et de respect sincère. Je voudrais avoir cinquante ans, pour que ma voix fûl autorisée â leur rendre cet hommage, qu'il n'existe pas dans le monde de corps administratif colonial réunissant autant d'instruction, de distinction, de capacité et de charme. — Élevés dans les écoles polytechniques de UelFt et de Lcyde, qui sont consacrées à former des administrateurs pour les Indes, parlant tous aussi bien le français et les dialectes sundanais et malais que leur propre langue, travaillant dix heures par jour, et apportant un esprit consommé dans les matières si diverses qu'ils régissent en maitres, les fonctionnaires que j'ai vus dans Java ont emporté mou admiration.
D'opinions différentes sur les grandes questions qui se débattent, ils n'en servent pas moins leur pays avec ardeur sous un soleil de feu, sur un sol
meurtrier, et certes ils ont tous bien mérité de la patrie.
Maintenant^ après un voyage presque officiel où, grâce à la générosité du Gouvernement, le mécanisme discutable de Fadministration s'est déroulé dans le même panorama que les beautés merveilleuses de la nature, cet embarras de position, ce respect affectueux pour les personnes doit-il me fermer la bouche , et m'empêchcr de dire mon humble sentiment sur le système tel que je l'ai compris? Je ne le pense pas, et je parlerai avec d'autant plus de franchise, qu'en plaidant ici la cause de la liberté, j'ai la confiance d'être dans la voie où la colonie trouverait la véritable prospérité : je parlerai avec d'autant plus d'élan , qu'à Java même , par un écho bienfaisant venant de cette même métropole qui n'a encore fait retentir que ses décrets autoritaires, il s'opère un réveil libéral et plein de promesses !
Dans ce temps de triomphe pour la force brutale , c'est assurément un spectacle plein d'intérêt que celui d'un tout petit peuple de trois millions d'âmes, le peuple hollandais, qui, avec des forces relativement insignifiantes, maintient au delà des mers de l'Equateur, dans la dépendance la plus absolue, un immense empire de plus de vingt millions d'hommes ! Et aux yeux des gens qui mesurent le succès d'une entreprise à ses avantages matériels, il est plus admirable encore de voir une colonie verser annuel-
JAVA. StAM. CANTON.
lement dans l^s caisses de la métropole souvent une cinquantaine/ ([uelquefois près d'une centaine de millions, à tiire de hénèfice net! Quand, sous cette double impression, on parcourt l'Ile de Java, en y rencontrant partout nn ordre parfait, une prospérité inouïe, et même la disposition bienveillante du peuple concpis pour ses maîtres, est-il possible de n'être pas étonné dès l'abord , et entraîné à pénétrer le secret d'une administration si féconde en résultais? Java tout entière, les tjuatie cinquièmes de Sumatra, les trois quarts de Bornéo, la plus grande partie des Célèbes, les Moluques, Sumbawa, Lombok, Dali et Timor, voila dans son ensemble l'Empire colonial de 28,923 milles carrés (géographiques) dont les traités de 1814 et de 1824 ont déterminé les limites et donné la possession à ce bardi peuple hollandais dont le territoire en Europe ne compte que six cent quarante milles I Voilà oii s'e»l exercé avec persévérance le génie de la Hollande; voilà oii "la Compagnie n , dès 1596, inauguraitdes relations commerciales qui, comme partout dans l'Inde, amenèrent vite les passions et les cataclysmes politiques. "Le Fort" s'élevaàcûtédu u Comptoir n ; le marchand devenu planteur, le planteur devenu soldat, des simples traités sur la vente du poivre et du café passa aux alliances avec les Sultans faibles et amis, pour les aider à détrôner les Sousoufaounans redoutables et hostiles. Enfin , après deux cents années d'une
LE SYSTÈME COLONIAL. m
lutte qui n'a eu pour devise que k diviser pour régner » , et qui a vu de grandes prospérités comme de grandes fautes, u la Compagnie » se dissout, et le Gouvernement de la métropole prend fermement en main son œuvre mal assise et presque ruinée. Les guerres de la Révolution , le passage de la Hollande sous le sceptre d'un Prince français, Toccupation anglaise de 1811 à 1816, forment une série de vicissitudes, causes d'arrêt et souvent de recul dans la prospérité et même dans la vitalité de la colonie !
Mais assez d'histoire pour le moment : le passé s'efface devant les questions brûlantes du présent. Admirant l'énergie avec laquelle Java a été arrachée par le système hollandais à une stagnation , puis à une^narchie certaines, je veux plutôt chercher l'esprit de ce système, vous en montrer les conséquences actuelles, ainsi que les causes de la réaction qui commence à se faire contre un faisceau de principes tant vantés et tant admirés. Je veux plutôt vous parler de ce qu'il nous a été donné de voir dans cette île que nous avons parcourue, où malgré le fanatisme mahométan, la bravoure et les instincts d'une race de pirates , et la fierté d'une antique noblesse, vingt-cinq mille Européens régissent en demi-dieux quatorze millions d'hommes.
Quand on a été, comme nçus, témoin du respect religieux, de la soumission aveugle des Javanais
lis JAVA. 8IAM. CANTO\.
pour toul ce qui esl autorité morale, de la prompte mise en pratique de tout ce qui est ordre nialériel^ quand on a perdu ses regards jusque dans les montagnes les plus reculées sur un horizon de plantations de café auxquelles travaillaient les populations de nombreux villages; quand on a voyagé dans la plaine pendant des journées entières , à travers des champs de cannes à sucre (chacun de plusieurs lieues carrées) oii des milliers u d'ouvriers en corvée i> étaient alignés dans leurs sillons; quand cnËn on a appris que tout cela était le monopole du gouvernement, — on comprend aisément qu'après avoir comblé les dépenses de 39,000,000 de francs pour son administration coloniale, de 15,000,000 pour avances aux cultures de café, de 10,000,000 aux cultures de sucre, de 7,500,000 francs pour ses travaux publics, de 18,000,000 pour son armée, de 5,000,000 pour sa marine, de 16,000,000 à titres divers, en un mot de 120,500,000 francs, le budget des Indes ail, par exemple, dans une période de dix ans (1852- 1862), apporté en moyenne un excédant total de recettes de 63.000,000 de francs I
C'esl pourtant un chiffre fabuleux, et il n'est aucune colonie qui présente un pareil exemple! Alors, le voyageur qui ne fait que. voir est ébloui par CCS résultais grandioses, quant aux chiffres, par l'aspect des routes, des villages et des campagnes, par l'éclat des cultures, l'activité d'un peuple
lie ■
lYSTRME COLONIAL.
(jni produil lanl pour ses maîtres! Le voyageur qui pense se demande par quels moyeDS, à noire époque, ces millions d'hommes arrosent de leurs sueurs une terre qu'ils ne peuvent posséder, et soDt forcés de cultiver tous les jours des champs dont les récoltes apporteront leurs bénéfices à d'autres. Et pourtant ou dit que ce ne sont pas des esclaves !
Tout cela n'est pas l'œuvre d'un jour, c'est le fruit d'une politique babile, si elle n'est pas morale, et d'un pouvoir souverainement et régulièrement despotique, mais contre lequel le Javanais ne murmure pas, car il est amplement calqué sur celui d Sultans qui régnaient avant l'invasion. C'est là qu'est la pierre de touche; aussi, à mon sens, Jova n'est pas une u colonie », puisqu'il n'y a pas de colons et que la propriété d'un planteur n'y peut pas plus esister pour l'Européen que pour l'Indigène; mais bien une superbe et brillante u exploitation n minutieusement réglementée par le gouvernement depuis A jusqu'à Z, avec une entente inouïe pour verser dans les coffres de l'Etat tout ce que l'on peut tirer de cette belle île, la plus fertile du globe; c'est plutôt, en vérité, une immense " ferme " administrée par un petit nombre Ae JbvcHonnaires qui commandent à des milliers de corvéables.
Ce n'est point dans les armes, mais bien plutôt isledomainedelapolitique.queleGoi
lAlTA, SIAM. CAKTOX.
hollandais a puisé toute sa force pour arriver à une domination si entière, si bien engrenée et si féconde en fruits rémunérateurs. Voiler l'autorité européenne, qui ne s'exerce jamais directement, mais toujours par un intermédiaire indigène, sur une population douce mais fiére, qui conserve cette illusion qu'elle n'obéit qu'à ses chefs naturels; s'effacer en tous points devant la noblesse des Princes javanais, les nommer à leur poste en les cboisissant parmi des rivaux , — ce qui les force à la soumission entière ou à la perte de leur dignité ; les maintenir dans les honneurs antiques cl dans le prestige de la religion locale, — ce qui perpétue le respect d'un peuple leur obéissant comme à une divinité; les payer par de forts appointements, souvent décent et deux cent mille francs, — ce qui les engage à no pas se faire révoquer; les intéresser surtout dans le produit de la récolte, — ce qui les porte à activer par tous les moyens possibles les travaux de leurs humbles sujets; en un mot, avoir u le masque i d'une autorité que le prêtre musulman, intéressé aussi par la dîme, fait respecter comme une idole, et exploiter au nom d'une aristocratie indigène tout un peuple pour le profit de la domination étrangère, tel est, ce me semble, le plus clair de l'esprit et des vues théoriques du gouvernement colonial.
Java se divise en vingt-deux provinces ou Résidences, comptant une moyenne de six cent h huit
LE SiYSTËME COLONIAL. 175
cent mille âmes. A la tête de chacune est le Résident (fonctionnaire européen), sorte de préfet omnipotent, concentrant entre ses mains tous les fils de Tadministration,. de la justice, de Fautorité militaire, des travaux publics, des cultures- monopoles, etc., etc., en un mot il est tout, mais il ne fait rien directement. Dans la même ville que lui, le Régent, fonctionnaire indigène, tient sa cour avec toute la splendeur asiatique. L'autorité hollandaise se montre toujours déférente envers lui, et vit avec lui en parfaite amitié, — union d'autant plus encouragée in petto chez le Prince javanais qu'un mot de blâme du préfet juxtaposé peut amener, du jour au lendemain, un décret du Gouverneur général qui déclarera que Raden-Adiepatie-Pangheran *** est remplacé dans la Régence de *** par son neveu Raden-Kousoumou ***; et comme celui-là est également un prince, un a sang des dieux )> , la population s'inclinera tout aussi servilement devant son nouveau maître. Le despote pachalique et vénéré des Javanais n'est donc plus que le serviteur empressé du chef européen. Survient-il une afiaire de justice? c'est le Régent qui préside une cour de notables indigènes, et qui demande l'avis du prêtre musulman : tt TAdat » avant tout, et le Coran! Mais, le matin, le Résident a témoigné'son désir, et il est sûr que la loi sera interprétée suivant sa volonté.
Y a-t-il une route à construire ou à réparer? le
JAVA, SIAM. CA\ÏOfJ,
Résident ira porter chez le principiciile de la race de Mataram les plans faits par les ingénieurs de Leyde, et rite le Toumongong ou le Pangheran indigène met en réquisition des corvéables par milliers, et la route est faite. Le même jeu se continue sur toule la filière adminîslralive - de l'Assistant Résident dans les sulidivisious à un Régent de seconde classe, du ^^^ contrôleur au vedana indigène, du vedana au chef ^^ ^^H du village! — Ces derniers sont les seuls qui soient ^H ^^H élus par les paysans : cela se comprend vite, et ou ^^Ê ^^^ reconnaît là l'habileté hollandaise. En effet, l'usu- ^H fruit de la propriété gouvernementale étant collectif, ^H c'est aux chefs de village que revient la mission ^| délicate de répartir les travaux de la terre entre les ^H familles, de faire exécuter les cultures d'après les ^H ^^^ ordres reçus, et enfin d'estimer la valeur des pro- ^H ^^B duits qui font la base de l'impôt en nature. Comme ^^H il est gage et fin de faire exercer ces fonctions obli- ^^^ gées, mais redoutables, par des hommes ayant la confiance relative de la population et appuyés d'un I conseil de Mautries ou notables! Mais aussi, vous
I saisirez pourquoi ce système général est contraire à
la colonisation européenne : il faudrait que le Gou-
Ivernement aliénât ses terres cultivées gratis, et il ne veut à aucun prix s'en dessaisir. De plus, des Européens se soumettraient difficilement à un semblable régime : les seules et très-rares plantations particulières qui existent dans la partie conquise de Java
LE 8TSTËUE COLONUL.
ne 3ont pas àa fait (les Hollandais : ils n'en ont jamais concédé I mais elles datent du passage des Anglais, qui avaient voulu libéralement y fonder la ]ji'0[)riété individuelle.
En somme, avec moins d'employés que n'en comporte cbez nous la dernièrt! sous-préfeclure , une province, souvent de près d'un million d'âmes, est administrée au doigt et à l'œil. En y ajoutant quelques secrétaires, un ingénieur du cadastre, un inspecteur des finances et des cultures , quelques commis (indigènes pour la plupart) pour les registres, on a le système complet d'une Résidence : là, les employés européens sont à proprement parler la puissance motrice : les gradés indigènes, qui servent d'intermédiaires, composent la pore machine qui transmet le mouvement : mais il est vrai de dire qu'à mesure qu'on descend cette échelle administrative, on y trouve les fonctionnaires plus royalistes que le roil Tous dépendent uniquement du Gouverneur général, qui aune autorité absolue dans les Indes néerlandaises. Chef d'une armée, d'une marine coloniale que pourrait envier plus d'un Etat souverain, il nomme les Bésidenls et tous les fonctionnaires d'un vaste empire.
A côté, ou plutôt au-dessous du Gouverneur, trouve placé un conseil de cinq membres, appelé conseil des Indes, mais purement consultatif: puis, avec le nom modeste de directeurs, fonctionnent de
J.lVfl. SiaM. CANTON.
véritables ministres dans leurs départements respectifs. En cas d'urgence, les pouvoirs du chef de la colonie sont illimités : il peut faire la paix ou la guerre, et, sous sa responsabilité, ordonnancer des centaines de millions. Mais tout arrêté permanent doit être sanctionné par l'autorité raélropolitaioe : pour le dire en passant, il résulte de cette obligation des lenteurs très-préjudiciables aux intérêts de la colonie.
Ce pouvoir s'exerce d'une façon aussi simple qu'économique : vous serez sans doute étonné d'apprendre que l'éfat-major d'une armée de 27,000 hommes (dont 11,000 Européens, 15,000 Indigènes, 1,000 Africains) compte seulement deux généraux, deus colonels et au plus quatre lieutenanls-colonels. Aux Indes , un capitaine commande souvent une expédition qu'on jugerait chez nous assez importante pour la donner à un général.
Si cette administration fait le plus grand honneur à l'esprit envahissant, habile, énergique et pratique des Hollandais aux Indes, il faut reconnaître que la tâche a été bien Facilitée par les habitudes, les mœurs et jusqu'aux préjugés du peuple conquis, et que le secret de la domination européenne a consisté, avant et par>dessus tout, à continuer dans toutes ses conséquences l'état social qui existait avant elle.
D'abord envahis par les Hindous, puis par les
de ^
PsVSTÈUE COLONISL. *t^'
Musulmans, les peuples de Java avaient pris deux fois la i-eligion de leurs conquérants. De là ce calme, cette absence de fanatisme qui rendent un peuple Irès-maniable. Agriculteurs dociles, ils aiment prodigieusement, sans la posséder, la terre qui les nourrit et qui a, de tout temps, enrichi leurs maîtres, Princes de la race de Bali, guerriers de l'Himalaya, marchands d'Amsterdam ou colonels hollandais. La diffusion prodigieuse du sang noble par la polygamie n'altère en rien ce nouvel el puissant élément d'ordre qui est un respect superstitieux et national pour l'aristocratie la plus aimée, la plus vénérée et, dans son milieu, la plus influente de tout l'Orient. ~
Rien donc de plus avantageux, sinon pour la colonisation, du moins pour une esploilalion coloniale, que la conslilulion de la propriété établie ici de temps immémorial. Sous le régime pur des Sultans, le Prince indigène était senl propriétaire de la terre, seul en droit de commercer avec l'étranger : la propriété individuelle n'existait donc pas ; mais, au lieu de la possession théorique du souverain, la force des choses avait établi non la propriété colleclive, mais l'usufruit collectif des mêmes terres affectées au même village, ce qui constitue la udessan ou commune et terrain coniuiunal. La population devait au Prince local un cinquième du produit de la terre , et un jour de travail sur la semaine, qui en comptait cinq.
lAl'A. SldM. CANTON.
Ce sont ces droils, ces mêmes droits féodaux temps anciens, sur lesquels s'appnient les Hollandais, La coriquêle subsliluant leur autorité à celle des Sultans, il est naturel qu'ils gariient pour eux l'esprit de ces précieuses prérogalrves. l'eut-être sans changer la hase de l'autorité, eût-il été possible de faire couler les hienfails de la civilisation et du christianisme dans cette pâte pétrie il y a cinq cents ans, et coulée dans un moule asiatique? Mais non, l'Asie a été continuée ici, et le Gouvernement colonial a dit aux Indigènes : « Je suis vainqueur des souverains et non du peuple , je laisse à vos souverains et à vos prêtres leurs dignités honoriSques : vous restez corvéahlos pour eux deux et pour moi : — et moi je reste seul propriétaire et seul commerçant, n
Au fond, n'était-ce pas dire du même coup : «Javanais, il n'y a dans ces Sullaneries qu'un Sultan de plus n , et, en effet, Java ne ressemble-t-il pas dès lors à un corps multiple qui était déjà pompé par deux sangsues, les Princes indigènes et les prêtres musulmans, auxquels s'en joint une troisième, la Hollande ? Celle-ci entend non-seulement se défrayer des centaines de millions nécessitées par l'entretien des fonctionnaires, delà marine et de l'armée, mais encore faire profiter la métropole des sources de vie coloniale. Il en résulte ce qui devait fatalement arriver; sortant de l'époque primitive sous le régime
[ des ^H llan- H
Je la CompagniG, transitoire aous le roi Louis et sous les Anglais, Java, de 1816 à 1832, passe par deux périodes : la première, de demi-prospérité; la seconde, de ruine cflrayanle.
Jusqu'en 1824, la triple saignée pratiquée sur un organisme encore vivace, produit suffisamment aux trois parasites qui s'en alimentent. Élevant l'impôt foncier à son maximum, le Gouvernement le fait monter progressivement de 16 millions à 38 millions et à6l millions-, puis il réalise ses plus grands bénéfices dans l'exercice de son commerce-monopole sur les terres non conquises mais protégées, telles que les Préangers, Sourakarta et Djokjokarta; là, en effet, marchand unique et autoritaire, il achète 7 fr. 37 c. le picol de café (59 kilogr. 875 gr.) qu'il revend en Europe à raison de 73 fr. 1 Quand un pareil négoce s'effectue sur des millions de kilogrammes, l'argent entre vite dans les caisses!
Mais la guerre avec ces provinces fait tarir cette source féconde, tandis que les dépenses de la métropole, puis les événements de Belgique, exigent un reufort plus abondant. Réduit au revenu de la dime sur le riz, production principale de l'ile, il est vrai, mais denrée d'un prix minime, lourde, et dont let frais de transport dans les magasins diminuent beaucoup les bénéfices, le Gouvernement ne larde pas à être aux abois. Eu effet, le tableau statistique sur lequel je me fonde pour déduire les conséquences
ilA. SIAM. CiXTOX.
Irisfes ou prospères des différents systèmes sente, pour la période de 1816 à 1824, deux années de déficit (2,475.000 fr. en moyenne), et six années de bénéfice dont la meilleure pbI de 7,G0O,000 fr.; tandis tjiie, de 1824 à 1833, ce même tableau donne neuf années de déficit continuel, dont la plus malheureuse atteint 7,218,000 fr., et dont Tenscmble, de 43,712,000 fr., force la Hollande à contracter la dette dite de Java.
Minée par ce déficit toujours croissant, par une dette dévorante, tirée en sens contraires par ses Princes et par ses conquérants, aigrie par le niéponlentement des Indigènes, incomprise par la métropole, épuisée et languissante, la colonie néerlandaise semble donc, vers 1830, mourir d'inanition entre les mains de ceux qui l'avaient tant convoitée, lin homme alors s'est rencontré, fougueux et convaincu, apportant avec lui lout un système et prédisant qu'il éteindrait la dette et le déficit, qu'il donnerait par quarante et cinquante des millions de bénéfice net, et qu'à coup sur il rcssuscilerait la moribonde 1 C'était le général Van den Bosh , un homme providentiel; mais, comme tel. il conseillai! des moyens violents qui sont bons à l'heure du péril et du sauvetage, mais qui deviennent immoraux cl l^erfides quand la planche de salut a fini son devoir. et quand à une prospérité rétahlie il ne faut plus (|u'un travail normal; son fameux secret du sys-
nées ^1
tème des cultures était, en deux mots : le travail forcé.
Au moyen de ce système, il songea donc à doter la colonie de cultures profitables, ayant une grande valeur sur le marché européen , seul endroit où elles puissent se convertir en argent. Le café d'a- • bord, puis le sucre, l'indigo, la cochenille et le tabac, ne tardèrent pas, sous sa main, à donner des résultats inespérés. L'idée était immense et féconde : aux grands maux les grands remèdes; sans doute il en voulait une application équitable; mais, maniée par des instruments indigènes avides, elle est, en réalité, la cause et le puissant moyen d'extorsions constantes sur le peuple javanais. C'est ce spectacle, dans son entier, que nous venons d'avoir sous les yeux, et dont voici les grands traits matériels.
Dans toutes les parties montagneuses de l'ile, chaque famille e^\ forcée de cultiver une plantation minutieuse et régulière de six cents caféiers, plus une pépinière de réserve destinée à remplacer chaque pied qui manquerait à l'inspection du contrôleur européen. Et le Gouvernement de dire aux populations des montagnes : a De même que vos anciens maîtres avaient seuls le droit de commercer, c'est à moi seul^ à moi Gouvernement colonial, que vous vendrez le café de vos plantations réglementées; je vous le payerai à un taux fixé par moi. )) Ce taux d'achat est de 25 fr. 20 c. par pi«
coi" : l'Elat-négociant revend ce même picol 73 fr. en Hollande! Jugez alors quel est l'immense profit tiré de la culture forcée, quand il y a comme jourd'hui (1866) ^ Java 2% millions de caféiers produisant69,590,000 kilogr., achetés 29,227,82-4 fr. et revendus 84,659,342 fr.
Quant aux populations des plaines, le foncliunnaire du peuple conquérant leur dit : a Parlont oîi j'établirai une raffinerie, vous st^rez Jbrcés de cultiver el de récolter les cannes à sucre, que vous payera le traitant européen au taui que je fixerai, n
Là, l'Étal ne fabrique pas, il ne fail que planler : il passe des contrats avec un chef d'usine , lut avance 347,200 fr. pour douze ans sans intérêts, le charge de loul le maniement et de la responsabilité de la culture et de l'usine, prend pour lui les deux tiers du sucre fabriqué à un pris minimum de revient qu'il fixe lui-même, et laisse à l'industrit^t un tiers de la recolle, dont il peut disposer librement, pour se couvrir des chances el des dépenses de son exploitation. Dans de pareilles condilîons, il foui que le Irailant opère sur une quantité considérable de cannes pour faire ses frais. Il paye aux paysans, forcés de travailler pour lui, 6 fr. 02 c. le picol manufacturé ; il est obligé d'en vendre les deux tiers au Gouvernement, à raison (autrefois de 17 fr. 25 c), aujourd'hui de 12 fr. 90 c, et le Gouvernement revend en Hollande 76 fr. ce même picol!
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LE SYSTÈUE CULONIAL
Vous voyez encore avec quelle brutale simplicité de chiffres l'État s'enrichit de ce second monopole, quand les bras de 201,506 familles indigènes sont mis en activité dans les sillons de 102,500 hectares plantés en cannes et groupés autour de 97 usines qui raffinent 138,000,000 de kïlo- •{rammes de sucre, d'une valeur de 175 millions de francs.
Voilà en essence les cultures du général Van den Hosh, emplissant à l'envi les caisses de la métropole qui ont Été si légères autrefois . les promesses du général-agriculteur, qui a enrégimenté les populations javanaises en «ne armée de planteurs, ont été largement dépassées. Depuis 1833, époque à laquelle son système vigoureux a porté ses premiers fruits, la dette s'est vite éteinte, les dépenses coloniales ont été chaque année absolument couvertes, et un bénéfice net continuel, qui , en certaines années, a atteint 94,558,000 fr., s'est, depuis trentetrois ans, élevéàun total déplus de 1,800,000,000 de francs, par conséquent à une moyenne annuelle de 54,545,000 francs. Ainsi, gréce aux règlements les mieux combinés pour concentrer de tontes parts les forces puissantes destinées à peser de tout leur poids sur la vis de ce vaste et officiel pressoir à argent, on a pressuré, au nom de leurs Princes et de leur Prophète, 14,000,000 de bons et naïfs Javanais, et on a fait couler dans les cuves de l'État
des milliards de picols de café et des milliards de
pîcols de sucre!
Mais il y a un revers à cette médaille commerciale si brillante : derrière cette prospérité se cache an première ligne le condamnable édit du travail forcé, 1^ des corvées, encore des corsées, toujours des corvées u , puis cette pensée dominante d'un esclavage déguisé qui dégrade moralement plus encore le maître que l'esclave ; il y a enSn, sous une apparence spécieuse de justice, une porte grande ouverte à l'illégalité et aux abus qui en ont découlé.
C'est d'abord ce principe que, sur toute l'écbelli administrative, depuis le Résident et le prèlre ma-' sulman jusqu'au nmanlrie», les fonctionnaires eu péens et indigènes sont également intéressés di la récolle; les autorités prennonl celle-ci cinquante u doits ' » , celle-là vingt-quatre « doits ' « par picol! Un peuple moins soumis que les Javanais se serait depuis longtemps soulevé contre une pareille exploitation. S'il est vrai que l'abus du régime doive être attribué non à l'idée première de son auteur, mais surtout h l'avidité des chefs indigènes qui, mis en demeure de s'y livrer éperdument, prélèvent la dîme et trouvent que la terre ne proiluit jamais assez, il faut s'en prendre aussi au système des primes proportionnelles accordées par le Gou-
1 0,85 cenl.
2 OM ctul.
LE SYSTÈME COLONIAL. \n^
vernement, qui autorise et stimule cet ordre de choses dont, en définitive, il profite si largement.
Et puis y que fait-on dans la question des usines, où il faut une vaste étendue de terres dans un rayon rapproehé pour alimenter un matériel de machines aussi important? On balaye les populations de blocs de cinq ou six dessas (ou communes), pour les besoins des plantations ; et de la sorte non-seulement on condamne à un travail forcé les Indigènes , mais on les arrache à leurs foyers : on les transporte même quelquefois en masse à de grandes distances, pour cultiver au compte du Gouvernement des terres incultes jusque-là.
Si à Java les dispositions du système des cultures font du terrain colonial une ferme autoritaire, où pas un arbre n'est plus haut que Fautre et pas un sillon irrégulier, le système en Hollande est devenu- le terrain figuré de la plus vive des controverses entre les libéraux et les conservateurs.
Jugeant le système à ses résultats matériels, les conservateurs en font un article de foi , se refusant à le modifier et traitant d'utopistes, même de fous, les libéraux, qui le condamnent comme immoral et injuste. Mais laissant de côté les questions élevées de droit et de justice qui parlent assez haut d'ellesmêmes, et ne considérant que les résultats financiers, le système me semble déjà prêter le flanc à la critique. S'il est vrai qu'il remplit les cofires de
JAVd. SIAM. CANTO\.
l'Elat, nul n'est fondé à dire que la cultuifi et le travail libres ne pourraient rendre autant et peut-être davantage. Comment se fait-il, par exemple, que des cinq cultures forcées organisées à l'origine, deux seulement, le succe et le café, sont demeurées dans les mêmes conditions? — Parce qu'il a fallu abandonner les autres, qui sous le régime du travail forcé ' ruinaient, dans leurs branches, l'Etat et les paysans. Mais les cultures abandonnées par l'Etat ont-elles été perdues pour la colonie? Non; au contraire, elles se sont développées et ont singulièrement prospéré. Et c'est tout simple. N'étant plus forcés de cultiver l'indigo, le thé, le tabac dans des terres désignées, ayant de plus la perspective d'être dans une certaine mesure maîtres de leur récolle, les paysans ont pu choisir les terres les plus convenables, et produire à un pris rémunérateur. — Et de plus, en 1857, vingtsept ans après l'application des cultures au reste de l'ile, les Préangers n'étaient pas encore compris dans le travail forcé; la production du café n'en a pas moins passé, sur le tableau statistique, de 30,000 à 243,55-4 picols. Cet exemple de l'iniluence de la liberté — même relative — est patent. Qui oserait donc afBrmer qu'il en serait autrement pour les autres grandes cultures de sucre et de café?
Ici la question d'argent touche à la loi morale; et pour défendre leur système, les con se r valeurs qui ont causé longuement avec nous à Java, n'ont pas
LE STSTËUE COLONIAL. 189
aint d'invoqner cette loi et de s'appuyer sur elle;
; nous ont dit ce que nous savons tous : que les races orientales diffèrent plus de la race européenne que ne diffèrent les climats de.rÉquateur et du Pôle. A Java, la beauté du ciel permet à l'homme de vivre sans maison, sans irétemcnts; la nature prodigue mettant à la portée de sa main une noarrilure plus que suffisante, l'Indigène est provideatiellement affranchi de cette dure loi du travail auquel l'Européen est condamné pour vivre. Sans besoins, et rétif à ceux qu'on voudrait lui imposer artificiellement, le Javanais est naturellement indolent et paresseux : il peut vivre dans le '<■ far niente o italien, el en même temps avec le u contentus sud sorte II de la grammaire. Donc, telle est ia conclusion étrange des conservateurs, il faut lui imposer le travail ; et ils ajoutent que sous cette loi du travail forcé, qui lui fait gagner obi iga loi remeut 25 fr. 20 c. par picol de café , et 7 fr. 70 c. par picol de sucre , il a plus de bien-être qu'il n'eu aurait, s'il était laissé ii Bon inilolence native.
I Les libéraux — et ils sont malheureusement trop rares — répondent que ces raisons spécieuses sont au fond sans valeur, et qu'elles sont inspirées par une cupidité qui s'aveugle sur ses propres intérCts. Fussent-elles vraies d'ailleurs, elles ne pourraient infirmer les principes de justice et d'humanité au mépris desquels se fait cette exploitation d'une race
1 profit du Gou-
it seulement a oqui serait moins iujuste-
tout entière, n verncment col< mais au profit d'une métropole si éloignée. Pour eux, une colonie tloit être autre chose qu'un grenier d'où l'on exporte 133,000,000, en n'offrant en échange que 69,000,000 de marchandises, et les décrets du travail furcé pour payer le reste, i^ Quand nous discu- '1 tons sur les systèmes en vigueur à Java, disent-ils " aux Chambres', il n'est question au tond que de " nos millions. Ce sont euï et eux seuls que nous ■■' avons sous les yeux. Est-ce par la crainte de ne n pouvoir civiliser les Javanais... que nous les main- 1. tenons sous le joug du travail forcé? Je déclare que n jamais encore je n'avais entendu avancer cet argu-n ment, taudis que j'ai au contraire entendu dire 1 trop de fois : N'abolissez pas la corvée , vous perr i driez vos millions! n
A Java aussi nous avons vu des libéraux, et des plus nobles, souffrir, hésiter, et nous répondre presque les larmes aux yeux, quand nous leur avons demandé combien leur Résidence rapportait annuellement de millions à l'Etat. Ceux-là pensent qu'une métropole a des devoirs à remplir envers un peuple naturellement bon et dévoué : ils voudraient que le Gouvernement ne fût pas propriétaire de tout; que l'Européen pût être autre chose que fonctionnaire;
> Siaace du 2U Dovembre 1801, dùcours de U. le D' Vaa HaëivsU.
LE SÏSTÈUB COLONIAL. iSl
(fu'tl y eût d'autres hommes que de petits rois dans leur sphère ordonnaut à une popululiuri tout ealièrE de planter là du riz, ici de l'iudigo, plus loin de la vaDille, de toujours donner le cinquième à l'Etat, et de travailler aujourd'hui au café el demain au sucre, pour le bénéfice du trésor hollandais.
Il y a pourtant des colons à Java, bien peu il est vrai. Par untriste contraste, ils sont tous agglomérés dans les deux provinces princières de Djokjoiîarta et de Sourakarta, provinces que les armes hollandaises oui soumises et que la politique veut respecter. Car, ausyeuxdcspopulations malaises, c'est un grand prestige pour le gouvernement colonial de paraître vénérer le Sousouhounan et les descendants divins des Rois de Malaram, fantômes de souverains, idoles dorées, pauvres marionnettes de mascarade honorifique dont les Hollandais tiennent les fils. Quoique maintenu en chartre privée par un Résident diplomatique, le (jouvernement des Empereurs est plus libéral pour les étrangers que celui de la Haye; il
loue des terres par baux de vingt ans à des colonB ^H
qui viennent y faire l'ortune en payant des salaire -^^^
^^^ raisonnables. ^H
^^^L Pareille chose n'existe pas dans les possessions ^H
^^^V purement hollandaises, et les négociants européens, ^H
^^^ qui sont des Lilliputiens â cûlé de leur grand rival, ^*
l'État, n'exportent que le trop plein de la Maats-
happij, les sucres qui rrstcnt 'lu tiers sur lequel se >«
19» JAVA SIAM. CAKTON.
paye le traitant avec l'Étal, et les produits des sul- I
^^^ taneries (que reliera un jour le chemin de fer con- f
^^^ sËmit euGn par le travail libre, et, à cause de cela, 1
^^H. passant à Java pour un phéuomàne). ]
^^ Après les cultures, dont vous avez vu les'bénéfices
tenant du prodige, je pourrais vous parler des autres
sources de revenu ; 85,000 pîcols des mines d'étain ;
8,000,000 de francs des douanes; 20,000,000 de
l'impôt foncier, le fameux cinquième, maintenu
k quand même, et s'exerçant sur 6,172,000 hectares ^^ de terres cultivées, dont 4,440,000 hectares en ri- ^H zières produisant 16,750,000 kilog. de riz; capila- ^H tion considérable sur les Chinois, dont on veut iiio- ^^ dérer l'invasion ; aflerniage de la vente de l'opium qui produit environ 400,000 francs par Résidence ; • tributs en nature de bœufs et chevaux pour les ^H Régents, dont le luxe est proverbial. ^^Ê
Mais ce qui est triste, c'est que pas une parcelle ^^Ê de ces revenus agglomérés n'a été consacrée à ^^M l'amélioration morale de css populationsl Oui, dès ^H ^^^ les premiers pas dans ce pays vraiment féerique, j'ai ^^Ê ^^K été transporté d'enthousiasme : je ne savais ce que ^^H ^^B je devais admirer davantage, ou des splendeurs n^ ^^M ^^^ turelles de celte terre promise , ou du parti que l'homme en a tiré; la richesse des cultures, depuis les rizières en amphithéâtre dans les vallons, jusqu'aux caféiers qui touchent aux cimes élevées des ^^| volcans, l'animation d'une population active, tout, ^H
jusqu'à la gaieté instinctive d'un peuple indigène qui est né dans le servage et qui ne le hait point, puisqu'il if'a jamais connu autre chose , tout m'a donné l'idée d'un paradis terrestre, si , par sa forme servile, le respect témoigné aux Blancs ne m'avait rappelé la basse dépendance de la race conquise. Alors cela m'a serré le cœur de ne jamais voir un homme debout devant moi, mais des milliers d'êtres accroupis à la file, dans une humilité, une léthargie entretenues chez une race qui a été fière et qui est restée intelligente et laborieuse !
Plus tard, quand nos courses nous ont amenés devant les ruines de temples antiques, devant ces merveilles qui s'appellent Mendoet, Boro-Boudor et TJandji-Séou, j'ai été frappé de la population énorme accusée par ces constructions gigantesques. Il est hors de doute que, dès le huitième siècle, Java était plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Dans ces monuments, la grandeur d^s lignes, la pureté du dessin, la majesté de l'architecture, la perfection des statues, Tordonnance et le fini des moindres bas-reliefs, démontrent qu'à cette époque l'industrie et tous les arts de la civilisation avaient atteint un développement extraordinaire. Quand, aujourd'hui, du sommet de ces temples, on regarde autour de soi, ' que voit-on ? une campagne fertile, mais une population retombée à l'état d'enfance pour ce qui touche à autre chose qu'au sucre et au café. L'art est com-
ie« JAVA. SIAU. CANTON.
plétement mort; quant à l'induslrte, la fabricalioJi et la Irempe de ces kriss trop vantés, le tissage eE la teinture des sarroiii}s ne s'élèvent guère au-dessus des travaux de tribus sauvages !
Ainsi le résultat de trois siècles d'occupation, ou su moins d'influence européenne, aurait été en définitive de faire descendre — et descendre de beaucoup — le peuple javanais dans l'échelle de la civilisation. Quand on songe que ce peuple doux, ialelligent, accessible au bien et au beau moral, se compte par millions , n'y a-t-tl point là une douloureuse responsabilité pour ses maîtres?
Enfin, avançant chaque jour davantage, détournant par pitié ses regards d'un peuple quasi esclave, et savourant avidement les délices, les spectacles plus puis de celte idylle dans un Ëden embaumé, le voyageur sent vaguement qu'il lui manque quelque chose : ce besoin se précise,, il cherche des yeux, en dehors de ces Boro-Boudor abandonnés et en ruine, un clocher, un dùme, une coupole, un temple enfin qui sous une forme quelconque, atteste qu'on pense à Dieu dans le pays le plus comblé de ses dons. Mais cette douce satisfaction lui est refusée. Très-rares dans les grandes villes, les édifices destinés au culte manquent totalement dans l'intérieur!
Se contentant, dans un pays de !4, 000, 000 d'àmus, de 47 écoles oii csl élevé le nombre minime de moins de 2,000 enfants indigènes, le Gouvernement
L£ SYSTÈME COLOXIAL. 195
a strictement interdit aux missionnaires toute propagande de foi religieuse et vigoureusement repoussé toute tentative d'instruction ou d'école qui pourrait élever parmi tant de millions d'In-digènes le niveau des intelligences. Donc, dans l'intérieur de Tîle, bien peu, bien peu d'écoles ! et point d'églises ! L'État veut-il donc faire de l'ignorance publique son plus sûr moyen de domination, et mettre de propos délibéré la lumière sous le boisseau? Est-ce parce qu'il sent que, je jour où le christianisme aura soustrait le Javanais à l'absolutisme du prêtre musulman, et où l'instruction l'aura rendu supérieur au Régent énervé dans son harem, il n'aura plus un pareil moyen d'extorsions lucratives sur des populations éclairées , et perdra ainsi , avec les sources de ses revenus, les agents du travail forcé dont le rôle immoral ne devrait jamais être tracé par la colonisation européenne ? Mais faire rendre le plus possible à ses colonies ne semble -t-il pas être la plus grande, sinon l'unique préoccupation du système colonial? Dépuis le temps où pour maintenir l'élévation des prix, il ravageait sur place par le fer et par le feu les arbres à épices, et détruisait pour des millions de denrées précieuses, il a fait du chemin assurément; mais on peut dire cependant qu'il est encore une image, bien affaiblie, il est vrai, de ce vandalisme commercial, et qu'il a les erreurs comme les abus inséparables des monopoles I
Mais il faiil espt pas ntlendre et qut
' la transilion ne se fera !cousses violentes, à cette
:, sans SI
bien des ailes et étouffe bien des illusions, se substituera l'idée moderne de développement, d'élévution et de viel Et ce serait si facile avec un personnel qui , dévoué corps et âme à son pays, subit plus qu'il n'aime la pression qu'il exerce lui-même sur les Javanais, et qui les guiderait avec une si noble ardeur de la nuit intellectuelle et morale au domaine élargi de la liberté, de la civilisation et du christianisme 1
Ah I ce que j'aimerais , ce que je voudrais pour Java, c'est que, dans ces belles campagnes, ces hommes robustes travaillassent pour eux et leurs ramilles , et non pour le trésor de la métropole; qu'ils pussent s'enrichir, s'ils sont actifs; s'élever au-dessus du niveau commun, s'ils sont intelligents; et récolter pour eux, puisqu'ils ont semé! Ce que je souhaiterais avec passion pour Java, c'est que l'État cessât d'y être cultivateur et marchand, d'y protéger
Iiino religion qui abaisse, dont il paye les miuislres cupides; d'en écarter par système ou par peur une doctrine pure et désintéressée qui élève ; d'y maintenir l'arbitraire d'une noblesse vendue qu'il exploite ; et d'avoir des gendarmes et non des colons I qu'il cessât de ne rien permettre à l'initiative de l'Européen; de se baser sur la prestation personnelle à outrance pour emplir les coffres (le la Haye;
de gouverner entièrement à l'asiatique une colonie au dix-neuvième siècle ; et d'être, du lever du soleil à son coucher, le sultan nouveau, avide et multiple, de tout un peuple travailleur capable d'être libre, mais serf par ignorance ! Oui, il ne devrait envahir ce pays que pour y répandre les bienfaits du christianisme, du progrès matériel et moral, et non pour y répéter ce vieil adage : Sic vos non vohis ! Que pourtant une ère nouvelle vienne s'ouvrir ici pour les colons européens et pour les travailleurs indigènes; que les uns avec les machines à vapeur et le chemin de fer, ouvrant peut-être davantage Tintérieur que de timides théories, les autres avec leurs bras puissants et leur amour pour la glèbe, concourent à arracher à cette terre d'une beauté bienfaisante les trésors qui les enrichiront tous deux, si la liberté, et non la corvée, préside à leurs travaux. Déjà nous avons vu des hommes pleins du feu sacré de la justice et du devoir, réclamer pour la race conquise et exploitée sa part sous le soleil de notre siècle; qu'ils sachent combien le cœur du voyageur a battu d'émotion, quand ils lui disaient leur façon d'envisager les droits et les devoirs d'une métropole; et le a Sursum corda «qu'il leur adresse du fond de l'âme les touchera peut-être, et leur sera un rafraîchissement dans l'ardeur de la lutte qu'ils ont entreprise !
SODVENIHS ET RECITS.
I mo
^^B cer
Le héro» de Bornéo. — L'arsenal il'Onrust. - — Un Chinn; moiiiF. — l'ii rhinocéros au club. — Fêtes de duîI dana le p&laia du Résidvnl de Batavia. ,
13 décembre 1866. — Rentrée à Batavia. —
Nous arrivions ici hier au soir, après avoir touché Enccessivement aux porU Je Pckaloogau, Tugal et Chéribou : celte navigation cûtière aidait cela de charmant qu'elle nous faisait revoir dans son ensemble l'île que nous venions de parcourir. Nous reconnaissions un à un les cols que nous avions franchis, les volcans que nous avions contournés, et les fleuves que nous avions traversés sur des pirogues ; les teintes roses de l'aurore , bleuâtres à midi , pourpres le soir, alternaient sur les silhouettes et sur les gorges de ce paradis terrestre, bien visité pendant trente-trois jours, et bien entier dans nos souvenirs. En doublant pour la seconde
la pointe de Krawang, je repassais en ma n moire tout ce ^ui m'avait le plus frappé depuis le jour où je l'avais aperçue du pont du Hero, et '1 certes la chasse aux rhinocéros, les bayadères et
les réceptions des Sultans me paraissaient déjà des réves ! *
Au moment même où nous mouillions dans la rade, le Boyor, aviso royal envoyé tout exprès pour le Prince par Taimable Résident, nous accostait adroitement, et à la nuit tombante nous rentrions dans la ville que j^avais tant admirée la première fois. Mon impression est encore la même : les blanches colonnades s' élevant comme dans un bois sacré, les portiques éclairés au fond des jardins de la Babylone du Sud, les canaux qui reflètent les tremblantes lueurs de la pleine lune , la foule animée qui court sous les berceaux de palmiers, m'enchantent comme au premier jour. Avant même d'aller chercher nos lettres d'Europe, nous allons directement du quai chez M. Van Delden, afin de le remercier du fond du cœur pour notre merveilleux voyage, qui est véritablement son œuvre : c'est à ses plans, aux lettres qu'il avait écrites d'avance à tous ceux qui nous reçurent, que nous devons toutes les facilités, les amabilités et les féeries de notre course rapide.
11 me semble maintenant que je suis un nabab colonial, car je parle javanais et j'en suis bien fier ! Quand je demande de l'eau et de la glace , les serviteurs en robe rouge ne m'apportent plus comme autrefois un bain de pieds bouillant, ou un tirebotte! La promenade perpétuelle de ma galerie à
la piscine de marbre m'offre les mêmes délices, et I reïétu de la " cabaya ^ et du pantalon mauresque , je savoure les piments et les karis qui donnent la santé sous les tropiques.
Puis le Prince a vu Son Excellence le Gouverneur par intérim, le général commandant, l'amiral Fabius, et les fonctionnaires cidls, qui ont ions des palais où les panoplies et les trophées de leur «uie indienne » élaient pour nous les sujets des plus intéressantes conversations.
Nos petits poneys galopeurs nous firent de nouveau parcourir les longues avenues qui mènent ans glacis de la ciladellc, et nous descendîmes au chalet historié et enlumine du peintre Rahden-Saleh, qui a passé nombre d'années dans les cours de l'Europe, courant d'aventure en aventure. N'est-ce point pour lui qu'une miss anglaise s'est empoi-' sonnée? N'est-ce point lui qui a. servi de type a. Eugène Siie dans les Mystères de Paris? Il est l'original architecte de sa demeure, qu'il a peinte I en rose tendre ; elle est ombragée de tamariniers
et de flamboyants, et donne sur les enclos du jar- ,
Idin botanique, ou gambadent les panthères noires i et les tigres royaux : ce sont les modèles qui lui servent pour ses tableaux, dans lesquels il excelle à rendre les brillants effets de la nature des tropiques. Il parle un peu le français, et très-bien l'allemaud : uAh! nous disait-il dans cette dernière langue, je
ne rêve plus qu'à TEurope ; car là on est si ébloui qu'on n'a pas le temps de penser à la mort! » Singulier contraste que celui d'entendre cet homme de couleur, en veste verte et en turban rouge, armé d'un kriss et d'une palette, parler dans la langue de Goethe de l'art français, des beautés anglaises, des souT/enirs curieux de sa vie européenne!
Ce qui nous a bien sincèrement charmés, c'est la soirée d'aujourd'hui, passée chez M. VanDelden, qui a réuni quelques-uns des types les plus sympathiques de l'armée et de la marine des Indes. Il y avait parmi ces belles figures militaires marquées du soleil de la Ligne, le colonel Verspick. Mais ce nom est inutile : — quand vous aurez dit en Hollande ou dans Java a le héros de Bornéo » , tout le monde saura que c'est de lui que vous voulez parler. — Soldat aussi simple dans ses manières et ses paroles que martial et imposant par le regard, afiaibli par les fièvres pestilentielles, et paraissant rêveur au premier abord, il devient bouillant et passionné quand il raconte. Déjà loin du iemps de son premier débarquement à Java, où, grâce au jupon pareil que portent les hommes et les femmes, il donnait la chasse aux Malaises les prenant pour des Malais, il arrive de la dernière guerre de Bornéo et ramène sans trop de pertes ses troupes triomphantes. On respire à l'entendre tout le délire de la victoire !
L'ennemi, fort de quinze cents hommes, s'était
fait poursuivre à travers le marécage cl la )on<;le de la partie la plus sauvage de l'ile, Vei deux cent quarante soldats et quatre cents coulies ; il a résolu de tout risquer, mais d'arriver à un coup décisif : il sait l'eunemi concentré dans une position forte qu'il semble impossilile d'atteindre sans longer un gros torrent par des défilés où l'attendent une défaite et une mort certaines : une forêt vierge impé-
nétrable, montagneuse, large de soixanle-dix milles, ^^Ê
s'étend entre les Blancs et les u Chasseurs de têtes» . ^H
^^ Cependant, durant vingt-quatre jours et vingt-quatre ^^M
^^B nuits, la courageuse colonne travaillant sans relâ- ^^|
^^B cfae sous une pluie torrentielle , s'ouvrant & la ^^H ^^^ hacbe la route au travers du fourré, réduite à quel-
ques poignées de riz par homme, ne se soutenant que par la quinine , s'est avancée jusqu'au ramp de l'ennemi, sans allumer un feu qui pût la trahir, sans proférer une parole ou un murmure. Elle lombe sur lui à l'improviste, comme un serpent qui a rampé silencieusement dans le fourré, et après une bataille de treize heures, la victoire est complète. Le sang des Blancs tués traîtreusement sur ce même fleuve est vengé, la domination hollandaise assurée, et les n Chasseurs de tètes " arrêtés dans leurs affreux massacres :Verspick met sa petite armée, quatre cents prisonniers, des otages et des trophées, sur dix-huit radeaux de bambou qui, entraînés comme une avalanche par les cataractes du torrent, descendent
SOUVEMRS ET RÉCITl
en un jonr et une nuit les cent lieues de ces gorges ^
Les vedetlfs des pirates qui les ont en tain attendus sur les roches escarpées, s'enfuient avec surprise en voyant leurs chefs dans les chaînes, entassés à côté des soldats victorieux sur cette flotte de bambou, convulsivement secouée et entraînée par les eanx. I
A la nuit tombante , le colonel veut s'arrêter : impossible! le courant brise les premières amarres que l'on essaye de jeter; et, par un bonheur inoui, l'aventureuse cohorte, tantôt heurtée contre des troncs d'arbres, tantôt flottant au hasard entre des roches, serpente pendant toute celte nuit obscure dans les farouches parages où elle entend les miaulants rugissements des tigres. Au lever du soleil, elle est en mer et recueillie sur la barre par la flotte hollandaise qui garde l'entrée du fleuve. Cette hardiesse, cet entrain fougueiis qui font tenter les entreprises les plus folles et que la fortune a jusqu'ici couronnées du succès le plus inespéré, voilà ce qui a fait du colonel Verspick non-seulement un brave officier au-dessus de l'envie, mais le héros des , expéditions intertropicales I Vraiment, c'est la ploi sincère joie d'un grand voyage d'apprendre à con- | naître les hommes illustres que presque toute l'Eu-» rope ignore, et ces glorieux souvenirs, joints k ceux des campagnes étranges de Macassar, de Sumatra et de Timor, i}résents à tous les esprits, laissent
jâvâ. sTam. canton.
dans l'air je ne sais quelle odeur de poudre et d'béroisme qui nous enflamme.
li décembre 1866. — L'événement du jour est l'arrivée d'une frégate russe, le Variag, venant du Ocuve Amour. Les matelots, de taille gigantesque , portant moustaches et vêtus de noir verdâtre, causent un grand étonncment dans la population malaise. Dès ce matin, il y en avait plus de trois cents couchés ivres-morts le long du quai et réveillés gaillardement par le knout des quartiers-maitres en fureur. A sis heures, le Boyor est sous vapeur cl il nous ^^^ porte à huit milles en rade, à l'élablissemeni mari- ^^ ^^H time d'Onrust; cette petite île est un banc de corail ^H ^^B que l'on a assaini autant que possible, en opposant ^H ^^^ «ne barrière à la mer dans le Nord-Ouest. — Autre- ^H fois c'était un épouvantable foyer d'infection, dû ^H aux évaporations madréporiques des coins inoccu- ^H pés; aujourd'hui, il n'est pas un métré de terrain I dont la main de l'homme n'ait tiré parti, et les ou-
^^^ vriers avec leurs familles y forment une population ^^ ^^H de douze cents âmes. ^H
^^H Nous étions guidés par l'aide de camp de l'ami- ^H ^^ rai, M, de Holmberg, par le capitaine de frégate ^H Van Benneken, directeur d'Onrust, et par une quiu- ^H I zaine d'ofCciers de marine, tous parlant à merveille ^^|
le français et empreints d'une frappante distinction. Le Prince avait remis son uniforme, qui, après avoir
bien servi dans les croisières, était inactif depuis dix mois; il était ravi de se trouver au milieu d'hommes du métier, si sympathiques et si intéressants. Les anciens, Tamiral surtout, lui rappelaient, avec une verve toute française , mille incidents du temps où ils avaient navigué dans les mêmes mers que le Prince de Joinville; aussi les heures s'écoulèrentelles bien vite.
Le grand arsenal de la marine coloniale est à Sourabaya : Onrust ne vient qu'en seconde ligne; pourtant nous avons eu à visiter des ateliers bien tenus , des machines à mater, en tôle , du poids de cinquante-six tonneaux, des chantiers où étaient en construction des bricks, cotres et chaloupes, et un dock flottant de soixante-dix mètres de long, en bois de teck de toute beauté, parfaitement étanche. Il y avait dans ce dock un trois-mâts qui avait évolué moins vite que notre Hèro sur le récif de Claremont : pris par un typhon, il avait touché près d'ici sur des coraux, où il s'était embroché comme une pomme verte sur un hérisson ; il était parvenu à déraper en emportant les énormes morceaux de madrépores qui lui perçaient les flancs et qui, heureusement, y étaient si bien fichés, qu'ils bouchaient hermétiquement les trous formés par eux.
Nous avons fait sur le Boyor cent évolutions en passant toujours a à l'honneur » , et nous ai/ons successivement visité trois corvettes : YArdjœnoer,