‹ Voyage autour du monde (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · II. Y · texte numérisé non relu

II. Y

JAVa. SIAM. CA^TON■ sous vapeur, qui |mrtait pour Singapore oii elle va attendre le nouveau Gouvernpur général; le Zoutman, de seize, qui sorl du dock el part pour l'Europe, et la niagniGque Metalen Krins, commandée par le rolonel de marine Palm. — Le mot " colonel de marine «, orficiel en hollandais, nous a fort étonnés. — Cette conrelte, de soixante-sept mètres de long et de deus cent cinquante chevaun nominaux, a son complet de deux cent vingt hommes et porte dix-huit mois de vivres. Nous avons visité depuis A jusqu'à Z ces beaux navires, bien assis sur l'eau, armés de pièces de (rente-deux et de caroriades rayées. Ce qui est indescriptible, c'est l'ordre, la tenue, la bonne mine et surtout la classique et minutieuse propreté hollandaise, que nous avons admirée jusque dans les replis de la cale.

Epuisés par un soleil dévorant, nous terminâmes notre rourse dans 1» grande salle du commandant d'Onrust , où les rafraîchissements doublèrent la gaieté et la bonne humeur : on aurait pu se croire dans le carré d'un bâtiment, tant abondaient les histoires maritimes! En voici une du bon vieux temps, qui a, ce me semble, un certain cachet colonial ; il y avait en rade de Batavia une frégate française dont les officiers, après une dure campagne, aimaient bien à venir rire à terre. In soir, aspirants et enseignes menaient joyeuse vie sous une tonnelle fie la vieille ville ; et en buvant, « en avalant beau-

coup d'enfants dé chœur m , comme disent les matelots, les têtes s'échaufièrent un peu trop. Un Chinois de rétablissement fit d'arrogantes observations , et un aspirant , brandissant une chaise , la cassa sur la tète du Chinois , et cassa la tête du même coup. Le ce Celestial w tomba roide mort. — Ceci jette un froid dans la fête; on revient tout penaud au canot major et à la frégate, craignant une demande formidable de réparation de la part du Gouvernement hollandais, une dégradation, une afifaire d'État enfin. Dès Taube, le commandant fait armer la baleinière et part avec le coupable involontaire pour le palais gouvernemental : il s'avance avec une tristesse vraie, une consternation officielle , jusqu'à l'arbitre souverain dés Iiïdes, et lui expose avec une lugubre componction la catastrophe de la veille. — » Eh! mon Dieu, w mon cher commandant, répond le Gouverneur du )) ton le plus doux et le plus enjoué, remettez-vous : )} un Chinois de plus ou de moins! que voulez-vous î> que cela me fasse ? Le Céleste Empire en a quatre » cents millions pour le remplacer ! » Comme nos officiers insistaient , le Gouverneur leur fit presque des excuses pour le Chinois qu'ils lui avaient tué ! Vous devinez si la baleinière revint légèrement à la frégate. Mais les aspirants ne sont pas les seuls qui fassent du bruit dans la capitale des colonies néerlandaises. Il y a, non loin de notre hôtel, un jardin splendide qui entoure le « Cercle de l'Harmonie » ,

i^ Il

JAVA. SIAM. CASITOS.

Jockey-Club de céans. Rien de grandiose comme

péristyles de marbre, ses balcons à l'italienDe, glaces immenses, qui se renvoient mille, fois perspective des blanches colonnades. Un de nos compagnons de la course d'Onrust, H. Cézard (de la grande maison de commerce de Nantes), avait eu le bonheur de faire arracher par les Indigènes un rhinocéros de deux jours ans mamelles de sa mère , et de l'apprivoiser : cet animal était le plus bel ornement d'un enclos du jardin; mais un beau jour, devenu adulte, il renversa la palissade et fil une charge à fond contre les glaces du cercle, où il voulait briser son image, et une galopade monstre à travers les salons de lecture et la salle à manger, qui sont au rez-de-chaussée. Il y eut pour bien des milliers de francs de dégât, et l'effroi dut être grand parmi les cinquante et quelques tableaux alignés qui représentent les Gouverneurs généraiis des Indes depuis 1601 jusqu'à nos jours.

Nous revînmes d'Onrust par une forte houle de l'Ouest, en saluant sis tours disposées sur les îles de corail environnantes, pour la défense de la rade, et le Prince Alexandre, une frégate antique et vermoulue qui accuse les formes cambrées des constructions d'autrefois. Les pirogues légères se jouaient comme des poissons volants sur des lames qui auraient dû vingt fois les engloutir. En faisant le trajet de terre, nous vîmes un canon sacré, que les Indiens

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SSlfVEMRS ET RÉCITS.

vénèrent, disant qu'il a été amené par une marée' extraoriiinaire jusqu'à ce point, qui esta trois kilomètres du rivage. La culasse de bronze représente une main avec le pouce entre l'index et le grand doigt : des processions de Malaises l'entourent, f'e l'encens , des corbeilles éblouissantes de fleurs et de Fruifs lui sont oETerts, on y coupe la tête des coqs de combat. On nous explique que les Malaises viennent régler leurs comptes avec le génie tutèlaire de la pièce, et lui demander un héritier : — que le dieucanon exauce leur prière!

15 décembre 1866. — Pour notre dernier jour k Batavia, le Résident, M. Hoogeveen , réunit les notabilités de la capitale, et nous donne un grand diner gala de quatre-vingt-dix couverts. C'est le festin le plus fin et le plus abondant que pourrait désirer le plus difficile des gourmets : les brillants uniformes des convives, les centaines de serviteurs indiens en turbans rouges et en robes galonnées d'or, les corbeilles de fruits aux couleurs de pourpre ombragées de palmes blondes qui se penchent en berceau, les lumières que multiplient les cristaux, donnent un aspect magique à cette scène à la fois européenne et orientale A la fin du repas, li <i opas 1 , gendarmes indigènes qui portent le sabre en sautoir et une grande plaque de cuivre en pli poitrine, ouvrent à la foule les portes du jardin

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précèdent majestuGusement le flot de six mille spectalcurs velus, îles reins jusqu'aux pieds, de

de vert, d'écarlate ou de bleu. Au donné, tous s'accroupissent; on aurait cru voir une multicolore envahir le jardin comme une berge, s'y ruer avec fracas, et retomber à terre dans le silence. Nous nous portons sur la véranda, et les « wagang goieg «, marionnettes javanaises, commencent. — Ce sont des poupées de deux pieds 3 haut, sculptées en bois de fer, ce qui leur perfiiet de s'entre-choquer avec violence : le jeu complet vaut plus de six cents roupies (1,200 francs). Ou a eu la bonté de m'expliquer la tragédie sacrée du Guignol indien : c'est l'histoire mythologique de Java, avec les mélanges les plus bizarres d'un ange Gabriel devenu amoureux de la mère d'Alexandre le Grand, lequel meurt dans un festin ^ mais son àme, passée dans le corps d'un crocodile qui croque une jeune fille, transmigre dans la tèle d'nn serpent qui est tué par nne femme : il en résulte un Bouddah et deux ibis, objets de la plus grande adorati C'est nn galimatias de conceptions qui n'est é; que par le concert infernal des tam-tams , cymbales et grosses caisses. Puis voici un vieillard à la barbe blanche : la population se prosterne devant lui c'est le prêtre musulman qui promène gravement sa bénédiction sur les Indigènes! Les enfants de chœur Ini apportent un grand nombre de « kedebong

SOUVENIRS ET EÉCITS. 211

sorte de toupies hautes de près de deux pieds et montées sur des pointes de fer fort aiguës; autour de la couronne, qui est une grosse boule de bois de fer, pendent des bouts de chaînes destinés par leur poids à accélérer le mouvement giratoire. Le prêtre marmotte sur ces pointes quelques prières mystérieuses, et aussitôt une bande de jeunes fanatiques se précipite à ses genoux; — chacun saisit un des u kedebous » , plante la pointe sur sa poitrine , sur son épaule, et lui imprime de ses deux mains un rapide mouvement de rotation : on croirait que le fer du pieu s'enfonce dans les chairs comme un vilebrequin; quelques-uns même, pris de contorsions frénétiques , renversent la tête en arrière ; et la lourde toupie, chaînettes au vent, tourne comme un tonton sur la peau tendue de leur cou nerveux. Par quel tour d'adresse, ou par quelle résistance à la douleur, près de cinquante de ces fervents se relèvent-ils devant nous sans être transpercés? Je Tignore. — Un seul , rebelle peut-être à la superstition qui leur ôte tout sentiment du danger, se laisse faire un trou profond dai^s la poitrine par le « kedebou yy , que la vitesse acquise a fait entrer comme un tire-bouchon : le sang s'échappe abondamment I Avec un calme stoïque, et sans montrer aucune douleur, le fervent marche droit au prêtre, qui lui met un bouchon d'étoupe dans la plaie, et cachette le tout avec un peu de salive.

ilora des en-^^| i arrivent en ^H

Le prêtre prestidigitateur appelle alors i fants de dis à douze ans enriron, rampant à ses pieds : it prend une botte d'aiguilles d'acier, longues de cinquante centimètres, et en enfonce une dans la figure de chacun d'eux. L'aiguille pénètre dans les chairs par le milieu d'une joue , et ressort par le milieu de l'antre : ils ouvrent leur bouche, qu'elle traverse, comme le ferait un mors, entre la langue et le palais. Ainsi embrochés de part en part, ils viennent en rang se montrer à nous; puis l'opérateur relire l'acier d'un coup sec, badigeonne les trous d'un coup de langue, et les enfants radieux ne portent aucune trace de cette acupuncture. Mais je vous assure que ce spectacle glace le sang, — Le dernier acte de cette fantasmagorie de fanatiques est joué par des « fjagogs n , chanteuses chinoises à la figure peinte en jaune mat : et le tout finit coninie Polichinelle ou les mauvais méuRgns. Des lutteurs nus s'administrent des coups redoublés de bâton et de massue, à la grande joie du peuple captivé, qui raille les vaincus. Les combattants se portent des atteintes si terribles, grâce à leur vigueur musculaire; et se grisent tellement ] de leurs hurlements de délire, qu'il faut parfois que J les gendarmes les séparent pour les empêcher de se \ teuer. Pendant tout ce temps, un orchestre e t^e à tours de bras sur des tambours de bambou, et la foule enthousiaste se disperse sous les pana-

ches illuminés des bananiers et des flamboyants : les feux de Bengale éclairent par intervalles les avenues aux toufies luxuriantes : il est une heure du matin , et dans cinq heures nous aurons dit adieu à Javal

SIAGAPOUR.

Le reodez-vouB des malles de l'Orient et de l'Occideot. - Populalion mélangi^e de Kliags et île Bengalis, de Persani et di! Chïaois. — Une femme malubare. — Jardins de Warapoa. — Les fumeurs d'opium. — Créatioa et projjcâs du Comptoir commercial et stratégique.

Singapour, 20 décembre 1866. — Deux cent quarante lifues nous séparent de Batavia, mais nous sommes encore tout émus des adieux qu'il nous a fallu faire sur le quai, il y a quatre jours. Malgré l'heure matinale, ils étaient tous venus, ceux qui avaient si bien reçu le Prince et qui nous avaient, pendant ce séjour, comblés d'amabilités; et le Résident, et le colonel Verspick , le lieutenant de Hoimberg, M. Cézard, vingt autres, et surtout nuire paternel ami M. Van Delden, sous le toit duquel nous nous étions trouvés comme dans notre famille, et dont le nom si sympathique, après avoir été notre firnian le jour où nous entrions dans Java , est celui qui nous tient le plus au cœur à l'heure toujours triste du départ.

Nous avons eu une traversée assez dure : notre •^ Alinister Franzen van de Pnlle » csl beaucoup plus brillant eu calme qu'en gros temps; les rafales ont

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ralenti sa marche d'une façon déplorable. Souvent nous n'avons fait que deux milles par heure, en luttant contre des venis cochiuchinois qui ont soulevé affreusement une mer jaunâtre et irrégulière : noire coquille de noix s'y débattait péniblement, entraînée par des courants violents qui serpentent entre les innombrables coraux : les saccades du ressac ont tout brisé à bord.

Nous avons repassé la Ligne, mais notre rentrée dans l'hémisphère nord a été saluée des plus désagréables coups de mer. Pourtant, bien souvent notre horizon était borné comme celui d'un lac, et notre route était tracée par des centaines de petites îles verdoyantes, échelonnées en chapelet. — Le uNautical Directory » recommande fort de n'y point débarquer, et fait une grande classification pour ndiquer les plages où l'on est seulement tuéj et celles où l'on est aussz mangé : à vrai dire, je trouve la différence subtile, et la ressemblance terriblement désagréable pour le patient.

Mous avons passé par le détroit de fiauka, et vu

tôt les câtes basses et marécageuses de Sumatra, les hauteurs volcaniques de l'archipel de Bornéo, — Deux fois nous avons mouillé : à Mintock cl à Rhio, dans de petites anses toutes sauvages, où la verdure la plus vive est baignée par la mer. Les [nsulaires étaient armés plutôt que vêtus, et leur

lu, plus foncée que celle des Javanais, donnait a

S16 JAVA. SUU. CANTON.

I leur ensemble guerrier quelqje chose de farouche. Aussi était-il prudent de ne faire que de courts séjours à terre, où les plus apprivoisés, qui semblent toujours guetter une proie, ont l'œil du traître et les dents du mangeur d'hommes.

En regard de ces types de pirates, imaginez-vous que nous avions à bord un jeune troubadour néerlandais, semi-albinos, k cheveux flottants en boucles, à Ggure de spectre et à vois tonnante. Chaque soir, après son absinthe, il chaussait le colburne tragique, et, errant sur le pont, il récitait prophétiquement ses alexandrins avec des exclamations et une déclamation qui cherchaient à dominer le bruit des vagues mugissantes. Ces vagues eSrayaient d'autre part une pauvre dame française , voyageant seule avec son chat : dans son expansion précipitée de cœur et d'estomac, elle nous demandait s'il était bien vrai que » nous n'allions point boire à la grande tasse » , et, comme pour faire son testament, elle nous racontait ses catastrophes financières et romanesques dans des récits entrecoupés de litanies et de maux de cœur. Enfin, ce malin, nous doublions Pan Reef, où coula, il y a dix-huit mois, en plein midi, le vapeur î'Hydaspe, et nous jetions l'ancre dans la rade de Singapour. — C'était la première fois depuis huit mois qu'il nous était donné de voir des navires portant à la poupe le drapeau tricolore. Des centaines de u sam-pangs « , montés par des Malais , des

SINCAPOUK.

Africains ou des Arabes, nous nccuslérent, et des rameurs velus d'un simple langoutJs, mais ornés de bagues aux mains et aux doigts des pieds, nous conduisirent à terre. En débarquant nous ne vîmes d'abord que des chevaux pur sang, un f cricketground -a oii des gentlemen se renvoyaient la balle, et un clocher d'église. Ces trois signes indiquaient toute une Angleterre en miniature.

5 janvier 1867. — Singapour. — Voilà quinze jours que nous sommes immobiles dans cet îlot de quelques kilomètres carrés, distant de quelques lieues seulement de la Ligne. Après notre belle activité d'Australie et de Java, je ne puis que ni'appliquer celte vieille devise allemande : Rasle icii, rosle ich! « Dés que je m'arrête, je me rouille. « Tout désorientés el étonnés de ce repos forcé, nous attendons avec impatience une occasion pour aller dans le curieux royaume de Siam. Abus avions d'abord pensé prendre quelque barque à voiles, el nous étions même entrés en pourparlers avec un brick français disponible; mais nous sommes au plus fort de la mousson nord-est, et il faudrait une vingtaine de jours pour faire contrevents el marée celle traversée dangereuse. On nous promet tous les jours un certain vapeur capricieux, appartenant à un armateur chinois, naviguant sous pavillon de Siam, et commandé par un aventurier anglais. —

218 JAVA. SIAM. CAJûTON,

Impossible de savoir qnand il apparaîtra, et quand il nous enlèvera de cette chaude prison !

Singapour est la guérite de faction entre Tocéan Indien et les mers de Chine ; tous les navires à voiles et les paquebots qui suivent en foule cette ligne d'omnibus entre l'Europe et Textrême Orient y font escale , et lui donnent une animation extraordinaire. En un seul jour, trois steamers ont débarqué plusieurs centaines de passagers qui ont envahi l'hôtel de l'Europe.

Les uns viennent de Paris et de Londres par 1 Egypte : ce sont, entre autres, six officiers et douze sous-officiers de notre armée, destinés à former et à instruire des régiments japonais. Le reste de cette colonne, qui vient de l'Ouest, a encore tout le cachet continental. Frais éclos du boulevard et de la cité , mis et déposés sur les Messageries impériales en train express de Paris pour la Chine, comme une enveloppe dans une botte aux lettres, ces voyageurs étiquetés ont encore les habits élégants et peu pratiques, les nœuds de cravate irréprochables et les faux cols roides de l'Europe. Les autres venant de Yokohama, de Hong^kong et de Saigon, ont au plus haut point la teinte coloniale, sous des chapeauxcloches à melon en écorce d'aloès, et dans des vêtements flottants de crêpe de Chine. Il y a parmi eux un convoi de vingt jeunes Japonais que leur gouvernement envoie aux. collèges de France et

d'Angleterre. Ils n'ont encore pris de nos mœurs que la redingote noire; elle cache deux longs sabres, et les rend fort gauches dans ce premier essai.

Mais n'y a-t-il pas quelque chose de curieux dans cette rencontre des deux grandes missions de TOrient et de rOccident, envoyées dans le même but, et se donnant la main à mi-route ?

La malle espagnole de Manille ne manque pas au rendez-vous, et déverse de maigres « hidalgos » ; ils débarquent d'une traversée de douze jours en bottes vernies et en éperons, et reflètent les rayons du soleil, grâce à Tabondance des galons dorés de leurs uniformes. Aussi la table d'hôte dressée dans une longue galerie où se réunissent tant d'éléments divers, offre-t-elle Paspéct le plus animé et rendelle les sons les plus polyglottes ; des domestiques chinois, vêtus de blanc, et de jaunâtres Malais presque nus, passent les plats autour de la table où les nationalités des convives feraient un habit d'arlequin; tout le monde parle à la fois de toutes les villes de la terre, depuis le fleuve Amour jusqu'au cap Oomooroomoon, ces deux extrêmes de la géographie et du langage usuel; rien n'est plus comique, plus gai et plus intéressant que ce mouvement cosmopolite!

Si le quai est encombré de pfomeneuts au? s variés, et reproduit passagèrement l'image réduilo mais conséquente d'une rade où flottent tous les pa

ïilloiis dti globe, où hier il y avait 96 gros navires et aujourd'hui 110, la ville même de Singapour, au point de vue de sa population assise, est une véritable loin- de Babel : 14,000 Malais, 60,000 Ciiinois, 13,000 Indiens, .Malabars, Klings et Bengalis, et ^,000 Arabes et Persans, y sont réunis. Chacune àe ces races comporte à elle seule cinq ou six variétés de castes différentes d'origine, et la ville semble être une niarqueterie bariolée, où les rues, habitées par les membres d'une luèoie tribu, devraient porter les noms de Bornéo, Pékin, Dehli, Bénarés, Coromandel, Sinaï et Téhéran. Au centre, 5 à 600 Européeus ont leurs comptoirs, et des arcades forment le u Commercial square n autour d'un bassin boueux. En dehors des transactions ordinaires de riz, de café el de cotonnades, il y a là bon nombre de marchands moins paciGques, qui vendent des arquebuses, des carabines et des canons. Il parait que les pirates malais el chinois sont d'excellents clients pour ces industriels. Histoire de gros bénéfices sur une pacotille d'engins de guerre, et de bonnes chasses préparées pour nos divisions navales.

Je connaissais les Malais, et leur quartier m'intéressait peu : je passe les Chinois, que je dois voir h l'aise dans leur Céleste Empire; les Bengalis, les Malabars et les Arabes m'attiraient forcément dans leurs cabanes bizarres, el j'y cherchais les reÛels des pays qui ne sont pas sur ma route. Les premiers

SINCAPOUH.

démarche (jrave et majtistueuse , les traits réguliers, l'air martial, de grandes moustaches et des yeux superbes. Dans chacun d'eus on croirait voir un radjah de la vallée de Cachemire, sous un haut turban vingt fois enroulé de cotonnade rouge ; une toge blanche leur tombe jusqu'aux genoux; après (juoî reparaît la jambe couleur de bronze. C'est dans leur race que sont choisis les beaux M mandonrs " , sorte de gendarmes factotums qui précèdent les Blancs pour les faire respecter.

Licteurs impitoyables, ils promènent sur la foule des regards hautains, et esercenl une justice sommaire qui a un inexprimable cachet asiatique. Dans la première demi-heure qui suivit notre débarquement, une vingtaine de coulies qui avaient transporté nos bagages dans leurs pirogues venaient réclamer leur salaire. Les deux fiers mandours à écharpe rouge, qui gardent l'entrée de noire jardin, les croyant déjà payés, se sont rués sur eux et les ont criblés de coups de courbache qui résonnaienlaffreusèment sur leurs torses nus. Plus les malheureux se sauvaient, plus les mandours redoublaient de vigueur. Accourant en toute hâte, j'ai eu toutes les peines du monde à faire comprendre à nos zélés Irésorierspayeurs, que nous, voulions donner aux coulies une autre monnaie que celle des coups de bâton.

Les femmes malabares sont très-noires, mais pleines d'originalité avec leurs anneaux d'or dans les

jaVfl. SIAM. C-IMOSi.

narines, les lèvres el les cartilages des oreilles : j sais quoi de vaporeux s'écbappe de leurs yeux gards; elles sont graciejises par nature, mais allières et l'arouches; après le rouclier du soleil, elles mettenl dans leurs cheveus d'ébène des épingles soutenant des globules de verre, où sont enrermées d'étincelantes lucioles. Quand simplement drapées en Romaines antiques, avec des étoD'es Manches qui font ressortir leurïisage d'onyx, elles marcheul le soir sous les voûtes naturelles des bananiers, leur, auréole légère promène au sein des ombres sa lumière voltigeante, et leur silhouette fugitive semble une apparition ! Pauvres femmes d'une race rêveuse, elles semblent exilées ici, et ne vivent que du produit de travaux qui leur ont coûté des années.

Une d'elles me vendit un coffret de sandal, couvert d'une mosaïque d'i voire, dcTiickel et d'argen^; que je trouvai cbarmant; je ne sais si, nouvellô] Pandore, elle craignait que ce coffret ne me devint] cause de quelque douleur : car, s'inspirant sanft doute d'une coutume asiatique, elle y enferma li lucioles papillonnantes qui illuminaient sa chevelure, puis elle les laissa s'envoler dans la nuit. N'estpas l'image de tant d'illusions brillantes qui ne fonl que paraître et s'évanouir, et qu'on regrellerait aveci tant d'amertume, si elles ne laissaient l'Espérance?,

A ciilè des jardins et des buttes des Alalabars, sont les «campongs" des Arabes, donl les belles figures

prêteraient à de saisissants tableaux. Leur commerce de peaux de tigre et d'articles de Paris les enrichit assez pour leur fournir de somptueux vêtements, et ils semblent les plus riches de ces parages. Nous nous promenons avec plaisir dans les rues animées de ce camp oriental» où les uniformes anglais des cipayes et des artilleurs contrastent étrangement. Comme il n'est pas décent d'aller à pied devant les Indigènes , nous prenons quelquefois un des innombrables véhicules qui sont toujours aux ordres des Blancs dans les villes tropicales. C'est une sorte de cage de bois léger, une boîte fermée, sans fenêtre, et dont toute la partie supérieure est en persiennes . un double toit peint en blanc la protège contre l'ardeur du soleil; elle est traînée par un malheureux petit poney des Célèbes; et, comme il n'y a pas de siège, les deux petits Indiens rieurs qui servent de cochers trottinent à pied à côté du cheval; l'un tient les rênes, l'autre le fouet; s'ils ont la note criarde et fort haute , un bruit de ferraille sert de basse. Leur livrée est des plus simples ; c'est un ruban de quatre à cinq centimètres de large, noué aux reins; quand ils se sentent fatigués, ils viennent se reposer sur le brancard, en nous montrant leurs dents blanches et leur tête rasée, joli monticule giboyeux avec une remise au sommet; c'est une petite touffe crépue par laquelle le Prophète doit plus tard les enlever jus^ qu'au ciel.

s allons

r dans les environs de !■

ville, bien peu pittoresques pour ceux qui ont v^ Java! C'est de la jongle avec des cocotiers, sous lesquels s'abritent des cases misérables : tantôt notre course se dirige vers New-Harbour, ofi nous visitons le Donnai, magnifique navire des messageries impériales, tantôt vers les poicits culminants de l'ile, d'où nous apercevons le détroit qui nous sépare du continent de l'Asie, et les possessions du Toumongong de Djohore. Mais, au fond, il n'y a rien à voir, rien à tenter autour de notre prison, et la chaleur nous y abat sans merci.

Seules nos soirées s'écoulent avec charme, soit au palais du Gouvernement, où nous invite le colonel Cavenagh, qui est un héros de la dernière guerre des Indes, et qui y a perdu une jambe ; soit dans les jardins qui ombragent l'église catholique, où Monseigneur Beurel et le Père Patriat nous racontent avec une simplicité admirable l'hisloire émouvante des martyrs des Missions de Malacca, de Bornéo et du Cambodje. Etabli depuis quarante ans à Singapour, l'évèque y a construit de ses mains une charmante église, et il se loue beaucoup des prolestants de l'ile, qui l'ont aidé de grosses sommes d'argent. Comme je lui demandais son impression sur Java, qu'il avait sûrement dû voir, « Toutes les fois, me dit-il, que j'ai écrit au Gouverneur général des Indes néerlandaises, pour lui demander la permission de

Élire ce voyage, il m'a répondu une Jellre autographe

■ dans laquelle il m'invitait à demeurer dans son palais

■ de Builenzorg, et m'assurait le traitement le plus [ cordial et le plus honoriQque ; maïs c'était à la con- I dition pourtant que je ne pourrais circnler dans I l'ile, et que Je devrais m'abslenir de tonte tentative

■ de propagande religieuse; j'ai préféré m'abstenir , L n'ayant pas à voyager pour d'autres devoirs que celui ^du sacerdoce. ^ Cette conversation me confirma dans |.IDon opinion sur la restriction systématique du Gon- ^ vernement colonial en matière de religion.

Le dimanche , nous trouvons l'église remplie de Chinois et d'hommes do couleur. Ils chantent tous les litanies en langue chinoise, avec une série de tsing-lching-tsang-hong-king-sing, sur un air sautillant qui exciterait le l'ou rire, n'était la sainteté du I lieu. Vu la diversité, d'origine de l'auditoire, le sali vantprêtre est obligé de prêcher successivement en [ cinq langues différentes : chinois, malais, malabar, f pigeon-english et anglais.

La seule curiosité de Singapour est le jardin d'un I millionnaire chinois, arrivé ici misérahie dans sa I jeunesse, et devenu, grâce à son intelligence, le t fournisseur des compagnies de vapeurs anglaises et F françaises, des navires de guerre, et de toutes les I grandes entreprises. Il s'appelle Wara-Poa. Ses saf Ions sont hàtis sur pilotis au-dessus de petits lacs iartificiels pleins de poissons rouges, et dans plu-

JAVA. SIAU. CANJON.

sieurs kiosques enluminés sonl élalés (tes objetsj d'art superbes, veuus du Céleste Empire. Le jardin J est une sorte de ménagerie morte : imaginez des ! carcasses, faites de fil de fer, et représentant dés J crocodiles, des dragons, des canards, des dauphins, J des chiens et des éléphants; des plantes grimpanteB,'^ grasses et touffues, moussues et enguirlandées, yl croissent en un tissu multicolore, et les ciseaux les| coupent dés qu'elles dépassent leur cage contournée ; de là, sur le gazon, des animaux en verdure et ea ; fleurs, admirablement imités. — Puis viennent des arbres travaillés, tondus et arliGciellemenl torturés, représentant ou des monstres ou des corbeilles.

Wam-poa a aussi une ménagerie vivante, où il y J a entre autres de magnifiques sujets de l'espèce^ piircine, portant une véritable crinière, et gardésJ par un porcher qui n'est autre qu'un beau f noir. Il aime autant les orchidées que les dollars, et ce n'est pas peu dire pour un u Celestial. n

Je dois ici rendre justice aux Chinois qu'exporte leur patrie, et dont l 'importation a paru nuisible! aux gouvernements australien et hollandais. A Singapour, ville de transit par excellence, où les cinq i à six cents Européens souE presque tous banquiers ou expéditeurs, ce sont les Chinois, au nombre de plusieurs milliers, qui leur servent de commis. Toutes les fois que j'allais citez ûulhrie aud C° faire couper un petit morceau de notre lettre de crédit,

je me trouvais en face de vingt-cinq clercs àa Céleste Empire, en veston tilanc, ]a plume glissée entre l'oieille et le crâne; ils pariaient l'anglais (l'une façon fort compréhensible , faisaient passer la lettre par toutes les formalités voulues, et écrivaient en anglais leurs interminables additions, le tout sans une erreur, avec une politesse exquise et une merveilleuse entente du négoce. Très-certainement ils sont ici les auxiliaires puissants et souveraiuemeiil utiles d'un entrepôt commercial de premier ordre. Non-seuleuieut comme commis d'écriture, mais encore comme maîtres d'éqaipe et subr^ cargues, ils rendent les plus louables services, et 1b division du travail, appliquée grâce à eus, imprime un mouvement inoui à l'activité économique de Singapour.

Je crois qu'il ne peut y avoir de théorie absolue sur les tmmi.^r^tions de cette race; les éléments de la Bociélé première à laquelle elle s'impose doivent décider de son sort, et elle doit se soumettre au verdict des choses humaines pour être jugée, comme l'arbre à ses fruits. Ils sont bons ici, tant mieux! Mais cela ne prouve nullement qu'ils ne soient pas dangereux à Melbourne et k Batavia. Ces villes ne ressemblent en rienàcc comptoir, qui est un «quai de passe «, un bureau de transbordement, sur une terre d'une étendue nulle, qui ne produit rien, où les races asiatiques seules forment une population

33g JAVA. SIAH. CAKTOig.

assise, où enân il n'y a à sauvegarder aucun des in- ' téréts d'une colonie. Echappant aux animosilés po- < litiques, ils n'ont plus qu'à se dérendre d'un seul genre d'ennemis : les tigres. La statistique constate l que ceux-ci en mangent plus de quatre cents par an , Bans que l'on puisse arriver à purger la jongle de ees hûtes férores.

L'année 1866 s'est terminée pour nous sous les lueurs d'un immense feu d'artiljce. On peut dire que celle qui s'ouvre verra chaque jour cet éternel déploiement de pétards, que les races semi-chinoises ' affectionnent si particulièrement; à chaque pas dans les rues, depuis notre arrivée, les gamins' n'ont cessé de nous lancer des fusées dans les jambes. Mais, pour la solennité, les navires de la rade se sont joints aux réjouissances de la terre ferme; les hauts niÂts, comme les cocotiers, ont été resplendissants de soleils, de >< moines " et de bombes; la foule en délire a suivi les oscillations d'un ballon ' portant un feu de Bengale qu'une brise légère a rapidement ravi; et bientôt l'étoile voyageuse s perdue au-dessus du rideau des grands arbres.

Pour nous, espérons que notre étoile ne nous trompera pas! Elle est là, elle brille dans l'Est sur un ciel paisible. Elle nous montre l'Europe pour l'année qui commence! Que de choses nous avons vues depuis les brumes de la Tamise ! Mais en contemplant tous les jours ces populations étranges et

SINGAPOUH.

ces lableaux pillaresqiies, nous nous sommes habitués insensiblement k cette variété constante; et un voyageur qui tomberait ici comme en ballon, sans transition aucune, trouverait extraordinaires bien des choses qui ne frappent même plus nos yeux.

Pourtant, je dois vous parler d'une visile au quartier des fumeurs d'opium. Deux commissaires de ' police veulent bien nous promener en sûreté (ce qui serait impossible sans eux] dans la partie de la ville chinoise où ce vice est circonscrit. Nous entrons dans une baraque de bambou : une trentaine de Chinois y sont étendus sur des nattes fétides; à cùlé de chacun d'eux briile une petite lampe d'huile de coco. — Les uns sont déjà endornus, courbés demi-nus à plat sur le dos, les mains ballantes et les yeux fermés. - — Les autres achètent pour quatre sous, au Chinois patenté qui tient l'établissement, un petil paquet d'opium juteux etverdàtre, de la grosseur d'une pastille de menthe, et étalé sur une feuille d'étain; ils arrivent ainsi chaque soir vers sept ou huit heures, et ne sortent (s'ils peuvent se réveiller de leur torpeur] qu'aux premiers rayons du soleil. Tout excités par la pensée du plaisir qu'ils vont goûter dés les premières bouGTées, ils s'installent, se tournent et se retournent, avec une physionomie de béatitude bestiale, devant la lampe aux lueurs vacillantes, et devant leur longue pipe de bambou crasseux. Chauffant au rouge une aiguille qu'ils tor-

tillent avec délices, ils rendaisent de ropîam qoi s*y agglatine , et en placent une balle semblable à un pois sur le trou capillaire du foyer de la pipe. Alors ils s*étendent sur le dos, et font griller Topium en Tallumant à la lampe; trois ou quatre bouffées bumées fébrilement, puis refoulées en flocons opaques par leurs narines palpitantes..., et Textase commence. Leurs yeux meurent ets*entr'ouvrent tour à tour; leurs lèvres sont pendantes; leur poitrine se soulève et se gonfle de jouissance, pour retomber sous un soupir!... Ils se pâment et s*affaissent presque inanimés; puis ils ne lancent même plus de regards inertes; mais des yeux blancs, borribles, convulsifs, demeurent fixés sur la lampe blafarde . la pipe de bambou roule à terre, et Fbomme ravi par rhallucination gît là, comme un cadavre sordide, dans' ce cimetière d'une nuit, sous le brouillard épais et funèbre du poison.

Oh ! je ne saurais vous dire l'impression affreuse que m'a causée la vue de cette salle, où l'immonde prostration de cinquante êtres bumains n'empêche pas de nouveaux clients d'entrer pour suivre leur exemple. La fumée acre nous aveugle , l'odeur nauséabonde nous soulève le cœur! Et c'est là, dit-otî , que ces dégradés , ces pourris , viennent chercher les rêves enchanteurs du paradis I Non, c'est le plus vil abrutissement qu'ils y trouvent. — On nous montre là déjeunes Chinois de vingt ans.

déjà décharnés comme des squelettes, et usés jusqu'à la moelle des os par ce vice, qui ne leur laisse même plus deux années à vivre ! L'habitude les a tellement endurcis, que tandis qu'un novice ne fume que pour huit ou douze sous dans toute une nuit, eux peuvent absorber pour la somme d'un dollar ^ Tous les soirs, ils reviennent; car il leur est devenu absolument impossible de digérer une nourriture quelconque le jour, s'ils n'ont aspiré pendant toute la nuit la fumée du poison! Us fument pour vivre, mais ils en meurent !

C'est là une des hideuses et caractéristiques curiosités de la race chinoise I Les voyez-vous, ces corps moribonds, se saturant de pâmoisons enivrantes dans ce taudis putride, ces silhouettes de bras tremblants cherchant à rallumer une pipe demi-éteinte à une lumière mourante, ces doigts crispés qui les retiennent à la natte sur laquelle ils se vautrent, ces yeux blancs , cette sueur soudaine qui ruisselle sur leurs torses où les côtes sont marquées en saillie, et ces tètes renversées, tendant une gorge froide, d'où

s'échappe une dernière bouffée vénéneuse ! Et

voilà l'ignoble mais suprême bonheur d'un peuple ! En voyant un singe qui gambadait gaiement sur le bureau où se tient la comptabilité de ce vil plaisir, il me semblait que c'était, dans cette assemblée hideuse, Têtreleplus humain, le seul qui eût sa raison l

1 La valeur d'un dollar varie de 4 fr. 00 c. à 5 fr. 30 c.

De pareils bouges, il y a loul un village! La ferme de la vente de l'opium, concédée par le Gouvernemenlà une grande entreprisechinoise, rapporte plus de 100,000 francs par mois; avant la réglementalion qui la localisa, el qui punil des amendes les plus élevées le délit d'infraction en dehors des limites prescrites, chaque case de Singapour était aussi odieuse que celle où nous avons été ce soir! Mais cette demi-mesure, qui restreint les ravages du vice, ne lave point les Chinois d'une tache épouvantable, et ne disculpe pas l'Angleterre du plus fléirissable des commerces. Cerles le sang bouillonne quand pense que les instincls du peuple asiatique sont aussi bas el aussi maudits; mais ce n'est pas une nation chrétienne el civilisée qui devrait, marchande sans scrupules, fournir à un client si méprisable un débit aussi pestilentiel. La fameuse guerre de l'opium a marqué dans l'histoire une. page navrante pour les honnéles gens! El si la consommation annuelle des exportations de l'opium indien l'ait le plus beau revenu de la plus grande colonie du monde, elle fait ausst le malheur d'un peuple de quatre cents millions d'âmes, celui du Céleste Empire. Mais supprimez l'opium, el l'Inde s'arrête! — On a voulu, comparant le commerce de l'opium à celui de nos eaux-de-vieeuropéennes, el signalant pour les deux l'action inoffensive de la petite dose, les désastres de l'excès, en déduire l'égalité el la légalité, .^fais il y a celte diT-

férence immense que le délire de Topium est irrésistible , et la mesure dans Tivresse qu*il procure impossible à garder : celui qui en a goûté ne s*en rassasie que quand il en meurt.

Il fallait, pour nous remettre après un pareil spectacle» plus que Tair vivifiant et la fraîche température de la nuit. La police nous mène donc à un théâtre chinois, grand échafaudage de bambou; on nous fait courir les coulisses, où une centaine d'acteurs achèvent de se barbouiller la figure en couleurs écarlate, bleue, jaune, blanche et argentée : le maquillage est ici une solide peinture en plusieurs couches. Mais je m'aperçois que je ne voulais vous parler de Chinois qu'en Chine, où ils doivent être encore bien plus Chinois; et, passant un spectacle inouï, je vous raconterai seulement que la fin de la soirée tourna au tragique : en allant des galeries du paradis d'un théâtre à l'autre , et en grimpant d'échelle en échelle, nous prenons une terrasse extérieure d'où quelques Chinois , s'accolant à nous par bienveillance, nous montrent, par une fenêtre dérobée, un souper où deux cents de leurs compatriotes des deux sexes manœuvrent quatre cents bâtonnets, pour manger des compotes verdâtres. Soudain, pouf! un bruit sourd se fait entendre à soixante pieds audessous de nous, dans le vide ^t l'obscurité. Nous sommes côte à côte, le Prince et moi. « Fauvel, êtesvous là?» est notre premier cri. Il est à trois mètres

JAVA. SliM. CaiVTOi\.

de iiuus, et il répond, Nous aurions entrevu le ciel, qu'une pareille joie ne nous aurait pas davantage rendu la vie. Nous soniuicii donc saufs tous trois, mais c'est un Chinois de nos guides, marchant à un pas derrière moi, qui vient de tomber la tête la première,

' de près de soixante pieds de haut, jusque sur le carreau d'une ruelle. Notre terrasse, étroite d'un mètre,

^ n'a pas de parapet. Nous l'ignorions, et forcément, par la nuit noire, ce malheur devait arriver à l'un de nous! Nous descendons en toute hàtc, et trouvons le pauvre diable broyé et mourant sur la pierre. Nous donnons de l'argent et ordonnons (ju'on le porte à rbùpilal; la l'ouïe s'ameute et hurle; elle ne demande qu'à attribuer la catastrophe auï u chiens de l'Occident II et à les assassiner ! Nous revenons au pas de course, police en tête, et il est temps. . , .

Le X seltlement » de Singapour me parait un des types les plus complets et les mieux dessinés d'un comptoir indien. Une prise de possession plus ou moins légale, contestée à coup sûr, mais par ceux qui la Jalousent, et non par ceux qui en sont victimes; plus ou moins morale, mais admise comme le sont toutes les spoliations coloniales; une position exceptionnelle au point de vue commercial , basée sur le point où se concentrent les transactions d'une moitié de l'Asie, avec l'autre moitié et avec l'Europe; une importance immense donnée à un

îlot qui ne produit rien et ne manufacture rien, mais par ce seul fait que le drapeau anglais y a été planté ; des principes économiques contraires dans Torigine à ceux de tous les ports voisins dans un rayon de deux mille lieues , mais démontrant de tels avantages qu'ils changèrent les lois des centres commerciaux environnants; enfin une transformation graduelle dont le point de départ est le fort commandé par un lieutenant-colonel/ et dont le terme sera une autonomie australienne : tels sont les grands traits qui, en moins de cinquante ans, marquent la physionomie originale de cet ilôt sauvage de jongle déserte, devenue la clef obligée de Textréme Orient. Mais quand même ce comptoir viendrait à péricliter — ce qui est impossible — et à perdre Tinfluence dominante qu'il n'a cessé d'exercer sur un commerce immense , Singapour a déjà justifié d'une façon saisissante les vues profondes qui ont présidé à sa création. Quand le corps expéditionnaire anglais destiné à la guerre de Chine vint à passer tout près d'ici, à Anjer, lord Elgin était à Singapour, dans le a bungalow » du Gouvernement, qui a fait place aujourd'hui au Fort Canning. Un soir, la nouvelle lui arriva que la grande révolte avait éclaté dans l'Inde : en proie à une émotion poignante, pendant toute la nuit il tint conseil en ce lieu mémorable, et dès l'aube, fort d'une décision capitale, il prit sur lui la respon-

sabilité d'envoyer aux Indes les troupes destinées ' à la Chine , et il lança cel ordre à jamais fameux qui fil mettre à la flotte anglaise le cap non sur Canton , mais sur Calculla! A la prompte décision de cet homme de génie, et à la merveilleuse position de Singapour comme cenire stratégique, a donc été due la conservation de l'empire des Indes pour l'Angleterre,

Longue de vingt-cinq milles et large de quatorze, présentant une superlicie de deux cent six milles carrés, l'île de Singapour resta jusqu'en 1818 le refuge de quelques tribus malaises, perdues dans la jongle impénétrable : elle ne paraissait pas moins insignifiante que ces innombrables îlots de corail vus par nous depuis le détroit de Torrès jusqu'à la première pointe du continent asiatique. Celle-ci, qui n'est autre chose que la presqu'île de lUalacca, constituait le royaume de Djohore, donlleBandahara, chef des Insulaires singapouriens, était le vassal, - Mais au momentuù elle perdait le magnifique empire territorial de Java, l'Angleterre songea àgarder un pied dans l'archipel malais, etgrâce à la clairvoyante tactique de Sir Slamford Rafllis, l'ex-Gouverneur de la colonie perdue , elle iiaulnt à tout prix saii garder sa prépondérance là même d'où les traités l'expulsaient, et y créer un empire moral, s'il peut dire, en prenant pour pivot matériel cette île de Singapour qui n'était rien, mais qu'une idée

^^L^ sau ^^H ser

pouvait appeler à jouer un rôle immense. Celle idée, c'était d'en faire un port franc, le seul but la grande roule de la Chine.

Sir Staniford Raffles, esprit énergique et habile, admirablement apte aux questions coloniales et aux intrigues de l'Orient, planta sans autre forme de procès le pavillon anglais sur l'île, où les tigres seuls protestèrent d'abord ; puis il proposa un traité au Sultan et au Toumongong de Djohore. — Les Hollandais de leur côté achetèrent Rhio pour une somme immense : alors les Anglais ripostèrent en achetant Singapour, moyennant 161,000 fr. donnés au Sultan avec une rente viagère de 78,000 fr.,el 130,000 fr. donnés à son vice-roi le Toumongong, avec une rente viagère de ■42,000 fr.

Cela semble la chose la plus simple du monde, mais la scène se passe en Orient, et voici ce qui arriva. Le Sullan de Rhio, Abd ul Rahman Schah, dans son traité de vente de Hbio aux Hollandais, à raison de 8,000 fr. par mois, avait prétendu aussi vendre Singapour, dont il s'affirmait possesseur aussi bien que le Sultan de Djohore. Vous voyez d'ici les Anglais disant aux tribus malaises de Singapour : « Voulez-vous être mangées à la sauce d'Hassan Schab, fils du Sultan de Djohore?): et les Hollandais s'écriant: uVoulez-vousètremangéesàla sauce d'Abd ul Rahman Schah?» Mais sans leur laisser le temps de répondre : » Nous ne voulons pas

JAVA. SI4M. CAKTO\.

être mangées n, Sir Stamford envoya un navire J chercher Hassan Schnh, qui visait dans l'obscurité, et le faisant proclamer Sultan rérilable par le ] Toumongong et le Eandahara, il lui fît signer le \ contrat. Et voilà pourquoi Singapour est anglais! Il y a dans les prises de possession aux Indes quelque chose des tiroirs d'une machine à vapeur, et un jeu de frottements, de tâtonnements, àe pressions et de soupapes, grâce auquel la vapeur finit toujours par s'infiltrer, pour mettre en mouvement tout un engrenage inerte jusqu'alors. Ce mouvement imposé aux populations qui possi';dent un sol, est justifiable en ce sens qu'il est pour leur bien; et si le droit strict des premiers propriétaires est ainsi violé, s'il n'est pas équitable d'user, dans ces mascarades politiques, d'ombres de prétendants, d'inslriunenls indispensables, de s'immiscer au dé- , mêlé du Radjah faible contre le Sultan fort, poui arriver à les affaiblir tous les deux et à rester seul possesseur, je dois reconnaître qu'il y a évidemment là plus que la part du lion et le droit dn plus fort, mais bien l'effet de celte loi humaine qui oblige les races asiatiques à courber le front devant les

I races supérieures ; leur commune prospérité est à ce prix. Une seule chose alors me cbagrine, c'est que nous n'ayons pas, nous Français, planté quelque drapeau tricolore dans celle passe eriîie l'océan Indien et la mer de la Chine : car si uuus avions une

SINGAPOUR. Te

[guerre dans laquelle l'Angleterre et la Hollande a

[donneraient la main contre nous, nous n'aurions

a un point ot'i nos escadres pourraient se ravitailler ;

I tandis qu'eu face de la domination bollandaise sur

tout l'archipel malais, l'Anglelcrre a échelonné trois

enIrepAls, Penang, Malacca, et Singapour (le long

de la presqu'île qui domine les « Détroits h ), nons

aurions la route coupée vers notre vaste colonie de

laCochinchine; elle est merveilleusement choisie et

destinée au plus grand avenir, il est vrai , mais elle

prouve bien que nous n'avons pas pi us que les autres

des scrupules philanthropiques pour user du droit du

plus fort, appuyer des Radjahs prétendants, et nous

imposer aux populations de l'Asie, Il nous faudra

I donc un Singapour français ; car notre cœur se serre

len trouvant partout des Gibraltar.

Depuis le jour de sa fondation, le u settlement n tbritannique a fait d'incroyables progrès. Iln'apoint -d'étendue, il est vrai : il ne produit que quelqu< lacs de poivre, et quelques outres d'huile de coc( pi ne perfectionne en rien ce qu'il exporte ; il ne rend n plus umarke table" — plus propres au marcbé I - — les marchandises qui y stationnent en transit. l D'où lui vient donc sa fortune? Ah! c'est qu'à une I époque où les Hollandais , tout autour de là, tiraient L leurs principaux revenus des laies d'exportation, et Loii la Compagnie des Indes orientales avait, elle aussi, - B même système. Sir Stamford Raflles eu déclarant

tous ^H mois ^^1

Singapour port franc, y amena non-seulemect les Davires de commerce «les îles voisines encore toutes les épices que monopolisait alors la Hollande I II porta par cetle seule déclaration un tel coupau commerce de la u Maatshappij ^i hollandaise, que pour allirer de nouveau des vaisseaux dans ses ports, elle dut diminuer de beaucoup ses taxes exorbilanles, et même déclarer aussi une demidouzaine de franchises. Mais aucune position géographique n'est comparable à celle qu'a choisie^ l'homme d'Etat anglais, et voici qui le prouve.

Le commerce de transit était égal à zéro en 1818; il atteignait déjà 53,750,000 fr. en 1823; de cette époque à 1863, les entrées ont monté de 30,000,000 à 162,500,000 fr., et les sorties ont passé de 23,750,000 fr. à 137,500,000 Ir. Si une force morale pouvait être évaluée, que de milliards reprësenlerait l'influence anglaise répandue de ce centre par les 1,279 navires, jaugeant 471,000 tonneaux, qui vont chaque année la porter aux populations de l'Asie, comme s'ils étaient les rayons multiples d'un phare unique! Les iles environnantes envoient d'abord au comptoir britannique quelques caboteurs; l'année d'après, quelques navires ; puis, prenant leur essor, elles correspondeui directement avec Londres. Mais l'archipel est si riche, que lorsqb'un porl vient à 'manquer pour approvisionner Singapour, un le remplace, naissant à la vie commerciale stimulée

et fécondée par la reine des mers. Il semble qu'elle fait pour les producteurs asiatiques comme pour ses colonies : elle protège leur enfance, elle leur enseigne la langue des afiaires, elle guide leurs premiers pas, et active leurs besoins ; dès qu'ils sont adultes, elle les laisse à eux-mêmes; et alors, de leur plein gré, ils nouent avec elle des relations qui créent leur propre grandeur, en apportant un modeste contingent sur le marché de Londres.

Mais , à Singapour, il y a plus qu'un bureau de répartition entre les contrées avoisinantes qui s'ouvrent au commerce, comme Siam et Bornéo; sa position centrale entre Calcutta, Burmah, Java et la Chine, en fait un entrepôt destiné à équilibrer toutes les variations économiques de l'Orient. On y envoie de Londres des marchandises destinées à la Chine, au Japon, à Java ou à Siam : une fois arrivées, elles sont, de là seulement, dirigées vers le port où la demande est la plus forte. II en est de même pour le riz et l'opium de l'Inde : si les prix sont bas en Chine, on expédie sur Java et vice versa.

Il est vraiment intéressant de passer quelques heures sur les quais de Singapour «t de suivre du regard le mouvement des productions du monde entier; les barques et les coulies innombrables sont employés au transbordement ou à l'emmagasinage. L'Angleterre envoie surtout des cotonnades , des armes et du fer; TAmériaue, de la glace ; l'Australie,

:. ca\TON.

des chevaux G t du charboD;riDde, du blé, delà gomme et de l'opium (donl une valeur de 1,500,000 francs est consommée à Singapour nifiirte); la Chine, de l'or, du thé, du camphre, de l'alun ; la Cochinchiue, du riz; Manille, du tabac et du sucre; les iles hollando-malaîses, de la gutta-pcrcha, du charbon ; les Célèhes, du bois de sandal el des nids' d'hirondelles. Ce brillant ensemble a fait pâlir l'éclat de Batavia et réduit Saigon à n'être qu'un tributaire de Singapour.

Mais si tant de beaux résultais ont été acquis en moins de cinquante années, il ne faut pas croire pourtant que les colons anglais de Singapour se considèrent à l'apogée de leur fortune. Le a setllement », faisant partie des possessions de la Compagnie des Indes orientales , n'était que la dépendance d'une dépendance jusqu'en 1858, époque à laquelle ' la Compagnie résilia ses pouvoirs entre les mains du ministère des colonies, Il est encore aujourd'hui régi par le Gouvernement du Bengale. Quoique les Gouverneurs et les Conseillers nommés par la couronne aient toujours été des hommes équitables et supérieurs, Singapour veut aujourd'hui s'affranchir des liens qui le retiennent aux Indes, et qui, en retardant ses rapports matériels, entravent encore îaucoup tout l'essor de son économie. Je suis per-

suadé (

p, le tel

ips I

t pas eloi;

né où cette salu-

taire scission s'accomplira, et oit un conseil élu dans

id

le tt settlement » par les Résidents européens (un parlement local), donnera une impulsion nouvelle à une aussi admirable création. Quand le re,venu d'un Comptoir est basé sur le système des fermages comme celui-ci , on ne juge bien que sur place des poids variables qu'il faut placer et déplacer dans les plateaux de la balance, pour les équilibrer.

LE CHOW-PHYA.

Départ pour Bangkok. — Navigation sur un navire siamois. — Un banc de poissons dans la machine. — Aspect scintillant des pagodes de faïence. — Costume léger des Siamoises. — Où chercher un gîte?

10 janvier 1867. — En mer, golfe de Siam, à bord du Chow-Phya. — Le vapeur introuvable a fait une courte apparition dans la rade de Singapour; nous avons immédiatement couru au bureau — lisez : taudis malsain — de Tarmateur chinois , et nos billets d'aller et retour nous ont été délivrés sur parchemin bariolé , à raison de mille francs par tête. — Pour un trajet total de dix-sept cents milles, sur un caboteur de dernier ordre, c'est uû joli prix; mais lorsqu'on va dans les États du grand Roi , que ne payerait-on pas ?

Nous nous sommes embarqués le 5 au soir, au milieu du désordre le plus affreux, et l'hélice n*avait pas encore donné deux cents tours, qu'il fallait stopper, et faire un signal au ponton de police. Les cipayes appelés durent emmener sous menottes notre second, qui, soit devenu fou, soit resté ivremort, se ruait sur les hommes d'équipage et leur cassait sur les reins un des bâtons du cabestan. Le

Lli CHOW-PHÏA, 3ft'

' Jasmin, navire français, saJua le Prince en baissant i fois son pavillon, et Singapour se perdit dans ]'onibre.

Depuis lors, notre coquille de noix n'a cessé de ^^^ tt rouler » d'une façon épouvantable dans les chocs ^^L Ab ces vagues incertaines, confuses et clapotantes des ^^H' mers de Chine.

Singulier, dangereux et fétide navire que ce Chow-Phya! Le pont étroit esl encombré de ballots hauts comme de petites meules de foin, et vous pensez si le roulis les promène dans tous les sens; la coque est chargée de fer à couler bas, et si mal ammée de l'arrière, que, lorsque nous sommes bercés par une houle ordinaire, ce n'est point l'écume et la crèle des vagues, mais bien k lame verte elle-même qui embarque par-dessus le couronnement. Aussi la roue du gouvernail est-elle juchée au centre, sur une large passerelle, sorte de pont sur pilotis, d'où nous dominons un marécage de cbarbon, de tonneaux, de sacs de riz qui gonflent et de caisses qui surnagent.

1 L'équipage est chinois ; il se compose de quaranb deux hommes ; et dès que le vent a assez obliqué l'Esl-Kord-Est pour nous permettre de faire de la toile, c'a été fort amusant de voir les pantins longue queue grimper dans la haute mâture sans échelles de corde, mais en escaladant les haubans el galhaubana, qu'ils tiennent serrés entre leurs

JAVA. SIAU. CANTON, doigts de pieds crampoanés, comme s'ils étaient des écureuils.

Ce sont aussi des Chinois qui nous font la cuisine : deux marmitons huileux et puants nous donnent des décoctions de poisson moisi , d'œufs verdàtres à embryons de poulet, et d'huile de coco nauséabonde, qne le poivre ronge parvient seul à faire avaler le garde-manger est une caisse attachée sur la passerelle contre la boussole, et dans latjuelle il y a péle-méle des oignons, des oranges, dn lard, des ananas et des œufs entrouverts par le roulis, le tout en une omelette flottante et de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Le reste de ce bateau incroyable esta l'unisson. Non-seulement il n'y a pas une cabine, pas un trou, où l'on puisse se réunir pour manger, mais il n'y a même pas une table à bord I Donc, deux fois par jour, le régal est déposé sur la claire-voie, au milieu du pont, et nous nous rangeons contre elle, en <<. évitant " , en pliant obliquement nos trop longues jambes. Chaque lame qui brise " par le travers « , nous inonde et inonde en même temps plats et assiettes, dont le contenu devient une boisson d'eau aalée; de plus, les rafales balayent nos cuillers, qui arrivent toujours vides à notre bouche, tandis que, de voisin à voisin, on s'asperge de liquides graisseux ! Seul noire aventurier de capitaine, un type de <'pirate étoiles des mers malaises, trouve cela charmant et rit de bon cœur.

LE CHOW-PHYA. 241

Nous avons pour compagnoDS un commerçant anglais de Siam, la femme du docteur du Consulat anglais et ses deux filles, la vieille Française du Minister Franzen van de Pu4te avec son chat agaçant, et un jeune baby asiatique que nous a confié, comme à des pères nourriciers, Monseigneur Beurel. Ce baby se nomme « Ludovic L^mache w . Nous le dorlotons de notre mieux pour le remettre à son père, ancien maître-coq d*une corvette française, actuellement instructeur et généralissime des armées du Roi de Siam. L*enfant a la couleur jus de pruneau de la nymphe du pays que Tillustre militaire s'est donnée pour moitié. S*il n'avait pas un joujou à sonnettes bruyantes et un estomac des moins marins au moment même du repas, il serait délicieux. Tout en gardant le petit, je vous écris sur mes genoult, me tenant de mon mieux en équilibre malgré le roulis, grâce à un pliant qui décrit des paraboles régulières sur les couches de graisse de la passerelle; de plus, il y a une telle population de fourmis blanches que j'ai dû m'entourer d'une circonvallation dé poudre insecticide ; car il faut être venu dans ces parages pour se figurer les souffrances qu'infligent les inorsures cuisantes et atroces de ces petits ennemis, dont la tête reste toujours dans la peau.

Voilà cinq jours que nous menons cette originale existence : quant aux nuits, lé sommeil les fait pas-

ser vile; el quoique le serein el la rosée soient fraii-l el malsains sur ic pont, nous préférons y grelolter.r en nous roulant dans nos manteaux qui sont moitlllés jusqu'à cinq heures du matin : à midi on étonffe daj chaleur.

niais tout cela est un paradis en comparaison des trois cents passagers, Malais, Chinois et Arabes, qui sont à l'avant et à l'arrière, empilés par jappes sur des ilots de marchandises, au-dessus du va-et-vient de l'eau qui emharque. Ils fument de l'opium et jouent aux dés : ce sont les deus vices caractéristiques de leurs races, et comme ils sont fortement taxés à terre, on s'y adonne avec un indicible bonheur sur l'eau. Celte fourmilière humaine, dont émanentdes odeurs délétères, est criarde, dégaûlanle et peureuse. A chaque grosse lame, tous se mettent à hurler comme si nous allions sombrer; puis ils chantent le Coran, se grisent et se ballent.

Parmi eux il en est un qui est un grand personnage : le capitaine lui permet de venir fumer son cigare sur la dunette. C'est Nai-Poun, un Prince siamois, qui rit toujours, quoique son histoire soit fort triste. II faisait partie de l'ambassade que le Roi de Siam a ensoyée à Paris pour porter les produits de son royaume à l'Exposition. Ils étaienl cinq commissaires, et le Roi leur avait donné à chacun 25,000 fr. à dépenser en France pour faire honneur k son nom. £n attendant pendant huit jours à Singa-

• LE CHOW-PHYA. 249

pour la malle pour TEurope, notre envoyé extraordinaire a tout dépensé en joujoux d'enfants, en pertes au jeu, en soupers, etc., etc. Enfin, radieux de ses succès, il a trouvé moyen d'insulter le Consul de Siam, si bien que ledit Consul a laissé les quatre autres continuer leur route vers Paris (quoiqu'ils aient aussi abusé de leurs appointements), mais il a renvoyé le pauvre Naï-Poun à son Roi. Le capitaine ne cesse de lui faire une plaisanterie du dernier goût, en lui disant que son seigneur et maître va sûrement lui «couper la tète » , et en simulant sur le bastingage tout le cérémonial de la guillotine. Mais Naï-Poun oppose le rire asiatique aux sarcasmes britanniques, et croisant ses jambes, il prend un plaisir immense et enfantin à refouler ses bouffées de tabac en couronnts régulières et vagabondes, que la brise emporte comme de petites auréoles bleuâtres.

Tel est l'ensemble du mode de communication que nous avons été assez heureux pour trouver entre Singapour et Siam. Notre armateur chinois doit faire de magnifiques bénéfices : nous avons des piles de sacs jusque dans les canots de sauvetage, et le tout est taxé à des prix si exorbitants que le fret de ce navire de 400 tonneaux, pour une traversée de six jours, s'élève à 128,000 fr. — Il faut le dire, ces régions inconnues et d'un autre âge sont la proie des aventuriers, qui y régnent en maîtres.

Ce soir nous approchons de la iDrre par un splendide coucher de soleil, qui éclaire de ses rayons de pourpre les groupes des îles Koh-Kwany-N'oi, Koh- Luem , Koh-Kran et Koh-Ryn. Nous distinguons dans ces îles des grottes sombres et des carêmes de corail, où la lame se brise -. au Nord se dessinent les côtes basses et mai'écageuses du royaume.

11 janvier. — A l'aube nous profitons du flux pour franchir la barre de la grande rivière qui se jette dans le golfe, le Me-Nam-Chow-Phya ; à marée basse, elle n'est couverte que de trois pieds d'eau. Cette crête de sables et de bourbes est marquée à perle de vue par une esfacade de bambous, semblable à une ligne angulaire de forliflcations, à laquelle s'appuient les immenses filets des pécheurs siamois. Nous gouvernons sur une passe de cinquante mètres, laissée comme une porte ouverte vers les eaux assiégées. Mais il parait que la battue aquatique a été merveilleuse, et que des millions de prisonniers veulent sortir par le détroit que nous franchissons. Soudain la machine stoppe net, sans commandement préalable : grand branle-bas à bord, ébahissement etinterrogalions anxieuses des trois cents Indigènes. — Avons-nous louché quelque roc, et allons-nous échouer? — Nullement; c'est tout un banc de poissons qui est en train de se faire aspirer par la prise d'eau de la machine , e[ qui est engagé comme une

LE CHOft-PHVil.

<{lu vivante jusque duns les tuyaux et les C'est (lu fretin de sardines , blanchaille téméraire! Vous pensez s'il a fallu faire jouer les sondes, et renverser les tiroirs, pour remettre la machine en marche. Nous avions déjà baptisé le Chow-Phya de chaudron : en faisant frire les petits poissons dans sa machine, il justifiait pleinement son surnom.

Peu à peu, les rives plaies duAle-Nam se resserrent, et, lui laissant encore une largeur de huit cents mètres , elles nous déroulent sous les yeux des marécages de palétuviers qui semblent bien malsains. Ce n'est pas ici qu'il faut venir chercher la belle nature. Impossible de rien voir de plus étouffé, de plus humide, de plus impénétrable. En avançant vers le Nord, les rizières inondées à sept et huit lieues de chaque cùté remplacent les palétuviers, et le mirage seul rend quelque peu pittoresques des nasis de bananiers et de cocotiers. En revanche, le fleuve est couvert de grues blanches, d'ibis blancs ou rouges , de raartins- pécheurs aussi grands que des corbeaux, tout étincelanis sous le soleil. I,e plus beau est le u karien n, couleur gris d'argent avec le cou noir et la télé écarlale ; sa taille est plus qu'humaine. Les Siamois les vénèrent; ils croient que les limes des Bouddhas transmigrent dans ces oiseaux à la dix-septième incarnation, et surtout dans les blancs; jamais ils ne les luenl. Il en est de' mCme pour les âmes de leurs parents, et nous n'ose-

JAVA. SIAU. CAiMTUN. ^^^H

pas tirer sur un serin, de peur d'être condamnés pour homicide sur la personne du grandpère ou de l'oncle d'un Siamois.

A onze heures, nous jetons l'ancre devant la première bourgade siamoise, à Paknam. Le capitaine descend à terre pour faire ses déclarations au mandarin de céans, lui payer pour la cassette du Roi des droits de donane qui sont de trois pour cent de la valeur, et déposer les canons du bord. Un navire qui passerait cette limite sans désarmer, serait prisonnier du Koi : de plus, si la déclaration du chargement n'est pas minutieusement exacte, les mandarins douaniers iniligenl une première amende de deux mille quatre cents francs, et le procès total s'élève au triple. Ce premier aperçu de l'administration du grand Roi prouve qu'il ne dédaigne pas le système protecteur, et qu'il y a bien loin de Singapour à Siam. — Pendant les démêlés de l'autorité avec notre capitaine, nous admirons une pagode sortant du milieu du fleuve comme une ile resplendissante. C'est un assemblnge de maçonnerie toute blanche, une grande cloche de deus cents pieds de haut, surmontée d'une aiguille droite et d'une famille de petites cloches semblables éparpillées sut l'eau. Autour d'elles serpentent des pirogues lillipuliennes : elles n'ont pour mâture, voilure et gréement, qu'une grande feuille de bananier verdoyanl, tenue en main parle pêcheur accroupi. La

LE CHOW-PHYA. ^53

hrise légère les fait glisser sur l'eau , contre le courant, et leur flottille ofifre Taspect à la fois le plus primitif et le plus coquet.

Nous remontons le fleuve pendant trois heures. Voici à gauche des forts désarmés, des batteries rasantes, envahies par les herbes et les lianes : c'est la tt dutch folly » , la « folie hollandaise » , vestige de la tentative malheureuse que fit, il y a un siècle , le Maatshappij pour créer ici un autre Java. — Voici à droite des hangars longs de six cents mètres et recouverts de feuilles de palmier : ils protègent « la chang-kou-ta w , la chaîne sacrée. Elle est formée de plusieurs centaines de gros madriers de bois de teck, de*deux pieds carrés de section, reliés entre eux par d'énormes anneaux de fer : le tout est destiné à la défense du fleuve. Les Vauban siamois sont convaincus qu'en jetant cette chaîne en travers du fleuve, ils arrêteraient les canonnières européennes. Au moment où nous dé^ passons ce moyen de défense mérovingien, nous voyons que le Roi compte aussi sur des engins plus modernes : nous croisons une des trente-quatre canonnières de sa flotte, portant la longue flamme dorée et le pavillon écarlate sur lequel est dessiné l'Eléphant blanc. Je dis le Roi, et non les Rois ; car il n'existe plus qu'un'seul des deux Rois réglementaires de Siam, unis auparavant par la Charte asiatique, ' comme les frères si célèbres le sont par un tissu

Il 15

JAVd. SIAM. CdM'UAJ.

membraneux. Il y a dis mois qu'est morf lâj Hoi n" 2 : c'étail le prolecteur de la marine, et il portait l'unil'orme de nos capitaines de iraîsseaa,;! Les navires qu'il s'élait donnés sur sa casselti particulière (expression aussi élastique et inouï) en Asie qu'en Europe) sont à l'ancre, éclielonni ' tout le long de notre roule. Pauvres navires aai l'ormes êléganles, coriretles et avisos de guerre^ leurs mâts maintenaut (ombeni » en chiens de sil » , leurs coques privées de peinture s'évenirerit, leurs canons se rouillent, et leur cale se pourrit! Ainsi le veut, parait-il, la coulunic siamoisi bien pour le plus grand seigneur du royaume qui pour le plus pauvre fellali! Aussitôt qu'il meurt, tout ce qui lui a appartenu personnellement doîi mourir aussi, dans l'abandon sacré, par la desirui tien du temps. Le Koi majin qui a été enlevé l'adoration des Siamois passa sa vie à se berc< d'un rêve : il serait mort heureux, trois fois heil-^ reux, s'il avait pu aller j-usqu'à Singapour avec sou escadre! Mais s'il était un Jean-Bart d'eau douce, les tritons du golfe lui étaient hostiles, ri toutes lei Fois qu'il partit pour celte glorieuse expédition, dut revenir avec le gros chagrin de n'avoir pi trouver l'île anglaise I

Plus heureux que lui dans le voyage inverse nous apercevons enfin, au-dessus des cocotiers et di palmiers du rivage, les iléches élancées et les

LE CHOW-PHYA. 255

narets lointains de Bangkok, la capitale du royaume de Siam ! La verdure marécageuse , refuge des crocodiles et des serpents, fait place aux pilotis des huttes de bambou, et Tentrée des faubourgs est marquée par de grandes terrasses et des forts de bois. Là seulement Naï-Poun cesse ses éternels éclats de rire : une pâleur livide envahit sa face jaunâtre ; ses yeux larmoyants témoignent une crainte affreuse. Comme nous faisons remarquer ce fait au capitaine, il nous explique que ces forts sont les kiosques de plaisance de Sa Majesté, où une courte opération fait passer Tâme du patient dans la cervelle d'un moineau blanc. Pauvres sujets qui ont offensé le Roi, voilà leur « coupe-teste» ! Voilà qui , en raison directe du carré des distances, glace pour notre ami coupable le retour au pays natal et au sein de sa famille. Il aura vite fait son voyage d'Asie en Europe... et dans un autre monde encore!

Derrière un coude du Mé-Rfam (la mère des eaux), la ville de Bangkok apparaît tout entière ! Je ne crois pas qu'il y ait au monde un spectacle plus grandiose et plus saisissant. Sut* un espace de plus de huit milles , la Venise de l'Asie étale toutes ses merveilles. La rivière est large et majestueuse ; plus de soixante gros navires y dorment sur leurs ancres : les rives sont formées par des rangées de plusieurs milliers de maisons flottantes, dont les toits aux formes bizarres s'alignent régulièrement ,

et Jont ]es habitants buï vêtements de couleur» " voyantes apparaissent à fleur d'eau. Sur la terre ferme qui domine cette première «ille J'ampliibie! la cité royale s'étend asec ses murailles r.réneléf et ses tours blanches : des centaines de pagodes élèvent vers le ciel leurs flèches dorées, leurs dames multiples tout éniaillés de faïenceE et de cristaux resplendissants, leurs dentelures vernissées et sculptées à jour. C'est un horizon tout entier, à droite et à gauche, de toits en miroiterie, à cinq et six étages, de clochers de maçonnerie gigantesque dont le revêtement scintillant éblouît les yeux, et d'aiguilles audacieuses haules de cent cinquante ou deux cents pieds, qui indiquent les palais du Roi, palais recelant tous les rayons du soleil comme un prisme immense. 11 nous semble que nous avons devant nous un panorama de cathédrales de porcelaine !

Cette première vue d'ensemble sur la Venise orientale dépasse tout ce que nous pouvions espérer dans nos rêves de voyageurs. Il nous tarde de parcourir en gondole ces canaux animés, qui sont les . boulevards de la ville flottante, et où le mouvement,

^^B l'animation, les cris nous semblent étourdissants. ^^H El ces palais du Roi , et ces pagodes sacrées, pour- ^^H roiis-nous les visiter?

^^H Nous avions beaucoup entendu parler, & Singa- ^^H pour, de Banjjkok et de tout ce qui s'y passe ca

LE CHOW-PHYA. 257

matière politique : nous savons que nous y tomberons comme en un volcan.

L'extension du protectorat de la France sur le Cambodje , auparavant tributaire de Siam (ce qui a magnifiquement arrondi nos possessions cochinchinoises aux dépens de nos voisins), des traités enfreints récemment par le grand Roi , des frontières en litige , des lenteurs et des mensonges asiatiques, quelques coups de pied européens placés dans une partie peu diplomatique , voilà qui a établi entre le gouvernement siamois et la France , mais surtout entre les ministres du Roi et notre consul, une hostilité des plus aigres, habilement exploitée par le consulat anglais. Ne pouvant, hélas! recourir au premier, et dans cette circonstance ne voulant pas nous adresser au second, qui serait enchanté de faire mousser, aux yeux des Siamois, sa protection pour un prince, et de nuire ainsi à Tinfluence française, où donc porter nos premiers pas , et où chercher un gîte pour la soirée?

Mais voici, sur la rive gauche du fleuve, une église et la croix des missionnaires ! A cette porte , qui ne sait point se fermer à Texilé, nous irons frapper, et ce pavillon neutre et digne, français quand même, nous abritera sûrement!

Résignant alors nos fonctions de nourrice , nous remettons le jeune Ludovic Lamache au commandant des troupes royales, et nous sautons dans une

Tb»^^^^^ JaVS. SIAM. CANTON. |

des innombrables gondoles qui nous entourent, ea I dirigeanl par gestes nos rameurs vers le clocher de ■ la Mission. 11 nous l'aul lulter contre la marée mon- j tante, et nous mettons près d'une heure a faire Ce 1 trajet. Alors tous les détails de la ville flattante ' nous sont révélés, tandis que nous en parcourons les rues, — non, les canaux, — entre les maisons peuplées, dont chacune est une petite île. Nous croisons ou dépassons des milliers de pirogues légères, qui sont les fiacres et les omnibus de Bangkok : la pagaie oscillante les fait glisser comme des coquilles de noix d'une boutique à l'autre. Il y en a . qui n'ont que trois pieds de long ; un Siamois y esÉ blotti avecdes piles de riz, de bananes on de pois- i sons; d'autres contiennent quinze personnes et sont tellement chargées, qu'on aperçoit à peine le re- , bord de la barque, qui est un palmier creusé.

Les Indigènes ont la peau de la même couleur que les Malais, mais hommes, Tenimes et enfants se rasent la télé, en laissant sur le sommet du crâne un toupet ovale , taillé en brosse et plus grand ' que les deux mains; cela leur donne un petit air J crélé, gaillard et mutin qui est bien original. C'est I avec cette couronne de cheveux plantes tout droits qu'ils bravent le soleil; toute coifTure est inconnue. Le reste du costume est peu compliqué : une pièce d'élolTe large de deux pieds, en indienne verte, rose ou rouge, sorte de langoutis noué aux reins.

LE CHOW-PHYA. 259

. relevé et resserré de Pavant à Farrière entre les jambes, est le léger vêtement dont ces messieurs et

ces dames protègent coquettement leur équa-

teur des ardeurs d'un soleil tropical. Souvent — mais pas toujours ^ les femmes jettent sur leur poitrine un ruban d'un pied de large en étofiTe voyante, qu'elles croisent en double bandoulière, et dontPem^ ploi n'est pas une sinécure. Comme vous voyez, rien n'est cousu; avec une ceinture de maire et une cravate de procureur, on habille une femme. La race, même pure, est fort laide : nez camard, yeux en amande , pommettes saillantes , teint couleur de tabac, bouche énorme, gencives ensanglantées par le bétel, et taille extrêmement petite : tel est, à première vue , le tableau de cette ville , populeuse comme un banc de sardines.

La passion des Siamoises est de se couvrir de bijoux. Ces femmes qui rament sur des pirogues surchargées de fruits, ou qui sont accroupies sur le balcon de la maison flottante, en mâchant de la chaux rosée , ou en jouant avec leurs enfants ; ces jeunes filles de douze à quinze ans qui se baignent en naïades, et qui, faisant place à notre rapide gondole, sortent de l'eau en fugitives, toutes portent trois ou quatre anneaux d'or ou d'argent à chaque pied, des colliers brillants en sautoir, des bracelets au haut du bras, et des bagues aux mains! Avouez que, costume pour costume, c'est plus gra-

IVA. SIflPB. CAXTON.

cieiix que les affreux sacs de flanelle de nos baiJ gneuspsl Supprimez la couleur et la (igure, et lej Siamoises seraient de superbes niuiièles pour la tuaire.

Quant à leurs enfanls répandus ici à profusion J ils sont vêtus d'un badigeon de safran; mais i sont de ravissants petits Olres! Je me trouve dèi l'abord cbarmé par eux, mais désolé de penseï qu'en quelques années leurs figures deviendront aussi laides que celles de père et mère, n'est pas peu dire! Leur petit toupet, tortillé pari une grosse épingle dorée, est entouré d'une jolitfl guirlande de fleurs blanches : ils sont souriants,,! espiègles, et très-gentils à voir dans leur nudité en- j fantine. Mais ils sont pourtant plus vêtus que ieaJ grandes demoiselles qui se baignent; outre un lloM de bracelets et de colliers d'or ou de cuivre doréj dont on les couvre comme des idoles, ils odCI une petite feuille de vigne taillée en cœur et sus-* pendue par une simple ficelle qui fait le tour dea-a reins. Cette feuille flottante, qui a environ cinfj.T centimètres de long sur quatre de large, marquM leur caste. Pour les riches, elle est d'or; pour laA classe bourgeoise, elle est d'argent; pour les pauvres, elle est de cuivre rouge.

Les innombrables maisons demi-kiosques, demiradeaux, autour desquelles grouille cette population de près d'un million de Siamois , recèlent sans

lE CHOW-PHYA. • 261

doute mille aspects, mille coutumes, mille négoces bizarres qui nous échappent forcément, tandis que notre gondole nous fait passer au milieu d'elles comme devant une lanterne magique. Au fond de chacune est un petit autel de bois sculpté, et entouré de papiers enluminés : devant des statuettes de Bouddha et de dieux lares brûlent des baguettes d*encens et de Thuile de coco dans des lacrymatoires de terre rouge; ici des peaux de tigre; là des noix de coco : plus loin des baquets de chaux rosée ou d'indigo sont rangés sur la terrasse qui fait le tour de Thabitation en bambou, et que recouvrent des nattes multicolores. Décidément, ce n'est plus là de l'Europe transportée en Orient, c'est de l'Asie toute pure, avec son cachet voyant, ses odeurs étranges, ses types sans amalgame, ses mœurs vierges de tout mélange avec notre civilisation.

Effroi du Callahounf premier ministre. — Le latin des catéchumènes. — Temples et prêtres de Bouddha. — Montagne dorée artiGcielle. — Nous vénérons l'Eléphant blanc. — Crémation d'un Siamois. — Audiences royales. — La cour du second Roi. — Achat d'un harem. ^— La campagne siamoise. — Le Père Larnaudie. — Les huit cents fenomes et le régiment des Amazones du Roi.

Cette première navigation à travers la ville aquatique nous mène au quai de la rive gauche^ où s'élève la croix chrétienne L'église de l'Assomption est un modeste temple dont la simplicité parle à l'âme! Son extérieur d'ornementation dentelée à l'asiatique semble relever sa nef fit ses autels, qui sont exactement semblables aux nôtres : touchant symbole de cette foi si une sur toute la surface du globe ; témoignage élevé ici à l'ombre de la végétation tropicale par les travaux incessants de missionnaires admirables, qui s'exilent volontairement pour porter avec eux la parole de douceur , de tempérance et de charitél En marchant à travers les bouquets de bananiers qui entourent le temple , nous trouvons quelques baraques de bois où logent les serviteurs de Dieu. L'abbé Larnaudie nous re-

I une

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SEPT JOUSS UA\S LR KOVAUMl! DE SIAM.

çoit les bras ouverts, ot nous promet de nous | léger et (le nous guider au milieu de cetlu ville curieuse. H nous installe dans une case construile sur piiolis et voisine de la Mission, où nous campons de noire mieux. Ne sachant naturellement- pas un mot de siamois , nous pouvons pourtant échanger quelques idées avec de jeunes catéchumènes natifs, qui parlent un à-péu-prés de latin ; je ne vous cite que ces premiers mots adaptés h nos estomacs et h. la syntaxe locale : « Boni amtci, oporlel donare hananas, galHnas, atque porcos. «

Le Père Larnaudie conseille tout d'abord an Prince d'écrire une belle lettre au Roi pour lui demander audience. La chose est expédiée en forme : "Le souvenir consacré par l'histoire de la réception n brillante faiteauxenvoyés de son ancêtre Louis XIV, 11 lui fait espérer qu'il verra dans toute sa pompe le n grand Roi de l'Asie. » Puis voici l'adresse qu'il faut mettre sur l'enveloppe en essayant de garder notre sérieux. "A Sa Majesté Somdetch-Phra-Paramendr-MahaMongkul, I"Roi de Siam.» — Celafait, nous parlons dans la barque de la Mission, et guidés par le Père Larnaudie, qui ne doit plus nous quitter, nous porlons la lellre au « CuUahoun » , premier ministre (non respousable) du royaume. Après

le pi'omeuade sur l'eau, puis une marche sons des portiques et autour des pagodes , nous arrivons à ion palais. Il nous reçoit dans une galerie à colon-

SIAU. CAKTON.

nades dorées, où une quaranlaine d'esclaves saut ] accroupies eu cercle. J. 'homme d'Etal, eu caleç d'iiidienue verte, en veston bleu à broderies arger de commissaire de police, fourre vile ses pieds uus dans des babouches chargées de pierreries, et quitte sa partie d'échecs, en appelant son fils sans vêtement qui achetait une paire de brodequins à un marchand chinois ambulant ; il vient à nous fort poliment. Je n'oublierai jamais la grimace effroyable que lit le pauvre vieux bonhomme à menton de galoche , quauil le l'ère Laroaudie lui expliqua qui était le Prince : ses yeux égarés prouvaient qu'il perdait cojnplétement la tête, et ne savait à quel Bouddha se vouer.

Déjà brouillé avec le consul de France et sur le point d'envoyer une ambassade à Paris pour rédamer contre les prétentions françaises, exposer nos envahissements , implorer la justice impériale et fulminer contre son représentant à Bangkok, il Iremblc de tous ses membres à la pensée de faire honneur à un Prince qui nVst pus de la famille Bonaparte, et de donner prétexte k une protestation de la part du consul. Ajoutez à cela que, dans les idées asiatiques, le petit-fils d'un Roi déti'ûné est bon à pendre haut et court. En Australie et à Java, le Prince, que relevait encore aux yeux de ses bûtes la seule consécralion manquant û sa race, celle du pialheur, avait reçu un accueil cordial et mitgnî-

fique , inspiré par les sentiments les plus purs et les plus indépendants. Ici nous apportons malgré nous le trouble le plus effroyable dans le cabinet du roi Mongkut, qui s'imagine sans doute que les foudres des canons français viendront bientôt tonner pour lui demander raison. Pauvre Callahoun! s'il savait avec quelle sérénité d'âme nous contemplons ses terreurs puériles, et combien nous nous amusons de sa grimace I Le plus grand plaisir que nous puissions lui faire, c'est d'abréger notre visite : nous voyons que, grâce à notre sortie, il ne se possède plus de joie. Advienne que pourra de l'épître deS' tinée à son seigneur! •

En remontant le fleuve, nous ne sommes pas maîtres de notre admiration devant l'effet magique des toits, des clochetons et des aiguilles vernissées dont je viens de vous parler. Mais soudain tous nos rameurs lâchent leurs pagaies et se prosternent à plat ventre sur leurs bancs. Qu'est-ce donc? — Nous sommes en vue du palais du Roi et du quai où il s'embarque. Là devant, tout Siamois doit s'incliner et adorer la demeure du souverain : les grands seigneurs et les princes du sang doivent fermer leurs parasols. S'ils enfreignent cette loi, les arquebusiers du poste qui domine le fleuve ont ordre de les punir des boulettes de leurs sarbacanes. — Nous abordons et prenons plaisir à circuler sur une grande place publique rectangulaire , sur laquelle donne le

JAVA. SiaM. CANTOV".

premier portique de la demeure royale. Il est en inerie blanche : des groupes de colonnes accolées supporteul un immense chapileau de neuf couronnes superposées , au-dessus (lesquelles s'élance une aiguille de plus de quarante pieds , effilée et audacieuse. Le tout est entaillé de millions de rosaces de faïence rouge et verte, jaune et bleu de ciel, que le soleil couchant fait briller comme une féerie. De chaque côté s'acaoceot les « embarcadères pour élépbantsn , balcons de marbre blauc, dontl'architectnre sévère et grandiose contraste avec le caractère colifichet des rosaces. Quand le Roi va en promenade , c'est là son marchepied , soit qu'il monte sur les animaux colosses, soit qu'il s'installe dans un palanquin. Dans le fond apparaissent les toits à éperons du palais central, dont les tuiles vernissées sont éblouissantes. Les bords du toit, sculptés en bois de . sandal et ciselés à jour en guipures délicates, surplombent et protègent des pignons qui sont tout entiers en miroiterie; que de feux reflétés dans cet ensemble ! quel prisme multiple et quel décor splendidc! Abl oui, les voyageurs qui ont parlé de Siam comme d'un songe des Mille et mie nuits , n'ont dit que la vérité : les couleurs de l'Orient sont si vives, les lignes si bizarres, l'architecture si miroitante et si enluminée, et ces vingt palais réunis tiennent tellement du merveilleux, que cette vue Mule vaut le voyage, et que je bénirai toujours la

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fortune qui me les a fait voir. Nulle peinture n'en peut donner une idée , car le soleil tropical darde tour à tour des rayons d'or, de pourpre , de neige rosée, de bronze bleuâtre, qui se jouent, comme mille feux de Bengale , sur les minarets de marbre , les dômes de porcelaine , les aiguilles de cristaux , les pignons en miroiterie et les costumes étincelants d'une population étrange.

Mais pendant que nous regardons deux régiments de fantassins siamois, costumés en militaires français, jouant à la balle sur la place publique, autour ^ des faisceaux de leurs fusils à piston (qui sont beaucoup plus grands qu'eux), tout à coup le tambour bat aux champs, les clairons sonnent la u Casquette du père Bugeaud » , les soldats courent aux armes, quoique très-gênés par des souliers; la population s'accroupit comme sous un coup de baguette magique, et un cortège s'avance, annoncé par des tourbillons de poussière. C'est le Roi. Nous sommes environ à soixante^dix pas de la route qu'il suit pour rentrer au palais. Des tambours , deux pelotons de fantassins, toute une escouade de mandarins vêtus de soie brillante le précèdent en trottinant. Il est porté sur un palanquin doré et incrusté de nacre, par seize hommes habillés de soie azur; et deux larges parasols blancs, au sommet de hampes incroyablement hautes, l'abritent de leur ombre vagabonde et vacillante. Le Roi nous parait tout

chamarré de colliers d'or et surmonté d'une couronne dorée qui ressemble à un haut éleignoir. Une quinzaine àe. jeunes princes forment la suite sur des poneys caparaçonnés, et un aulre palanquin en laque et ivoire est chargé de tout uu lot de ses filles. Mais le cortège passe au petit Irot, avec une telle troupe de Riandarins, de femmes esclaves, de porte-parasols el de hallebiirdiers, que nous demeurons ébahis; le Koi , au moment oii il nous aperçoit , nous fait de la main un signe gracieux.

Non loin de là sont les écuries royales, pleines non pas de chevaux, mais d'éléphants. Nous les visitons fort en détail. Chacun a son hangar de dis mètres carrés, où il est attaché par un pied. Nous leur jetons de petites hottes de blé vert; après nous avoir salués trois fois en relevant leur trompe de toute sa hauteur, ils secouent notre présent pour en détacher la poussière et l'avalent fort délicatement. En voici un tout armé en guerre : ses longues défenses sont plus hautes qu'un homme : une carapace de crocodile est étalée sur son occiput, pour le protéger des coups ennemis. Un sergentmajor siamois, coiflë d'un casque, est juché sur son pavillon, à l'omhre du parasol h sept étages, emblème de la royauté; et un jeu de lances, piqut javelots, massues et casse-téte est disposé autour de lui : le cornac est sur la croupe, et, du son aigu de sa voix enfantine, il dirige k son gré le colosse

k' J'apr^l "•' pluilosrapkit.

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du règne animal. Nous voulons aussi escalader cette montagne vivante et nous sentir bercés quand il trotte. Oh! que les humains paraissent petits de làhaut et que ce dandinement rappelle une mer houleuse ! Nous voyons successivement les demeures de vingt éléphants ; je ne sais au juste combien il y en a. Mais il paraît que lorsque le Roi voyage dans Tintérieur, tous les chefs viennent le rejoindre, accompagnés d*un escadron d^éléphants; le Père Larnaudie en a vu jusqu^à sept cents réunis et marchant en bon ordre. Il y a eu, encore dans ce siècle , des batailles où Ton en compta six mille dans Tes deux camps; et quand, il y a vingt-deux ans^ les Annamites ont envahi une des provinces du Cambodje, le généralissime siamois, nouveau Samson, les mit en fuite, en les surprenant la nuit avec quatre cents éléphants à la queue desquels il avait fait attacher des torches flambantes.

Mais devant nous leurs jeux sont plus pacifiques : quelques-uns folâtrent en pleine liberté dans une vaste cour, ils clignent leur petit œil malin (le plus malin, dit-on, du règne animal), ils se jouent mille tours, gambadent adroitement, s* évitent avec précision; c'est un vrai cotillon, où le

s Quadrupedante putrem sonitu qu::tit ungula campum t

fait une basse infernale. Les trompes indiscrètes font des évolutions par trop dégingandées ; nos éclats

l.i\.\. SIAU. CANTON.

(te rire semblent froisser les éléphants et leurs compagnes; en vérité, je ne les aurais Jamais supposés gent si chatonilleuse.

Rien de plus simple, du reste, que la manière ingéuieuse, sorte de bal d'éléphaats, qui sert à en prendre chaque anuéc de vrais troupeaux dans les forêts vierges: on donne la liberté h une centaine d'élépbants apprivoisés; chaque cavalier, galopant dans la jongle et les bois impénétrables, y va inviter plusieurs danseuses sauvages qui le suivent passionnément : chaque libérée fait de même et ramène bon nombre de cavaliers indomptés et fougueux. Le tout revient péle-méle au galop dans un enclos dont la palissade est formée d'inébranlables troncs de teck, et dont les traîtres si intelligents ont montré le chemin; de hardis Siamois jettent alors des luços dans les jambes des éléphants sauvages, et des câbles solides les enchaînent à des arbres séculaires. Prises au piège fatal des amours trompées, les malheureuses bétcs sont soumises à une diète des plus strictes jusqu'à ce qu'affaiblies , impuissantes, anéanties par la faim, elles subissent le joug qui a la nourriture pour récompense; et au bout d'un an le monstre farouche des forêts obéit aveuglément à un cornac de douze ans.

Mais pendant que nous nous attardons dans ces écuries faulasliques, la nuit commence, et la lune resplendissante se lève. Nous revenons à la Mission

par la terre ferme , et sortons de la « ville royale » par la pagode du ce Pied de Bouddha » . Sous la lueur bleuâtre et dans le silence de la nuit, c'est une impression grandiose que de voir des aiguilles de trois cents pieds do haut, faiblement éclairées, mais projetant une ombre immense, des cloches blanches , des< coloixnes de miroiterie , des animaux antédiluviens de marbre, des kiosques de porcelaine au milieu de lacs sacrés, et des coupoles qui semblent recouvertes de nappes d'argent ; nos pas sonores retentissent sur les dalles désertes : ce ne sont pas des tombeaux, mais bien des trésors qui nous entourent , et des trésors inconnus.

Bientôt, guidés toujours par le Père Larnaudie, nous nous enfonçons dans des avenues de sycomores gigantesques, de palmiers et de flamboyants; nous franchissons des^ portiques crénelés, et, touchant aux faubourgs, nous tombons dans des ruelles d'une saleté abominable , où Ton patauge dans la bourbe , les immondices , entre mille chiens galeux et hurlants. — C'est bien encore là l'Orient I De loin la ville vous apparaît comme un tableau féerique sans une seule tache ; vous débarquez dans le quartier des palais, puis vous sortez ravis des splendeurs dorées, argentines, nacrées et miroitantes, pour vous embourber dans des taudis nauséabonds, où les buffles errants , les mendiants couverts d'éléphantiasis se sont donné rendez-vous, au milieu des odeurs

lA. SiaM. CrtSJTUX.

putrides et des flaques empestées (le la marée qi retire. Enfia noos retenons à iioire case coQstrnite sur pilotis : d'un coup de pied bien donné, toute la baraque branJanle 8e balance; les lézards de nuit courent sur les bambous vermoulus de nos parois; les moustiques en nuées épaisses me harcèlent si fort, qu'il m'est impossible de dormir, el je écris sur la nalte qui va être mon lit, tant que ma ration d'huile de coco alimentera la niËcbe vacillante du coton arraché ce matin à l'arbre. Mais elle pétille en signe d'extinction , et comme le latin délectable des catéchumènes m'a poursuivi tonte la journée, je finis en vous racontant le dernier Irait de nos naifs amis : ils nous demandent ce qu'est devenue la nourrice du Prince : ■! Quia mercatores aïbi narrant se vidisse Principem gallicum desccndenlem de Chow-phya cum nutrice ejus « , comme quoi les cinquante ou soixante négociants européens (le Siam croient que le Duc de Pentbièvre, enseigne de vaisseau , fait le tour du monde avec sa nourr'ce et a débarqué avec elle! La pauvre vieille Française du Ckow-pkya est la cause involontaire de ce déli-. cieux cancan, qui fait rire sans doute â l'heurequ'il est les résidents blancs! Pensez si nous rions aussi de bon cœur, en faisant des gorges chaudes sur l'idée qu'on se fait de noire modo de voyage. Pérès nourriciers ce mutin, nous serions donc deveni nourrissons ce soir!

lUS ^^

\^ janvier. — Pendant que le cabinet discute si nous serons la cause de Tanéantissement du grand Royaume, nous courons gaiement d'une rive à l'autre du Me-Nam, attirés par ce qui éblouit nos yeux davantage. Ce sont les pagodes! J'ai entendu vanter celles de la Chine, mais je doute pourtant qu'il y ait sur la terre d'Asie des temples qui puissent égaler ceux de Bangkok *.

La pagode la plus grandiose et la plus caractéristique est sur la rive droite : un bois verdoyant et majestueux l'entoure. Elle s'élève en une famille de clochetons que domine une pyramide centrale haute de trois cents pieds! Celle-ci seule est formée à la base d'un tronc de cône à cent cinquante gradins : puis elle devient une tour sexagonale avec des lucarnes supportées par trois trompes blanches d'éléphants; le clocher gracieux qui naît alors d'une couronne de tourelles s'élance comme une seule colonne et s'arrondit en coupole au sommet; de là, une flèche de bronze doré étend vingt branches torses et fend les nues. Aux rayons du soleil, tout cela n'est qu'une seule masse scintillante : l'émail coloré des faïences flamboyantes, le revêtement de millions de rosaces vernissées qui se détachent sur l'albâtre, donnent à cette pagode d'un style pur, brillant et

* Ayant depuis visité Canton , Shang-haï et Pékin , j*ai gardé Timpression que la plus belle pagode de ces villes est à la deruièce du royaume de Siam ce que Quimperlé est à Paris.

inconnu sous tout autre ciel, la magie d*un rêve avec les lignes colossales de la réalité.

Tandis que nous nous en approchons, glissant lentement en gondole contre le courant impétueux du fleuve, ce promontoire nous apparaît comme une ville entière , une ville sacrée de tourelles irrégulières, de kiosques entassés, de belvédères enluminés, de colonnades, de terrasses à Titalienne, et de statues de marbre rose et de porphyre rouge. Mais en mettant pied à terre, il nous faut passer dans les fossés et les bas-fonds qui longent les saints remparts, et où circule à pas comptés toute une population d'hommes dont la tête et les sourcils sont rasés, et dont le vêtement est une longue toge romaine jaune safran. Ce sont les « talapoins d, ou prêtres bouddhistes. D'une main ils tiennent une marmite de fer, de l'autre le « talapat », grand éventail en feuilles de palmier, signe distinctif de leur dignité. Les ruelles qu'ils habitent sont d^une saleté épouvantable, et leurs maisons sont des masures de planches crasseuses et de briques qui s'éboulent : on croirait voir là , heureusement cachés par des berceaux d'arbres toufius , les égouts malsains des palais de porcelaine qui y touchent. Certes, il est bien vrai que

a Ce qu*on voit aux abords d'une grande cité, Ce sont ses abattoirs , ses murs , ses cimetières. »

Là plus de sept cents talapoins ou « phras »

nous regardent passer avec une indifférence qui est presque du mépris; mais en voyant ces prêtres de Bouddha qui ont Tair de mendiants paresseux, dormeurs et abrutis, ces douze ou quinze cents gamins déguenillés qui les entourent en qualité d*enfants de chœur et qui végètent dans des bouges, pêlemêle avec des bandes d*oies , de porcs , de poulets et de chiens errants, il nous semble que la bourbe, Tinfection, la vermine du monastère en font plutôt une basse-cour, et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer le constraste frappant qui existe entre la féerie du temple, visible de toute la ville, et rhorrible condition des centaines de prêtres qui le desservent.

Ce matin, en traversant la ville flottante, nous avons vu un grand nombre de bonzes. Dès Taube, ils partent, deux à deux, dans une pirogue, ^t, s'arrêtant un instant devant chacune des boutiques que baigne le fleuve , ils mendient leur nourriture. Plus de dix mille d'entre eux font chaque matin cette promenade. Dès qu'ils apparaissent, les femmes, prosternées, les mains jointes, les saluent trois fois en frappant la barque.de leur front, et versent dans la marmite une cuillerée de riz, de bouillie de poisson, des gâteaux et des fruits. Une fois la marmite chargée à pleins bords, ils'rentrent au temple; et déjeunent copieusement dans la matinée; car, de midi à minuit, la règle séculière défend à la gent

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quêteuse de manger quoi que ce soit. Quel (rein ce régime mettrait chez nous, s*il était appliqué à ceux qui abusent des lettres de quête !

Mais cette caste vénérée des Siamois est soumise au code le plus rigide de la tempérance , de la superstition et de la paresse Le Père Larnaudie nous en cite quelques traits :

tt Ne mangez jamais de viande , pas même de crocodile ou de chien; ne buvez jamais de vin. »

tt Ne labourez pas la terre , car vous pourriez occire un ver de terre ou une fourmi. »

a Vivez d'aumônes, mais jamais de votre travail. »

tt Ne faites pas cuire de riz, car il a un germe de vie. »

(En revanche, ils sonnent les cloches à leur réveil, pour que toutes les femmes de la ville allument leurs fourneaux, et qu'en dévotes cuisinières, elles leur préparent des plats abondants.)

a Ne voyagez ni sur des juments ni sur des éléphants femelles. »

a Si en dormant vous rêvez d'une jeune fille, c'est une faute grave que condamne Bouddha, et pour laquelle vous ferez pénitence publique, m

Bref, ne s'asseoir que sur un siège élevé de douze pouces, fuir les femmes, excepté quand elles donnent à manger, fuir les laïques, respecter la vie des animaux, se vêtir simplement, se lamenter sur l'instabilité des choses humaines, et confesser pu-

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btiquement ses fautes, tel est Tensemble de leurs préceptes, mélange singulier de morale pure, de préceptes chrétiens, de sorcellerie puérile, qui les rendrait peut-être respectables, s'ils s'y conformaient le moins du monde. Mais la vie contemplative et Foisiveté réglementaire , doublées des vices les plus hideux choyés dans Tombre , leur donnent des yeux de congres mourants, une attitude insolente, et une cupidité rapace.

Il parait que tous les <c fils de famille » entrent dans cet ordre vers Tàge de vingt ans : c'est un vernis qu'il faut prendre. Au bout de quelques années, ils en sortent fort aisément; et après avoir passé longtemps dans un linge l'eau qu'ils devaient boire, de peur d'avaler quelque animalcule et l'âme d'un ancêtre, ils gaspillent leur patrimoine en jeux et en festins.

De plus, la condition sine qua non pour monter sur le trône est, outre les droits du sang, d'avoir été talapoin. Ainsi le Roi actuel a passé sans transition de ce célibat, même spirituel, à un harem de huit cents femmes, dont les délices l'enivrent.

Enfin , les ruelles des talapoins sont considérées comme des asiles pour les animaux. Une foule de femmes y viennent lâcher en ex-voto poulets, canards, paons et dindes. Et il paraît que messieurs les talapoins leur tordent le cou fort adroitement et s'en délectent en petit comité!

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