II
Vous avez maintenant une idée des bonzes siamois : voici leur temple, voici leur dieu. Il nous suffit de monter quelques marches pour passer des baraques pourries aux terrasses de marbre. Nous escaladons les gradins de la grande pyramide , « si haut qu'on peut monter » . Ce n*est pas chose facile sous ce soleil torride qui nous rend défaillants, et sur une maçonnerie blanche qui nous aveugle. Mais le panorama de la ville tout entière nous est ouvert, avec les méandres du fleuve, les palais royaux, les onze pagodes de la première enceinte, les vin^t-deux de la seconde, et environ' quatre cents clochetons et aiguilles de faïence, plantés commç dans une pelote rebondissante de verdure , qui est formée par les dômes de la végétation tro-* pi cale.
Dans les colonnades concentriques de la pagode que nous visitons, il y a des. centaines d'autels ornés de millions de statuettes de Bouddha en or, en argent, en cuivre et en porphyre. Sur la partie gauche est un temple très-large, avec un toit à cinq étages en tuiles bleues, vertes et jaunes ; les parois sont en miroiterie éblouissante. Les deux battants d'une porte gigantesque entièrement en laque incrustée de nacre s'ouvrent devant nous, et nous voici en présence d'un Bouddha en malcontierie enluminée. Assis sur un tabouret de quinze mètreis de haut, il a les jambes croisées, une couronne pointue sur la tète,
SEPT JOURS DANS LE HOYAtJMfi DE SIAM. 279
des yeux blancs immenses, et il atteint une hauteur de douze mètres. Cette masse délforme, de vingtsept mètres en tout, peut seule résister au bruit de plus de cinquante gongs et tam-tams sur lesquels les bonzes frappent à tour de bras. L'encens brûle dans des coupes de bronze ; un rayon de soleil , perçant par une lucarne , éclaire une quintuple rangée de statuettes dorées qui sont, en un régiment de deux ou trois cents, blotties aux pieds de la grande divinité, et des corbeilles de fruits superbes leur sont offertes ; vous devinez qui les mangera. Des panoplies « laotiennes w sont fixées aux murailles, et de distance en distance le parasol à sept étages s'y appuie comme une bannière. Quant aux basreliefs , il faudrait un volume pour les décrire ; ils représentent toutes les tortures de Fenfer bouddhiste. Je frémis en voyant les contorsions de pauvres diables qui se pâment, tirant des langues que dévorent des serpents, rattrapant un œil qu'arrache une griffe d'aigle, tournant comme des toupies sur des pals, ou mangeant à belles dents de la cervelle humaine dans le crâne entr'ouvert de leur voisin !
Ici des sculptures! là des fresques enluminées sur des murs de trente mètres de long! C'est un monde de détails que cette illustration de la religion de Bouddha, variable en chaque point de l'Asie, inextricable dans sa tradition, et contradictoire dans ses canons.
Le Ciel me garde de chercher à vous esqaisser que j'ai compris du bouddhisme! Malgré mon de in'jnstruire, j'ai déjà une indignslion de toutes ces vieilleries baroques, qui ue doivent être intéressantes que lorsqu'on connaît la langue du pays et lorsqu'on peut questionner les bonzes indigènes. Que Bouddha, après trente-six mille incarnations , soit arrivé au comble de la science et de la sainteté, et devenu le grand Docteur de l'univers , après avoir été serpent, roi des éléphants blancs, cigogne, tortue, singe, pierrot etbœufà la mode des Siamois, peu importe! Homme ici, démon dans son enfer, ange dans ses dis étages de cieux, et moitié démon, moitié ange, dans la zone intermédiaire entre le ciel et l'enfer, u Phra Rodou ou Somana Rodou n devenant u Velsadon » est trop compliqué pour moi dans ses u Toxasats o et sa " Maba\at, « romans dignes de remplir vingt années le Petit Journal.
Mais parmi tout ce qu'on me raconte de ce dédale hyperbolique mêlé d'emprunts ridiculisés de nos croyances les plus pures, voici une charmante légende. Un prince indien qui adorait une jeune Himalaiennc dut attendre pendant dix ans la Rn d'une guerre où il sauva sa patrie par des prodiges de courage, pour épouser celle qui lui avait donné son cœur. Le soir même des noces il meurt foudroyé ; après avoir passé dans le purgatoire une année de douleurs surhumaines, il s'envole enfin vers la porte
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EPT JOtinS UAhS LE HOVAIMË DE t
ouverte du ciel où l'attend une éternelle rélitilé.
Puis-je rovenir une heure sur la terre voir celle que j'ai tant aimée ? v crie-1-il à l'ange gardien dn ciel. — Tu le peux , cœur fidèle, mais cette heure te coulera dix mille années de ces tortures dont les -membres se tordent encore. — Sans hésiter, il des- ■feend sur la ferre, et cherche tout enivré dans les avenues ombreuses de la vallée de Cachemire la place à'jamais aimée ou dort un souvenir. — La jeune fille éfail là, mais enlacée dans les bras d'un autre, et lui chantant d'une voix divine d'éternels serments! Quand il revint au purgatoire, k Illûate droit au ciel, lui dit l'ange; ce que tu viens de voir est plus afTreux pour toi que dix mille années de douleurs, de flammes et de grincements de dents! »
Il y a bien loin de ces accents tendres au colosse du Bouddha qui est devant nos yeux. Mais ces proportions gigantesques en imposent davantage aux peuples de l'Orient. Nous ne quittons la rive droite que pour suivre sur la rive gauche des avenues menant à une nouvelle pagode, celle de Xétuphon. Je cite pour mémoire des escadrons de monstres de marbre incrusté de cristaux de couleur, et représentant des femmes sur des coqs herculéens, des éléphants à trois léles, des crocodiles ailés, et des tigres finissant en queue de serpent; mais je voudrais vous faire entrer avec nous sous une colonnade
de bois de teck, et dans un sanctuaire immense où le dieu est couché tout de son long, et ce n*est pas peu dire! car il a cinquante mètres de Tépaule à la plante des pieds. Ce corps gigantesque, en maçonnerie , est entièrement et parfaitement doré. Il est couché sur le flanc droit : une terrasse dorée, ornée de sculptures, lui sert de lit. Sa tète, dont le sommet est à vingt-cinq* mètres au-dessus du sol, est soutenue par le bras droit, qui s^appuie vers la porte d'entrée. Son bras gauche est étendu le long de sa cuisse, ses yeux sont en argent, ses lèvres en émail rose, et il porte sar la tète une couronne d'or rouge. Nous avons l'air de Lilliputiens autour de Gulliver, et quand no^is essayons de grimper sur lui, nous disparaissons tout ehtiers dans ses narines : un seul de ses ongles est plus haut que nous. Nous demeurons confondus devant cette construction de Titans , dont Tarchitecté n'aura pu être payé que par- les trésors d'un Créons! Jamais culte n'a vu un pareil déploiement de richesses , car ce revêtement gigantesque de l'or le plus pur vaut des milliards : chaque feuille plaquée, et il en a fallu des milliers, est de près de deux pieds carrés, et pèse, nous dit-on, 450 onces d'or! Ah! s'il y a jamais ici un vizir Ozman qui ait la manie de gratter le vieux Siam, quelle belle poussière feront tomber ses rabots I Je ne puis vous décrire la majesté de ce tettiple, ôd la divinité nous écrase par sa masse et par son or *
une demi-obscurité formée par des vitraux antiques et surchargés, ne laisse que par des rayons indiscrets la lumière se jouer sur la couche miroitante du précieux métal, devenu ici un badigeon du monde des féeâ : il y a quelque chose de plus mystérieux dans ces teintes de crépuscule , qui grandissent les colonnes de teck, et font des parois couvertes de mosaïques aux cristaux multicolores un firmament parsemé d'étoiles brillantes. Je dois rendre cet hommage au temple païen qu'il a un cachet de grandeur unique dans le monde ; mais s'il est assurément beau, il ne parle pourtant pas à Pâme.
Ces visites aux temples nous donnent une grande envie de rapportef quelques-unes de ces ravissantes statuettes qui nous rappelleront les colosses. Nous faisons donc venir dans la villa flottante du généralissime le mandarin -fondeur, pour le supplier de noua vendre des idoles. — « Non, non, jamais! » répond-il avec vivacité, tout en s'accroupissant à nos |)ieds. Nous le raisonnons de notre mieux, mais il nous dit c( que sa religion défend de rien vendre aux gentils, et que si le Roi le savait, il lui ferait couper la main et les oreilles : que pourtant il pourrait peut-être échanger des statuettes contre une certaine somme d'argent » — Comme c'est oriental! Mais bientôt il se reprend, et, s'enveloppant dans sa vertu , il refuse de nouveau énergiquement.
Nous nous mettons alors en marche et gagnons-
aVA. SlâM. Crt\TO
]e camp des Annaraîles. Ceux-ci ont la spécialité, parail-il, d'escamoter les idoles! Mais ta encore nous arrivons trop lard. Ils en avaient apporlé à leur chef une collection niagnifiijuc; mais il avuit eu venl que les mandarins coulaient faire clicz lui une visite domiciliaire (agréable institution importée jusqu'ici),, et il a jeté tout le paquet dans le ileuve.
Nous consacrons le milieu du jour à parcourir tantôt la ville flottante, lantûl le bazar de la terre ferme. Là, reçus sur chaque radeau par des sourires aimables, nous achetons des peaux et des grilTes de tigre, des peaux de serpent, des tam-tams et des, parfums : souvent le canal est barré par de gros pontons qui font la distribution de la pÂte rose mâchée nuil et jour par les Siamois : il y a dans ces cuves ambulantes un mélange de bétr], de noix d'arec, de tabac et de chaux. La pâte rose tendre devient écarlate dès qu'on la mâche, elle grise insensiblement et rend les dents noires comme de l'encre! C'est pour eux de la beauté, et l'on nous raconte que le Roi fil dernièrement visiter son harem à deux sœurs de Saint-Vincent de Paul et à une belle Américaine, femme d'un capitaine, qui fut prudemment laissé h la porte. En remettant cette dernière à son mari : nQuelle belle femme! lui dit-il, comme elle est jolie I mais c'est un bien grand malheur qu'ellesoitlout à faitdéparéeparsesdenlsblanches!"
[ci nous débarquons au milieu de monceaux de
ce kapi. » — C'est du frai de crevettes mis en saumure dans des cuves de bois jusqu'à ce qu'il ait atteint une fermentation putride : alors on écrase le tout avec les pieds par une danse en rond, et il en résulte un mastic nauséabond et de couleur violette : c'est le régal des Siamois ! En nous enfonçant dans ce bazar, qui est une longue ruelle dallée et couverte de nattes , nous voyons au milieu d'une cohue incroyable tous les produits destinés à la cuisine siamoise. Après la nourriture de l'âme , voici donc les aliments du corps ! C'est le riz d'abord qui -en est l'alpha et l'oméga. Les poissons y jouent aussi un grand rôle : dans mille échoppes juxtaposées , nous voyons des viviers pleins de jeunes requins, désoles, d'anguilles à la morsure terrible, de lunes, sorte de raie qui s'attache à la coque des barques et fait entendre un roucoulement sonore , et enfin quelques quartiers de serpent boa. Le Père Larnaudie , qui en a mangé , nous déclare que ce mets est exquis. Apportés dans des barques-réservoirs, ces poissons demeurent dans les viviers jusqu'au moment de la vente. Mais sous le culte de la métempsycose, un acheteur siamois se croirait criminel s'il les tuait en leur passant un couteau dans les ouïes : seulement il les laisse mourir j en les exposant à l'air!
Plus loin est le marché aux légumes et aux fruits : là, ce sont des montagnes de lotus, d'ignames, de pistaches de terre, de sagous, de jamboises,
i. SIAM. CA\TOK.
de letchis excellents et de duryans fétides. L'odeur de ces derniers fruits péDétraiit de la façon la plus vive dans les fosses nasales, est de celles qu'on ne peut pas nommer. Elle fait horreur; mais dès que, par bravade, on a mordu une fois dans ce melon non avouable , la délicatesse et la saveur du fruit vous font triompher d'une répulsion piemière, et on en redemande encore. Je me souviens qu'à Singapour on n'en voyait jamais sur les tables dans les bungalous, mais nous avons surpris plusieurs l'ois des résidents européens qui se cachaient dans des tor.nelles <la leur jardin pour en manger. Quant aux tonnelles, elles gardaient, hélas! le fatal parfum! — Mais au milieu de ce bazar siamois trouver des Chinois vendant des " bibelots " de la fête de Saint-Cloud, des articles de Paris et des poupées mécaniques, coilà qui est plus drôle encore! Heureusement, prés d'un restaurant en nattes tendues, 011 résonnait le cliqnelis des bâtonnets des mangeurs de A kapi n , nous ne tardons pas à trouver des produits charmants de l'industrie locale, des jeux de boites en émail sur cuivre, des bracelets de bras et de mollets en or rouge , des colliers filigranes où sont enchâssés des rubis et des saphirscabochons, brefde quoi dépenser des sommes folles, s i l'on était aussi riche qu'un Siamois I
Ici, eu effet, la fortune publique est immense; l'or et l'argent roulent mieux qu'en aucun lieu du
monde ! Tout nous Ta déjà prouvé : mais les maisons de jeu qui sont à Textrémité du bazar nous le montrent encore davantage : nous entrons. Une soixantaine de personnes, hommes et femmes, sont rangées en cercle sur te plancher poli de la cabane de bambou. Chacun met pour enjeu une, deux, trois poignées de boulettes d'argent. Etrange monnaie que celle-ci ! Figurez-vous une rangée de douze pilules d'argent, dont la plus grosse est comme une noix et la plus petite comme une tète d'épingle ; voilà la série graduée des monnaies du roi Mongkut! Chaque boulette est fendue d'une petite entaille par derrière et marquée par devant d'un coin poinçonné en forme de cœur microscopique. La plus usitée est le » tical » ; elle est de la dimension d'une petite noisette et vaut trois francs; la plus grosse en vaut douze. — Rien d'original comme la natte écarlate sur laquelle tombent en grêle ces billes d'argent, lancées d'une main impassible. Un vieillard assis, vénérable croupier, sur lequel convergeât les regards de l'assemblée muette, jette vingt fois par minute une poignée de dés qui ne sont autre chose que des coquillages africains, et déclare pair ou impair. — « Passe et manque » , ou c( moitié à la boulette » , ne sont pas encore usités dans le grand Royaume. Mais nos consuls obtien-* draient cela plus vite qu'un traité de commerce. En voyant des mandarins vêtus de soie perdre succès-*
JAVA, 8IAU. CAKTON.
sivemcnt des milliers de boulettes d'argent, je m^ magtne d'abord que les hauts fonctionnaires 8« les seuls clirnls de ces banques empreintes du plut vif CHctiet. Alais le peuple tout entier esl essentiellement joueur : a deux pas de là , de simples marchands jouent avec des monnaies de porcelaine , petits macarons ehilTrès en relief; dans d'aulies tentes, élagues à l'ombie de cocotiers nia<jnifiques, mais formées de loques de nalles comme on n'en rassemble bizarrement qu'en Orient, les esclaves viennent risquer la monnaie du pauvre, des petits coquillages appelés u conques de Vénus i< , et dont un millier vaut cinq sous. Quel tableau Decamps aurait fait de ces quartiers de joueurs ! A droite, les mandarins brillants, courbés sans anxiété sur la soie, et jetant l'argent à pleines mains, comme le semeur jette la graine; à gaucbe, les marchands, avides et fiévreux, vendant à moitié prix leurs derniers ballots, pour risquer le pair ou l'impair; et au fond, presque dans le bois, dans un cadre de verdure dorée par le soleil, des groupes de jeunes filles haletantes, esclaves échappées pendant une heure, à demi vêtues quand elles arrivent, souvent dépouillées de tout costume quand elles parlent. Se tenant étendues un peu au-dessus du sol, les reins cambrés, avec les coudes et les genoux repjiés pour point d'appui, elles avancent convulsivement le cou et la léte, balancent en l'air leurs petits
pieds crispés ; et leurs corps, sveltes et moulés, se dessinant dans cette pose tendue, frémissent tout entiers à chaque coup de dés! Qui sait? le rachat de la liberté dépend d*un heureux hasard, et une heure d'escapade peut assurer Taffranchissement de toute une vie!
Nous revenons à la Mission par une grande place de gazon. Elle touche au palais du second Roi qui est mort Tannée dernière : là s* élève un monument étrange : on construit pour le défunt un gigantesque échafaudage, véritable montagne artificielle couronnée de kiosques élégants : dans deux mois, elle sera brûlée tout entière, en mêmç temps que le corps du Roi placé au sommet. Ce sera une fête magnifique qui coûtera une douzaine de millions. Pendant sept Jours tout Siam sera en liesse : les éléphants, armés en guerre, feront la haie, et du haut de leur masse vivante Tartillerie tonnera. Le premier Roi jettera au peuple des bouquets innombrables de fleurs, au cœur desquelles seront cousus des a ticaux » d'argent : jeux et festins , encens et processions, danses et fantasmagories, tout sera mis en œuvre pour la solennité funéraire, convertie en réjouissance publique.
Ce que nous avons devant les yeux est déjà bien adtfiirable. Figurez-vous que. cette montagne de rochers factices est supportée par une charpente de bois de teck haute de plus de cent soixante-dix
pieds. Les plus beaux arbres des forêts de rintérieur du royaume ont été traînés par des milliers de coulies jusqu'à ce lieu. Nous pénétrons par un trou caché au centre de la bâtisse, et nous sommes saisis de la légère contexture de toutes ses parties. Que de travaux, de coups de courbache et de hache, que de sueurs et de souffrances dont le fruit est uniquement destiné à devenir la proie des flammes!
Le chapiteau à étages du kiosque le plus élevé n'est pas encore terminé : c'est là que sera déposé le corps du Roi défunt et combustible. On applique sous nos yeux les dernières plaques de dorure de cette petite partie du grand tout, et cent vingt-deux livres d'or pur ont déjà été employées dans ce détail de l'édifice immense! Les lanxinoirs étant encore à l'état d'enfance, les feuilles du précieux métal sont si épaisses qu'avec une seule on en ferait plus de cinquante chez nous.
Un balcon rectangulaire en miroiterie ceint le kiosque central : huit kiosques dorés , disposés comme les huit angles de sommet d'une étoile, con« struits sur les pointes de roches simulées, forment Tauréole pittoresque et éblouissante du mausolée : dix-huit parasols à cinq étages * sont plantés en sentinelles autour du catafalque encore vide, et le pavillon écarlate avec l'Eléphant blanc flotte au-
1 Les armes du Roi n^ 2 ont au parasol deux étages de moind que celle du Uoi n^ 1.
SEPT JOUHS b-ANS LK KOVACME DE 5IAH. »1 dessus (ic cet assemblage, qui charme les jeux au plus haut point.
Quant à la montagne elle-même, qui est de carton, une aquarelle seule pourrait vous rendre les tons moirés, bronzés et métalliques de ses mamelons bombés, de ses roches surplombantes et de ses casernes bleuftlres. La carcasse de papier mâché , qui pour les rochers seuls s'élève à environ cent vingt-cinq pieds, est revêtue ici de feuilles de cuivre rouge, là de feuilles d'or, plus haut de feuilles d'antimoine de Bornéo, plus bas de feuilles de platine; tontes sont bosselées et miroitantes, relevées par dos bouquets artificiels de métal et par des vases nacrés qui se dessinent en silhouette. Un sentier tortueux, tantôt en rampe, tantùt en escalier, fait cinq fois le tour de lamonlagne avant d'arriver au faite : à chaque pas, il est gardé "par des chiens de porcelaine, des dragons dorés, des paons de verroterie ! Tels sont les ornements saillants de cet échafaudage d'un conte de fées. Pensez combien les rayons du soleil jettent de feux multiples sur ces roches métalliques, réflecteurs entassés d'oii ricochent et se marient mille lueurs infinies, transformées, éblouissantes. — Deplain-pied, sur la droite, une barrière d'ébène sculpté et enjolivé d'ivoire marque le seuil du sérail de celui qui est mort. Un pignon de miroiterie, des éperons de bronze, des tuiles vertes, jaunes et bleues, enrichissent le pre-
' lAVA. SIAM CANTON.
■ kiosque, qui n'est qn'un toit supporté par quatre colonnes de teck ; puis une cage semblable à celles de nos jeux de paume, mais construite en madriers de sandal, est le balcon grillé d'où les sept cents veuves du même mari voient grandir le tombeau magniGque qui va devenir sa rôtissoire.
Mais l'ornenienlalion n'est pas encore terminée ; un millier de charpentiers sont employés sur les abords de la place à enfoncer en terre des troncs de tecks immr?nsi>s, au baut desquels seront suspendus des animaux dorés. Dans de longs bangars,
i voyons les mandarins menuisiers diriger les tiavaux, et faire coller des bandelettes d'or sur de grosses carcasses de dragons volants, de crocodiles ailés, d'oiseaux antédiluviens. Quand ces avenues de mais de cocagne, où llotlera une ménagerie fabuleuse, encadreront cette nécropole d'opéra; quand un million de Siamois en habits de fête seront répandus autour de la montagne dorée; quand les tourbillons de la fumée des canons pendant le jour, ; les innombrables feux d'artiBce et de Bengale pen-
dant la nuit, animeront cet ensemble étonnant, ces royales funérailles ne seront-elles pas une des plus
I belles fêtes de l'Asie î C'est en parlant de tant de spectacles nouveaux pour nous que nous glissons en gondole sur le majestueus « Me-Mam « . Les grands arbres des jardins des pagodes sont illuminés par les lueurs des lu-
cioles qui couvrent d'une pluie légère d'étincelles toutes les vagues et sombres silhouettes; et les alignements des canaux de la ville flottante se dessinent par les lanternes vénitiennes, aux couleurs bariolées, qui se reflètent dans le miroir des eaux tranquilles.
13 janvier 1867. Vers onze heures du matin, — par une chaleur torride, — comme nous revenons de la messe à notre case de bambou, en songeant à tous les courageux missionnaires qui, depuis saint François-Xavier en 1562, ont débarqué sur ce quai etpuisé là des forces nouvelles avant de commencer dans les forêts insalubres de Tintérieur leur vie d'abnégation, de souffrances, de solitude, mais de devoir, — nous voyons arriver tout haletant un mandarin , premier chambellan du Roi. Il nous remet un papier long de deux pieds et large de deux pouces, où quatre lignes de cinquante à soixante mots chacune, en écriture siamoise, demeurent inintelligibles pour nous. C'est la réponse royale : mais sont-ce nos passe-ports ou nos lettres d'introduction? Nous recourons au Père Larnaudie, et nous voilà bien ébahis d'apprendre que Sa Majesté Siamoise nous attend depuis huit heures du matin. Évidemment le Roi est surpris de ne pas nous voir arriver; mais c'est la faute de son grand maître, qui aura couru après quelque donzelle échappée de son sérail et fait
Fécole buissonnière le long de sa route! Vite nous sautons en gondole» nous recrutons le généralissime, qui porte Funiforme français de général de division, avec cette seule différence qu'il a un éléphant brodé sur son collet ; mais quand nous nous présentons au guichet de la porte royale , on nous dit que Sa Majesté a quitté la salle d'audience où elle entretient tous les matins ses actifs mandarins des besoins pressants de FEtat, et qu'elle s'est enfermée dans son harem, dont personne ne peut franchir le seuil pour la chercher, sans mériter la peine de mort!
Grâce à nos guides, la première enceinte du palais étant franchie, nous en profitons pour voir ce qu'elle recèle.
Plus d'audience royale, donc plus d'étiquette; nous ôtons avec bonheur nos habits de drap, sous lesquels nous mourons de chaleur, et nous arpentons les péristyles et les terrasses, comme les Parisiens, en manches de chemise, qui visitent les fortifications en été. Un des pages .du Roi, vêtu d'un casaquin et d'un langoutis de cachemire azur, nous fait d'aimables révérences et des accroupissements multipliés. Toutes les fois qu'il parle, il met sa cigarette parfumée au repos, en la passant entre l'oreille et le crâne. Nous obtenons de lui la permission de rendre nos devoirs à la grande idole vivante, l'Éléphant blanc!
Au seuil du temple^écurie » une quinzaine de mandarins qui nous accompagnent se prosternent à quatre pattes en présence de Fanimal-dieu; et, nous conformant aux convenances, nous entrons chapeau bas dans le sanctuaire, avec force révérences respectueuses. La voilà donc cette fameuse divinité blanche qui est Femblème du royaume de Siam, et devant laquelle s'incline tout un peuple! Quel n'est pas notre désenchantement de trouver rÉléphant blanc de la couleur de tous le$ éléphants du monde ! En revanche , il est surchargé de bracelets d'or, de colliers d'or, d'amulettes et de pierreries. On lui sert son repas sur d'énormes plateaux du précieux métal, finement ciselés , et l'eau qui lui est destinée est conservée dans de magnifiques amphores d'argent. Pourtant, en approchant de l'animal chargé de reliques , nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du u commun des éléphants » ; ce sont seulement ses yeux entièrement blancs qui l'ont désigné à tant d'honneurs et à une si servile vénération. En cela, le dieu est albinos, qualité très-rare.
Suivant ce que l'on nous raconte, dès qu'un des chefs de l'intérieur découvre un quadrupède ainsi marqué, il rassemble toutes les tribus avoisinantes pour le traquer : on le prend grâce à de puissants stratagèmes, et après cette douce violence qui a
jé ia^ret un? pbatpgrapkit.
Le bûcher ofi sera bii'ilé
bien coûté quelques cenlaines de bras et de jamb broyés, on l'amène jusqu'à Bangkok sur une barqiiM royalement ornéf, oîi il est servi par une esconadSil d'esclaves prosternés à ses pieds. Pour prix de^M fruits et du blé vert qu'ils lui offreut, les maUieOreux sont, paraît-il, récompensés par de morteJ horions toutes les fois qu'ils se trouvent à une lon^ gueur de trompe. Mais peu importe que le dieu pue, rue et tue ! Les manilarins de Bangkok, installés dans les barques royales, remontent le fleuve au-devant de lui et l'honorent des plus beaux présents; car leur religion leur enseigne que les âmes des Bouddhas transmigrent dans le corps des oiseaux blancs, des singes blancs, des éléphants blancs : à ces derniers, surtout, hommage et vénération, en raison du nombre prodigieux de mèlres cubes de divinité qu'ils doivent renfermer !
Quant à nous , nous ne refusons, malgré nos fous rires, aucun des hommages consacrés à l'Eléphant : c'est la moindre politesse que nous devions à nos aimables hôtes siamois ! La bêle elle-même, ravie du las d'herbe tendre que nous lui faisons offrir sur un de ses plateaux d'or, trépigne et se dandine gaiement sur les trois pieds qui lui sont laissés libres. Le qua- Iriëme est maintenu par une cbaine rivée, sans quoi je pense que l'idole vivante déguerpirait bien vite de ce lieu où elle est en odeur de sainteté et autres, pour courir dans la jongle avec ses prn-
fanes et regrettés compagnons de vie nomade. Nous restons plus d'une demi -heure dans ce temple, examinant les ornements de grande cérénionie qui sont, comme des harnais, suspendus aux parois de marbre. Il y a un kiosque doré à clochetons, monté en sellette, des étuis et des boucles d'oreilles, des pierres précieuses, et des centaines de bagues (c à défenses » qui, ajoutées à ce qu'il porte déjà, doivent lui faire une étonnante décoration mythologique. Car nous devons songer que nous ne voyons Téléphant qu'en négligé du matin : jugez de ce que cela doit être quand il est en grande toilette !
Mais nous ne voulons pas sortir du temple sans mettre à exécution un pari que nous avions fait avant départir d'Europe, et que nous nous plaisions à nous rappeler sur les grandes vagues du cap de Bonne-Espérance comme dans les bals de Sydney ; (c rapporter chacun trois poils de l'Eléphant blanc ! » Mais cette pieuse opération épilatoire nous parait une facétie fort dangereuse , maintenant que nous nous trouvons nez à trompe avec l'animal. Corrompre à coups de boulettes d'argent son premier valet de chambre , qui se faufile dévotement , respectueusement , en marchant sur ses genoux, et qui de neuf coups saccadés les arrache sous la lèvre inférieure, voilà qui est fait plus vite qu'il ne faut
de temps pour l'écrire, et je vous rapporte ces reli-
JAVa. SIAM. CANTON.
ques capillaires dans un médaillon sans emploi jusqu'à présent,
1 plus rien à voir dans la série de péristyles, où les patrouilles seules montent la garde , cl le flot très-augmenté de nos acolytes, mandarins et camériers royaux, nous conseille de revenir vers cinq heures du soir pour leuler la fortune et savoir si Sa Majesté nous recevra, quand elle sortira de son harem.
Nous nous dirigeons alors vers une pagode qu'on nous dit , je crois, s'appeler « Tour de Babel»; mais elle me fait l'effet d'un fourneau et d'un charnier. En traversant quatre portiques, et en suivant des avenues dallées, remplies de talapoins qui vont et viennent, nous nous trouvons devant un kiosque ^^ en pierres entièrement à jour, dont les colonnes ^^b sont noircies par la fumée. C'est ici que se font de ^^V préférence les funérailles de Bangkok, et en attea- ^^^ dant uneheureetdemie, nous sommes témoins d'un service de classe moyenne. De même qu'ici le deuil, au rebours de l'Europe, se porte en vêtements blancs, la mort ne produit pas chez ces peuples le même effet que chcx nous ; et tous les parents, amis et croque-
I morts fument, causent, plaisantent et rient en suivant le cortège. Vous savez qu'aux Indes et ici, l'on n'enterre pas , mais on brûle les cadavres. S'il est vrai que notre pauvre dépouille corporelle est détruite ainsi plus proprement que par les vers ron-
;eurs et la pourriture, si la crémation résout d'un seul coup les questions d'insalubrité des cimetières, j'avoue qu'il est peu de spectacles qui soient aussi horribles pour les vivants, et qui fassent sur l'àme une impression plus destinée h revenir dans les nnils blanches comme un torturant cauchemar.
iVous nous tenons a une vingtaine de mètres, pour ne point gêner les superstitions locales, et voici ce que nous voyons. Le corps, enseveli dans du linge blanc, est tiré du cercueil et déposé dans le kiosque, au-dessus d'une triple rangée de fagots desséchés. Le " Chaô-klein-balat n , ou premier vicaire des talapoins, allume le bûcher : la flamme s'élève ; sa lumière même et la première fumée épaisse dérobent tout à nos yeux : peu à peu la flamme tombe, la fumée s'évanouit, le brasier reste; alors le cadavre apparaît au sommet, et les chairs crépitent affreusement au milieu du silence religieux des spectateurs. Mais comme c'est un mort frais de la veille, ses nerfs et ses muscles se crispent sous l'actioU' du feu cuisant : les bras se tordent, les phalanges s'agitent , les jambes se contractent et repoussent la braise. S'il n'était connu en physique qu'un chat mort mis sur le gril gigote comme une grenouille vivante, nous devrions croire que
Éle malheureux se réveille et revient à la vie! Mais ce corps d'homme levant et secouant ses membres dans (les convulsions saccadées, et semblant se
JAVA. SIAM. CADiTON.
merde douleur sur le feu ardent, me glace, je l'avoue, le sang dans les veiues. Oh! non , je ne veux pas mourir icil
Mais ce ne sont encore là que les plus ordinaires funérailles. II parait que souvent un Siamois dit en mourant : a. Je laisse un bras ou une jambe aux oiseaux, n Alors le talapoin de service découpe le cadavre, et jette le morceau demandé aux consommateurs ailés, vautours hideux qui volent par cen-taines au-dessus de la pagode en attendant leur proie. Ainsi , pendant que le corps grille sur le feu, une de ses parties crues est dévorée à cent pas de là dans le u charnier y .
Nous y allons, et la vue de cette annexe funéraire, plus paisible que le bûcher, est assurément plus impressionnante. Par un siogulier contraste, tandis que les bonnétes Siamois croient faire œuvre pie eu donnant un de leurs membres aux oiseaux, c'est la plus humiliante des flétrissures que d'être dévoré en entier par les vautours. Les « galériens du Roi n sont ceux auxquels Bouddha refuse les honneurs de la braise et du gril. Dès nos premiers pas dans le charnier, nous foulons une douzaine de crânes anciens, décharnés et dépouillés parle bec de la gent vengeresse; mais il y a tout à cûté des lambeaux tout Irais ensanglantés et dégoûtants, autour desquels sont attablées les fétides bêles qui s'y cramponnent du bec et des serres, en hallanl des
ailes pour augmenter leur force de déchirement et pour chasser les compétiteurs de leur proie ! Malgré la chaleur intense, Todeur n'est pas si forte qu'on pourrait le croire, grâce à la rapidité avec laquelle la besogne est faite. Mais il reste pourtant Finfection nauséabonde que les vautours eux-mêmes exhalent I De plus , ils dorment par centaines dans ce même lieu où ils mangent, et on s'en aperçoit sous les corniches des colonnades. Les talapoins prennent plaisir, après nous avoir fait circuler au milieu des torses à demi déchiquetés et des membres épars du charnier, à nous montrer le gardemanger où repose un galérien mort hier, recouvert seulement d'une planche, et destiné au repas de demain matin. Le pauvre diable a encore ses chaines aux pieds : cela gênera un peu les vautours. En repassant devant le bûcher, nous espérons voir la fin du cérémonial : mais les braises sont encore trop ardentes. Dans quelques heures on va retirer du milieu des cendres le tical mis dans la bouche du cadavre au moment où ses parents l'ont enlevé de la maison mortuaire , et lui ont fait faire trois fois le tour du jardin a afin qu'il n'en puisse retrouver le chemin » . La partie centrale des cendres sera ensuite recueillie dans de petites urnes, et chacun des membres de la famille emportera dans sa poche une parcelle du défunt I Je m'explique maintenant ces rangées de petits pots que j'ai vus.
comme des pots de confitures, sur les planchettee qui entourent Fautel des dieux lares dans Tantichambre de chaque maison. Je ne m'étonne plus alors de ce récit qui m'avait paru fantastique, et d'après lequel, à la crémation d'un guerrier renommé , les talapoins se précipitent sur le foie rôti pour le manger ; et il me semble entendre ce Siamois, ancien ambassadeur à Paris et parlant à peu près le français, inviter un ami au service, convoi et enterrement d'un des siens , en lui disant : ^ C'est demain à onze heures très-précises que je vous prie de venir voir griller mon oncle ! »
Mais nous n'oublions pas notre rendez-vous donné ce matin pour huit heures et prorogé par la fantaisie d'un mandarin jusqu'à cinq heures du soir. La place du palais est remplie des troupes royales , qui , nupieds, mais en bon ordre, obéissent parfaitement aux commandements français du général. — Bataillon carré, charge à la baïonnette, défilé et salut, musique entraînante, tout est réussi d'une manière étonnante pour des Asiatiques ! Bravo pour le général-maréchal Lamache !
Cette fois le portique de la seconde enceinte nous est ouvert à deux battants : il y a des canons sur les terrasses, des sentinelles portant armes sur chaque marche de porcelaine de l'escalier sinueux. Nous arrivons au seuil de la salle du trône, et le Roi vient au-devant du Prince en traversant une
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moisson de mandarins accroupis dans l'attilude du plus profond respect, et n'osant même pas lever les yeuï sur le maître qu'ils adorent.
Sa Majesté est précédée d'une dizaine de ses enfauls, qui sont vraiment ravissants : ils ont la tête rasée, eicepfé le sommet d'où s'élève une petite mèche entourée d'une guirlande de fleurs blanches maintenue par des épingles de saphir : leur buste nu est orné de nombreux colliers de pierreries, et leurs reins, d'une ceinture d'étoffe argentée; audessous pend un langoutis de soie chinée rose et hleue; enfin sept ou huit gros anneaus, où sont attachés en pendeloques saphirs et rubis, s'enroulent au-dessus de la cheville. Les voilà donc ces petits êtres mignons que les sultanes ont parés et enguirlandés! L'un porte la boite aux cigarettes, l'autre le grand sabre du Roi, celui-ci un parasol à sept étages, celui-là un crachoir d'or! Ils avancent en trottinant et en nous saluant de leurs plus gentils sourires.
Quel contraste entre ces petits chérubins asiatir ques et le vieux Roi, dont la Rgure rabougrie est enchâssée sous une couronne -pyramide dorée, et dont les membres de squelette Iremblottent sous les manteaux chamarrés et les pierreries innombrabreg. Sa Majesté Siamoise, âgée de soisante-trois ans, est parfaitement laide , et tient beaucoup du singe. Mais le Roi Mongkut se pique de parler anglais, et nous
comprenons à peu près un mot sur dix. Le colloque est fort solennel : le Roi nous parle de Louis XIV et de sa fameuse mission : — tout en discourant sur les grandeurs du Roi-soleil , il se détourne deux ou trois fois par minute pour cracher sa boulette de bétel dans un beau vase d'or, puis en reprend une autre dans une des boites ornementées de diamants que lui tendent ses enfants. Mais Faudience ne dure guère que cinq minutes : nous sommes sur le seuil de la grande salle du trône : le Roi nous y fait faire sept ou huit pas. Je ne saurais la comparer qu'à une nef de nos églises , tant elle est élevée et majestueuse. Ne pouvant la mesurer que des yeux, je lui donne trente mètres de long sur neuf ou dix de haut; c'est un magnifique assemblage de colonnades dorées, de lustres filigranes, de panoplies bizarres ; le parquet comme le plafond est en marqueterie brillante, et dans les parois sont coupés deux étages de galeries , sorte de loges cintrées d'où la vue plonge comme dans un théâtre de dorures. Au milieu delà paroi qui est en face de nous, est taillée une immense alcôve : des cierges d*un demi-pied de diamètre et plus hauts qu'un homme, brûlent sur les marches du trône qui est au fond et qui ressemble à un autel. Au-dessus s'élève le grand parasol à sept étages, un vrai clocher de cathédrale!
Dans tons les coins, des groupes de mandarins
prosternés sur les genoux et sur les coudes; des meubles orientaux chargés de bijoux et de parures, des Bouddhas couverts de diamants» à côté de cadeaux (articles de Paris) donnés par les souverains d'Europe! Un fauteuil de velours d'Utrecht, à fond mobile (meuble de malade), sous un dais argenté de pacha I Les insignes de la Légion d'honneur encadrés au-dessus d'une gravure coloriée (à un sou), représentant des sapeurs ! Des blocs de pierres précieuses à l'état brut dans des plats à barbe de la dernière quincaillerie d'Auvergne ! Une architecture et des boiseries d'une beauté inconnue chez nous, et des colifichets de foire de village! Oh! que c'est bien là l'Orient, mélange des plus admirables joyaux indigènes et d'une bimbeloterie européenne que l'ignorance des possesseurs taxe d'objets d'art; ensemble grandiose et minable, doré et étamé, merveilleusement laqué et enluminé de peintures enfantines. Je donnerais je ne sais quoi pour voir toutes ces vitrines qui nous environnent : la plus proche nous fait éclater de rire; elle contient un fouillis d'ivoires superbes , de jades valant des milliers de francs, de bouteilles de benzine Colas, d'eau de Cologne , et une douzaine de tasses de faïence de la grosseur d'un melon, à rebords épais et à anse solide. Il parait que c'est un malin Français qui a vendu au Roi ce grotesque ustensile de ménage, comme si c'était un service de table!
SiaU. CANTOl
Atais le temps d'achever une inspection aussi cu-
^^m neuse ne nous est pas laissé. Le Roi dit quelques ^^^ paroles au groupe de ses filles qui se sont tenues I timidement à distance ju?que-là, et elles vont ou-
I ïfir une cave à liqueurs placée sous la copie du ta-
j bleau deGérôme, qui représente la réception des
I Siamois à Paris. Une d'elles, âgée d'emriron treize
ans, couverte de bijoux seulement, gracieuse et I vraiment charmante, nous verse par son ordre une
décoction abominable sous le nom de vin : le Roi tient beaucoup à trinquer avec nous en faisant sonner les verres, et il nOus congédie fort aimablement en donnant ordre à ses filles d'apporter, en grande pompe , trois de ses cartes de visite sur papier glacé. Sa Majesté nous les a libéralement octroyées, et voici le témoignage de cette royale I munilicence :
u SDUDETCH-PIIBA-PABAMEtUDK
MAHA-MONGKDT ,
UAJOR KEXSlAlŒ»SlUtll. n
Cette fin en langue latine n'est-elle pas délicieuse? Le bonheur veut que le Roi, dans ses dernières paroles d'adieu , dit aux mandarins de nous montrer demain matin les dépendances du palais et la demeure de son collègue défunt. Les petits Princes rieurs et les nombreux mandarins nous reconduisent jusqu'à la porte. Nous promenons dans
I ce
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toutes les directions les regards les plus avides, mais nous ne parvenons à découvrir ni une ombre aux fenéfres du harem, ni une apparence du fameux régiment des Amazones, qui tient, dit-on, garnison dans le paJais.
14 janvier 1867. — Nous avons commencé la journée, Fauvel et moi, par une visite au consul de France, M. Aubaret, capitaine de frégate, homme aimable et charmant, doué d'une facilité eitraordinairepour apprendre toutes les langues de l'Orient; il nous a raconté les péripéties de la politique en ces parages. Après avoir reconnu le protectorat de la France sur le Cambodje. le Roi de Siam a conclu avec les rois de ce pays un traité secret annulant le nôtre, et ceux-ci viennent d'apporter en cachette à Bangkok un tribut auquel ils avaient ofUcielIement renoncé. Le consul anglais n'a rien plus à cœur que d'encourager les Siamois dans celte voie douteuse qui arrête les progrès de noire domination en Cochinchine. f Le Cambodje nous restera, ou je sauterai, n disait notre intrépide consul. — Par là, en effet, serait consolidée cette barrière que nous élevons entre la Chine et l'Inde anglaise; par là notre colonie pourrait plus sûrement prendre son essor, et empêcher peut-être nos puissants rivaux (l'envahir peu à peu les Ëtafs du grand Roi.
C'est un étrange stceple-chase que celui des in-
M» JdVA. SUU. CANTON.
fluences européennes dans l'extrême Orient ! Preti- 'e, à la prpBiiiTe occasion favorable, pour empêcher un autre compétiteur de prendre à la seconde, tel est le secret peu moral assurément, mais presque obligatoire des dominations coloniales. Procéder Innlùt par une condescendante protection, tantôt par une hautaine irritation ; flatter ou intimider , montrer l'cpée dans le fourreau ou hors du fourreau, voilà ce que nous faisons tous, à tort ou à raison, pour lutter contre les lenteurs sournoises, les réponses éternellement évasives, les cachotteries me^ i quines, les infractions ilaf[raDtes des roitelets ou i des Grands Mogols de l'Asie. S'il n'était si falla- cieux, demi-serpent , demi-bourdon, il me ferait vraiment pilié, le cabinet de SiamI Tanlûl il rampe, tantôt il sonne une fanfare indépendante. Mais, au fond, ce royaume n'est-11 pas un gâteau bien tentant, placé entre deux convives, la France et l'Angleterre, qui, ne pouvant plus rien manger aux autres en Europe, se sont attablées en Asie.
Nous n'avons pas oublié les Dupleix, les LaBourdomiaye, et nous avons eu la main heureuse, après avoir tant perdu aux Indes, d'avoir de nouveau tant conquis en Cochiuchine. Mais il est tout simple que, si nous respectons sincèrement l'intégrité du royaume siamois, nous demandions aux autres compétiteurs la même réserve. De là une situation des plus tendues, et des griel's qui, ne pouvant être mis au
grand jour, se reportent d'autant plus vivement sur les petites choses : ainsi, comme pour lesénfants qui ne sont pas sages et auxquels on refuse le dessert, notre consul a pris sur lui, et avec raison, de ne pas remettre au Roi une épée superbe et des présents envoyés par la France : il ne les donnera que si une certaine délimitation de frontières est faite selon sa demande. Le cabinet siamois s'est décidé cette nuit, en conseil, à envoyer une am^ bassade à Paris pour obtenir la frontière de ses rêves. Bien entendu la même malle emportera une dépêche destinée a à préparer le terrain » en sens inverse !
Mais de la scène politique nous ne tardons pas à passer à la scène comique. Le théâtre en plein air fait les délices des Siamois, et, à Fombre de quelques feuilles de bananiers, de jeunes acteurs égayent pendant le jour entier des centaines de spectateurs accroupis. Coiffés de couronnes royales dorées, couverts de cuirasses et de cuissards de métal brillant, ils dansent au son d'une musique infernale, sautent, chantent, se battent, pour représenter les épisodes fabuleux de leur histoire nationale. Malgré la bizarrerie du jeu, Tenluminure épaisse des visages, les sauts périlleux de la troupe, nous ne restons pas longtempsen contemplation devantce spectacle drôle, mais inintelligible pour des Européens. D'ailleurs les sons lointains des tam-tams royaux nous avertissent
APfl. SUM. CANTON, qa'il est l'heure de visiter les dépendances du palais, comme le Roi nous ]'a promis hier.
Un « pliaya 11 , mandarin vôtu de soie cerise, est notre cicérone et nous guide à travers un dédale d'escaliers de faience, de tourelles bariolées, de terrasses à quatre étages, et de statues groles<]ues de granit rouge. Mous voici dans la pagode du Roi : elle brille comme les autres de miroiteries et de tuiles vernissées, mais dès l'abord elle frappe les yeux par son pavé tout entier en briques de cuivre sur lequel peuvent marcher les profanes : toutefois, de distance en distance sont tendues à terre des nattes d'argent, tressées comme des cottes de mailles, et que peuvent seuls fouler les pieds du Roi! Fresques et lustres, colonnes et brùle-parfums sont éclipsés par l'autel du fond, oiisont entassés des centaines de Rouddhas et de parasols enrichis de rubis et de diamants : iissemblentautantde gerbes d'un feu d'artifice jetées autour de la grande idole qui est la merveille do Siani. Celle-ci représente un Rouddba de taille humaine en or massif : la tête est faite d'une seule émeraude, Gniment sculptée, et d'un éclat resplendissant; elle est surmontée d'un casque de saphir et d'opale. 11 parait que le consul d'Angleterre en a offert plus d'un million au nom de son gouvernement; mais Sa Majesté Alongkut tient à cette tête comme à la sienne propre , et il me semble en effet ' qu'elle doit être unique dans le monde I Les an-
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nales du royaume parlent de sa découverte il y a environ sept ou huit siècles. — « En cas de révolution, nous dit un Européen au service du Roi, voilà ]a statue que je me contenterais de prendre , pendant (]Me le Roi se débrouillerait avec ses huit cent soixante-quinze femmes. En y ajoutant les deux magots (le quatre pieds, en or massif, qui sont les satellites de l'émeraude, je pourrais jouir d'une honnête aisance ailleurs, n Simple , net, moral et bien senti 1 Ailleurs,., en elfetl mais tronvera-t-il sans peine un pays oiilea confiscations de ce genre soient en honneur?
Tout en nous extasiant sur les richesses inconnues que recèle celle pagode, et que je ne vous décris plus après ces deux traits, de peur de tomber dans un catalogue de bijoutier, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la simplicité et la pauvreté des modestes lalapoins, gardiens de tant de splendeurs, qui cheminent pieds nus, en portant leur marmite de 1er, entre ces régiments de dîeus d'or.
De la pagode a la Monnaie, il n'y a qu'un pas, mais uu grand contraste : car là l'or est pur, les diamants sont de la plus belle eau; ici le roi Mongkut croirait manquer â fous ses devoirs de roi asiatique, s'il ne battait la plus fausse des monnaies. Le mandarin monnaycur, orné comme Bouddha d'un embonpoint à trois étages, d'un langoutis rose-nymphe émue , d'une vingtaine de bagues aux doigts des mains et des pieds , nous montre ses lingots et ses
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coins. Grâce à sa science des alliages, le Roi fait quelques millions de bénéfice, et il paraît que le bon mandarin lui-même ne dédaigne pas d'arrondir son patrimoine à raison de quatre cent mille francs par an. Hélas! la monnaie des pilules d'argent, ce système d'apothicaire du roi Mongkut, va mourir; on ne frappera plus que des pièces plates , avec les parasols d'un côté et l'Éléphant blanc de l'autre. Digne imitateur des largesses royales , le fonctionnaire, qui rit jovialement en tapant des deux mains sur ses replis de graisse, nous donne à chacun un sou de cuivre (élevé ici à la valeur imaginaire de quatre sous), et un liard de plomb qui vaudrait un dixième de liard en France.
Je ne vous ai encore parlé de la chaleur de Siam qu'en passant : aujourd'hui, quoique nous soyons en plein hiver, il fait si étouffant que nous avons emporté notre thermomètre, et voici les différentes moyennes que nous observons dans le jardin de la pagode : — température de l'air à l'ombre, 46*' centigrades ; température du sol à l'ombre, 55** et demi. — Songez à ce qu'elle est, quand nous faisons en plein soleil des promenades de cérémonie dans les avenues dallées!
C'est pourtant sur ces dalles brûlantes que nous marchons en sortant de la Monnaie ; et devinez où nous allons? Présenter, sur l'invitation du « Primus rex Siamensium » , nos respectueux hommages au
second Roi qui est mort au commencement de
Tannée dernière. — Après avoir vu brûler du Siamois, c'est la chose la plus curieuse du royaume. — Ledit Roi est donc mort il y a neuf mois : après quantité de t^érémonies extraordinaires, il parait que, suivant Tusage antique et solennel*, on a installé son cadavre sur un trône de bois de fer, mais percé; et au moyen d'un entonnoir introduit dans son gosier, on lui a fait avaler une trentaine de litres de mercure : l'opération Fa desséché trèspromptement; le vif-argent, plus ou moins amalgamé, était recueilli au fur et à mesure dans un vase de bronze sculpté placé sous le trône. Chaque matin, tous les corps constitués de TEtat venaient en grande pompe chercher le vase, et allaient religieusement le vider dans la rivière. Quand Sa Majesté n*" 2 fut ainsi réduite à la sécheresse d'un vieux copeau, on la plia en deux, et ramenant les jambes à la hauteur du front, on iipela le tout comme un saucisson , qu'on déposa dans une urne d'or, au sommet d'un catafalque magnifique.
C'est ce Roi , ayant neuf mois de bouteille , que nous venons voir! Sous les belles colonnades de son palais circulent avec onction des centaines de mandarins de sa maison civile et militaire : nous passons sous huit portiques : des esclaves tirent un
1 Ceci nous a été raconté par le Père Larnaudie , les autres missionnaires de Siam et le général Lamache.