I]NSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
aventuriers de toutes les nations, et que pourtant, cette colonie s'affranchissant à cette même date des charges et des errements de la vieille province de la Nouvelle-Galles du Sud, sut faire de Tordre avec du désordre, et, maîtrisant des éléments aussi hétérogènes, s'organiser si une et si prospère, que le voyageur en demeure stupéfait au premier abord ^
C'est réellement ^n beau spectacle! On respire ici un air vivifiant. Ah ! c'est que la liberté est la mère de toutes ces belles choses! c'est que toutes ces colonies, indépendantes entre elles, s'administrent elles-mêmes; c'est que le gouvernement de la reine d'Angleterre leur a gracieusement offert de tracer elles-mêmes les articles de leurs constitutions, et que, loin d'accroître leurs charges par une administration militaire, loin de les mener comme nn régiment ou un équipage, loin de régenter à coups de décrets méfiants et despotiques des populations qui débarquent pour chercher fortune, et d'imposer en toutes choses l'appui ou le consentement de l'État, on les a déclarées et laissées libres du premier coup, libres dans la plénitude de l'expression. Elles sont devenues devrais États, ayant leurs Chambres, leur système électoral (bien différent de celui de la métropole) , votant elles-mêmes leurs budgets, leurs lois, leurs institutions de tous genres; et elles sont arrivées si vite à un tel degré de prospérité, qu'on est tenté de se demander si une /ce n'a pas présidé à la formation d'éléments si divers.
Les fées de l'Australie, ce sont l'or et les troupeaux.
La fièvre de l'or a amené des flots de population. Pendant une première période, chacun s'est rué sur le métal qui procurait toutes les jouissances ; il y a eu un véritable bouleversement social ! Il semblait que de même que les mineurs en fouillant les collines et en soulevant les vallées nivelaient le sol, de même la société qui venait inonder ce pays fût nivelée, elle aussi, au delà de toute expression. Jusqu'à ce moment, la colonie de Victoria, à l'encontre des vieilles colonies pénales de l'Australie, avait eu des débuts lents, mais favorables. Formée peu à peu par des hommes d'entreprise et de cœur, d'une position sociale relativement élevée, ayant toujours repoussé avec énergie l'introduction chez elle de l'élément convict, elle présentait au moment de son indépendance, sauf une condition, les plus belles chances de civilisation qui eussent été données à un pays, depuis la constitution des États-Unis d'Amérique. C'était une petite Angleterre qui se formait sur le modèle de la mère patrie, avec des idées plus libérales seulement. Elle avait bien les squatters, influents, riches, gentlemen, qui donnaient le ton à cette société supérieure pour une colonie, mais elle manquait de bras pour
^ Voir aux Appendices, note A.
nraltiplier ses produits, et ses produits manquaient surtout de consoramatenrs. L'or les lui donna ; ils arrivaient par vingt mille en quatre semaines. La grande iliajoritë était composée d'aventuriers, mais qu'importe ! c^était un grand mouvement qui créait la vie sociale, commerciale et politique; et la fièvre de l'or, quels qu'en fussent dans le principe les désastreux effets, devait enfanter dans la douleur une société dont le développement a été prodigieux. En le constatant, on participe à la fièvre qui l'a accompagné; mais avant le succès, vint l'épreuve. On n'enfreint pas impunément les lois naturelles, et une croissance anomale, artificielle, est fatalement condamnée à un état maladif ou à des excès généraux. Des hommes de rien se sont trouvés tout à coup, par le rendement des mines ou le prix des terrains, possesseurs de fortunes énormes; et le plus clair du gain des « diggers» , passant entre les mains des « publicans » (cabaretiers) , enrichissait et faisait itionter au sommet cette lie de la population. Alors, en effet, les scènes sanglantes de Ballarat, les émeutes contre la pohce ont mis un instant en danger un gouvernement forcément trop faible pour résister à une pareille effervescence. L'autorité pourtant, renforcée de toute la partie saine du peuple, a été victorieuse; la réaction s'est faite : tout à l'heure c'était un groupe d'hommes, dès lors c'était un peuple tout entier, éclairé par les dangers de la veille, voulant assurer la prospérité du lendemain, qui constitua son gouvernement sur les bases de l'égalité, de la sécurité et de la justice. • Ce gouvernement devait être fort, puisque ceux-là mêmes sur lesquels il devait s'exercer furent les premiers à le sanctionner; et il se montra juste, puisque tous les citoyens devaient prendre leur part égale dans les affaires ! De là naturellement l'élément démocratique partout, poussé peut-être à l'extrême dans ses conséquences, mais se soutenant malgré ses vices originels, malgré les égarements et les fautes où il se laissa entraîner quelquefois. Quand il pèche un moment, ce gouvernement a pour excuse que la majorité des citoyens le veut ainsi; quand il réussit, quand il opère les merveilles de colonisation dont nous sommes témoins, chacun peut en prendre sa part de gloire, car c'est le « self-governement » .
Voilà donc ce qu'a amené la découverte de l'or : de toutes les contrées du monde, plus de quatre-vingt-dix mille immigrants par an jusqu'en 1853, et trente mille depuis, sont accourus au bruit des richesses des mines. Mais l'or tout seul aurait tué ce pays, comme il tua autrefois l'Espagne, s'il ne s'était tl'ouvé sur ce sol des hommes qui reconnurent que la véritable richesse de l'Australie n'était pas uniquement dans les mines, que celles-ci n'en étaient pour ainsi dire que Voccasion, et qu'il y avait à côté de la récolte de l'or une industrie tout aussi lucrative, une industrie qui n'était plus