MELBOURNE ET SES ENVIRONS
par les vaincus, s'en sont retournées par le cap Horn, comme s'ils avaient fait la chose la plus ordinaire du monde, avec un billet d'aller et retour pour les antij>odes.
Dimancbe 15 juillet.
Toutes les cloches, dès le matin , sonnaient leur gai carillon, et les hymnes sacrées de la vieille Europe nous allaient droit au cœur. Non-seulement la nef de l'église catholique était toute pleine, mais un grand nombre de fidèles étaient encore à genoux en dehors des portes. — Il y a beaucoi^p de catholiques à Melbourne : l'évêque dirige en ce moment les travaux d'une grande cathédrale, à demi terminée, pour laquelle les Chambras ^} nous dit-on , ont voté une très-forte somme d'argent. — La question des cultes siu* cette terre de la liberté doit être bien intéressante; je vais me mettre en quête de renseigiieçients, et, dès que j'aurai des données, je vous les enverrai dans mu prochaine lettre.
Un dimanche passé dans une yille anglaise : qu'y a-t-il de plus triste et de plus morne au monde? Les grandes artères sont désertes; on y epten^ drait une mouche voler! Le vent seul siffle dans les jolis arbres des Fitz-Roy Gardens, le petit bois de Boulogne» austral, où l'autre jour, malgré l'hiver, un gai concert en plein air nous charmait tous ! Ah ! où sont nos joyeux dimanches de France?
Un bon cheval et une carriole, des fusils, des bottes et des munitions, voilà notre afËiire; et avant le jour nous partons, le prince et moi, pour aller à onze lieues d'ici courir dans des bois qu'on nous dit remplis de perroquets! Faire mon ouverture de perroquets, c'est comme un rêve magique poiu* moi! Je n'en ai pas dormi et je nen dormirai pas! Notre route est une voie trois fois large comme les nôtres, tracée tonte droite vers le Nord : elle est flanquée de chaque côté d'espaces à demi entretenus, destinés aux voyages des troupeaux; le sol est rougeâtre et la route est bonne. — Voici bientôt deux cents bœufs que nous rencontrons; ils viennent de l'intérieur, pour approvisionner Melbourne, ses faubourgs et les navires de la rade. Trois hommes à cheval les guident : la longue barbe de ces conducteurs j qui me parait tout à fait nationale en Australie, leur haute stature, leurs grandes bottes et leur yaste chapeau de feutre biscornu, leur donnent un farouche aspect de bandit. — Dans les prairies entrecoupées de bois galopent des troupeaux de chevaux : ils sont tous de race anglaise et répandus ici a profusion; tout le prouve, du reste, car nous rencontrons successivement quatre ou cinq bûcherons s'en allant à leur ouvrage au petit galop sur
Jeur monture : celui-ci porte sa cognée, celui-là sa serpe, un autre une sciie, Tin quatrième une marmite.
A midi nous sommes au village qu'on nous avait indiqué. Il a nom Dandênôing : quatre maisons en bois, voilà tout. Vite nous chargeons les fiisils, redoutons un brave « Irishman ^ tout roux et père de huit enfants', obtenons (ju'il nous'' guidera dans les bois et prairies pour tuer deâ perroquets , sans enfourcher un de ses chevaux, ce qui Tëtonne corisidérablettientv « Aller à pied' tf^ cela lui paraissait vulgaire, même à la chasse à tir.
Ce fut alors une course pleine d'émotions au milieu des prairies et des
La forêt aux Caca toi :«.
iboià d© o^te vallée sauvage. J'ai vu là leis arbres à gomme rouge dans toute Jè«tf«'Bple6liè^|r^ii^lilsim'ontrei!npK d'admiration : de patëils trônes, cïè 'piareiUed bnâtiches, je n'en ai jamais contemplé en Europe.
Tout ce que la foret a de sauvage quand elle va mourir dans d'imînienses prairies naturelles, des ravins avec des fougères-arbres trois fois plus ^tartfle^ iiJùed'iKimmé, une herbe toute verdoyante, des troujpeaux de bœufs ét^Kiè chè^dlDc qtii paissent sans gardien sous les bois immenses, des arbres ^éKîuiai^è^j âi^nàohési et amoncelés par les tempêtes, des troncs pourris parte ^racine iMienaçànt de tomber, des traces des feux que les naturels ont allumés à leurs pieds : ah ! je ne puis vous dire ce qu'ont de délirant et cet ensemble, et cette végétation magnifique, et cet aspect sauvage! Je suis ravi! Noué grimpons aux roches, nous passons des ruisseaux, à cheval sur
MELBOURNE ET SES ENVIRONS. h7
des troncs d*arbres, nous courons comme des fous après de délicîwa^ pajrruches! Sans notre brave Irlandais, nous nous serions perdus cent fois-irrr- Mais que c'^t joli à voir voler au soleil ces bandes de perruches qui poussent des cris perçants! Quelles admirables couleinrs! Vingt, trente» eiot^iMjqlte a envolent à la fois et disparaissent comme un dard ! Tout d'un coup va ramage ^{rayant se fait entendre au loin : nous y courons. Trois cents • cacatois blancs se disputaient par terre les graines de leur repos du soir; ils étaient h une demi-lieue de nous. Ce qu'était le ramage étourdissant âi^. qe ^congrès de cacatois, dont la moitié faisait le guet, tandis que l'autre, comme sur une grande nappe blanche, piquait du bec dans le gazon, jamais vous ne pourrez l'imaginer : une marche, savante et tournante, à quatre pattes et à plat ventre , au milieu du fourré , des herbes et des roches , nous réussit h grand'peine; notre gros plomb pourtant décrocha un cacatois, qui, secouant sa crête jaune, appela en se débattant les autres au secours. Un toile général de la gent criarde lui répondit : elle volait à cinq portées de fiisil au-dessus de notre tête, en chantant avec fureur Thymne de deuil de notre magnifique victime.
La soirée vient trop vite; nous rentrons dans une de ces quatre maisons en bois qui semblent perdues sous les grands arbres : une d'elles est une petite aid^erge, où une brave femme nous l'ait un fricot, et nous dinons fort gaiement. J'ai la chance de tomber après dîner sur un livre des plus drôles : ce sont les impressions de voyage d'un Australien en Europe. Le bonhomme en débarquant en France décrit les naturels des campagnes et des villes, tout comme nous décrivons les Chinois. Il y a là une bonne dose d'originalité. Quelle longue nuit! Sont-ce les cris des cacatois qui nw poursuivent, ou sont-ce les parents du cancrelat occis pour s'être promené autour du rôti , à la fin du dîner, qui auraient sur moi vengé sa mort?
Le lendemain, les étoiles brillaient encore quand nous étions déjà au fond des bois et dans l'eau jusqu'aux genoux. Messieurs, les perroquets, rouges, écarlate, bleu clair, verts, orange ou lilas, se réveillent aux premiers rayoufs du soleil, mais ils sont farouches et se sauvent aussi vite que la dernière ombre de la nuit. 11 y en a de telles myriades qui crient de tous côtés, il y, a des arbres si couverts de perruches tigrées et de vrais moineaux verts qui en pendent comme des grappes, que nous fîmes encore aujourd'hui une chasse dont les joies m'ont complètement tourné la tête ; nous rapportions le soir à Melbourne le plus joli trophée que l'on puisse voir, et dont on aurait pu ftdre une délicieuse aquarelle. Quatre-vingt-cinq pièces en tout! des grues bleues, des cacatois blancs , mais surtout des perroquets et des perruches, dont les couleurs vives et étincelantes , depuis le grenat jusqu'à l'azur, font
4e vrais bijoux. Singfulière chose que « leur ramage ressemble si petr al leur plumage » ! Tandis qu'en Europe les bois résonnent du chant harmonieux des oiseaux et que le rossignol vous ravit avant l'aurore, ici les cris les plus aigus et les plus discordants forment une sauvage musique. Mais aussi, pour les consoler, la nature ne leur a-t-elle pas donné la plus éblouissante des paiTures?
18 juillet.
Journée officielle : visites rendues a l'évéque , au maire , aux consuls ; ce âoîr nous avons grand dîner chez le Gouverneur, brigadier général Carrey, '«< the luckiest man of the army » , revenu le matin d'une tournée de six jours dans l'intérieur; les ministres étaient là, ainsi que les hauts fonctionnaires de la colonie, et, de plus, beaucoup de dames en grande toilette au milieu kJés uniformes rouges à galons dorés de l'état-major. — C'est réellemètit notre première rentrée dans le monde civilisé : après trois mois de vîe niûriltime et solitaire qui donnent à l'àme je ne sais quoi de timide, il me^sèm- 1>lûit que je sortais alors ébahi d'un rêve ; tout ce que cette impression' à de ' nouveau et de bizarre , ceux-là seuls peuvent le comprehdrê qiii ont co'rinù les longues solitudes sur mer! Mais dans ce salon, lu cbhversation s^ahîmè 'vite, et l'intérêt ne chôme pas. Je suis aussitôt frappé de tbut ce que nous racontent les officiers revenant de la Nouvelle-Zélande, où iBs ont foit de longues campagnes. Le général y a commandé avec gloire, ètdeS aquareBès jetées sur le papier entre deux batailles nous font passer éri revue tbùs les ^ites des îles d'Eaheinomauwe et de Tavia-Poonammoo. — Le dernier arrivé de ces parages est un jeune officier à la figure martiale, le colonel Tapper, qui a voulu venir au dîner quoiqu'il se fût cassé la jambe il y a un mois à la chasse à courre ; cette jambe , il l'avait cassée deux mois auparavant', •aussi à la chasse à courre, et cette fois-là c'était déjà un cas de récidrve! .Vous le voyez , les chutes de cheval viennent dans la hiérarchie des chances de mort , en Australie , encore avant les flèches des sauvages ! Mais il rti'u (raconté sur la Nouvelle-Zélande les choses les plus curieuses ; il m*a ftiontré, dans'les trophées de la salle d'armes, des haches de pierre, des lances empoisonnées, des costumes complets de dames et de demoiselles, c'est-à-dim <:olliers et boucles d'oreilles; les Maoris sont, paraît-il j des hommes magnifiques, guerriers dans l'ame, coureurs agiles, accessibles aux sentimefits d'honneur et très-amateurs de côtelettes humaines ; un prisonnier pour euk représente un rôti ; la cuisine y est un art ; et des pierres chauffées à blanc , ■un foiu*neau économique; l'entre-côte humaine ne se cuit qu'entre deux couches de plantes aromatiques, et seulement quand elle est faisandée.—-
MELBOURNE ËT'SfiS ENVIRONS. 1À
Ged ietes4à ne sont pas encore de celles qu'on nous propose r on* voudrait d'abord organiser les bals les plus brillants, mais notre deuil nous lesf ftîit refuser.
S2 juillet.
Nous voici de retour d'une nouvelle expédition de cliasse : le capitaine Standish nous a emmenés à Snapper Point ; c'est le cap extrême qui ferme la baie de Port-Philipp du côté de l'Est et qui la sépare de l'océan Austral; nous y avons été par terre, tantôt en longeant la plage, tantôt^^ t^^^^r^ les grands bois sauvages, tantôt enfin sur les rochers qui domiuçmtja m^r.imn vilain serpent, un ancien matelot qui était déjà ici en 1840» -^^ çe.quie^t l'époque mérovingienne de la colonie, — et qui, pour se consoler de. rir chesses perdues au jeu, chasse les phoques; beaucoup de perruche^ r.fivisr santés, telles furent nos rencontres pendant toute la journée qu'il aouafollnl; pour gagner la pointe.
Là est un brave insulaire qui possède une dizaine dç lévriers d'ÊG06Sj3 acharnés contre le kanguroo. Le jour suivant, nous nous engageâmes tavtet lui dans la forêt , où il serait certes bien facile de s'égarer , en galopant part* dessus les troncs d'ai*bres dans les hautes herbes. Nous étions convenus' <)ue celui qui tirerait trois coups de revolver annoncerait ainsi aux autres. qu'il se sentirait perdu. Nous avons suivi ventre à terre la bande deaJëviiecsj; mais la chasse a été si vite au milieu du fourré et d'une sorte dei jongle vq^fe nous n'avons tous vu qu'une fois morts les trois kanguroos de petite taîll^ que les chiens forcèrent. On se fait terriblement casse-cou dans ces belles galopades, qui inspirent un charme inconnu, semblable à une sorte' d'ivressèk On voudrait toujours les percer plus avant, ces forêts sans fia, dont chaque temps de galop soulève un voile mystérieux.
En rentrant au petit village, les colons nous voyant passionnés pour 'lu chasse, nous annoncent une grande nouvelle : « A deux lieues d*ici^ ily^i un étang enfoncé dans les bois; de là, depuis trois jours,- aux rayoins évL soleil levant, on voit s'envoler des bandes de cygnes noirs qui revieiinent y coucher à la nuit. » Nous dire cela, c'était mettre le feu aux poudres; à quatre heures du matin, le 21 , par une obscurité complète, nous noa^ acheminons sur une grève rocheuse, vers le ravin désigné; plus nous appro** chons, plus nos précautions sont grandes ; silence, marche sur la pointe des pieds, battements de cœur, et tout cela dans un terrain antédiluvien! Les deux lieues sont faites, la nuit s'évanouit, l'aurore parait, le soleil de neuf heures brille... mais de cygnes noirs, pas même l'ombre! C'était un bel et bon canard , et de ce$ canards qu'on ne tue pas.
Dans notre route de retour, un de nos chevaux faillit nous faire faire une pirouette dé trois cents pieds , du haut d'une corniche qui dominait la mer; pris d'une folle panique, il reculait éperdument, et l'abîme était à dix mètres derrière nous.
Un homme vient à notre secours ; il se cramponne hardiment d'un seul bond au cheval qui menace de nous briser tous et de me noyer; son poignet de fief le secoue à tout rompre; il lutte et se donne du cœur en lançant un n: : c'est un Français ! Ancien soldat d'Afrique , couvert de cicatrices en pleine figure et en pleine poitrine , il parle bientôt de ses campagnes :..«i!j*£ii'tfait la guerre pendant sept ans sous le drapeau tricolore, et « huit fois j'ai été blessé. Puis j'ai passé au service* d'Abd-el-Kader , mais, » ^11 que je n'ai pas eu comme lui le grand cordon de la Légion d'honneur, >j je étiis parti mourant de faim , et venu ici gratter la terre pour y trouver " de Vov. » — C'était, il faut l'avouer, une curieuse rencontre.
Cacatois d'Australie
Aspect étnn^e de fialbrat. — Un lingot de 184,00d francs. — Un théâtre aux nÛDea. -^ Traitet) men.t def filons de quartz aurifère. — Puits creusés dans les sables d alluvion, — Orpailleurs à la superficie. — Port de Geelong. — Ravages des lapins importés.
23 juillet.
Noos* partons, noos aussi, pour. les mines d'or; elles ^out à c^ut çiuqttnaÉe* kilomètres de Melbourne. Cette route , qui mena à tant d'illusions et à tant de richesses , que des milliers d'hommes firent à pied , souvent, sws chaussures, avec une tente et une pioche pour tout capital, et qu'ils refirent peu de temps après portant sur eux les sacs pleins de poudre d'or que le travail de leurs mains avaient gagnée, cette route, au terme de laquelle tant de joueurs virent la fin de leur fortune, tant de malheureux celle de leur misère, ne porte-elle pas inscrites à chacune de ses bornes les dates les plus émouvantes de l'histoire de l'Australie?
Aujourd'hui une ligne ferrée rejoint Melbourne à Ballarat, et, en quatre heures, on passe de la ville commerçante à la ville aurifère. Nous traversâmes donc avec la rapidité de la vapeur les prairies fertiles qui entourent Melbourne comme une verte ceinture, puis les bois d'eucalyptus dont notre locomotive vient chaque jour troubler les échos. Nous croisons de temps en temps les méandres. de la route ancienne, encore poudreuse, mais déserte aujourd'hui. Nos compagnons nous racontent tous les souvenirs qu'elle fait revivre en eux. C'est le 18 juin 1851 que la première parcelle d'or fut découverte dans le lit d'un ruisseau tributaire du Loddon; le 20 juillet, au mont Alexandre ; le 8 septembre, à BaUarat! Vingt mille personnes en un mois y cent cinq mille en une année, se ruèrent toutes haletantes par ce chemin vers les collines fortunées dont il suffisait de fouiller la surface pour ramasser des trésors : ce que devait être l'aspect de la route où une foule anxieuse courait à la recherche de l'or, comme chez nous on court au feu, qui peut l'imaginer?
Mais tout d'un coup notre attention est éveillée par un changement étonnant dans la nature qui se déroule devant nous. La grande ombre des forêts semble dissipée par un coup de foudre ; la verdure des prairies est morte; les troncs immenses des arbres sont abattus par la main de l'homme,
ea AUSTRALIE.
anionoelés en désordre, gisants sur un terrain boulerersé; la plaine est grattée, lavée, torturée; c'est un dédate de travaux, un chaos de fouilles infernales , et çà et là , dans cet ensemble vertigineux , de grands tuyaux , par des convulsions poussives, vonûssent la vapeur; des clocbes sonnent, des. roues de fer s'engrènent et crient, des pompes gigantesques crachent des eaux bourbeuses, et une fourmilière hiunaine s'agite! C'est Ballarat. La recherche de l'or a fait ici une vallée d'un aspect diabolique. Je ne connais ^ rien qui puisse frapper à un plus haut degré l'imagination de celui qui ne &^est jamais figuré ce que l'homme peut tenter, dans ses fiévreux travaux, pour arracher l'or aux entrailles de la terre. C'est Ballarat, où un pauvre ouvrier sentit un jour sa pioche enclavée dans un bloc soUde : c'était un lingot d'or, pesant 2,600 onces, et valant 260,000 francs. C'est dans cette vallée et sur ces collines torturées que les hommes ont récolté une moisson d'or égale à leurs ravages, près de quatre milliards de francs.
Ici il n'y ebt pendant bien des années qu'un camp immense; les faubourgs sont encore composés de tentes éparses où viennent bivouaquer les derniers arrivants. Mais la ville proprement dite est une fidèle image de Melbourne; c'est une ville qui compte trente mille âmes et treize à quatorze ans d'existence ; elle a de belles maisons et de belles rues ; le jour elle est sillonnée de voitures , le soir éclairée au gaz ; elle est remplie de clid)S , de théâtres , de bibliothèques, de banques; le mineur enrichi s'y promène paisiblement; plus de revolvers , plus d'attaques nocturnes , plus de scènes sanglantes sur les tables de jeu. Çà et là de nombreux groupes d'hommes couverts de boue et ruisselaiits de sueur sortent de terre pour prendre leur repas ; ce sont les «liercheursi'd'or qu'emploient de grandes compagnies; les galeries quUls percent Ai cniq cents pieds sous terre s'étendent sous toute la surface de la ville. On a construit toutes ces centaines de maisons le plus près possible des veines aurifères; mais je ne m'étonnerais pas s'il fallait bientôt démolir toute la ville pour suivre les nombreux filons sur lesquels elle repose, et qui, après avoir été la cause de sa naissance , seraient devenus bien vite la cause de sa destruction.
Tous ici nous racontent le singulier spectacle que présentait Ballarut , il y n dix ans , au moment où la fièvre de l'or était à son paroxysme et où se trouvaient réunis tous les mineurs qui, depuis, se sont disséminés vers les innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir : les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol , mêlées à un gravier poudreux qu'on lavait le long des ruisseaux ; des groupes d'hommes couraient d'une vallée à nne autre , dès qu'ils apprenaient la découverte de trésors nouveaux , et . une pioche dans une main , un revolver dans l'autre , chacun allait glaner a
poudre d'or ! Les uns gagnaient souvent sept et huit cents francs avant kur déjeuner, mais ce repas, il fallait le payer cent francs!
Un cordonnier me racontait qu'il passait sa matinëe a grutier la terre et à laver l'or; souvent il trouvait ainsi trois ou quatre cents francs en quelques heures. Puis il se mettait à faire des bottes et il les suspendait à un pieu devant sa tente. Arrivaient bien vite des groupes de mineurs, là xseintans pleine de lingots , mais les pieds sans chaussures : les bottes étaient misés à l'enchère : chacun sortait de sa poche des pincées de poudre d'or, et encore quatre ou cinq cents francs , pour une seule paire , venaient enrichir Fadroit ouvrier !
Le soir, ceux qui avaient la tête un' peu chaude se réunissaient sous quelque tente , ou à l'abri de planches clouées en désordre : là , à la lueur d'une torche blafarde , on jouait avec frénésie : la poudre d'or à peine lavée était la monnaie courante ; les mineurs jetaient leurs enjeux à pleines poignées, et les heureux amassaient en une nuit tout le fruit de bien des heures de travail !
Les plus sages , les enrichis de la veille , serraient leurs milliers de francs dans leurs ceintures, s'en allaient en silence coucher sous une tente étroite, dans quelque enfoncement de la vallée , — un demi-millionnaire sous la tente et dans la boue! Souvent il devait passer la nuit sans sommeil , tenant' Je doigt sur la gâchette de son revolver et faisant feu sur les maraudeurs qui connaissaient ses richesses.
• Gomme je me trouve ici avec un grand nombre de personnes qui ont mené pendant plusieurs années cette vie émouvante , qui me montrent les lits des ruisseaux où elles ont fait les plus belles découvertes de lingots où de paillettes , il me semble , à les entendre , que je vois toutes les péripéties, les agitations, les entraînements de cette époque où tout tenait du vertige! L'or a quelque chose de fascinant qui fait comprendre les désordres et les scènes sanglantes de ces milliers de joueurs enivrés, qui amassaient des trésors à l'envi l'un de l'autre.
La première chose que j'ai vue à Ballarat, c'est un lingot trouvé dernièrement par un simple mineur et acheté par un banquier qui nous reçut le plus aimablement du monde. Ce hngot d'or pur pesait 1,840 onces (184,000 francs). C'est un bloc qui semble torturé et onduleux : ses formes arrondies ne sont brisées que par les coups de pioche de l'heureux mortel qui le découvrit : la pioche est encore là, religieusement conservée et gardée en trophée , comme ces épées qui ont glorieusement fini leur temps. Eh bien, le çroiriez-vous , cet homme est ruiné aujourd'hui : en quelques mois il a tout joué et tout perdu; il travaille au service des grandes compagnies;
avec un modeste salaire, et désormais s'il trouve encore un trésor, ce ne sera plus pour lui.
Daiis cette même banque,- nous vîmes apporter des sacs de pépite» d'or que des commis entassaient dans les coffres ; d'autres faisaient fondre les paillettes sur un feu ardent , et , tout ruisselants devant les casseroles rem-
Une mine d*or.
plies de Tor bouillonnant, ils enlevaient avec une cuiller l'écumej impure qui en couvrait la surface ; d'autres enfin passaient de balance en balance des blocs du précieux métal, coulé dans des moules oblongs et frappés au coin : se sentir 12,000 francs, 25,000 francs, d'un seul morceau dans la main , et se le jeter de l'un à l'autre comme les briques que se lancent nos ouvriers, voilà leur constante occupation.
Avant la nuit, nous avons encore visité la ville chinoise , dont une odeur
MINES D*OR. VfiS
.nauséabonde nous repoussait au prcMuier abord : la, le spectacle était pjqs pittoresque. Les Chinois ici sont déguises en Euroj)éens, ce qui leur dgiiQe tout à fait l'aspect de singes habillés eh hommes : ils se carrent en véritables « dandies v, fumant de gros cigares et remplisssant les rues de,leui;s ,firjs . aigus; ils ont aussi leurs banques, décorées d'enseignes écarlate, où çhivqi^ soir, après avoir glané comme Ruth la Moabite dans les champs du riche Booz, ils viennent verser ce qu'ils ont découvert dans les terres déjà vingt fois lavées : ce sont les chiffonniers des placers!
Ce soir, il y avait théâtre : on donnait les Pirates de la savane; la salle, remplie de mineurs sortant des galeries souterraines en costume de travail, était à mon avis plus incroyable encore que la scène ; c'était un public fiévreux, en grandes bottes et en chemise de flanelle rouge, couvrant d'applaudissements une enfant, une jeune et joUe actrice italienne, dont la timidité contrastait singulièrement avec ces spectateurs rudes et farouches, hommes des bois et demi-sauvages.
Nous partons de bonne heure avec plusieurs ingénieurs et de grands propriétaires de mines; nous devons voir avec eux les trois genres d'exploitations : le travail des filons de quartz, le travail d*alluvion, le travail à la surface de la terre.
Une grande colline domine RaUarat : elle s'appelle le Black-Iiill, la colline noire, quoiqu'elle soit toute blanche; un de ses mamelons est complètement coupé : la main de l'homme en a passé au tamis toutes les parcelles, et en quelques années il a été peu à peu, mais en entier, transporté à deux cents mètres de sa position première; des tranches de soixante mètres de haut sont taillées dans le lUack-llill comme dans un gâteau, et des orifices immenses laissent voir le jour de j)art en part. Après avoir escaladé les remblais successifs de quartz broyé qu'on a rejeté du sein de la colline, nous nous trouvons à l'entrée des galeries qui la sillonnent à l'intérieur dans tous les sens.
Chacun porte une bougie en main et doit marcher tout voûté dans une atmosphère viciée, humide et étouffante. Nous nous laissons glisser à de grandes profondeurs, le pied passé dans la bague d'une corde, et peu à peu nous nous habituons à la vue de l'abîme. Vraiment, quand on plonge dans ces galeries et dans ces puits, on est tenté de croire que c'est l'enfer : cette obscurité, l'odeur de la poudre, le rauque tonnerre de la mine qui éclate, ces hommes courbés, demi-nus, ruisselants, travaillant le roc sonore à la lueur d'une torche, tout est d'un aspect saisissant. — Du moins, si c'est
aa AUSTRALIE.
l'enfer, est-ce l'enfer des riches! L'or brille à nos yeux en veines scintillantes, incrustées dans le quartz que les mineurs font sauter avec la poudre. Aussitôt une veine découverte, on la suit opiniâtrement dans ses écarts : elle varie en épaisseur d'un demi-pouce jusqu'à vingt et cinquante pieds, et en rjcbesse de 500 francs à 25,000 francs le mètre cube, mais sa direction est tpvijours constante; elle est l'esclave du méridien magnétique, et s'enfonce dans l'intérieur de la terre presque toujours avec une inclinaison de onze degrés.
Nous avons suivi dans leurs moindres détails ces filons aurifères : le plus riche n'a guère que deux pieds carrés de section, mais l'ingénieur nous dit que, depuis deux jours, il rendait 225 onces, 22,500 francs à la tonne, ce qui est, paraît-il, quelque chose de phénoménal comme richesse. Nous aurions dû déjà le deviner à l'air rayonnant de toutes les physionomies. Dans cette galerie une quinzaine d'ouvriers torturaient ce filon et n'en laissaient point échapper une parcelle. Le quartz, une fois réduit en morceaux d'une grosseur moyenne, était jeté à la pelle dïins de petits wagons d'un mètre cube, qui roulaient sur des rails jusqu'à l'orifice. — Tel est le premier travail : les wagons arrivent de toutes parts à un point central, sous une grande baraque en bois; la boue, les cailloux, le quartz et l'or qu'ils contiennent, en un mélange indescriptible, sont déversés en tas et attendent la série d'opérations d'où l'or sortira pur.
La mine du Black-Hill est, nous dit-on, « une des plus considérables de l'Australie » , et tout s'y fait si vite et sur une si grande échelle, que nous avons suivi un mètre cube de quartz aurifère depuis le moment où la mine le fit sauter, jusqu'à celui où l'or fut arraché entièrement aux matières qui le tenaient prisonnier.
La grande baraque en bois abrite les machines à vapeur destinées à broyer le quartz. A cet effet, soixante gros pilons de fer, pesant chacun mille kilo-grammes, sont mis en mouvement par une machine à vapeur qui les élève chacun de trois pieds, et les laisse retomber de tout leur poids, soixante à soixante-dix fois par minute. Ce pilon ou « bocard » est un cube en fer battu monté sur une haute tige, et s'emboîtant aisément dans une forte caisse en fer, fixée sur de solides fondations. Dans ces soixante caisses, dont le fond est garni d'une épaisse couche de mercure, on jette au fur et à mesure des pelletées de quartz aurifère; tandis que le pilon broie le quartz à coups redoublés, un violent courant d'eau est amené dans chaque caisse par plusieurs orifices percés dans une des parois. La paroi opposée est formée de fortes toiles métaUiques qui ne laissent échapper que les matières parfaitement pulvérisées. C'est un sable blanchâtre où l'œil distinguerait à peine
l'or dç Tagate, de la glaise ou du fer. Ce sable s'écoule des caisses en fer par soixante rigoles inclinçes environ à sept ou huit degrés, et balayées par un courant constant. Ces rigoles ont huit mètres de long : l'étendue du premier mètre, à la partie supérieure, est garnie de six petites tringles de bois, horizontales et perpendiculaires au courant; elles arrêtent les paillettes d'or pur que leur poids suffit pour rendre stables. Les trois mètres qui suivent sont garnis de dix-huit tringles de trois centimètres de haut, qui maintiennent chacune une nappe de mercure; enfin les quatre derniers mètres sont recouverts de fines couvertures de laine.
C'est avant d'arriver h l'extrémité inférieure de chaque rigole, que le sable, de quartz aurifère broyé dépose successivement toutes les parcelles d'or qu'il contenait. Chaque nappe de mercure, sur laquelle les parties hétérogènes glissent comme sur un miroir, retient au contraire l'or qui s'amalgame immédiatement.
Les couvertures de laine ne viennent h la suite que comme une sorte de barrière de sûreté destinée à arrêter les paillettes qui, grâce à un courant trop fort ou à une saturation non observée du mercure, auraient pu échapper aux barrages des quatre premiers mètres.
Voilà donc l'or amalgamé avec le mercure. RecueiUir cet amalgame, le saturer en le pressant dans un sac en peau de chamois, le porter sur rni feu bien activé, est l'affaire de quelques minutes, et le joli moment est arrivé : c'est celui de séparer l'or du mercure. Comme sur un bon feu le mercure se volatilise, tandis que l'or ne fait que fondre, le précieux mélange est déposé dans la cornue d'un alambic , le mercure s'envole en vapeur pour aller se condenser de nouveau dans une chambre voisine ! L'or reste au fond de la casserole! 0 heureuse casserole ! que de milliojis ont passé par elle! De cette seule montagne, on a déjà extrait plus de 22 millions de francs, et pourtant les galeries horizontales n'ont été poussées encore qu'à 460 pieds. Le terrain concédé à la Compagnie est un bloc rectangulaire dont la surface supérieure est de 12 hectares 14 centiares, et dans Jequel elle peut creuser jusqu'aux antipodes, s'il lui plaît; elle ne paye que 750 francs au gouvernement par année. Bientôt même aucune espèce de taxe ne pèsera plus sur les mines.
En moyenne, machines et salaires, taxes et surveillance, outillage et amortissement compris, la tonne de quartz coûte ici 8 fr. 75 c. à extraire du filon souterrain seulement, et 16 fr. 25 c. en tout, une fois élevée jusqu'à la surface du sol et rendue à la machine à broyer.
Chaque bocard nécessite un cheval-vapeur dans la machine, et broie à peu près 2,234 kilogrammes de quartz en vingt-quatre heures. En douîce
68 ' AUSTRAl^IE.
mois, ces soixante pilons ont broyé 55,264 tonnes de quartz, qui ont donné 2,059,600 francs, ce qui feit 39 francs par tonne. L'or a été recueilli dans les proportions suivantes :
Dans la première partie de la rigole 66,08 0/0
Dans les nappes de mercure 22,95 —
Dans les couvertures 10,97 —
La quantité d'eau nécessaire pour laver constamment les caisses en fer et les rigoles est de 36 litres par caisse et par minute, ce qui fait 31,840 litres par jour. Le grand malheur est que l'eau est fort rare. Quant au mercure, il en faut 20 kilogr. pour charger une caisse et ses rigoles. Si l'or est en gros grains, l'amalgame rendra deux tiers de son poids en or. Si l'or est en grains moyens, il y aura une livre pesant d'or pour une livre de mercure. Si l'or est en molécules très-fines, l'amalgame ne produit qu'un tiers d'or pur.
Telles sont sur les Black-Hill les notes que j'ai pu prendre au crayon, en écoutant les ingénieurs, tandis que ma tête était brisée par le tapage infernal que faisaient, en tombant sur le quartz, ces 60,000 kilogr. de fer, formant un ensemble de 3,600 chocs épouvantables par minute, et pendant que mes yeux contemplaient les reflets brillants de l'or arraché à la boue!
La recherche de l'or dans le quartz est de ^)eaucoup la plus dispendieuse, mais c'est aussi la plus sûre : une fois un filon découvert sur quelque crête de montagne rocheuse, le mineur peut le suivre avec confiance. Les savants ont reconnu que cet or est d'une création plus récente que les roches qui le renferment : il est dû à une de ces commotions qui, dans l'histoire des bouleversements géologiques, ont si souvent ébranlé les roches déjà existantes. L'écorce du monde aurait alors été en travail; des fissures se seraient formées, et par elles se seraient élancés des filets légers du métal, qui était en fusion au sein de notre planète ; puis la fournaise souterraine se serait éteinte; les courants légers de vapeur d'eau et d'or, de soufre et de fer, se seraient arrêtés, et la cohésion aurait renfermé pour toujours des trésors. dans les plus dures formations de roches.
. Il y a en ce moment en Australie 2,029 filons bien distincts en cours d'exploitation ; ils s'étendent sous une surface de plus de 2,036 kilomètres carrés, et la dernière statistique affichée au bureau des mines donne, sur 3,1 10,328 tonnes de quartz, 64 fr. 25 c. d'or par tonne. Telle est la moyenne de sept années, de 1859 à 1865, pour toutes- les mines de quartz du continent australien (elle était de 96 fr. 30 c. en 1860); mais, si nous prenions pour exemple une partie de ce sol, nous y verrions qu'un espace de 36,388 hectares a produit la somme énorme de 2,319,680,900 francs, c'est-à-dire
61,900 fr. par hectare; que telle compagnie à Korong broya longtemps du ' quartz à raison de 10,400 fr. par tonne; que telle autre à Kangaroo-Flatt trouva un filon où il y eut jusqu'à 9 kilogr. d'or pour 1 ,000 kilogr . de quartz. Je veux encore vous citer cette mine de Gastleraain, qui a produit 26,600fr. par tonne de quartz pendant un mois; elle avait une machine de 18 chevaux, manœuvrant 18 pilons qui broyaient 150 tonnes, ce qui produisait 3,990,000 fr. par semaine. Ses frais d'établissement et ses achats de machines s'étaient élevés à 450,000 fr.; les salaires de ses 120 ouvriers étaieiîL montés à 24,000 fr. pour un*mois; la taxe qu'elle payait au gouvernemcnl était de 6,000 fr., et les frais divers de transport, d'inspection, de mercure, forent évalués à 100,000 fr.
Aussi, quand à la fin du mois le directeur rendit ses comptes, les actionnaires furent-ils appelés à entendre le bilan suivant :
Produit 15,000,000 fr.
Dépenses 580,000
Bénéfice net.. ...... 14,420,000
Je pourrais entrer dans de sembhiljles détails pour le puits de la « Misère » , qui donna pendant sept mois un produit constant de 200,000 fr. par jour, et pour celui de Wrhoo, où le filon avait 270 pieds d'épaisseur, et rendait 11,000 fr. à la tonne. Je pourrais me laisser entraîner à vous citer tous ces points fortunés où quelques heureux puisèrent des millions en quelques jours: mais si je voulais vous parler aussi du nombre immense de ceux qui, sans découvrir un rouge grain d'or, ont creusé jusqu'à 5 et 600 pieds de profondeur dans le roc, des puits qui leur coûtèrent 400 et 500,000 fr., vous seriez étonnés de voir combieVi d'hommes se ruinent là où tant d'autres deviennent millionnaires.
Gomme en toute chose, dans les mines de quartz, il y a heur et malheur : il ne faut les juger ni par les brillants exemples, ni par les désastres qu'elles nous présentent ; les statistiques sont là et nous disent que ces mines ont donné :
En 1863 49,349,900 fr.
En 1864. 50,361,800
En 1865. . 45,000,000
Elles comptent aujourd'hui 17,730 mineurs, 522 machines à vapeur, formant un total de 9,070 chevaux.
Mais c'est là encore peu de chose en comparaison des richesses que l'on nous cite dans les mine&d'alluvion. En sortant de la baraque remplie d'or
du Black-Hill, nous gagnâmes les terrains sablonneux qui sont au sud de Eallarnf, h travers un dédale incroyable de mamelons artificiels, de vallées creusées d'hier, de terrains bouleversés qui faisaient penser à ce yerset : « Montes exsultaverunt sicut arietes, et colles sicut agni ovium! » Nous voici à la mine d'alluvion qu'on appelle « Albion » , devant un immense trou béant, percé à 319 pieds sous terre, et laissant échapper des vapeurs chaudes et empestées : une machine, cachée sous une bâtisse en planches, non loin de là, fait tourner rapidement, avec un tapage infernal, une chaîne sans fin qui élève du fond du puits et déverse à son orificfe de grands seaux en fer battu remplis de boues jaunâtres.
Kous commencions à savoir, par une première expérience, qu'il n'y a rien au monde de plus sale qu'une mine d'or; aussi acceptons-nous avec plaisir des bottes et des vêtements complets de mineurs, quoique l'équipement offert exhale à dix pas un parfum de chrétien et de chinois mélangés, qui sent le bouc à faire danser des chèvres; et vite (le cœur bat bien un peu), nous passons un pied dans une bague en fer, nous nous cramponnons fébrilement à la chaîne, et nous descendons jusqu'à 300 pieds de profondeur, avec la rapidité d'un paquet qu'on jetterait d'un cinquième étage. C'est une de ces sensations poignantes, à peu* près aussi désagréables qu'un seau d'eau bouillante reçu en pleine poitrine, une véritable expérience des lois de la chute des corps. Au fond de ce trou, la chaleur est suffocante : des courants d'air brûlants se croisent aux carrefours des galeries; celles-ci s'étendent de tous côtés sous la surface du sol, comme si d'innombrables lapins avaient creusé d'innombrables terriers en zigzag. Nous avons de l'eau jusqu'au genou; nous pataugeons dans ces glaises gluantes; nous marchons voûtés tout bas, souvent à quatre pattes, tenant tantôt entre les doigts, tantôt fichée à notre chapeau, une chandelle fondante qui s'éteint quelquefois, et alors la tête se cogne contre les pointes rebelles des roches. Le pied toujours passé dans la bague d'une corde qu'un treuil enroule ou déroule, nous ne cessons de monter et de descendre |)ar de petits puits resserrés dont nos épaules éraillent les parois, et, pendant plus de deux heures, nous parcourons tout ruisselants les méandres de ce labyrinthe souterrain.
Mais au milieu de cette boue, à travers les vapeurs étouffantes de ces eaux chaudes, combien il est fascinant de voir les lingots d'or briller, comme des étoiles scintillantes, dans le gravier qui forme les parois des galeries! En voici devant nous, à droite, à gauche, de petits amas qui semblent incrustés ! Voici dix, vingt, trente lingots amassés par la nature comme en un petit nid : n'est-ce pas la poule aux œufs d'or qui a niché sous cette terre? J'étais ravi de voir tout le long des galeries cette poudre de grains d'or, que
Mir^ES D'OR. 71
la pioche des mineurs faisait tomber devant nous : les petits Wagons, glissant sur des rails, portaient la boue aurifère à une grande galerie centrale, où des chevaux les remorquaient jusqu'au puits de la chaîne sans fin. Rien de triste comme l'allure de ces pauvres chevaux, qui traînent ces chariots à trois cents pieds sous terre : ils sont condamnés à l'obscurité jusqu'à leur mort, et leurs écuries sont des terriers. Pour les faire passer par ce puits d'un mètre carré, il a fallu, paraît-il, les ficeler comme un saucisson, les installer debout sur Içurs cuisses de derrière, les attacher à la chaîne et les faire descendre comme un ballot jusqu'au fond !
Notre longue promenade sous terre nous a fait voir toute la disposition des veines d'or. Elles ne sont plus, comme dans le quartz, régulièrement dirigées du Nord au Sud, elles ne s'enfoncent plus dans la terre à un angle donné. Tout au contraire, ces longues traînées de sable aurifère semblent jetées sous le sol comme les fils d'une gigantes(|ue toile d'araignée : le caprice est leur loi; on dirait qu'elles ont été semées par les cours incertains de mille ruisseaux errants.
C'est qu'en effet ces veines ne sont autre chose que les lits de ruisseaux qui n'existent plus. Là, tout en bas, dans cet abîme obscur, là où nous sommes comme enterrés vifs, des ruisseaux ont coulé qui lavaient les couches de schiste et qui charriaient de l'or. Puis il s'est formé au-dessus d'eux toute une couche de glaise, de gravier et de roc, et un nouveau ruisseau a coulé sur ce roc, y a déposé son lit d'or; enfin une nouvelle couche de terre, comme celle de tout à l'heure, s'est formée au-dessus de lui. Ainsi il y a, dans cette écorce de terre, de l'or répandu comme d'étage en étage, et la veine la plus riche sera toujours celle du plus ancien cours d'eau. Ici, pour arriver au gisement le plus proche de la surface, on a traversé ces couches successives :
Terre de surface 2 pieds.
. Basalte. 10 —
Glaise 91 —
Basalte 79 —
Glaise ^ 46 —
Basalte , . . . . 45 —
Glaise noire 12 —
Glaise brune 16 —
Gravier 7 —
Oretsîtble 11 —
C'est au petit bonheur qu'il faut creuser la terre pour arriver à ces gisements anciens : rien n'en peut indiquer Texistence; il faut bien souvent foncer jusqu'à cinq cents pieds un puits qui coûte de 130 à 140,000 francs, et l'on arrive au triste résultat de passer quelquefois, sans qu'on puisse le deviner, à deux ou trois pieds de la veine aurifère. Il y a ici une compagnie qui creusa ainsi sept puits de suite sans rien trouver!
Mais une fois que le lit d'or d'un ruisseau desséché est découvert, les groupes de mineurs le fouillent avec acharnement, le suivent de près comme s'il voulait leur échapper, et n'en laissent point perdre une parcelle. C'est là im travail délicat et intéressant; car, si le ruisseau a formé quelque delta et s'est divisé en filets d'eau divergents, s'il a eu ses cascades et ses cataractes, il devient bien facile de perdre sa. trace : de là ces galènes irrégulières et tortueuses, qui montent à pic ou qui descendent en spirale, et qui sont toutes creusées dans un gravier émaillé de paillettes brillantes.
Nous remontohs à la surface du sol en même temps qu'une masse énorme de boue aurifère. Quatre bassins cimentés, semblables à ceux du Rond- Poipt des Champs-Elysées," sont destinés à les recevoir. Les « puddiing engines » , herses de fer en sens opposé, y sont agitées par une machine à vapeur, tandis qu'un courant d'eau traverse les bassins et entraîne avec lui toutes les parties légères du gravier : les paillettes d'or, retenues .par leur poids spécifique, tombent au fond du bassin et forment bientôt une couche épaisse. Pourtant des parcelles de gravier, de roc, de pyrites, restent toujours mêlées aux couches de paillettes d'or. Les ouvriers alors arrêtent le courant d'eau, vident le bassin à la pelle et jettent les précieuses pelletées dans le « sluice » , longue auge de bois inclinée en pente douce, formée à sa partie inférieure d'une planche rugueuse, et par laquelle un nouveau courant d'eau passe avec rapidité. Cette auge est longue d'environ quinze mètres. Une dizaine d'ouvriers agit^lient avec des râteaux et faisaient passer, d'gne extrémités l'autre, le gravier mêlé de paillettes qu'on y jetait au fur et à mesure, et, après une heure d'attente, nous vîmes le « sluice » entièrement débarrassé des cailloux et du gravier : un chef d'équipe détourna alors le courant, et, avec une simple brosse, il récolta toutes les paillettes arrêtées par les aspérités des planches de l'auge, exactement comme on enlève les miettes de pain sur la nappe d'une table. Toutes ces miettes brillantes, encore mêlées de parcelles de gravier, un adroit ouvrier les porta dans une cuvette d'étain, et les fit osciller légèrement en les plongeant dans une eau pure. C'est un moment plein d'émotion : comme un nuage sombre qui s'évanouit, les dernières teintes delà glaise et du gravier sont emportées, et en un clin d'oeil l'or est là, sorti des appareilis les plus primitifs et les plus
simples, mais brillant dans toute sa pureté en paillettes légères et fragiles.
Pour moi, dès le premier abord, tous ces lingots, toutes ces paillettes me semblèrent chose merveilleuse : vite on les pesa; mais il n'y en avait que GO onces (6,000 fr.), triste et misérable journée, paraît-il! C'est ce qu'ont produit, pendant vingt-quatre heures de travail, cent ouvriers payés 10 fr. par huit heures, trois cents charretées d'un mètre cube, une machine de trente chevaux-vapeur et quinze chevaux nature.
* La moyenne du produit de chaque semaine est, nous dit-on, de 60,000 fr. , et les frais d'exploitation montent quelquefois jusqu'à 42,000 fr.
Tout à côté est le puits de la compagnie de Waterloo ; l'inspecteur des mines a constaté que, depuis douze mois, la valeur d'or obtenue est de 675,000 fr., et que les frais se montent a 145,600 fr.
Plus loin, nous visitons le puits assez curieux creusé à mi-chemin entre les mines de la « Tour ronde » et de « la Jaquette rouge »-: les deux compagnies travaillaient à cpiatre cents pieds sous terre : les deux filons respectifs ne tardèrent pas à se rencontrer et à se confondre; le conflit s'engagea, et la haiite Cour des mines, rendant les deux compagnies copropriétaires, se chargea de l'exploitation pour leur compte commun. Le travail dura dixhuit semaines : 250,000 tonnes de gravier furent extraites et produisirent 800,000 fr.; les frais ne s'étaient élevés qu'à 250,000 fr.
lj*alluvion occupe dans la statistique de Victoria une place bien plus importante que le quartz; elle compte :
4,131 machines = 19,000 chevaux. 65,481 mineurs.
5,835 sluices.
Ce genre d'exploitation a fait passer par le contrôle de l'État :
En 1863 113,356,000 fr.
En 1864 104,183,000
En 1865. . . 109,380,000
En résumé, après les premiers moments de stupéfaction qu'inspire la vue de ces masses d'or extraites de la boue sous nos yeux, après cette première fascination qui fait comprendre toute la fièvre de l'or, je dois dire que j'ai été frappé du peu de perfection des machines et des moyens employés. Tous ces hommes sont tellement habitués à manier des pelletées de sable aurifère, à trouver de l'or partout et toujours, qu'ils négligent de traiter minutieusement le minerai, qu'ils ont été chercher cependant à une si grande profondeur sous terre : ils vont au plus pressé , ils prennent à la terre ce qu'elle leur offre le
plus rucilement, sans s'inquiéter de tout ce qu'ils perdent. Ils sont comme des moissonneurs qui, crai{jnant Torafje, se hâtent de sauver le plus gros de la recolle, et se disent : « Tant mieux pour ceux qui glaneront ! «
Les voilà, en effet, ceux qui glanent! ce sont les simples « diggers » ; nous en avons vu aujourd'hui des centaines: ils sont à la fois comme les tirailleurs avancés ou comme les traînards du gros coï'ps d'armée des mineurs. Européens indociles ou aventureux. Chinois vagabonds et misérables, ils portent sur eux tout leur matériel, et s'en vont, tantôt dans les petites vallées inexplorées, tantôt sur les tertres formés des détritus des grandes mines, tenter la fortune pour eux seuls : ils oijt une sorte de berceau en bois recouvert d'un grillage destiné à écarter les gros cailloux : d'une main, ils font constamment osciller le berceau; de l'autre, ils versent de l'eau sur l'appareil : l'eau entraîne le sable et dissout la glaise; le petit gravier reste seul mélangé aux paillettes d'or et aux lingots. Au bout d'une heure ou deux, ils ramas^ sent au fond du berceau tout ce que l'eau n'a point entraîné, ils le metteot dans l'antique et classique cuvette de fer-blanc, et vont au plus proche ruisseau « laver » la poussière d'or. Rien de joli comme le mouvement de va-etvient qu'ils impriment aux petites ondes s'agitant dans la précieuse cuvette : ils suivent d'un regard anxieux ce léger nuage brillant de paillettes d'or, qui vient se condenser petit à petit jusqu'au centre , grâce à son poids, tandis que les dernières vagues qui contiennent gravier et glaise sont rejetées et disparaissent. La moyenne de ces journées, nous disait l'inspecteur des mines, varie de douze à dix-neuf francs de bénéfice. De temps à autre le solitaire aventurier trouve, dans le sable déjà vingt fois balayé et tamisé, des lingots de soixante à cent francs; beaucoup aiment ce travail où le caprice guide et où l'indépendance absolue charme ces êtres nomades, qui couchent sous un arbre ou dans quelque grotte sombre, espérant toujours découvrir pour eux seuls quelque trésor considérable.
C'était la vie que menaient tous les mineurs pendant les cinq ou six premières années qui suivirent la découverte de l'or. De leurs mains ils ont tamisé toute la surface de ces plaines, qui alors étaient couvertes d'une vraie moisson du précieux métal; presque chaque jour chacun trouvait quelque lingot important; c'était le jeu avec ses tentations et ses passions brûlantes! Mais combien, même aujourd'hui, cette vie d'homme des bois, quoique souvent pénible et misérable, me tenterait davantage que la condition des dix-sept mille mineurs qu'emploient dans ce petit BaUarat les grandes compagnies! Chose curieuse, en effet, de penser que dans cette Australie, où la main-d'œuvre est si chère, où chaque charpentier et chaque forgeron gagnent aisément de dix-huit à vingt-trois francs par jour, le mineur
d'or est payé onze francs vingt-cinq centimes seulement : c'est le métier le moins rétribué ici. Il est vrai que le mineur reçoit de la Compagnie un terrain voisin de la mine, pour y constniire sa maison et y cultiver un jardin ; qu'en cas de maladie ou de misère, sa famille est soignée et secourue aux frais de ses patrons ; mais, tandis que le « digger » jouit seul de sa découverte d'un lingot de trente francs, le mineur salarié éprouve bien souvent la terrible torture qui résulte pour lui d'un salaire de onze francs vingt-cinq centimes le jour où il a trouvé au bout de sa pioche, dans le puits de la Compagnie , des lingots de cent et cent cinquante mille francs !
Enfin, il y a une troisième sorte de mineurs : ce sont des groupes de cinq et six, hommes qui s'associent et lavent en commun le sable des vallées : leur travail consiste h construire un longue rigole en bois, c'est le « sluice » . Ils détournent quelque filet d'eau de la montagne jusqu'à leur terrain, et chacun y apporte sa charretée de sable ; deux ou trois d'entre eux agitent avec des fourches le gravier que le courant emporte, et, tous les soirs, ils brossent le fond de la rigole et partagent la poudre d'or. Nous en avons vu un groupe de quatre qui nous dirent que la faible quantité de quatre grains (60 centigr.) par charretée leur assurait un gain suffisant; ils lavaient en moyenne une tonne toutes les cinq minutes. Ailleurs, après avoir enlevé une couche de onze pieds de terre noire , cinq mineurs trouvèrent un sol d'une richesse si constante, qu'ils gagnèrent pendant longtemps chacun quatre cents francs par semaine.
Bref, tous ces différents genres d'exploitation ont déjà, depuis 1851, produit la somme énorme de près de trois milliards huit cents millions de francs, et il est d'heureux mortels qui ont découvert plus de cent et deux cent mille francs d'un coup.
Voici les noms et les valeurs de quelques-uns des plus fameux lingots :
Le Sarah Sands 280,000 fr.
Le Welcome. 268,000
Le Blanche Barkly 184,000
Un bloc d'or trouvé par un enfant aborigène dans
le détritus d'une grande mine . . . . . . . . . 122,000
J'en ai vu ensuite une liste de cent cinquante variant entre 10,000 et 80,000 francs, puis une autre de quatre-vingt-dix-huit, formant un total de 3,621,000 francs.
Que d'heureux coups de pioche! que d'émotions délirantes! Que de souvenirs éveillent tant de trésors fiévreusement rrrachés à une terre qui les cachait depuis des siècles! Que je suis enchanté d'avoir parcouru aujourd'hui
tous ces terrains bouleversés, où chacun dégageait l'or du roc ou du gravier, d'être descendu dans ces puits profonds, d'avoir même lavé au bord * d'un ruisseau quelques pelletées de sable aurifère , et détaché h six cents pieds sous terre deux ou trois cailloux» où brillent des veines d'or! C'a été pour nous une grande, fortune de faire cette course très-fatigante, mais aussi bien curieuse, avec les propriétaires des plus grandes mines et deux ingénieurs du gouvernement.
C'est le gouvernement, comme de juste, qui s'est déclaré propriétaire du sol. Dans le principe, il accorda à chaque mineur une surface de huit pieds carrés, où il lui permit de creuser, moyennant une licence de 37 fr. 50 c. par mois : de phis, il mit une taxe de 4 fr. 40 c. par once d'or (100 francs) sortant de la colonie. Dans ces temps de fièvre vertigineuse, où les bandes de mineurs récemment débarqués parcouraient les placers, il s'efforça de maintenir l'ordre, mais ce ne fut pas toujours sans effusion de sang. De nombreux détachements d'une admirable police à cheval furent organisés; ils inspectaient les campagnes occupées par les mineurs et faisaient tous les deux jours de grandes battues, afin de se faire montrer par chacun sa licence, et de le maintenir dans ses huit pieds carrés : les délinquants étaient punis de la prison et de 1,000 francs d'amende.
Aujourd'hui il suffit de 6 fr. 25 c. par an pour que le mineur ait sa propriété garantie contre toute convoitise. La taxe sur l'exportation a été abaissée à 1 fr. 90 c. par once d'or et sera même entièrement abolie l'an prochain. Ainsi une grande révolution économique s'est opérée : les taxes tombent, et l'exploitation vraiment productrice a passé des pîirticuliers aux grandes compagnies : le gouvernement leur loue pour de longues années les terrains d'exploitation, et tous demandent à l'État appui et contrôle. Chaque district a sa Cour de mines , dont les juges sont nommés par le gouvernement, et, pour les appels, un Mining Board, composé de dix membres élus par tous les mineurs inscrits.
Aussi maintenant tout est-il réglé et se passe-t-il en bon ordre : ce qui était il y a quinze ans fiireur et presque folie, est rentré dans les éléments réguliers de la prospérité coloniale. La spéculation seule a conservé ses hasards : c'est une bourse, un jeu constant! Je vois dans le journal d'aujourd'hui le taux d'actions qui se vendaient dans la première semaine de juin à raison de 15 fr. 65 c* l'une et qui rapportent maintenant 75 francs par semaine ; la Compagnie a enfin trouvé son magot ! Voici une autre mine , « la Warrana » , où on a trouvé cette semaine 6,000 onces d'or (60,000 fr.) dans un terrain de sept mètres cubes ! Pour moi, en outre de mes charmants souvenirs, je ne rapporte que mes trois cailloux de la valeur de 50 francs
d'or tout au plus ! Je m*en vais encore content, dussent mes chers cailloux ne pas croître ni multiplier en route !
La course de Ballarat terminée, nous allons, le 25, à Geelong, petit port sur la baie de Port-Philipp , d'un aspect pittoresque et charmant : là on nous promet, non plus de l'or, mais du gibier. Avant toute chose, nous trouvons à chasser des myriades de puces qui nous assaillent avec acharne* ment : cet animal sociable abonde décidément d'une manière incroyable dans la cinquième partie du monde. Le 26, nous partons de bon matin pour, Bardon-Park, grande propriété des environs, oîf nous faisons force- coups doubles sur des perroquets et des lapins. Le brave M. Austin, le propriétaire de céans, eut, il y a dix ans, l'heureuse idée d'importer ces derniers d'Angleterre, et ils ont engendré une telle fourmilière de descendants, que leurdit propriétaire donnerait maintenant bien des lingots pour se débarrasser de ces rongeurs, qui dévastent ses 30,000 acres ou 1 2,140 hectares de terrain. 30,000 acres, songez-y! voilà le modeste domaine d'un homme qui débarqua ici en sabots , il y a vingt-neuf ans ! J'aimais à entendre ce brave vieillard raconter son histoire : s'installer au milieu des sauvages, dans ce coquet assemblable de verdoyantes collines, foire le coup de fusil sur les Noirs qui l'attaquaient comme sur les kanguroos, en gardant ses moutons ; voir si vite prospérer son troupeau, qu'après six ans il demande au gouvernement de lui assurer son bien contre l'invasion des nouveaux colons, tels sont les commencements du squatter. Puis le gouvernement lui loue, pendant quinze ans, à raison de 1 fr. 25 c. l'acre, ce run de 30,000 acres : ses moutons, qui réussissent comipe ses lapins, lui donnent trois miUions de francs en quelques années, et il finit par acheter cette terre au prix de 750,000 francs. — Actuellement, il a deux cents chevaux pur sang, un nombre considérable de bœufs, dont je ne me rappelle pas exactement le chiffre, et trente-sept mille moutons. Toutes ces bétes se promènent à l'aventure dans d'immenses prairies naturelles, ombragées par des arbres à gomme rouge et à gomme bleue.
Chinois lavant Vov,
IMPRESSIOyS SUR LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES.
Éléments de la colonie. — « Self-government. ■ — Suffrage universel. — Parlements
et ministres.
29 juillet.
Nous voici revenus à Melbourne, l'esprit encore rempli du souvenir des mines ; mais il faut aussi que je vous |)arle à la hâte non plus de ces faits matériels qui nous ont tant frappés, mais de tout l'ensemble politique et social de ce pays où nous avons débarqué depuis deux semaines.
Certes, le voyageur qui arrive ici après quatre-vingt-onze jours de mer, est dès l'abord émerveillé de tout, et, par ce qu'il contemple, disposé à l'enthousiasme. Mais les détails échappent encore à son esprit, et il faut vraiment quelques jours de résidence pour juger plus sainement les choses et mieux profiter de tout ce que racontent les gens importants du pays. C'est pour cette raison que je ne vous ai rien dit encore, dans ma première lettre, du gouvernement et de l'état social de Victoria. •
Ce qui ipe frappait alors et ce qui est encore aujourd'hui l'objet de mon admiration, c'est la grandeur et le développement de cette colonie; c'est de voir une ville de cent trente mille âmes, une société formée, un gouvernement régulier, fonctionnant par la liberté la plus entière et issu de cette même hberté, et tout un ensemble de monuments grandioses et utiles, de services publics, chemins de fer et télégraphes, hôpitaux et asiles, qui révèlent dès l'abord la puissance commerciale de l'Angleterre , doublée de l'esprit de progrès américain. C'est un contact subit avec une civilisation pratique des plus avancées, n'ayant de pareille en Europe que dans certaines capitales, et offrant un étonnant contraste entre les brillantes créations de cette jeune cité et la routine de tant de gouvernements de l'ancien monde*
Songez que c'est là où deux colons seulement, Batman et Sams, ont débarqué avec quatre cents moutons en 1835, au milieu des tribus sauvages du Yarra-Yarra ; que, pendant seize ans, leurs imitateurs se sont disséminés dans l'intérieur, en faisant paître leurs troupeaux toujours croissants, dans les prairies qu'il suffisait de découvrir pour les posséder; qu'en 1851, une grande découverte y fit déborder le torrent des immigrants et y amena des