‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 11 sur 45 · INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

basée sur le hasard ou la fortune du joueur, mais qui avait son assiette sur un élément de production progressive , non plus épuisable comme l'or, mais renaissant au contraire tous les ans avec plus de vigueur ; c'est VéUvage des bestiaux sur ces immenses prairies dont la colonie de Victoria est couverte. Voilà le point fondamental de l'empire australien ; voilà l'idée qui a poussé un groupe d'hommes persévérants à se détacher ou à rester éloignés de la foule des mineurs, et à s'exiler dans les prairies, aKn d'élever chacun des^ troupeaux dont le nombre n'est pas croyable pour ceux qui ne les ont pas vus, ici vingt mille bœufs, là cent cinquante mille moutons ! £t si l'on peut dire que l'époque de la découverte de l'or est celle de la naissance de cette colonie, le jour ou les squatters se sont mis à l'œuvre n'a-t-îl pas été avec bien plus de raison celui du salut de cette contrée ! Leurs premiers établissements, avant 1851, étaient bien peu de chose- en comparaison de l'essor que prit quelques années après cet élément de richesse, dont les conditions furent transformées par les milliers d'immigrants , établis depuis lors , qui fondaient des villes, cultivaient les céréales, et formaient, à côté de la colonie pastorale, ses compléments : la colonie agricole et la colonie manufacturière. Les mines ont donc été désertées pour les champs par la majorité. Bien qu'elles aient rendu, depuis leur origine, plus de trois miUiards huit cents miUions de francs, il n'y a pourtant en exploitation que la vingtième partie des terrains reconnus aurifères. Si, dès 1854, leur produit va diminuant graduellement, et si l'année dernière il a à peine atteint la moitié du chiffre de cette époque, croyez bien que ce n'a été qu'un déplacement d'une richesse qui s'est dix fois accrue par là même, au profit de cette classe moyenne, constituée entre les mineurs et les « squatters » , et qui forme la majeure partie de la population.

C'est dans son sein que s'est vivifié un esprit démocratique d'opposition aux « squatters » , qui en effet représentent l'aristocratie de la terre, et dont l'influence, pénible à la masse, quoiqu'elle protégeât l'industrie mère de la colonie, me paraît avoir été jalousée par les gouverneurs eux-mêmes. Naturellement les premiers coups leur furent portés : c'était la lutte de la petite culture contre la grande, du morcellement contre l'unité, des « land jobbers » contre l'élément stable et conservateur du pays. Eh bien, franchement, si, dans le principe, les circonstances leur ont fait la part bien large et bien belle, en leur assurant des fortunes rapides et considérables, ils ont eu par contre bien des périls à affronter, en s'établissant au risque de leur vie dans l'intérieur, au miUeu d'aborigènes mal disposés. Mais, maintenant qu'ib ont réussi, maintenant que la civilisation s'étend à grands pas dans la colonie, on trouve que leurs terrains sont trop grands et leurs fortunes trop

faciles à faire. On ne se souvient pas de leur noble audace, de leur persévérance, de leur œuvre, qui a confirmé la prospérité de la coloniç, et rélément nouveau leur fait une guerre à outrance.

C'est un grand intérêt pour nous que d'assister à cette querelle politique, de faire causer les gens de différents partis, de voir combien les rôles ont changé en peu d'années. Ils y a douze ans, qui disait « mineur » disait presque millionnaire, et le « squatter » était perdu dans le « bush » au milieu de ses troupeaux; depuis, le « squatter » a eu deux débouchés constants pour ses produits : la consommation de la viande dans la colonie, et surtout l'exportation des laines. Le mineur, au contraire, se fatigue à creuser le sol, et ils sont bien rares maintenant ceux qui gagnent des six cents francs par jour, comme, dans le bon temps! Aujourd'hui donc toute la richesse est du côté des « squatters » .

Ces éléments opposés sont en présence : le suffrage universel est l'arène où ils viennent lutter l'un contre l'autre. L'ensemble du gouvernement a toutes les apparences d'une monarchie constitutionnelle, dont le roi n'est autre qu'un gouverneur noinmé par la métropole. Je croirais presque que c'est une république avec un semblant de président.

Le gouverneur, nommé pour sept ans par la Reine, touchant deux cent cinquante mille francs par an pour représenter dignement le pouvoir exécutif dont il est investi , accepte les ministres que lui impose la majorité des Chambres, écarte ceux qu'elle désapprouve : il est la main digne et conciliatrice qui écrit; la nation dicte par la voix des deux assemblées qu'elle nomme.

Ces deux assemblées sont : 1** la Chambre Basse ou « Assembly » . Elle se compose de soixante-dix-huit membres, nommés poiu* cinq ans par le suffrage universel. Les seules conditions nécessaires pour être électeur et éligible sont d'avoir vingt et un ans et de résider deux mois avant le vote dans le district où l'on est inscrit. Après le 23 novembre 1867, il faudra en outre, pour avoir droit de suffrage, savoir lire et écrire. Le vote se fait au scrutin secret. Cette Chambre est convoquée par le « message » du gouverneur ; elle peut être prorogée ou dissoute, mais la Constitution ne permet pas qu'il s'écoule plus d'un an entre la fin et le commencement de deux sessions. Elle a le droit d'initiative des lois sur le budget, et, en un mot, toutes les prérogatives de la Chambre des Communes en Angleterre. Par la liberté ilU-' mitée de réunion et de presse, et par l'absence de toute. pression administrative, elle est la représentation la plus immédiate et la plus directe des citoyens. C'est grâce à elle que la majorité des six cent vingt-six mille habitants de la colonie ne paye que les impôts auxquels elle consent, ne subven-

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