INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
tionne que les travaux qu'elle juge utiles, n'entretient une administration que pour lui demander un appui et non des ordres, et ne voit employer les revenus publics ainsi que les sources organiques de sa richesse que selon ses intérêts véritables.
2* La Chambre Haute ou Council représente l'élément conservateur; elle est nommée par les propriétaires et les « capacitaires » . Composée de trente membres élus par les six grandes circonscriptions de Victoria, elle ne peut être dissoute, mars elle se renouvelle graduellement par les élections partielles, qui, tous les deux ans, pourvoient aux sièges de six députés sortants. Les électeurs appelés à nommer cette Chambre doivent avoir vingtcinq mille francs en propriété, ou deux mille cinq cents francs en revenu : ces chiffres, qui paraîtraient énormes en Europe, s'étendent ici bien plus largement que vous ne pouvez le penser. Songez qu'un homme à gages, berger ou autre, gagne à lui seul la nloitié de cette dernière somme. Votent encore pour le Council les gradués d'une université, les médecins, les avocats, les juges, etc. C'est l'adjonction des capacités obtenue sans une révolution.
Enfin les ministres, organes indiqués, essentiels, et avant toute chose responsables, de cet ensemble de rouages parlementaires, s'engagent par serment à se retirer du jour où ils n'auront plus l'appui et la confiance de la Chambre.
Il est vraiment intéressant de voir sur cette jeune terre la pure démocratie mise à l'œuvre, l'école de la vie pohtique ouverte à tous, dégagée des préjugés comme des obstacles des anciens continents : la démocratie est là abandonnée à elle-même ; elle y fait tout ce dont elle est capable : elle n'a rien eu à détruire, elle a eu tout à créer ; il n'y a peut-être pas au monde, en ce moment, un seul autre point où l'expérience soit moins gênée, et par suite plus concluante. — Il semble que la race anglo-saxonne ait laissé de l'autre côté de la Ligne tout ce qui l'arrêtait encore en Europe, pour prendre résolûnaent ici la voie du progrès. Cette franche hardiesse a engendré des merveilles : elle a fait une Europe libre et prospère dans l'hémisphère Sud ; elle a créé non plus une colonie mais un monde nouveau , que l'on serait tenté de croire enfanté en quelques années, tout policé, tout libéral, tout prospère. Je vous parlerai plus tard des détails, mais j'ai voulu que ma première impression vous parvînt : elle est aussi sincère qu'imprévue pour moi ; et mon admiration, pour être immense, n'est pas cependant aveugle. Je vois, en effet, à côté de résultats prodigieux, les imperfections sinon nécessaires, du moins presque toujours fatalement attachées à toute œuvre humaine.
ti^ AUSTRALIE.
D'abord il y a dans la croissance un arrêt qui frappe les yeux. Nous étions stupéfaits des dépenses inouïes de la construction simultanée de tant d'édifices grandioses; quand nous les avons examinés de près, nous avons vu que pas un seul n'était entièrement terminé. Pendant cette fièvre de construction, on avait trouvé un trésor, et on le croyait inépuisable ; évidemment les membres de la municipalité ont passé par cette ivresse et ont été réveillés trop tôt par l'épuisement de la caisse.
Mais voici qui est plus grave : un temps d'arrêt vient depuis un an d'être mis aussi à la richesse publique, qui avait jusque-là fait d'admirables progrès. C'est qu'il y a aujourd'hui dans la colonie un parti protectioniste qui triomphe. Le dernier gouverneur étant sorti de son rôle de neutralité et s'étant mêlé de la querelle politique en o partisan », a dû quitter sur-lechamp la colonie. Le suffrage universel consulté a renvoyé -sur les bancs de la Chambre Basse une majorité protectioniste : de là immédiatement une pluie de tarifs sur les importations et une diminution radicale des taxes d'exportation. Voici quelle fut l'origine du conflit.
L'épuisement des « diggins » à la surface avait arrêté presque subitement le mouvement de l'immigration. Cependant, par une disposition aussi sage que prévoyante, qui affectait la moitié du produit de la vente des terres à favoriser l'immigration européenne, les bras commençaient à afiBuer de nouveau, et on allait voir remonter le produit des mines. Ceci ne faisait pas le compte de la démocratie, qui regrettait les salaires fabuleux de 1851 , et qui concluait que plus les bras seraient rares, plus les salaires seraient élevés. Sous l'influence de cette idée, le secours aux immigrants fut rayé du budget, et voilà pourquoi avec des champs d'or presque illimités à exploiter, le produit des mines décroît graduellement. Je ne sais vraiment de quoi se plaignent les ouvriers : ils gagnent tous de dix-huit francs à vingt-trois francs par jour en ne travaillant que huit heures, et des personnes compétentes m'ont dit qu'ils pouvaient fort bien vivre, avec de la viande trois fois et un bon logement, pour cinq francs par jour s'ils sont célibataires, et huit francs s'ils n'ont qu'une famille d'un nombre moyen.
Mais, engagés sur cette pente d'égoïsme et fortifiés par les succès, la masse ne s'est pas arrêtée là. Poussée par les idées nouvelles d'hommes à systèmes et par des industriels étrangers pressés de faire fortune, elle a donc voulu faire monter encore le prix des salaires en soumettant à des droits protecteurs, à leur entrée dans la colonie, tous les objets manufactiu'és. Mais, mettre en regard de l'industrie européenne une industrie locale à l'état d'enfence , au milieu d'une population clair-semée ^ avec une main-d'œuvre triple, du charbon colonial à quarante-sept francs et du charbon anglais à
INSTITUTIONS POLITrOUÉS ET SOCIALES.
quatre-vinpt-dix francs la tonne, c'était (on ne Ta vu que trop tard) faire monter les denrées de vingt pour cent,* éloigner de Melbourne les navires qui en faisaient l'entrepôt de leurs chargements pour les autres colonies, épuiser l'épargne, arrêter les travaux, en un mot, a tuer la poule » au lieu de la laisser » pondre » ! Les ouvriers en sont devenus les premières victimes; l'expérience les a avertis, et la réaction commence. Il y a cela d'admirable dans la liberté, même avec ses écarts, qu'on peut revenir de la mauvaise voie plus vite encore qu'on n'y est entré. Le pays va être consulté, et tout fait croire que les Chambres nouvelles ramèneront le bonheur si merveilleux des quatorze premières années.
Telles sont les impressions générales que m'a données le spectacle de la grandeur, de la prospérité et aussi des fautes de la colonie de Victoria. Le jeu de ses institutions parlementaires^ qui est de l'histoire ancienne pour tout esprit Ubéral, peut seul faire une grande colonie; il est passionnant à suivre sur ce terrain neuf, où un peuple d'hommes faits a débarqué, — a créé — et a prospéré.
Bibliollicque de Melbourne.
VOYAGE DANS l'iNTÉRIEUR.
Bendigo. — Marche à la boussole dans les prairies. — Le Murray. — Chasses aux cygnes, aux pélicans, aux dindons sauvages. — Duel avec un vieux kanguroo. — L'autruche d* Australie. *- Les Noirs. — Une « station « de bœufs.
La politique, qui est toujours le sujet des conversations de la ville, m'a entraîné. Plus tard je vous donnerai des cliiffres. Je ne veux plus penser qu'à la colonie pastorale, car les établissements des « squatters » perdus dans l'intérieur doivent être bien intéressants !
Un des grands « squatters »,de la colonie, M. Kapel, que nous avons connu au Melbourne-Club , vient d'arranger pour nous un voyage qui nous promet intérêt et plaisir : il nous conduit avec lui dans sa « station » , sur les bords du Murray, au milieu du désert des prairies, à l'extrémité des teiTains que parcourent les troupeaux.
30 juillet.
Nous nous mettons en route, et débutons par traverser en cbemin de fer les cinquante lieues qui séparent Melbourne de Bendigo. Dans cet espace, nous n'avons vu que prairies sans fin et troupeaux sans nombre. Quant à Bendigo, c'est un centre de mines qui est une fidèle image de Ballarat. Les Chinois y abondent. On ne nous y fiiit grâce ni d'un puits ni d'une galerie aurifère.
31 juillet.
Ce matin, nous disons adieu aux villes et aux chemins de fer; le moment bienheureux de notre petite expédition est arrivé. M. Kapel nous emmène, le prince et moi, dans les prairies. En Australie, pour ces voyages dans l'intérieur, on ne connaît qu'une seule espèce de voiture, le « buggy » américain, perché sur de grandes roues effilées; avec lui, on passe partout. Je n'en crois pas encore mes yeux en songeant à ce que sont les chemins dans ce pays-ci; encore est-on bien heureux quand il y en a. Notre légère carriole est attelée de quatre chevaux, pris au laço dans les prairies, et ne connaissant que la voix pour être guidés. Notre hôte et son Noir sont sur le devant du « buggy » , hurlant poiu* diriger nos bêtes , qui évitent admirablement les troncs d'arbres dont est encombrée notre voie, quand nous traversons les forêts; nous nous blottissons derrière avec nos fusils et nos
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munitions; c'est ainsi que nous devons faire soixante lieues en deux jours.
Partis de grand matin, nous traversons d'abord pendant cinq heures des forêts magnifiques , où les cacatois et les perruches voltigent au-dessus de nos têtes en faisant un tapage incroyable. Peu à peu la route disparaît; nous avançons dans une sorte de désert de prairie, une plaine verte avec de très-rares petits bouquets d'arbres, de grands troupeaux errants ça et là, de magnifiques effets de mirage; ici aucune route tracée, la boussole est notre guide ; souvent des ruisseaux assez forts nous barrent la voie ; on passe tout cela au petit bonheur et au grand galop, voilà qui me va! Notre hôte nous raconte que souvent ces ruisseaux sont tellement grossis par les pluies, qu'il laisse là sa voitiu^e, et s'en retourne chez lui à cheval avec son Noir, traversant alors les rivières à la nage, et ne revenant chercher son ic buggy » qu'après quelques jours de sécheresse.
Rien de grandiose comme ces espaces infinis où l'on se sent si loin de tout être humain ; la plaine est si unie qu'elle ressemble à une mer de verdure ; seul , le « Mont Espérance » , dans le lointain , rompt la monotonie de la campagne. De temps à autre, un troupeau de bœufs errants se montre à nos yeux : ici le mirage les rend gigantesques; là il les reflète en double, et nous les fait voir par centaines, la tête en bas et les pieds en l'air. Pendant bien longtemps, nous croyons voir un lac éloigné où le miroir des eaux renverse l'image des arbres de ses rives; ce lac, nous voulons toujours en approcher, mais il fuit devant nous, car c'est le mirage. Ce qui me frappe, c'est que pas un caillou n'a été heurté par nos chevaux, ni aperçu par nous; le gazon sur un sol doux et uni, le gazon partout et toujours, voilà ce que nous avons vu.
Gomme le soleil se couchait, nous avions fait trente lieues, et nous nous arrêtions dans un petit bouquet de bois, près d'une mare toute couverte de canards sauvages. Là, notre hôte nous fait faire la halte de nuit; nous mettons les chevaux au piquet, allumons du feu et faisons rôtir un frugal dîner; après quoi , roulés dans nos manteaux, nous dormons sur le sol humide et à la belle étoile, en compagnie des escadrons d'insectes des prairies, fort amateurs de chair blanche.
l«r aoât 1866*
Nos chevaux sont d'une humeur parfaite; attentifs à notre boussole, nous pointons droit au Nord-Ouest. Le paysage ressemble à celui d'hier : toujours des prairies à perte de vue et de grands troupeaux qui se sauvent devant nous. La halte du jour se fait sur les bords du « Loddon » , non loin de l'endroit où le jeune Howitt avait rencontré les infortunés compagnons de Burke. Tout d'un coup nous voyons; à une grande distance, sept casoars, les
autruches de l'Australie, suivant au grand trot la lisière d'un bois; il aurait fallu un canon rayé pour les atteindre, et nous ne braquons sur eux que nos lunettes.
Au moment où le soleil se couche, après bien des ruisseaux traversés, nous arrivons au « Murray » ; c'est le plus grand fleuve de l'Australie, beau cours d'eau coulant à pleins bords, ombragé par de grands arbres qui semblent dominer toute cette plaine. Sur l'autre rive est la « station » de M. Kapel. Une longue corde est attachée à un arbre de chaque côté de l'eau; nous démontons les roues de la voiture, nous plaçons celle-ci sur une espèce de ponton, et nous voilà cramponnant nos mains à la corde et traversant l'eau avec nos quatre chevaux qui nagent autour de nous. Ah! que je voudrais savoir dessiner pour vous montrer le pittoresque de notre passage sur cette belle rivière, et tous nos chevaux luttant contre le courant, puis abordant gaiement la rive opposée !
Sur cette rive est la case de M. Kapel : c'est une vraie cabane de bois avec trois chambres; le toit est en écorce d'eucalyptus, et les lianes épaisses qui l'enveloppent lui donnent l'aspect le plus sauvage. Voilà treize ans que notre hôte habite cette cabane. C'est un charmant garçon, encore assez jeune, venu là pour faire sa fortune, et vivant seulement avec un ami d'enfance qui partage son exil volontaire , au milieu de ses prairies et de ses troupeaux. Aujourd'hui sa tache est remphe, et dans six mois il reviendra millionnaire en Angleterre. Il a, sur un espace immense de prairies, des milliers de vaches et de bœufs, et des centaines de chevaux; il a entouré son « run « de barrières, et avec quinze hommes il suffit à tout pour garder ses troupeaux et les envoyer à Melbourne. Nous trouvons là son vieil ami, un véritable M homme des bois » , à barbe gigantesque. Tous deux sont ravis de nous avoir; ils espèrent nous faire faire de belles chasses, et, après une bonne causerie autour du grand feu de bois et un bon dîner de bœuf, de beurre et de fromage, chacun s'en va dormir avec délices. Tout est fort rustique ici; le vent souffle dans la cabane à faire chavirer une chaloupe ; les souris font de grands steeple-chases dans nos chambres, et, ma porte étant cassée, les oiseaux de nuit entrent avec enthousiasme pour regarder ma chandelle; mais l'air est si sain, si pur, que nous ne songeons nullement à nous garantir du frais de la nuit; ma seule pensée est de bien vite finir mon journal.
5 août.
En quatre jours nous avons déjà parcouru à deux et trois lieues à la ronde tous les environs de notre hutte. Nous partons toujours avant le lever du soleil, bien armés et pliant sous le poids des munitions; ce n'est que bien
tard dans la soirée que nous rentrons au logis, pour dévorer du bœuf rôti çt laver nos fusils. Nous avons d'abord, en pénétrant dans les bois, fait un feu infernal sur les vols superbes de cacatois blancs h crête jaune, de perroquets roses et verts, de perruches omnicolores et inséparables, écarlate ou bleude-ciel, qui s'élançaient, rapides comme l'éclair, hors des gros arbres à gomme. Les perruches volent comme nos tiercelets ; c'est donc un tir diffir cile, mais charmant. Que de douzaines ont péri de nos mains I Gomme nos courses et nos coups répétés sous les grands arbres nous enchantaient! Mais peu à peu, en voyant qu'il y avait autant de ces ravissantes bétes aux couleurs de l'arc-en-ciel que de pierrots chez nous, force nous fiit de les respecter. Nous avions une ample maisson de crêtes etr d'ailes éblouissantes, destinées aux « hats » d'Europe.
Dès lors, nous sortons des bois et suivons les bords du Murray ; des nuées de canards sauvages s'élèvent en tourbillonnant; si nous n'en avons pas vu un millier dans la première matinée, je veux renoncer à vous raconter nos chasses. Leur vol est- comme un nuage dont le soleil fait courir l'ombre au-dessus des petits lacs; mais nous commençons par en voir mille, sans pouvoir en tirer un seul : une moitié fait le guet et l'autre moitié ne dort pas. Ce qui nous console, c'est qu'en nous fauSlant tous deux à travers les lianes, en nous traînant sur les pieds et sur les mains dans les herbes, nous arrivons jusqu'à une petite anse sauvage d'où un chant étrange avait de loin frappé nos oreilles : c'est une bande de cygnes noirs! Ils s'envolent, tendant le cou tout droit et battant majestueusement les ailes; trois tombent avec fracas et se débattent dans l'eau; j'en ai un pour ma part, et je suis dans la joie.
C'était toujours le matin, à la clarté des étoiles, que nous faisions nos ph]s beaux coups de fusil ; nous allions à la découverte autour des flaques d'eau que forme le Murray, Le premier jour, c'étaient des cygnes ; le second jour, nous y trouvons des « pélicans » dormant sur une patte, la poche toute gonflée de poissons, et nous en tuons deux. Hier, c'était une véritable nuée de grues bleues et de grues blanches que nous avons criblées , mais quelquefois en vain, de coups de fiisil. Rien de sauvage comme les grues australiennes, et bien malin celui qui les approche! Jamais nous n'avons vu tant de gibier, mais jamais aussi il ne nous a fallu tant de plans d'attaque, de marches à plat ventre et de feux convergents! En deux matinées nous avons abattu trente-cinq de ces beaux oiseaux, qui, réunis, forment le plus rare assemblage de couleurs que l'on puisse imaginer. Quelquesunes de ces bétes ont de beaux colliers rouges; d'autres, des aigrettes fines comme des plumes de marabout; d'autres en6n, les spatules, ont le bec long d'un demi-pied, large d'un pouce, aplati et garni de petites dents. Tout
étonnés d'avoir tué tant de grands oiseaux, nous sommes contraints de retourner à la cabane, et de chercher un moyen de les rapporter. Notre hôte a un petit nègre de dix ans, vêtu seulement d'une paire de bottes : c'est le factotum de Toasis. Sur un signe, le bambin enfourche le poney, part au galop, avise dans la prairie quelques chevaux qui paissent, lance son laço et nous en ramène un. Désormais nous n'avons plus à courir à l'aventure, nous aidant du soleil et de la boussole : le cheval et le moricaud nous guident chargés de notre gibier.
Après les oiseaux d'eau, c'est le tour des dindons sauvages; ils se tiennent tantôt isolés au milieu des prairies, tantôt par compagnies de douze ou quinze. La tète haute, l'œil au guet, ces dindons sont les plus mahgnes bétes que je connaisse. Nous débutons par en poursuivre une compagnie de dixsept, pendant trois heures, sans parvenir à les joindre; mais la ruse nous vient bientôt en aide : nous envoyons le moricaud chercher tantôt un cheval que Tâge rend docile, tantôt une vache de bon caractère. Dès que nous distinguons le grisâtre dindon dans la plaine, nous nous masquons par le flanc de la vache ou du cheval que nous faisons tourner en cercle; en rétrécissant patiemment et constamment le cercle , nous iious trouvons, au bout d'une heure, à portée du gros oiseau, qui crête son jabot et fait la roue comme ces messieurs de nos basses-cours; avec deux ou trois chevrotines il est par terre, et nous en avons ainsi tué jusqu'à quatre ou cinq par jour. Voilà encore une chasse difficile! Avec de la tactique, de la patience et du coup d'oeil, je m'amuse royalement dans ces plaines giboyeuses.
Bref, dans notre petite guerre de quatre jours, dont je ne vous cite que quelques épisodes, nous avons fait un feu infernal , et tué trois cent vingt pièces environ : n'est-ce pas un joU total? Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours à regretter quelque belle bête, qui court encore! Nous avons risqué, en effet, plus d'une balle sur des troupeaux de deux ou trois cents kanguroos, qui nous semblaient de grandeur humaine, et qui fuyaient toujours à cinq ou six cents mètres devant nous. Aucun n'est tombé. Cinq casoars nous ont apparu un moment, à une distance plus grande encore; aussi, ce soir, après avoir tué à profusion tout ce qui tombe sous le plomb de chasse, fondons-nous activement des balles, et désormais c'est aux grands animaux que nous voulons nous attaquer.
Quand nous rentrons à la cabane, il nous reste encore de la besogne; bien que souvent trempés jusqu'aux os par une pluie battante, nous lavons chacun avec le plus grand soin nos fusils, et je commence à trouver que ce n'est pas précisément une fête quand on est très-fatigué; mais nos armes sont irréprochables, et c'est à ce prix que nous tuerons beaucoup. Que
d'émotions de chasseurs nous avons eues en un temps si court! que de coups de fusil heureux ! Quelles chasses délirantes ! en ferons-nous jamais de pareilles? Aussi voulons-nous garder quelques spécimens de ces beaux oiseaux pour les rapporter en Europe, et, dès le premier jour, nous sommesnous mis à l'œuvre. Leur ouvrir le ventre, retirer les chairs, retourner la peau, la badigeonner d'arsenic et de savon, voilà l'affaire! Mais maintenant nous en avons une telle quantité que nos mains ne suffisent plus; notre aimable hôte a découvert un ancien gardeur de bœufs qui sait, lui aussi, préparer les peaux ; il Ta fait chercher à une quinzaine de lieues d'ici, et nous pourrons désormais rapporter chacun un véritable musée d'histoire naturelle. Ah! que je voudrais, rester encore un long temps dans cette petite cabane! Quoique nous soyons en hiver, nous n'y avons guère froid; il fait ici la température du commencement de mai en France. La nourriture y était des plus simples à notre arrivée ; nous vivions de bœuf seulement (notre hôte en a douze mille, soyez donc sans crainte); mais notre chasse nous donne actuellement des festins : dindon sauvage d'une chair exquise, flanqué de perruches rôties, écrevisses et morues du Murray, prises par les Noirs; voilà un magnifique ordinaire. Nous sommes dans le calme de la prairie, vivant de la vie sauvage, tuant les plus jolis oiseaux du monde, oubliant les villes et la civilisation ; notre hôte voudrait nous garder six mois. Bien qu'il ne soit pas chasseur, il se passionne pour nos exploits et reste à la maison pour veiller aux repas. C'est un homme intelligent, aimable et enjoué, auquel une longue solitude a donné une originahté d'esprit et une cordiaUté si franche, qu'il a gagné tout à fait nos cœurs.
6 août.
Nous avons brûlé tant de poudre autour de notre hutte de Gonn, que toutes les nuées d'oiseaux se sont envolées. Kapel nous emmène ce matin dans la direction Nord-Est, vers une cabane qui, située à sept Heues d'ici, est le centre d'un autre « run » où paissent aussi des troupeaux. Nous partons donc pour trois jours, bien armés et n'ayant que de la poudre et du plomb pour bagages. Montés sur de bons chevaux pris au laço hier soir, nous galopons gaiement dans la plaine, en faisant le coup de fusil de temps à autre. Ces chevaux, que la bride gène singidièrement, galopent un peu à l'aventure, sans fers aux pieds, ni avoine dans l* estomac; quand il leur prend des envies subites de rejoindre les troupeaux nomades de leurs frères, rien ne les arrête! et, comme les poulains de nos prés, ils partent la tête haute et hennissent follement, en sautant d'une manière incroyable pardessus les broussailles et les troncs d'arbres amoncelés. J'aime bien ces
allures vagabondes et ces galopades quelque peu numides: même après une course involontaire, nous ramenons toujours nos sauvages montures auprès de notre hôte, qui nous guide à travers un dédale de ruisseaux, de lacs, de bois et de grandes herbes.
Le soleil de midi est fort chaud dans ces plaines , même dans les bois, je doi^le dire, cardans ceux-ci Tombre est inconnue: l'arbre à gomme, avec ses feuilles efBIêes, qui tombent perpendiculairement comme celles du saide pleureur, ne nous avait pas un instant l'autre jour préservés de la pluie ; en revanche, il laisse passer merveilleusement les rayons du soleil. Chose curieuse, c'est la seule et unique espèce d'arbre que nous voyons depuis huit, jours* Il est très-grand, mais c'est monotone. Pendant notre route, nous faisons feu sur de beaux oiseaux, les a native companions » , grues bleues à colher et à toque écarlate, hautes de trois pieds et demi, qui marchent magistralement et à pas comptés dans la plaine. Une d'elles, blessée à mort, nous fait faire plus d'une lieue d'une course effrénée à sa poursuite, et nous l'atteignons au milieu d'une panique immense, dont nous sommes la cause. Plus de quatre mille bœufs fuient devant nous ; peu à peu effarouchés par notre marche, chaque groupe de cent ou deux cents bêtes à cornes se sauve en avant, tête baissée et queue en panache ; bientôt tous les fuyards ne forment plus qu'un seul troupeau dont les charges désordonnées nous font bien rire. Seules, des carcasses blanches gisent en repos dans les plaines dénudées; elles sont échelonnées le long des cours d'eau où, pendunt la sécheresse des deux dernières années, les pauvres bêtes venaient par centaines boire une dernière fois les dernières flaques d'une eau bourbeuse et empestée.
Nous voici dans une nouvelle hutte : l'endroit s'appelle « Noo-rong ». Là, loge tm « over-seer » , homme des bois à la solde de notre hôte, chargé de surveiller à lui tout seul plus de quatre milliers de bœufs. C'est une paisible et rustique demeure que celle de ce brave homme, demeure où les insectes des prairies viennent seuls lui tenir compagnie. Un petit lac est tout près; c'est l'heure du coucher du soleil; les longues files de bœufs se dessinent dans la plaine; ils avancent tous vers nous et viennent boire lentement, en passant par-dessus de vraies montagnes de carcasses blanches qui jonchent te bord de l'eau : quelques aigles planent au-dessus de nous, et l'un d'eux enlève, pendant qu'il tombe, un canard argenté que nous venons de tuer. .
De l'autre côté de la hutte, qui est toute en écorce d'arbres, est le « pad" dock M , enceinte à plusieurs compartiments, qui s'étend sur près de trois ou quatre arpents, et est destinée aux bœufs et aux chevaux malades. Tel est l'aspect, bien modeste et bien sauvage, de ces habitations perdues dans les prairies : on sent l'infini tout autour de soi! mais sur soi, pendant la
VOYAGE DANS Lir^TERlEUR. 95
nuit y que d'escadrons de fourmis ne sent-on pas! Nous étions roulés^ le prince et moi, dans le même manteau', et ce fut là que les fourmis blanches livrèrent bataille aux fourmis rouges. Nous combattîmes ces armées par de grands nuages de tabac ; mais il y a des moments où ces impertinentes bétes rendraient fou un honnête homme !
De grand matin , le 7 août, le gentil moricaud nous prend quatre che* vaux, sur lesquels noys allons faire une reconnaissance dans les environs. Kapel, toujours si excellent et si attentif, nous commande, et son ami» le gros Harrisson, ne doute de rien : celui-ci descend au grand galop dans les ravins et remonte de l'autre côté à la même allure, en prenant le cou de son cheval entre ses bras. Rien de curieux comme d'entendre les mots qu'échangent par moment nos deux compagnons.
« Oh! quelle découverte, disait l'un; reconnaissez-vous cette jument pie suivie d'un grand et d'un tout jeune poulain?
— r Eh oui, c'est Jenny! Il y a trois ans que nous l'avions vue et qu'elle erre dans nos bois. »
Plus loin , c'était je ne sais quel taureau fameux que découvrait son propriétaire, après bien des mois de disparition.
Tout d'un coup, après une longue marche dans une plaine toute verte coupée de petits bosquets, nous tombons sur un groupe de quinze ou vingt kanguroos de la grande espèce et de deux cents plus petits : ils se sauvent en mettant leurs enÇants dans leur poche avec précipitation. De ces petits, hauts de deux pieds, je ne vous parle pas, car ils fourmillent dans les buissons, et nous en avons tué tous ces jours-ci comme on tue des lapins chez nous rc'était pour nous le double plaisir du coup de fusil le joui* et du souper le soir. Nous piquons donc droit sur les grands, en distinguons un fort beau, et nous décidons à le forcer en suivant la bête à vue, sans chiens : le plaisir consiste à crever le cheval ou le kanguroo, au hasard. Au bout de dix minutes environ, et après avoir fait des bonds immenses, l'animal traverse un bois, où nous le perdons ; bientôt il débuche ; je me trouve seul à sa poursuite, enfonçant si bien mes éperons que je ne pouvais plus les retirer du flanc de mon cheval ; mais le kanguroo a toujours une avance de plus de cent mètres! Enfin je gagne peu à peu, me voilà côte à côte avec lui. Mais j'avais été asser insensé pour ne pas emporter d'armes dans cette promenade, et je n'osais guère l'approcher, car nos hôtes nous ont prévenus que c'est un animal extrêmement dangereux, quand il est sur ses fins, et qui peut facilement étouffer un homme entre ses bras en un rien de temps. L'an passé, ils avaient quatre grands lévriers, qui ont tous été brisés en deux morceaux par les griffes d'un grand kanguroo. Enfin la bête haletante tombe à terre.
elle est forcée ! j'avoue que je n'en pouvais plus moi-même à force de rouler mon cheval; cependant l'animal se relève, s'accule contre un arbre, fait briller des yeux féroces, et agite convulsivement ses grands bras : il m'attend! Heureusement, le prince m'avait rejoint, et il était armé; il met fin à notre duel en plaçant une balle dans le cœur de la béte.
Notre kanguroo est superbe, sa fournure est semblable à celle du renard; il pèse cent quarante livres, et a huit pieds six pouces de la tête au bout de la queue! Les prairies sont détrempées, et nous avons pu mesurer ses bonds par son « volcelet » ; ils étaient tous de près de six mètres ; il courait uniquement sur ses pattes de derrière, le corps un peu incliné en avant, tandis que sa lourde queue, relevée toute droite, lui servait de balancier.
En rentrant à la hutte, nous ôtons selle et bride à nos chevaux, que nous renvoyons immédiatement et sans autres soins à la vie libre et nomade des prairies ; pour des chevaux qui ne vivent que d'herbe, c'est une bonne journée de steeple-chase ; demain nous en prendrons de frais. On semble un peu étonné ici de voir que les Naturels de la vieille Europe ne sont pas précisément engourdis, et lancent les chevaux, sans que ruisseaux ni troncs d'arbres les arrêtent.
8 août.
Cette fois, malgré une pluie torrentielle, qui a converti les prairies en marais, je veux avoir, à moi tout seul, un duel avec un vieux kanguroo; j'ai mon revolver, et je suis plein d'entrain. Je pars avecKapel; nous débusquons un old man à poil roux, qui paraît fort beau : course ventre à terre, mais bien plus dure que celle d'hier, car les chevaux glissent affreusement; — pendant une demi-heure, c'est le kanguroo qui gagne sur nous; bientôt le cheval de mon compagnon tombe dans un bourbier. Kapel en roulant est encore si animé qu'il me crie : « Kill my horse! kill him, but kill the kanguroo ' ! » Je redouble de vitesse, et, après trois quarts d'heure environ de course effrénée (j'étais comme un fou), je finis par gagner la béte au moment même où je désespérais de l'atteindre, car mon cheval fléchissait et était à bout d'haleine : j'étais à vingt pas, le kanguroo se retourne et me charge; toujours au galop, je lui tire, un peu ému, un coup de revolver; la balle le frappe dans les pattes de devant ; il tourne casaque, puis charge de Nouveau. Ma première balle le manque, mais je lui offre dans le flanc un second avertissement qui le culbute , et un troisième qui le supprime*, Une dernière balle l'achève et met fin aux soubresauts épouvantables qu'il fait en mourant à mes pieds.
^ Taez mon ckeval ! tuez-le ! mala tuez le kanguroo !
Je ne puis vous dire combien sont émouvantes, et cette course ventre à teire, le pistolet au poing, et cette fantasia autour de la béte qui vous charge avec fureur, après l'angoisse si longue de savoir qui sera forcé du cheval ou du kanguroo ! La balle qui a tué l'animal est entrée par une épaule et est sortie par l'autre. La fin de la chasse surtout est passionnante; car la béte à l'hallali se défend vigoureusement, fait des bonds dans tpus les sens, en étendant ses grands bras munis de griffes énormes : les yeux surtout, qui au repos paraissent si doux, prennent alors une expression très-sauvage et effrayante. J'étais tout seul à jouir de ces émotions, et perdu dansla plaine! Gomme j'aurais été heureux de les partager avec vous! Pour retrouver la cabane, je dus pendant deux heures prendre le contre-pied de ma course et suivre mes traces, fortement empreintes dans le gazon; nous attelâmes un petit chariot à roues pleines, et vînmes tous chercher ma belle prise, dont nous enlevâmes la peau, que je vous rapporte avec soin : vous verrez ses griffes et les trous de mes balles.
La pluie torrentielle continue : il nous faut déguerpir sur-le-champ, car l'inondation commence; les ruisseaux que nous avons passés à gué ont déjà monté d'un mètre; ce sera le triple demain matin, et, si nous nous attardions de quelques heures, nous serions bloqués pour un mois. Nous n'étions de retour à Gonn que bien avant dans la nuit; la pluie avait cessé pendant quelques heures, et le clair de lune avait favorisé le passage dangereux des rigoles d'hier, devenues rivières aujourd'hui. Je suis trop fatigué pour vous raconter les détails et les péripéties de ce retour si accidenté, mais croyez bien que c'est à l'énergie de nos bons chevaux, après la nôtre, que nous devons d'être tous ici au bercail.
11 aoAt.
Pendant trois jours, la chasse aux pélicans a réussi à merveille; puis, grâce à la ruse, nous avons tué deux émeux, ou casoars, pour notre collection. Quand nous apercevions un groupe de ces beaux oiseaux, cette sorte d'autruche grise, trottant aussi vite qu'un cheval, nous prenions en main une branche verte qui nous cachait le visage, et nous nous enveloppions le corps d'une couverture rouge-écarlate qui traînait jusqu'à terre, style Ponce-Pilate. Vraiment, si je n'avais été si ému par mon amour pour la chasse, j'aurais pu bien rire de moi-même quand je m'avançais ainsi majestueusement dans la prairie. — L'autruche est comme le taureau : elle fond sur ce qui est rouge. Attiré soudain par le point rouge qu'il voit à l'horizon, l'escadron prend le grand trot, et, le cou tendu, les folles bétes s'élancent à la suite l'une de l'autre, comme en une charge de guerre. A cent
jaiètres du prince, le chef de file s'arrête, et toutes l*imitent : la ruse est découTerte, et la panique les emporte; mais le prince avait admirablement logé line balle dans la plus grande, qui roula roide morte. .Hier ce fut ma carabine qui fit tomber h son tour un de ces oiseaux coureurs : les os de leur^ cuisses sont aussi forts qu'un poignet d'homme; leurs pattes ont plus de trois pieds de haut; leur gros plumage gris est si touffu, qu'il retombe tout autour de leur corps comme un parasol; quant aux ailes, je les ai longtemps cherchées ; je n'ai trouvé qu'un petit moignon de cinq à six pouces de long, et sans une seule plume. Quelle bisiarrerie! ces autruches grises sont les seules qu'il y ait en Australie : celles qui ont les belles plumes a chapeaux de l'ancien régime n'existent qu'en Afrique.
Nous avons trouvé plusieurs de leurs œufs dans la plaine : ils sont plus petits que ceux de l'autrurhe, mais d'une couleur superbe. C'est un vertémeraude foncé, poli et brillant. Nos hôtes nous affirment une autre singularité de ces oiseaux : c'est le mâle qui couve ' assidûment, et pendant qu'il reste immobile, échauffant pendant des semaines sous ses plumes la future nichée, madame Casoar court gaiement les pampas!
Enfin nous avons vu des Noirs! Aujourd'hui, dans un ravin, en poursuivant un cygne, nous tombons sur le camp d'une tribu de Naturels : quelques fourrures d'opossum jetées au hasard sur leurs corps les garantissent à peine du froid. Leur camp se compose d'une série de huttes en feuilles sèches; elles sont si basses qu'ij ne peuvent y entrer qu'à quatre pattes : huttes et gens exhalent une odeur nauséabonde; ils sont fétides, étiques, épouvantables. Pauvres êtres! ils ont pourtant l'éternelle gaieté du Nègre : ils rient d'une façon grotesque, mais naïve, et roulent de gros yeux blancs tout vei-' nés de sang. Nous leur donnons quelques canards que nous venions de tuer, et aussitôt toute la bande joyeuse danse autour de nous. C'est un vieillard noir comme la réglisse, mais orné d'une chevelure et d'une barbe blanches comme la neige, qui dirige cet orchestre de grenouilles noires chantant au bord de l'eau : il ôte le peu de fourrure qui le couvrait ; le seul vêtement qu'il avait avant la danse, il le tient à la main en signe de commandement, toute la tribu l'imite, et nous nous trouvons, à bien peu de frais, les témoins d'une* fête fantastique : hommes et femmes, vêtus en archanges, faisaient la ronde et gambadaient; nous nous tordions de rire,, et ils étaient ravis. On appelle ce vieux Noir le roi Tatambo : notre hôte l'a photographié l'an dernier, et je vous envoie, avec son portrait, celui de la plus jeune et de la plus jolie de ses filles.
1 Ceci nous a été confirmé depuis par les naturalistes de F Académie de Melbourne.
Celait aujourd'hui notre avant-dernière après-midi à Oonn , et nous en avons joui comme de yrais enfants ; car au moment où nous rentrons pour déjeuner avec notre hôte , il nous dit qu'il croit l'époque bonne pour envoyer huit cents bœufs à Melbourne, d'où ils seront ensuite dirigés sur les différents centres de miljés, et qu'il va monter à cheval pour les choisir. Nous voyons là ce que les Austrahens appellent un «cattle hunting »» , une vraie chasse à courre aux bœufs. Nous nous mettons de la partie, que nous trouvons des plus amusantes. Kapel a réuni le plus grand nombre des hommes disséminés sur son territoire; ils sont huit ou neuf à cheval, armés de fouets à manche court, mais à mèche d'une longueur de trois mètres.
La Bile du roi Tatambo.
A^ous partons tous au galop, mais chacun dans une direction différente, pour découvrir les troupeaux éparpillés dans les plaines. C'est comme une petite guerre de tirailleurs où chacun fait une fantasia à sa guise. Dès que -nous voyons un groupe de trente ou quarante bétes à cornes, nous les chargeons à toute vitesse, nous les « galopons » ainsi, en les harcelant, tantôt ù. droite, tantôt à gauche, jusqu'à ce qu'elles aient atteint une colline de ss^We qui domine la plaine et qui est le rendez-vous général. C'est vraiment un sport charmant! Ces charges au grand galop nous amusent, et je vous ^ure que notre « troupeau de chasse » , cornes baissées et queues au vent, »ut gaillardement poussé jusqu'à la colline, malgré les ruisseaux et les ravins : ^ nous deux , le prince et moi , nous en avons sûrement ramené plus de quatre cents d'une ou deux lieues à la ronde, malgré les détours ressemhlant bien plutôt à des 0 qu'à des S , que nous faisait faire notre gros gibier
dans ses folâtres galopades. V'eis cinq heuico, ii ^ *a\ait sur la colliae environ deux mille vaches et bœufs , tout essouffle's et haletants de leur course involontaire. Les hommes alors ont fait leur choix, les bœufs les plus gras ont été « galopes » de nouveau jusqu'à une autre colline proche. Mais ce dont vous ne vous ferez jamais une idée, c'est le désordre qui régnait autour de nous, et qui était Je plus grand charme de cette fête : bœufs ruant, chargeant ou beuglant,, vaches folâtrant et gambadant, tout cet assemblage bruyant offrait lé plus singulier des coups d'œil. A la nuit tombante , nous chassons avec ensemble a tous les refusés » , et nous allumons im long cordon de grands feux autour du troupeau des huit cents « élus » parmi tant d'appelés : la moitié des hommes reste poiu^ faire la ronde, ce qui n'est pas une petite besogne. Il faisait nuit noire quand nous redescen- .dions vers la hutte : les silhouettes des bœufs, etcelles des hommes à cheval qui gardaient le troupeau , se dessinaient sur le ciel à la lueur des feux , et les lugubres mugissements de tant de bétes captives, étonnées et ahuries, auxquelles répondaient les bandes errant librement, rendaient extraordinaire cette plaine qui jusqu'alors nous avait semblé paisible et silencieuse.
12 août.
Dès je matin le troupeau part pour Melbourne ; il a plus de cent lieues à faire à pied ; quatre hommes l'escortent. Le premier obstacle de cettei longue route , c'est le « Miu^ray » , qui a certes bien cent soixante mètres de large. Ces hommes poussent au grand galop tout le troupeau entre les deux longues barrières qui aboutissent au fleuve : les bétes sont tellement lancées qu'elles ne peuvent plus s'arrêter à temps ; les premières sont en un instant bousculées et jetées à la rivière par toutes celles qui les chargent par derrière et qui ne voient pas l'eau : l'élan est immense et général ; bientôt elles sont toutes à la nage, se culbutant l'upe l'autre, et grimpant en désordre sur la rive opposée.
Nous aussi nçus allons partir : demain, au petit jour, il faudra absolument quitter ce lieu de délices, où nous avons fait de si belles chasses et couru si joyeusement; nous comptons demander l'hospitalité dans une « station de moutons », qui est à vingt-cinq lieues d'ici. Le voyage, c'est l'état normal de tout homme en Australie , et je n'ai vu sur nulle terre plus cordiale réception. Ici, à deux cents pas de notre hutte, il y a la « hutte hospitaUère » , qui existe dans chaque « station n de l'intérieur.
Le soir, après le repas , nous allions voir avec notre hôte si quelque berger errant y était venu chercher refuge , et trois fois nous y fûmes guidés par les grands feux qu'avaient allumés les nouveaux arrivants. Kapel leur
VOYAGE DANS LINTÉIUEUR. 99
donnait immédiatement des rations de bœuf et de biscuit. C'étaient des aventuriers , bergers et tondeurs, qui venaient se recommander aux fermes, en cas de besoin donner un coup de main au « cattle hunting » , ou aider à abattre des bois. Ces gens vivent toute une année errant dans les prairies, courant Jes aventures , sans gîte et sans repos , et ils aiment passionnément cette vie nomade ! Il faut vraiment que les aspects tout physiques d'un pays influent singulièrement .sur les affections moralçs de ceux qui l'habitent! Que d'hommes j'ai déjà vus, en Austrahe, si amoureux de l'aventure et de l'inconnu! si peu soucieux du lendemain! Et nous-mêmes, n'avons-nous pas changé aussi depuis un mois? Nous voudrions encore longtemps vivre ainsi en sauvages et en nomades , coucher dans nos maateaux , galoper sur ces chevaux presque libres, et pénétrer toujours plus avant dans ces prairies et ces pampas, en nous disant dans nos courses foliés : « Peut-être que dans ce ravin aucun Blanc n'a encore mis le pied ! n Oui , cette vie a des charmes que vous ne pouvez connaître en Europe; mais notre bon ami Fauvel nous attend impatiemment à Melbourne , et vous nous attendez à six mille lieues d'ici. Partons donc! malgré tous les regrets; si je me suis bien amusé dans ces plaines, j'y ai aussi beaucoup appris : je sais maintenant à fond ce que c'est qu'une station de o squatter » , une « cattle-station », et je crois n'avoir rien de mieux à faire pour vous en donner une idée, que de vous dire ce qu'a fait notre hôte, M. Kâpel.
En 1846, trois hommes résolus vinrent s'établir ici aux bords du Murray, pour faire paître leurs troupeaux, dans ces prairies jusqu'alors inexplorées , où ils avaient à repousser souvent les attaques des Noirs , qui tantôt venaient brûler leurs cabanes, tantôt faisaient une guerre acharnée à leurs bestiaux. Ces hommes se tracèrent un « run » , espace immense de prairies qu'ils déclarèrent vouloir occuper à leurs risques et périls contre les aborigènes, et assurer, pour un temps domié, contre les empiétements de tout nouvel «arrivant européen. Leurs limites une fois tracées, ils en firent la déclaration au gouvernement, qui est propriétaire du sol de la colonie : ce sol, il l'a vendu en certains endroits, il le vend encore ou le loue à son gré. Il y a donc ici des propriétaires qui , une fois tels , ne payent plus aucune taxe à l'État, et les « squatters » . Ces derniers ne sont autre chose que les fermiers de l'État; ils lui payent tant par an, et," pendant leur bail, jouissent de tout ce qui se trouve sur leur « run » ; c'est-à-dire des bois qui le couvrent, en outre des prairies, et ce n'est pas un médiocre profit. En New-South-Wales (où nous sommes aujourd'hui) , l'État estime les bonnes comme les mauvaises conditions du « run » , le fait explorer par une commission formée d'un nombre égal de ses représentants et de ceux des
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K squatters » , et demande par au un prix général qui exempte son fermier de toute nouvelle taxe. J'aurai plus tard occasion de vous dire comme quoi, dans la province de Victoria, les choses se passent tout autrement, et comment, dans cette autre colonie, le « squatter » paye tant par tête de bétail et rien pour Ja terre : j'aime bien mieux le mode si simple du New-So'uth- Wales.
Mais je reviens à mes moutons, ou plutôt à mes bœufs. Ces hommes donc choisirent un superbe terrain compris entre deux rivières , « le Murray » et le « Walkool », deux admirables barrières naturelles, deux sources de fécondité et d'arrosement, sur lesquelles ils pouvaient compter sans crainte pour abreuver leiu*s troupeaux. Le « Murray » leur servait de barrière pendant trente kilomètres : les deux runs de « Gonn » et de « Moorgatta » comprenaient 257 kilomètres carrés ou plus de 30,350 hectares; celui de « Noorong » 458 kilomètres carrés ou 50,584 hectares, ce qui fait un total de 715 kilomètres carrés! Ils prirent im bail de quatorze ans, pour lequel ils payèrent chaque année au gouvernement la modique somme de 7,500 fr. Ce bail expirait en 1860. Telle est l'histoire succincte des fondateurs de ce « run » . Voyons maintenant ce qu'a fait notre ami Kapel.
Il est arrivé ici en 1852, et, traitant avec ces « squatters» qui avaient en six ans fait leur fortune, il a pris leurs trois « runs » en sous -location. Pour Y indemnité de cession des runs de Gonn et de Moorgatta et la monture, qui se composait de 1,500 vaches, il leur donna 250,000 fr. Pour l'indemnité de Noo-rong, 500 bêtes à cornes et une Hgne de solides barrières de bois, construites par eux et s'étendant sur 27 kilomètres, il leur paya la somme de 450,000 fr. Le Walkool au Nord, le Murray au Sud, coulent tous deux presque parallèlement, à une distance variant de 25 à 35 kilomètres. Cette barrière de bois, perpendiculaire aux deux cours d'eau, fermait complètement les « runs » sur la*partie Est. A l'Ouest, Kapel les ferma également en' construisant sur ce quatrième côté du rectangle une barrière de fil de fer, longue de 35 kilomètres. Ajoutez-y 34 kilomètres de barrières pour les divisions intérieures, et le prix de ces clôtures s'élèvera à 80,625 fr. , ou 1,225 fr. 50 c. par kilomètre. Ainsi les dépenses de premier établissement étaient de 715,000 fr.
Quant aux charges régulières, il paye d^abord chaque année les 7,500 fr. du bail à l'État jusqu'en 1860, époque à laquelle il reprend en son propre iiom un nouveau bail de dix ans pour le même territoire : le gouvernement alors le taxe à 17,375 fr. par an. Puis vient son personnel : il ne se compose que de quinze hommes, employés sur cet immense espace tant à réparer les barrières toute l'année, qu'à surveiller les troupeaux, à les rassem-
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bler et à les mener à Melbourne dans certaines saisons. Ces hommes, iUeur donne comme gages 23 fr. par semaine, ce qui fait une dépense de 19,fi00 fr. par an; avec la nourriture qui lui coûte autant, Tentretien complet de tout son monde lui revient à 37,500 fr.
Un homme pour mille bœufs, n'est-ce pas chose étonnante au premier abord ! Mais tout est simpIiBé par ces grandes lignes droites de barrières , tracées à l'américaine au milieu des prairies, ou, si Ton n'a pas ûes bosquets • de bois presque sous la main , on emploie le fil de fer avec avantage.
Viennent ensuite les frais d'entretien des barrières (3,000 fr.), la location de terrains (Je repos pour ses bétes aux portes de Melbourne, de Ballarat et de Bendigo (10,000 fr.) , même somme pour « diverse » , voilà un total de 74,875 fr. pour les dépenses annuelles.
Voici maintenant un aperçu des recettes. Notre hôte envoie tous les ans^ de mai à septembre, une dizaine de ses hommes au loin dans la colonie et les colonies voisines : ceux-ci vont surtout dans les contrées qui ont souffert de la sécheresse, et chez les petits cultivateurs. Ils achètent, à raison de 50 ou 60 fr. par tête, tout le bétail maigre ou jeune qu'ils peuvent trouver. Il y a trois ans, par exemple, Kapel a ainsi acheté quinze mille bétes âgées de trois à sept ans, a raison de 50 fr. ; il les a vendues l'année dernière toutes grasses et superbes i 75 fr. en moyenne, sur les différents marchés de Vie*toria : elles lui avaient coûté 750,000 fr. ; il les a revendues 2,625,000 fr. Quel gain immense en vingt-quatre mois !
Ce sont les pluies du printemps qui décident de la fortune du « run » . Je voudrais que vous vissiez avec quelle joie notre hôte regarde choque matin les progrès de la nappe de verdure qui s'étend autour de nous, sans que les yeux en trouvent les limites. Nous sommes en août : c'est notre mois d'avril. Les brins d'herbe touffus n'ont guère plus de deux pouces de haut; mais ils sont si verts et si vivaces, qu'on se croirait vraiment sur un gazon d'Angleterre. Si le soleil ne brûle pas trop tôt ces prairies qui promettent tant, Kapel n'aura même pas besoin de deux ans pour engraisser ses nouvelles bêtes maigres.
Il a, de fondation , un troupeau de mille vaches choisies pour la reproduction, de même que cent poulinières qui galopent gaiement de tous côtés. Je m'étonnais l'autre jour des lignes si pures, des dos si droits, des poitrines si larges, des cous si nerveux et des têtes si carrées de toutes ces bêtes à cornes. « Gomment, disais-je à Kapel, sur des milHers de bœufs, avez-vous tant de bétes modèles? C'est en vain que j'ai cherché un bœuf ensellé ou une de ces vaches toutes voûtées et à long museau, comme on en voit dans nos campagnes. Mais non , ici toutes leurs épines dorsales sont tirées au cordeau et
Jeurs têtes faites au moule !» — » Ceci vient , me répondit-il , de la seule mesure antilibérale qu*ait prise notre gouvernement démocratique. Étalons, béliers et chevaux ne peuvent être introduits dans la colonie que s'ils ont été primés en Angleterre ou dans les colonies voisines : tous ces chevaux sont des « pur-âang » , dont le père a coûté 35,000 fr. rendu à Melbourne; les moutons que vous avez vus courant les prés depuis Bendigo jusqu'ici, sont des mérinos allemands des plus purs; on a fait acheter en Saxe des béliers qui revenaient ici à 12,000 fr. : tous mes élèves enfin, qui sont des « Durham » , descendent de ce taureau magnifique que vous avez vu Tautre jour galopant près du Walkool; il m'a coûté 20,000 fr. et vient du « cattleshow^ M de Londres, ou i\ avait remporté un grand prix, w
Quinze mille bétes d'une race si pure ! Ne sont-ce pas là des chiffres étourdissants, et, pour les croire, ne faut-il pas, comme je le fais en ce moment, voir ce» beaux troupeaux errer et paître dans cet immense espace clôturé? Je deniandais à mon hôte combien il pensait avoir de vaches et de bœufs cette année : « Impossible de vous le dire , mon ami , me répondit-il : je ne puis le savoir qu'à mille ou deux mille près, car il en meurt quelquefois beaucoup dans les bois; il m'en naît aussi beaucoup sans que j'en sache rien : nous ne saurons tout cela que vers Noël ; à ce moment, pendant une dizaine de jours, je galoperai dans tout mon « run » , depuis le matin jusqu'au soir, et nous pousserons tous nos troupeaux dans le grand pré de deux kilomètres carrés qui est près de la maison : tout ce qui sera gras , nous le galoperons dans un autre enclos. Je crois qu'il n'y en aura que sept mille cette année; car j'ai perdu beaucoup à la sécheresse d'il y a quatre ans, 500,000 fr. environ. Eh bien, ces sept mille bétes, je les enverrai par troupeaux de cinq à six cents dans les enclos que j'ai près de Melbourne, deBallarat, de Bendigo et de tous les centres de mineurs, et j'espère les vendre 250 fr. en moyenne. S'il en est ainsi, je céderai mon « droit » et m'en retournerai en Angleterre : * on nà'en a déjà offert 2,250,000 fr. l'année dernière et j'ai refusé. Grâce au Murray, tandis que d'autres u runs » sont en souffrance, le mien prospère tous les jours : cette humidité de la rivière fait ma fortune, et je compte tout à fait cette année tirer de mon « droit » 750,000 fr. de plus que l'on ne m'en avait offert » .
Voilà de ces choses que Ton ne voit qu'ici et qui sont bien intéressantes à étudier! Tout le temps de mon séjour, j'ai appris quelque détail nouveau, et, chaque soir, après les douces causeries autour du feu de la cabane, j'ai consigné sur un bout de papier tous ces chiffres que Kapel m'énumérait avec tant de complaisance et que j'avais toujours grand'peur d'oubher. Une (c cattle-station » est pour moi chose connue; pourtant, donner un chiffre
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du bénëfice net par an me serait impossible : notre « squatter » ne le jmit jamais au juste , puisqu'il règle toujours ses comptes à mille ou quinze cents vaches près! Bref, si la vie des prairies le retient encore un an, car elle a bien des charmes, cette existence sauvage; s'il né se décide pas encore à céder son bail et ses troupeaux pour les 2,250,000 fr. qu'on lui propose ou les 3,000,000 de fr. qu'il espère, il aura ce qu'il appelle une année ordinaire. En regard des 77,875 fr. de frais annuels, il vendra quatre mille bœufs pour 700,000 fr., et quatre-vingts jeunes chevaux pour 24,000' fr.; son bénéfice sera donc de plus de 640,000 fr.
Pendant cette année, il lui sera né au moins cinq mille veaux, tant de son troupeau choisi que de ses « vaches de passage » , et, en donnant un millier de bêtes, comme part du diable, à la maladie et aux accidents, il aura de nouveau en 1867 quinze mille bétes sur son « run » . Après avoir, depuis. 1852, rapporté chaque année entre 4 et 500,000 fr. , ce capital fjottant pourra du jour au lendemain être converti par lui en près de trois millions : quinze années de labeurs lui auront assuré un joyeux retour en Europe! Mais je crains que ces chiffres ne vous fatiguent, et je m'arrête : souvenez-vous seulement d'un propriétaire de quinze mille bœufs, d'un locataire de 715 kilomètres carrés *, et dites-vous qu'il y a encore dans ce pays extraordinaire des gens qui possèdent trois et quatre fois plus que Kapel.
^ Superficie double de celle du département de la Seine.
Chasse au kanguroo.