UN PROPRIÉTAIRE DE SOIXANTE MILLE MOUTONS
Tliule. — Pèche aux flambeanx. — Un « corroboii «, dange de guerre des Koirs. — Bilan d'une « station » de moutons. — L'ornythorynx. — Contrastes dans la nature australienne. — Echuca et son chemin de fer.
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A cheval encore! nous sommes suivis par nos bétes chargées de peaux de kanguroo , d'autruche et de cyçne , et sur la rive nord du fleuve nous prenons la direction Est-Sud-Est : six rivières nous barrent le passage; l'inondation en rend les approches fort périlleuses, mais avec des éperons ne passe-t^on pas partout? Le soir, un joU assemblage de cabanes nous apparaît dans le lointain : c'est la station de T/iule, où M. Woolselley nous reçoit h merveille. Il a là, autour de lui, quatre mille bœufs et soixante mille moutons! Toute une vallée de « lagunes » s'étend à perte de vue vers le Nord : bois profonds entoiués d'eau, lacs nombreux de droite et de gauche, îlots de roseaux et de lianes, tout nous promet des chasses superbes.
14 août.
Une tribu de Noirs est campée tout près de nous; ils se distinguent de ceux que nous avons vus l'autre jour par des raies blanches marquées à la chaux sur le front et sur la poitrine : notre vue paraît les réjouir, et, tandis que leurs horril)les femmes, demi-nues, tenant leurs marmots sur le dos, ricanent en groupe sur le seuil de leurs huttes empestées, quelques hommes nous suivent et paraissent tout feu, tout flamme pour la chasse. Ils nous tinrent vraiment lieu de chiens : grues et cygnes tombaient-ils blessés au miUeu d'un lac, vite les Noirs se jetaient a l'eau, nageaient pendant un quart d'heure et nous rapportaient nos bétes. Soudain ils tombaient à plat ventre et nous indiquaient par les gestes les plus énergiques de faire comme eux : c'était quelque vol de péhcans qui approchait. Ces braves gens, ornés de bâtonnets dans le nez, d'anneaux de bois dans les lèvres, semblent nos esclaves, et, avec quelques bouts fumants de cigare comme don de joyeux avènement, nous devenons facilement les rois de tous ces négrillons l Les gestes seuls sont notre langue : pas dé politique, pas de discussions.
UN PROPRIETAIRE DE SOIXANTE iMILLE MOUTONS.
Ce qui fut long, ce fut la première partie de la nuit! Le tabac et quelques gouttes d'eau-de-vie montèrent un peu à la tète de nos noirs acolytes, et, tandis que nous poursuivions une bande d'ibis, nos hommes disparurent. Nous nous étions beaucoup éloignes de la cabane ; c'étaient des lieux tout à
Mes compagnons et compagnes de chasse.
fait déserts et inconnus ; nous étions perdus, pataugeant dans la bourbe, prisonniers dans les lianes, sans boussole et sans une étoile au ciel pour nous guider. Après trois mortelles heures, nous sentîmes tout à coup sous bois une odeur affreuse : « Je la reconnais, m'écriai-je, ce sont nos noirs ! » A deux cents pas de là, en effet, nous trouvâmes toute notre troupe dormant
iU AUSTRALIE.
profondément au pied d'nn arbre. Ils fiirent vraiment bons enfants; à peine éveillés, ils reprirent nos lourds tro])hées d'oiseaux et leurs lances qui étaient piquées en terre autour d'eux, et nous ramenèrent au pas de course jusqu'à la cabane.
Les Noirs devaient décidément aujourd'hui nous attirer à eux sans relâche ; car, pendant que nous dînions, tout affamés après une pareille course, nous entendîmes tout à coup des cris bizarres, signes de l'agitation de toute la tribu. Nous arrivons; le lac est comme illuminé de torches fumantes; des formes humaines, noires comme la nuit, le parcourent en zigzag, brandissant une sorte de javelots. Mis en liesse p|ir l'arrivée des nouveaux Blancs, ils ont, paraît-il, organisé une pèche aux flambeaux; couchés ou à genoux sur des troncs d'arbres creusés, tenant d'une main une torche résineuse, de l'autre un harpon fait d'arêtes piquantes, les chefs sillonnent le lac, et percent vigoureusement le flanc de gros poissons attirés par la lumière; ceux-ci se débattent furieusement, et trois fois un de ces Nègres chavire. Bientôt ils ont sur la rive une dizaine de belles morues d'eau douce, « le Murray codd » ; quelc|ues unes ont quatre pieds de long. La tribu tout entière s'agite et pousse des cris incroyables; ces dames noires, qui paraissaient timides au commencement, se rapprochent peu à peu en riant toujours et en tenant de petits javelots. Ce sont des armes terribles : un crochet d'hameçon est fixé à la pointe, et, une fois dans le corps de l'ennemi, on ne peut l'en faire sortir qu'en le lui faisant traverser de part en part : jolie perspective, du reste ! Mais la seule chose qui nous pénètre est une odeur affreuse et putride que cette race exhale à pleins poumons. Bientôt les grands poissons sont mis en trophée sur un tertre ; chaque Noir brandit sa torche et sa pique ; la danse de guerre, le « corrobori » , commence. Simulacre de combats, sauts de mouton, cris inhumains, voltes etdemi-voltes à cloche-pied, luttes corps à corps, rien n'y manque de ce que Cook et la Pérouse ont raconté jadis. Cette fête dura fort tard ; le spectacle était si étrange, que les heures passaient inaperçues pour nous. Rien d'incroyable comme cette danse macabre, où les membres amaigris de ces corps d'ébène se dessinaient à la lueur rougeàtre. Les cris aigus d'une cadence monotone donnaient je ne sais quoi de fantastique à ces êtres noirs, vêtus à peine d'une ceinture de peau d'animal sauvage, gambadant frénétiquement en armes autour de leur proie. Le « corrobori » se termine par une ronde immense et un grand feu d'herbes sèches qui . éclaire toute la tribu. Nous nous retirons alors, aussi stupéfaits qu'enchantés de ce spectacle.
Une chose m'a frappé après la fantasmagorie sauvage, c'est l'harmonie do la langue de ces Nègres, quand ils ne sont pas affolés par la danse et le ma-
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jDiemeDt de leurs armes. Plusieurs chefs, et même des femmes, vinrent nous regarder de près, et nous débiter un flot de parojes qui étaient du pur hébreu pour nous. Je n'ai retenu de ce dialecte, peu enseigné dans nos lycées, que quelques mots utiles :
Narra-waraggarah, . . Vite, dépêche- toi.
Tattawatta/i'onganina, . Conduis-moi.
Pounnamountah. .... Un casoar.
Loah-maggalantafi, . . De l'eau.
Luggahnah olaï banha, A droite.
Luggahnah ahouïota. . A gauche.
J'emporte de cette tribu le meilleur souvenir. Hageant comme des chiens de Terre-Neuve, bavards comme des pies, ces Noirs m'ont fait rire toute la journée. Mais ce soir nous avions, accroupi à nos pied^, un nègre qui, depuis douze ans , est l'enfant gâté de notre hôte , et qui a appris une sorte iïe patois anglo-sauvage qu'on devine par moments; moyselj, moysetf (moi, moi) est son commencement à tout. « Moi, vénérer hommes blancs, mais jamais vu femme blanche. » Puis, montrant cinq figures tatouées en bleu sur son bras droit : « Ça, mon père faire à moi toutes les fois lui avoir tué hommes blancs; oh ! mon père, à moi, avoir tué vingt-cinq hommes blancs avant lui mourir, mais moi très»-bon, moi ! »
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Les Noirs nous ont tous deux promenés par monts et par vaux ; nous leâ avons peu à peu chargés d'une soixantaine de gros oiseaux d'eau et d'une dizaine de dindons. Je n'ai plus à vous parler de chasse ; je voudrais vous dépeindre nos soirées dans la cabane lorsque, grillant vingt pipes d'un tabac délicieux, chacun raconte autour du feu quelque chose de sa vie, quelque chose d'Europe, quelque chose d'Australie. Hier, on ne parlait que du « corrobori » , ce cancan national et militaire des sauvages ; ce soir, nous apprenons de notre hôte tout ce que c'est qu'une sheep station,
Lorsqu'en 1855 il débarqua en Australie, il vint à cheval jusque dans ces prairies, et cet endroit lui plut : c'était sauvage et verdoyant; il voulait créer sans entraves, régner à lui tout seul sur des espaces immenses, et de tous côtés ne voir sur l'horizon que les moutons de son duché. Il a vécu en ermite, en homme des bois , mais il a réussi, il est heureux. Il a soixante mille bêtes à laine qui parcourent son « run » , espace de plus de cent un mille hectares de prairies. Pas de clôtures, ce qui est une énorme économie
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sur les kf runs » de bœufs. Les moulons que nous avons vus ces jours derniers, en chassant dans toutes ces plaines, errent par troupeaux de mille, et chaque troupeau, couchant en plein air, hiter comme été, gagnant toujours de proche en proche, dans sa vie nomade, les vallées où TheAe tendre et le « salt-hush » l'attirent, h'a qu'un seul berger qui le suit à cheval. Il parait qu'il est des « runs » où une moyenne d'un hectare est suffisante pour deux moutons par an ; mais ici même, me disait notre hôte, il en fout environ quatre pour tro^s moutons , à cause des sécheresses de quelques 'plateaux, des lagunes, des bois clair-semés; par conséquent, aujourd'hui il en faut quatre-vingt mille pour tout son peuple paissant. Reste donc un surplus de prairies qui lui permet d'élever encore a plus de soixantenquinze mille le nombre de ses bétos.
Comme premières mises de fonds, il a eu d'abord à construire des cabanes, des magasins à vivres, des chariots, en un mot à se munir, pour lui et ses bergers, de tout le matériel nécessaire dans une installation, quelque rustique qu'elle fût, au milieu de prairies où aucun Blanc ne s'était encore établi. Cela lui revint à environ 10,000 francs. Puis, cent bons chevaux, pour le transport de ses laines, et le service de ses bergers, lui coûtèrent 40,000 fr. Enfin, il acheta chez les a squatters » établis à trente et quarante Ueues à la ronde, huit mille brebis (à une moyenne de onze francs), qui devaient être les mères de ces troupeaux iinmenses que nous voyons maintenant; il les dissémina sur ses cent un mille hectares en huit groupes errant à l'aventure. 88,000 francs pour les brebis et 10,000 francs pour cent béhers ; total de l'achat : 98,000 francs.
Voici maintenant ses fi*ais annuels : la commission pastorale du gouvernement, après examen des bonnes et àes mauvaises conditions du terrain, a évalué en bloc la location du « run » à 18,750 francs par an, plus 25 francs par mille moutons : soit 20,250 francs.
Il a actuellement soixante hommes en service permanent pour la garde et la surveillance de ses troupeaux et vingt pour ses transports, tous payés à raison de 25 francs par semaine et nourris pour un prix é^al : ils lui coûtent donc en tout 104,000 francs.
Dans les mois favorables à la tonte, des brigades d'une centaine de tondeurs parcourent les prairies , s'arrêtent danS chaque « ruh » et font leur besogne avec une étonnante rapidité. En moyenne, ces cent tondeurs rasent chacun vingt-cinq moutons par jour, total deux mille cinq cents. En vingtquatre ou vingt-cinq jours les toisons des soixante mille bêtes tombent sous leurs ciseaux, et vite toute la laine est récoltée. En outre de la nourriture des hommes (7,875 francs), la tonte, qui est de 20 francs par cent moutons,