‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 16 sur 45 · UN PROPRIETAIRE DE SOIX AN TE .MILLE MOUTONS · texte numérisé non relu

UN PROPRIETAIRE DE SOIX AN TE .MILLE MOUTONS

Quant aux quatre mille bœufs de notre hôte , il les fait paître dans un « run » adjacent à celui des moutons, et il tient pour eux une comptabilité à part : je ne v.ous en dis rien ; les exemples et les récits fournis par notre am i Kapel m'ont suffi.

Je suis, je Tavoue, bien heureux d'avoir pu voir de près ces deux genres d'exploitations qui font la prospérité de l'Austrahe, et qui sont certainement ce qu'il y a de plus caractéristique sur cette terre : je vous en rends compte aussi brièvement que possible, après tous nos coups de fusil. Comme vous le voyez, il n'est plus temps de débarquer ici sans un sou et d'espérer y «.faire fortune » . Ces choses extraordinaires n'arrivent que dans les vingt premières années d'une colonie : ici la colonie pastorale en a déjà trente. Maintenant, il faut des capitaux, si l'on veut très-vite sortir de l'ornière; et, tandis que nous ne trouvons en France presque pas d'argent pour l'Algérie, qui est à notre porte, les Anglais ont cela d'admirable qu'ils envoient, sans hésiter, des millions aux antipodes. Le « squatter » dont nous venons de faire galoper les troupeaux a dû, dès les premiers jours, mettre 140,000 francs sur la table et risquer ses cartes. Si la première année avait été mauvaise, il lui en aurait fallu autant, au bout de douze mois, pour se remettre à flot. Je ne vous cite que ce que j'ai vu, mais je vous laisse à penser ce qu'il faut d'argent pour les a runs » exceptionnels dont on nous parle, où un seul « squatter » , M CoUins, possède deux cent dix mille moutons, et un autre, cent soixantedix mille.

Tout cela est le point de vue matériel du « squattage ». On se plaint beaucoup ici de l'opposition qui est faite aux « squatters » dans l'arène politique, de leur influence sociale combattue à Melbourne, des nouvelles lois qui les attaquent, et dont la conséquence est le morcellement des « runs » . Mais je ne vous parlerai de ces lois que quand j'aurai entendu ceux qui les font, et des chiffres généraux, que lorsque j'aurai pu consulter les « Blue-books n et les statistiques du gouvernement.

16 août.

Nous avons tué ce matin un des plus curieux animaux qu'il soit possible de voir, un ornythorynx ! Nous longions un « creek », petit ravin inondé, quand un ornythorynx nous apparut tout à coup, courant comme une sorte de castor sous d'étroites voûtes creusées le long de la rive. Nous le poursuivons, il se met à la nage; un coup de double zéro le tue roide. Singulière béte que cette sorte de loutre aplatie, longue d'un pied et demi; courant siir quatre pattes palmées, portant la fourrure du castor^ et munie d'un véritable bec de canard : elle pond des œufs et allaite ses petits, voilà surtout le

bizarre phénomène ! Après un si beau coup, nos fusils ont fini leur service : noire dernière chasse est une chasse à courre.

A trois cavaliers, nous fondons de trois directions opposées sur un groupe de casoars, que nous avions aperçus h un kilomètre en plaine. Après une heure et demie de galopade effrénée, le casoar roule sous les pieds de nos chevaux. A part le danger, c'est une chasse aussi entraînante que celle du grand kanguroo, et quoique nos chevaux fussent des pur-sang, galopant à merveille, j*ai cru pendant une heure que nous n'atteindrions jamais ce grand oiseau-coureur, qui faisait des enjambées de quatre mètres et pointait tout droit dans la même direction.

Notre course dans l'intérieur est terminée : elle nous a fait voir des choses étonnantes. Terre vraiment étrange que celle-ci : .

Un animal moitié canard, moitié fourrure, y pond et y allaite.

On ramasse une branche d'arbrisseau ,A)n la jette à l'eau, elle va droit au fond : c'est une sorte d^ébène.

Et au bord de l'eau vous prenez une pierre, vous la jetez; elle flotte : c'est une sorte de pierre ponce.

Les cerises portent leur noyau en dehors.

La femelle du casoar pond, le mâle couve. Ce sont, du reste, des oiseaux qui ont des ailes sans plumes.

Vous êtes dans un bois : c'est en vain que vous cherchez l'ombre ; lès feuilles se présentent toutes de profil au soleil.

Vous donnez trois cigares à un Naturel; comme il est tout nu, il ne peut les garder que sous l'aisselle ou dans sa tignasse crépue.

Les kanguroos, plus hepreux, ont une poche où il y a une place pour leurs petits, même sevrés.

Ils ont quatre pattes; mais, sur des milliers que j'ai fait fuir devant moi, pas un n'en a jamais employé plus de deux pour courir.

Quanta la queue, ils s'en servent le plus drôlement du monde : dès qu'ils s'arrêtent, ils s'assoient dessus comme un marchand de coco sur son bâton.

Nous avons fait plus de cent lieues à cheval pour voir toujours le même grand arbre, l'arbre à gomme ; c'est bon pour les enrhumés, mais monotone.

Il n'y a de pierres — et encore ! — qu'aux bords des ruisseaux : il y a des pelouses de gazon de vingt lieues sans un caillou! En revanche, Burke et Sturt ont trouvé à deux cents lieues d'ici des déserts de pierre si grands que leurs bêtes y sont mortes de faim.

Tout ceci n'inspire-t-il pas le sentiment de l'extraordinaire î La création de TAustrahe semble tenir du caprice ; qui sait? elle n'est peut-être pas finie ; les éléments sont là pour en faire une terre comme les autres ; ils sont sépa-

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